S P'. — DES MOEURS EN GÉNÉRAL
Pour connaître le génie d'un peuple, il ne suffit pas d'étudier son organisation physique dans sa race et dans les modifications produites par les croisements, le sol et le climat; il ne suffit pas d'étudier son idéal religieux et son idéal philosophique; il faut encore étudier ses mœurs. Elles sont aux nations ce que la vie privée est à l'individu; elles décèlent le véritable caractère, et donnent à l'historien le secret de bien des actes réputés illogiques et contradictoires.
S'il existait une science des mœurs, il ne serait pas seulement possible de remonter, par voie d'induction , au passé réel des peuples ; on pourrait encore déduire leur avenir de leur présent.
Les mœurs, en effet, sont, avec la morale pratique des nations , le tableau de leurs habi-
tudes et leur caractère ; elles sont un composé de toutes les réactions produites entre les corps et les âmes, elles se rattachent à ce que l'idéal a de plus élevé comme aux actions organiques les plus vulgaires.
Une analyse si complexe doit venir en dernier lieu et se faire précéder par les éléments qui entrent dans sa composition. Ainsi s'expliquent la marche que j'ai suivie et mon espoir de trouver dans les mœurs le complément des études sur les races, sur les religions et sur les philosophies, en même temps que la connaissance du génie des principales nationalités européennes.
S 2. — MOEURS DES NÉOLATINS.
Le monde latin actuel se compose de l'Italie, de l'Espagne , du Portugal , de la France et de la Roumanie. Ses territoires ont de grandes analogies de climat et de production ; ses peuples, bien que variés, ont pris des conformités qui se révèlent dans le langage, la religion, les arts et Tétat social. Cependant la fusion est loin d'être complète. L'on doit s'attendre à rencontrer dans les
péninsules Italienne et Ibérique, comme dans TEmpire français, des types appartenant aux races germanique, celtique, saxonne, grecque, maure, slave, etc. Il en résulte quelques tiraillements dans les mœurs; mais le sang latin, plus composé, absorbe ces gouttes de sang étranger qui ne peuvent se condenser en foyer et lutter contre le génie national. Le croisement qui en résulte est, à cette heure, un principe de force plutôt que de perturbation.
Au physique, les Latins sont des hommes bruns de peau et de cheveux, ayant une taille moyenne et bien proportionnée, des membres musculeux , agiles et très résistants à la fatigue ; les épaules larges, la poitrine volumineuse, le crâne allongé d'avant en arrière, la face ovale, le front élevé ; les yeux couverts , bruns et bien fendus; le nez droit, mince et saillant; la bouche modelée, les dents petites et serrées, le menton carré et couvert d'une barbe épaisse. Leurs femmes, d'une structure plus délicate, appartiennent au même type. Rarement elles ont la taille élevée et le port d'une déesse, rarement leur peau a la blancheur éclatante qui distingue la fille du nord; mais les tons chauds de leur derme expriment l'animation et la vie, tandis que l'exacte
proportion de leur corps donne une grâce féline à tous leurs mouvements. Leurs articulations |W sont finement modelées, leurs extrémités sont m d'une minceur souvent remarquable , leurs for- '^ mes sont pleines, fermes et accusées. Elles n'é^ blouissent guère, au premier abord; mais un charme pénétrant émane de leur personne et finit par attirer les plus rebelles (1).
Au moral, les aptitudes latines doivent être étudiées sous les trois formes : intelligence, sentiment et activité.
L'intelligence est prompte , vive , spontanée et synthétique plutôt que patiente, tenace et ana-lytique. Elle peut embrasser tous les objets, pré-^ férant les infiniment grands aux infiniment i^o^ tits, dédaignant ce qui est microscopique. Soa
(l)Dans certains salons de Paris la société est moitié anglaise 9> moitié française. Quand un bal réunit la jeunesse des deux na^ tiens, on voit deux camps se former. L'un est blond, rose^ éblouissant, marqueté de couleurs éclatantes et de toilettes originales ; tout d'abord il attire les danseurs et obtient un triomphe marqué sur l'autre camp, brun, pâle, réservé, dont la toilette a cherché ses harmonies parmi les formes et les nuances les plus douces. Cependant le charme de la grâce modeste opère peu à peu : les danseurs se rapprochent, ils deviennent plus empressés, ils s'attachent au camp latin, qui les retient captifs jusqu'à la fin de la soirée.
désir de voir l'ensemble des choses lui donne rhabitude de comparer, de classer, de mettre en relîefles idées principales, de les développer dans leur oi-dre naturel , de faire à chacune la part qui lui revient, d'user de méthode, en un mot. Elle tire de l'induction la formule et le précepte , elle aspire à trouver la loi de toute chose , elle aime le système. Mais, ce dernier admis, elle ne sait plus apercevoir les faits qui le contredisent ; elle manque d'originalité, ou plutôt d'initiative ; elle sait construire l'édifice de la science , mais à la condition qu'on lui en fournira les matériaux.
