DOGMES
L'étude de l'histoire universelle montre que le dogme a passé par trois phases successives qui sont, dans leur ordre de succession, l'idolâtrie, la mythologie et l'unithéisme ; autrement dit l'adoration de la matière, l'adoration de la forme et l'adoration de l'esprit. L'être a été, delà sorte, aimé et compris, c'est-à-dire idéalisé de trois manières différentes, chaque période lui attribuant des qualités nouvelles sans détruire celles qui lui étaient attribuées antérieurement. C'est ainsi que la mythologie, outre la fécondité qui lui est propre, contient toute celle de l'idolâtrie ;
de même que le christianisme combine les forces des trois dogmes réunis.
Nulle part l'idolâtrie n'a élevé beaucoup l'idéal religieux : elle n'a pu mettre dans la langue et la science l'idée générale et abstraite , elle n'a pu ^ isoler la forme et en faire le mobile des arts , elle n'a pu définir la vie ni décomposer ses éléments; elle n'a pu comprendre le bien ni en donner la théorie ; elle a laissé l'homme dans le voisinage de la brute, et, dès les premiers pas, s'est arrêtée dans la voie du progrès.
L'adoration de la forme a été infiniment plus féconde. Elle a livré à l'humanité un moyen de comprendre et de généraliser les forces de la nature, d'abstraire le mode de la réalité, de créer la science et les arts , d'organiser les éléments principaux de la civilisation. Une fois arrivera la période du mythe, l'homme n'a pas à demander au dogme de nouveaux éléments de beauté ou de science, mais il manque des éléments de la morale, qui tiennent surtout à l'unithéisme.
De l'adoration de l'esprit , qui seule peut faire une réalité de l'immensité, découle la notion d'âme séparée du corps, de vie éternelle et constituée par la pensée et l'affection, de péché originel tenant au vice de la chair et racheté par
les macérations de la chair. Le spiritualisme religieux a pu seul faire aimer la privation et la douleur : seul il a pu faire comprendre aux peuples que le mal était autre chose que la souffrance et le bien autre chose que le plaisir. Avec le Décalogue complété par le christianisme , il a posé les bases de la morale dont a vécu la société jusqu'à nos jours, il a formulé les idées d'égalité, d'émancipation et de liberté , il a surtout développé le sentiment de la fraternité humaine.
Les bienfaits du dogme spiritualiste sont immenses; mais, au point où il a conduit la civilisation, son insuffisance commence à devenir manifeste. Outre la difficulté de comprendre un Dieu qui n'a ni forme, ni limites, ni dimension, qui se trouve partout et nulle part, il y a la difficulté de comprendre la création en face d'une science déclarant l'impossibilité de créer ou d'anéantir le moindre atome ; il y a surtout la difficulté de comprendre que la formation du monde n'ait pas été contemporaine de la Divinité. Comment admettre une immensité d'inertie de la part de l'activité par excellence ? Comment admettre que ce qui était bon à une époque ne l'ait pas été toujours? Dieu, n'agissant pas avant la création, était semblable au néant.
Une autre difficulté vient des sentiments que les livres saints attribuent constamment à la Divinité. Parler de sa bonté, de son amour, de sa colère ou de sa vengeance; admettre que des prières puissent la fléchir ou modifier ses décisions; admettre sur elle la puissance du repentir, du désespoir ou des larmes, c'elst lui enlever les éléments de la justice et l'inflexibilité de la loi ; c'est la mettre au-dessous du juge, qui serait prévaricateur s'il se laissait fléchir.
Ainsi organisé, le dogme n'est en rapport ni avec les sciences naturelles, ni avec le droit, ni avec la morale. La géologie attaque la Genèse, le droit attaque le Dieu de bonté, l'économie sociale attaque le Décalogue et aspire à le compléter. La religion est dépassée par la science et se trouve obligée de lui céder la direction de la société , au grand préjudice de la poésie et de l'inspiration. Il est facile de voir que la religion ne ressaisira sa puissance qu'en combinant dans un seul et même idéal la matière, la forme et l'esprit.