‹ Les races humaines et leur part dans la civilisationChapitre 25 sur 38 · S 3. — MOEURS DE L'ITALIE · texte numérisé non relu

S 3. — MOEURS DE L'ITALIE

On chercherait vainement nne portion de l'Europe, et même du monde, ayant plus que l'Italie m climat tempéré, un ciel limpide, une terre fertile, un air salubre, les faveurs de la nature en un mot. Le sol est accidenté, parfaitement arrosé et susceptible de toutes les cultures européennes ; les montagnes recèlent les marbres ra- H-aus^; les frontière sont formées de klamer, et du quatrième cùtépar les

montagnes les plus hautes de l'Europe ; des ports vastes et sûrs sont disséminés le long des côtes ; enfin, la position géographique, par un merveilleux privilège, confine à l'Asie et à l'Afrique.

L'inspection du sol, la température de Pair, l'abondance de la lumière, la variété de la nourriture , les conditions ; hygiéniques en un mot, indiquent une population forte, belle, active, intelligente , inspirée , équilibrant toutes les aptitudes et possédant tous les éléments de prospérité.

L'inspection de la situation géographique semble indiquer une puissance homogène, défendant facilement ses frontières , ayant une marine puissante, servant d'intermédiaire au commerce de l'Europe avec celui de l'Afrique et de l'Asie.

De cette double appréciation, celle qui concerne la race italienne est exacte ; m-ais celle qui concerne la puissance politique et commerciale manque de vérité. Les faits montrent que la nar ture ne peut tout produire pour la grandeur des nations, et que les favorisés ne sont pas toujours les plus prospères.

Malgré son état homogène, l'Italie, comme nation , n'est pas une. Tandis que l'Espagne et la

France, ses voisines, sont arrivées à l'unité politique, malgré de grands obstacles de races et de religions, l'Italie est restée dans le morcellement. Elle n'a pu concentrer ses forces dans une grande aationalité ; elle a été à la merci de l'étranger ; elle a perdu l'indépendance et tout ce qui en résulte , comme la fierté , la confiance , le dévouement, etc.; elle a dû plier devant la force et perdre la notion du droit; elle a subi l'oppression brutale du Germain, du Français et de l'Espagnol; elle a été constamment déchirée par la guerre civile ; elle a partagé sa langue en dialectes , qui ont disséminé les forces de l'intelligence ; elle a perdu sa prépondérance commerciale et maritime; elle s'est amoindrie par le morcellement, tandis que tout grandissait autour d'elle par l'agglomération.

De ses malheurs, la meilleure part doit être attribuée au pouvoir temporel des papes , pouvoir qui, pour se maintenir, a établi la division en principe {divide et imper a) , qui a coupé Tltalie par lô milieu, qui a empêché la formation d'un royaume vraiment fort, soit au nord , soit au tt^ldi, qui a fait constamment appel aux armes de ^* étranger, transformant la patrie en un vaste ^tiamp de bataille, enseignant aux barbares les

voies de renvahissement. Tous ces étrangers furent successivement les amis et les ennemis du pape : tous s'accordèrent pour lui conserver, en les limitant, des domaines qui paralysaient également la défense du nord et du sud de Tltalié; tous se battirent pour avoir quelques lambeaux du territoire italien.

Quand l'épée seule avait le privilège de dessiner la frontière des empires et de protéger les nationalités, la main désarmée du pape ne pouvait rien pour le salut de l'Italie et brisait l'épée dans les mains italiennes. Ce chef de l'Église, qui avait eu, au sein même de l'Allemagne, un parti capable de lutter contre l'empereur , s'amoindrit sous la main du chef de l'empire. Il se fait Gibelin à cette heure et livre son pays au prix de quelques privilèges purement religieux. Là est le nœud de la question. Le pape, qui n'est pas toujours Italien , est le chef du catholicisme plutôt que le prince de l'Italie. Il appartient aux intérêts de la religion plutôt qu'aux intérêts de son pays. Quand il doit opter, le pays est sacrifié.

Cette situation se prolongera tant que le pape n'aura pas senti que, dans l'intérêt de l'Italie comme dans l'intérêt de la religion, il doit répudier le pouvoir temporel et libérer ses fonctions

toutes morales des liens qui les rattachent aux turpitudes de la politique. Alors, mais alors seulement, apparaîtra le véritable caractère italien.

Avant de chercher ses principes dans les facultés capitales qui relèvent de Tintelligence et du sentiment, il est bon de faire pressentir ses contradictions en rappelant que le vieux sang romain s'est mêlé au sang des Scandinaves, des Germains, des Grecs et des Sarrasins. Il en est résulté , pour la race italienne , des ferments divers qui n'ont pu encore s'équilibrer et qui expliquent bien des nuances dans le génie et dans les mœurs.Au sud,le sang africain luttant contre le sang normand à travers le sang pélasgique produit une instabilité et une mobilité particulières; au nord, les races blondes plus rapprochées des races brunes de l'Étrurie et de la Ligurie ont apporté un élément de calme, de patience et de ténacité qui manque aux méridionaux.

