S I-. — DES RACES PRIMITIVES
L'ordre logique de ce livre veut qu'après avoir mis en présence les principes de la civilisation et les lois organiques de la formation des races , nous arrivions a l'étude directe de ces dernières.
Des notions très répandues veulent que tous les hommes soient sortis d'un couple primitif et se soient dispersés sur la terre en prenant l'empreinte des divers climats. Une autre doctrinç veut que chaque portion importante du globe ait vu naître une race d'hommes conforme à la disposition climatérique et géologique. La première opinion est conforme à la tradition et aux livres saints ; la seconde se fonde sur les sciences natur relies et les lois qui régissent l'animalité.
Un choix entre l'une ou l'autre hypothèse n'est
pas indispensable , quant à présent , mais il est essentiel de chercher le berceau des races qui ont rendu l'Europe maîtresse du monde. Ici le doute n'est guère permis. Les linguistes, lesnaturalistes et les historiens s'accordent pour dire que la race par excellence, celle qui représente la concentration des forces de l'humanité, s'est formée dans la portion du Caucase, d'où coulent les sources de l'Indus et de l'Oxus. Ce point représente à peu près le centre de la vieille terre, l'ombilic du monde ancien.
Ceux qui admettent les données historiques de la Genèse, ceux qui croient à la supériorité des races primitives , prétendent que l'arche de Noé s'est arrêtée sur le Caucase , et que , de ce point culminant, les trois fils du patriarche sont descendus , Sem vers l'ouest , Cham vers le sud , Japhet vers le nord, devenant ainsi la souche des Sémites, des Nègres et des Européens. De cette façon, la tradition de la Genèse et l'ethnologie sont d'accord.
Mais, dans ce système, il n'y a place ni pour les Hindous, ni pour les Chinois ou Mongols, dont la civilisation est antérieure à celle de la Bactriane, de la Sogdiane, de la Drangiane et de l'Arie, c'està-dire des provinces caucasiques. D'où venaient
ces hommes qui précédaient les Ariens dans la vole de la civilisation et qui manifestaient la puissance de leur race , tandis que leurs supérieurs par la force et l'intelligence restaient inertes?
L'histoire ne saurait admettre que le Caucase ait été peuplé avant la Chine , l'Inde et même la Mésopotamie; la linguistique moderne l'admet bien moins encore. En établissant trois époques dans l'histoire du langage , époques dont l'ordre chronologique est le monosyllabisme , l'agglutination et la flexion ; en constatant le monosyllabisme chez les Chinois et les Mongols en général; en constatant l'agglutination dans les vieilles langues de l'Hindoustan et dans l'Australie ; en constatant la flexion dans le sanscrit , dans la langue des Ariens, elle montre que ces derniers sont la condensation et le produit des autres races, bien loin d'en être l'origine. La progression des êtres dans la nature va toujours du simple au composé et jamais du composé au simple. Ce serait renverser toute science que d'admettre le retour au monosyllabisme d'une race assez composée pour introduire la flexion dans sa langue. Autant vaudrait dire qu'une plante peut retourner au minéral par voie de génération.
Toutes ces difficultés cessent quand l'ethno-
logie se conforme aux enseignements de l'histoire naturelle et admet que chaque grande portion de la terre a vu naître une race d'hommes, que les races composées sont supérieures aux races simples.
Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carte pour voir que le plateau caucasique a été l'aboutissant des principales routes de l'ancien monde. Trois grands fleuves, l'Araxe, l'Oxus et l'Indus, ainsi que les trois grandes vallées correspondantes , convergent vers lui. Il communique avec les plaines de la Perse et de la Médie. En face de lui, les crêtes de l'Imaûs s'abaissent pour ouvrir une communication avec les peuples qui occtt*peut les grands plateaux de l'Asie centrale. Il est le point stratégique choisi par tous les conquérants asiatiques.
Les autochthones de la Chine, de l'Inde, des contrées sémitiques, de la Scythie, de l'Asie Mineure, peut-être même de l'Europe, n'ont pu se multiplier sans occuper une plus grande surface de terre et n'ont pu agrandir indéfiniment leurs frontières sans se rencontrer en Bactriane, point central et carrefour de l'ancien monde. Là ils ont trouvé un climat capable de développei toutes les forces de l'organisme ; leur sang s'esl
mêlé; ils ont constitué une race nouvelle concentrant les forces de toutes les autres races, combinant dans sa langue les moyens d'expression de toutes les autres langues. Ainsi a pu se former le sanscrit, ainsi se sont formés les Ariens.
Que leur race forte et prolifique ait ensuite essaimé par ses trois voies principales, Tlndus, rOxus et la Perse , il n'y a rien là que de très naturel. C'est la conséquence de la force, qui prend ce qui est à sa convenance. Or, la convenance de la race arienne comprenait les plus belles portions du monde. Mais cette race, qui semble concentrer les aptitudes de toutes les autres, est étrangère à la civilisation primitive, dont le spécimen le plus complet se trouve dans la race chinoise ou mongolique.
En étudiant l'état social de la Chine, on s'étonne de voir une langue monosyllabique se prêter à tous les moyens de description , permettre toutes les subtilités de la métaphysique ou de la discussion, enfin développer les facultés intellectuelles au degré le plus éminent. Nul peuple n'est plus intelligent que le peuple chinois. Mais si on considère ses arts et tout ce qui est le fruit de son inspiration ou de ses sentiments , on rencontre des productions où le grotesque le dispute
au ridicule. Partout l'idéal lui fait défaut; à peine s'il l'entrevoit sous forme littéraire.
Cette grande lacune, dans une organisation bien douée à tant d'égards, paraît d'abord inexplicable. Elle se conçoit lorsque les mœurs viennent démontrer que , chez le Chinois , toutes les formes de l'amour sont de l'appétit. Où Fon n'aime pas , l'égoïsme et la sensualité prennent la prépondérance; l'initiative est individuelle plutôt que collective ; la femme devient un instrument de plaisir ; l'existence de l'enfant est subordonnée à la volonté du père ; la propriété devient la force sociale dominante ; la recherche du bienêtre et de la volupté devient le mobile de Tactivité.
Il est curieux d'opposer aux Chinois une autre race primitive qui forme avec eux un contraste complet. Le Sémite est avant tout l'homme de l'amour et du sentiment. La limpidité de son ciel, la sécheresse de sa terre et les parfums de son atmosphère lui ont donné la beauté , la sou-plesse, l'élégance et la vigueur. Des qualités analogues se retrouvent dans son cheval , dans son lévrier, dans son dromadaire, dans ses gazelles et jusque dans ses palmiers. Telle est sa puissance de sentiment qu'il semble voir Dieu. Il naît
prophète ; l'instinct poétique et fatidique est dans son cœur; il est grand seigneur et chevalier, comme le Chinois est fabricant et usurier.
Le mépris du bien-être corporel, de l'industrie et des spéculations purement intellectuelles, a rendu le Sémite incapable de produire une civilisation complète; mais son sang, mêlé à celui des autres races , a le privilège de faire surgir toutes les merveilles de la civilisation. C'est pour cela que l'Egypte, point de jonction des races sémitique, éthiopienne et berbère, a été un moment le foyer des sciences et des arts, que le mêm^iait s'est produit à Persépolis, à Babylone, à Ninive, à Tyr et à Jérusalem, qui marquent les frontières des Sémites au sud , à l'est et au nord.
Il est facile de comprendre comment les Ariens, combinant la force du corps aux aptitudes intellectuelles des Mongols et aux aptitudes affectives des Sémites , étaient prédestinés à la conquête du monde et aux prodiges de la civilisation.