S 4. — CULTES
Un idéal religieux ne peut se faire accepter par les peuples qu'en se manifestant : sa formule est le culte destiné à compléter le dogme et à représenter, à la fois , la connaissance et l'amour, qui sont l'essence de toute religion.
Mais rien ne peut être représenté sans la forme. Elle devient ainsi l'agent principal du culte et le rend forcément symbolique ou mythologique.
Plus le dogme agrandit l'idéal divin, et plus le culte s'évertue à manifester l'amour des peuples et à les mettre en communication avec la Divinité. Il emploie la parole, le chant, la poésie, l'architecture et toutes les portions de l'art; il multiplie les cérémonies symboliques qui, chaque jour, prennent plus d'importance. Bientôt elles deviennent un mérite pour le fidèle qui leur prête son concours ; elles deviennent une science compliquée et exigent des directeurs connus sous le nom de prêtres.
A ce point, la pratique de la morale du dogme n'est pas le seul titre à la bienveillance de Dieu ; la pratique des cérémonies du culte a l'immense privilège de purifier de tous les vices, et même des crimes, ce que ne pourraient faire les plus grandes vertus. Il y a donc moins d'avantage à être vertueux , autrement dit à rester fidèle au dogme, qu'à se montrer fidèle observateur des prescriptions du culte.
Mais le culte, c'est le prêtre : quand il a le droit de condamner et d'absoudre au spirituel , la logique veut qu'il obtienne le même droit au temporel, et qu'il prenne dans la société la puissance du juge et même du législateur.
Ces conséquences sont forcées, et l'histoire en multiplie les exemples à l'infini. Un Dieu, après s'être incamé et s'être soumis à toutes les misères de l'humanité, après être né dans une ètable» après avoir été crucifié entre deux larrons, après avoir pris ses disciples parmi des pêcheurs, ^rès avoir prescrit la pauvreté et Thumilité à ses ministres, après avoir dit que son royaume n'est pas de ce monde, après avoir proscrit l'orgueil comme un péché capital, aura* quelque jour des représentants comme Innocent III ou Léon X , et son Église lui construira des palais dorés, et ses
ministres seront plus riches que les princes ou les rois.
Dans le culte d'une religion spiritualiste, ces transformations sont forcées. Avant de se manifester chez les chrétiens, elles existaient chez les brahmanes, chez les mages et chez les juifs; elles sont l'élément capital delà dissolution religieuse.
Mais, à côté de ces principes de décadence, le culte renferme des principes de stabilité. Telle est la cérémonie : une fois instituée , elle a tant de charme pour les hommes, dont elle satisfait les instincts d'adoration , d'imitation et de manifestation, qu'elle se maintient lors même qu'elle n'a plus de raison d'exister (1); sa persistance entraîne celle du culte et assure pendant des siècles la suprématie de l'Église.
Les prêtres, devenus les dominateurs de la société, dont ils absorbent les richesses, dont ils sont les législateurs et les juges, ne tardent pas à former une caste privilégiée. Pour assurer leur domination, qui est toute morale dans le principe et provoque fatalement des luttes , ils sentent la nécessité de s'adjoindre la force, et de se créer une
(1) Certaines cérémonies païennes subsistent encore et sont entrées de vive force dans le culte chrétien , malgré les efforts des prêtres.
milice subordonnée à la religion et attachée aa culte par des privilèges spéciaux. Alors ils instituent les ordres militaires, qui forment une autre caste dans la société. Une troisième caste résulte des négociants, agents nécessaires de la richesse et de l'industrie , propagateurs du capital mobilier, dont les avantages grandissent sans cesse avec la civilisation. Après ces privilégiés, viennent ceux qui sont dépourvus de privilèges, ceux qui sont foulés, dominés et exploités par les trois autres castes : les serfs, en un mot.
Dans toutes les contrées où le culte d'une religion spiritualiste prend un grand développement, on est certain de rencontrer ces quatre castes. Elles forment Torganisation religieuse par excellence; elles se retrouvent dans l'Inde, dans la Perse, dans toute la chrétienté, avant la révolution française, et dans le monde musulman. Tant que le culte est prépondérant , elles sont indestructibles ; elles ne peuvent cesser qu'avec la décadence du culte. On comprend quelle ténacité doivent avoir certains abus lorsque la force morale et la force des armes sont intéressées à leur maintien , lorsque trois castes sont liguées contre une seule. Aussi les castes de l'Inde ont-elles survécu à un culte tombé en pleine décadence.
comme elles subsistaient , en France , au milieu de l'incrédulité du XVIIP siècle, comme elles subsistent en Suède après des siècles de liberté politique-
On doit comprendre maintenant pourquoi l'esprit révolutionnaire s'attaque au culte comme à la clef de voûte de la féodalité. L'Église abattue, les castes sociales n'ont plus de raison d'être ; car le dogme est toujours égalitaire. Il serait ridicule que la parole de Dieu exceptât quelques hommes de ses prescriptions et n'imposât pas à tous les mêmes devoirs.
Aucune doctrine n'est plus libérale, égalitaire, et même communiste, que le dogme catholique; aucune Église n'est plus aristocratique, plus absolue, plus impérieuse et plus amie de l'autorité îue celle du catholicisme. Signaler cette contradiction c'est faire pressentir les misères et les déchirements qui naissent fatalement dé la suprématie des cultes.
Il est inutile, désormais, de démontrer pourquoi la foi aux divinités du passé s'affaiblit fatalement. Comment aimer le dieu de Mahomet, qui i fait verser des torrents de sang, a légitimé toues les violences et se montre impuissant à emlêcher la dégradation de ses adorateurs? De
même, celui qui pense aux massacres des Albigeois et des Hussites, à la Saint-Barthélémy, auxpapes comme Jules II et Alexandre VI, aux Drargonnades , à l'orgueil des évêques , à l'inquisition et au jésuites, devient schismatique en affirmant que Dieu n'a pu approuver les actes de l'Eglise ; ou bien il devient incrédule. S'il se tourne vers le protestantisme, il trouve une religion réfractaire aux beaux-arts , intolérante en Suède et en Angleterre, rivant les chaînes de trois millions d'esclaves, aux États-Unis d'Amérique.
Combien de déshérités se tournent vers Dieu en lui demandant la foi et l'amour! Mais nulle voix ne répond à leur cri d'angoisse. Ils se jettent , alors , dans les bras de la philosophie , qui leur promet un remède contre l'intolérable douleur du doute.