C'est en dehors de ces deux extrêmes qu'il faut étudier le caractère italien. Florence et Rome sont ses foyers principaux. Ici le gouvernement ecclésiastique, là le gouvernement laïque, ont agi dans la plénitude de leur force. Dans Rome, tout est subordonné aux prêtres. Ils ont mis leur cachet sur toutes les portions de l'État. Pouvoir

législatif, pouvoir exécutif, pouvoir judiciaire, ils possèdent tout; leur responsabilité est donc absolue. Leur levier principal, pour agir sur le peuple , a été la religion ; aussi ont-ils donné au culte tout le développement qu'il comporte. Ils l'ont agrandi par l'architecture , par la peinture historique ou décorative, par la poésie, par la mimique et la musique ; ils l'ont disposé de telle sorte qu'il saisit toutes les parties de l'imagination. Le résultat a été de faire un peuple artiste, comprenant admirablement la forme , mais restant étranger à l'esprit, savant dans la cérémonie, mais ignorant dans la morale, alliant le fanatisme à l'indifférence , l'idolâtrie au christianisme » lé culte de la fable au culte de la vérité.

Le fanatisme et la prépondérance absolue du culte ont masqué l'idée de justice et de droit si naturelle à la race romaine. Le droit-canon, dont les préoccupations exclusivement catholiques considèrent comme méritoire tout ce qui profite à la religion , et comme criminel tout ce qui lui nuit, a introduit le chaos dans les notions du bien et du mal; des formes judiciaires dépourvues de publicité et dirigées par l'inquisition ont répandu la terreur; chacun s'est senti menacé dans sa liberté et dans sa fortune; chacun a courbé

la tête ; chacun a caché ses paroles et ses actes , de peur de se les voir imputer à crime ; chacun a montré du zèle pour la religion ; le grand nombre est devenu lâche , hypocrite et menteur. Si quelques âmes fortement trempées et soutenues par leur bonne conscience ont porté haut la tête et ont prétendu agir dq,ns la plénitude de la liberté, rinquisition leur a rudement montré qu'elle seule est libre à Rome. Elle récolte facilement la délation, après avoir semé la peur et Thypocrisie. Le fils dénonce son père, la femme dénonce son mari, l'espionnage est partout.

Des âmes ainsi comprimées eussent fait explosion si leur ressort n'avait été brisé par la volupté. Depuis longtemps, cette déesse païenne trône dans la ville des papes et agit sans contrainte comme un précieux auxiliaire : elle mutile les hommes pour augmenter les charmes de leur voix; elle introduit une lascivité générale dans l'art; elle agrandit une prostitution omnisexuelle , n'épargnant pas le jeune âge et trouvant des milliers de recrues au sein d'une misère générale. Cette misère , en effet , est la conséquence fatale du gouvernement de Rome. D'où viendraient la prospérité et la richesse dans une contrée où les hommes valides et intelligents sont absorbés par le culte ;

OÙ les cérémonies religieuses et les jours fériés se multiplient, au point d'enlever la moitié du temps consacré au travail ; où l'industrie ne trouve ni la liberté ni la sécurité qui sont ses conditions essentielles ; où les couvents et le célibat du clergé, tant régulier que séculier, entraînent la dépopulation et accroissent le parasitisme ; où les privilèges des propriétés ecclésiastiques font peser lourdement l'impôt sur le commerce et les propriétés particulières ; où les capitaux se concentrent dans les trésors des églises et dans l'immense valeur des instruments du culte ; où les désordres financiers sont inséparables d'une administration dont les opérations se font dans l'ombre et fuient la publicité; où les exactions sont le résultat fatal de la prépondérance donnée à la police; où les fonctionnaires, mal payés, vivent de la prévarication et portent le désordre où ils devraient porter la régularité?

Quand le travail honnête ne peut donner à rhomme ni l'abondance, ni la dignité, on est certain de voir régner la paresse et tout le cortège de vices qu'elle traîne sur ses pas.

Les campagnes pauvres et dépeuplées de la Romagne sont dans un état correspondant à celui des villes. Les routes se défoncent, les canaux

se comblent , les ponts s'écroulent , les champs deviennent des friches , la fièvre étend son pâle linceul sur les plaines les plus fertiles et repousse le cultivateur vers le rocher ; tout se dessèche ou se pourrit ; tout devient malsain ; tout s'achemine vers la mort. Dans cette désolation universelle, un seul être agit et prospère : c'est le brigand. Seul, dans toutes les terres de l'Église, il brave l'inquisition ; seul il ose prononcer le mot de liberté ; seul il ose s'attaquer aux biens de l'Église. Aussi son nom fait-il battre le cœur de la jeune fille qui ne voit pas ses mains teintes de sang. Partout il trouve un asile, du pain et des amours. Les malheureux le protègent parce qu'il est leur vengeance; les opprimés le protègent parce qu'il représente leur liberté ; les femmes l'aiment parce que lui seul représente la virilité.