Nul, mieux que le Latin, n'enseigne ce qu'il
sait, ne met plus de clarté dans son dire, plus de
puissance au service de la vérité ; nul ne s'instruit
plus facilement ; mais nul ne met plus de talent
au service de l'erreur. Il sait donner une forme
spécieuse au paradoxe (1), il nie le fait qu'on lui
oppose jusqu'au moment où il se trouve en face
de l'évidence ; mais celle-ci une fois admise, il en
tire les dernières conséquences , bouleverse tous
les systèmes qui lui sont opposés , retrouve de
nouvelles formules, préférant une révolution
(i) La scolastique en a donné des preuves suffisantes, car elle * dépassé en absurdité la sophistique grecque.
scientifique à une contradiction. Cette horreur de l'intelligence latine pour tout ce qui est déclassé exprime son génie révolutionnaire, qui est le besoin de reconstruire, et sa recherche constante de l'absolu.
Le sentiment du Latin est, comme son idée, prompt, étendu, équilibré et curieux de la proportion. Il se lie à une organisation vibrante et sympathique; il se communique avec facilité; il embrasse la forme sous tous ses aspects , la vie dans ses principales facultés ; il possède à un degré éminent l'intuition et l'amour.
Ceux qui s'imprègnent, par simple contact, de la force d'autrui , sont également abattus de sa lassitude; ils peuvent, en peu de temps, se montrer supérieurs aux hommes et inférieurs aux enfants. Ils n'auraient aucune consistance sociale, si leur caractère ne les rendait organisateurs.
C'est, en effet, dans l'organisation que la race latine puise ses forces politiques. Elle recherche l'autorité, la hiérarchie et la discipline, comme le remède de ses entraînements et de ses défaillances. L'anarchie et le désordre sont antipathiques à son amour de la proportion, de la méthode et de l'équilibre. Elle peut renverser le pouvoir qui gêne l'essor de ses facultés ; mais elle
s'épouvante de n'avoir plus de frein et recourt vite à la dictature. De là les instincts à la fois égalitaires et monarchiques de la race latine.
Au sentiment de la proportion et de l'équilibre se rattache la justice, qui est le rapport du droit au devoir ; aussi les plus beaux travaux judiciaires ont été produits par le monde latin. Mieux qu'aucun autre il sait définir la loi , en déduire les articles, la rattacher à des principes déterminés; il est législateur comme il est organisateur. Son activité, combattue par la réflexion scientifique et par la contemplation dont se nourrissent les arts, ne saurait être extrême. Les muscles trouvent une excitation passagère plutôt ciu'un nutriment permanent dans une alimentation où le vin remplace, en partie , l'action de la viande ; les membres sont trop souples pour se prêter à la rigidité d'un effort continu ; l'esprit est trop friand de la théorie pour concentrer ses efforts sur l'application et la pratique; l'organisme n'est pas assez amoureux du bien-être t)our vouloir se le procurer par un labeur incessant. D'autres hommes peuvent faire du confort une sorte d'idéal , mais le Latin incline à équilibrer l'utile par le beau, le nécessaire par le superflu et le bien-être par le plaisir. Le travail incessant le
mine et l'attriste ; il faut à son caractère du temps à gaspiller dans l'oisiveté, le rire, la contemplation, ou des occupations autres que celles de sa profession ; il ne peut, sans souffrance , se murer dans une spécialité; il lui faut la variété dans ses travaux : c'est pour cela qu'il est agriculteur plutôt qu'industriel, artiste plutôt quô fabricant.
Un peu d'attention fait vite découvrir , ici , les rapports qui existent entre le physique et le moral, ainsi que l'enchaînement des facultés. Certaines aptitudes , qui paraissent contradictoires, ne sont que le côté positif et négatif d'une même fonction, dont l'état normal est l'équilibre.
En résumé, le Latin actuel, composé d'un grand nombre de races, représente la moyenne de leur état physique et moral. Nulle aptitude ne lui manque complètement ; il n'en possède aucune qui soit poussée à l'extrême.
Disposant des harmonies de la ligne, de la couleur, du langage et du son , il les emploie à manifester ses impressions intérieures, à représenter tout ce qu'il aime. Il ne peut comprendre Dieu sans lui donner une forme artistique, ni l'adorer sans instituer un culte. L'amour dominant la pensée fait que le Latin comprend le christia-
xk^ïsme sous la fonne catholiqQe, et toute religion soDS forme de mythe.
C'est également à l'empire du sentiment qu'il faut rapporter l'importance de l'élément féminin, la constitution et l'influence de la famille, la solidarité sociale aboutissant à l'action collective et à la démocratie.
Nulle part en Europe, aussi vite que dans le moude latin, une idée ne devient sentiment, ne se communique aux. masses, ne prend un empire irrésistible ; nulle part le courage et la peur n'ont des entndnements aussi subits.