A côté du brigand qui lève ouvertement l'étendard de la révolte, il y a le malheureux qui boit en silence l'insulte et l'humiliation , qui ne peut trouver de travail pour ses bras, qui ne peut protéger ni l'honneur de sa femme, ni celui de ses filles, qui mangera quelque jour le pain de leur prostitution... Peu à peu s'amassera dans son cœur une grande colère ; il sera pris d'un désir effréné de tuer ; il choisira une victime , il la

guettera pendant de longues nuits et lui plongera un couteau dans le cœur. Le poignard est la ressource extrême de celui que Ton opprime et que Ton dégrade. Qui dit tyran, dit assassin.

Et pas d'issue à tant de maux I La religion est femme. En perdant la jeunesse et la grâce, elle perd la fécondité. Est-ce que la loi de Moïse est féconde? Est-ce que la loi de Manùu est féconde? Est-ce que la loi de Zoroastre est fëcoûde? Est-ce que la loi de Mahomet est féconde?

Le catholicisme peut, comme en France, vivre abrité par une organisation civile et politique dont il ne porte ni le fardeau nji la responsabilité. Il peut développer sa morale égalitaire et profondément démocratique, quand la richesse et la domination ne sont pas ses préoccupations exclusives. Mais à Rome, ses racines tirent d'un sol profondément corrompu la sève qui fait surgir les parasites sur sa souche maladive.

Les Romagnols le savent bien : aussi n'espèrent-ils plus rien que de l'indépendance et de la liberté.

Leur prince, qui joint à ses vertus privées le titre de souverain pontife , ne peut obtenir leur respect; il ne peut trouver parmi ses sujets et ses fidèles une garde pour sa personne; il n'est en

sûreté que parmi les flis de Voltaire et de la Révolution.

Triste situation pour ce malheureux prince !

Plus triste encore est la situation de ses sujets- S'ils veulent s'affranchir de maux devenus into lérables, la catholicité les accable de ses forces- Toute résistance est impossible ; la mort est leur seul affranchissement. Les plus braves donnent leur sang et le reste reprend une chaîne devenue plus lourde. Alors nulle humiliation ne leur est épargnée , comme s'ils devaient boire toutes les violences et toutes les hontes que leurs pères infligèrent au monde. Ceux qui les replongent dans la dégradation se font une arme de cette dégradation même, pour nier leur droit à d'autres destinées. Us osent dire qu'un peuple ne mérite jamais mieux que son gouvernement; sophisme odieux qui déclarerait l'esclave à jamais indigne de la libéré et le rendrait responsable d'un abaissement qui est, tout entier, le fait de son maître.

Le Romain, qui se sent intelligent et débordant de sentiment, qui trouve moyen, au milieu de sa misère, de se maintenir dans les sommités de la science et de l'art, qui est brave, quoi qu'on dise, patriote et dévoué entre tous ; le Romain, dis-je, ne trouve pas même la compassion pour ses

maux. On le pousse dans la boue ; sitôt qu'il veut en sortir , on lui reproche d'être souillé. C'est la victime expiatoire que rien ne peut racheter. Comme ces naufragés qui perdent l'espoir en face de l'immensité des mers et se précipitent dans les profondeurs de l'abîme , il se laisse submerger moralement. Son désespoir prend pour formule l'ironie. Il raille tout : son sort, ses maîtres, lui-même et Dieu (1). Il raille en étalant ses plaies et ses guenilles ; il raille en recevant l'aumône ; il raille en exagérant ses formules de politesse ; il raille dans la rue et au foyer , dans la prison et dans l'église ; il raille dans la prière ; il fait de la vie une grande bouffonnerie , et des bouffonneries du carnaval la seule cUose sérieuse. Cette gaîté est terrible : elle fait frissonner ceux qui la comprennent , mais elle montre tout le ressort du caractère italien.

C'est merveille de voir l'esclave trouver moyen d'exploiter ses maîtres en les criblant des traits de son ironie , se moquer d'eux en les saluant jusqu'à terre, les gouverner en restant leur domestique , les couvrir de vase en brossant leur habit, et rester spirituel en dépit de tout.

(1) Voyez la peinture saisissante de Rome faite par la plume de George Sand dans les derniers chapitres de DanieUa.

Chercher les mœurs d'une population-déclassée, opprimée et jetée hors de ses aptitudes est chose fort inutile ; on ne peut rencontrer que la perturbation et le chaos. Où trouver la famille, quand le couvent multiplie les célibataires et les livre à la tyrannie dès sens, rendue intolérable par le climat; quand le travail manque aux bras, le salaire au labeur, la fonction à Tintelligence, la croyance à la religion, la morale à la loi, la punition au crime, Tencouragement à la vertu, le respect aux parents, l'éducation à l'enfant, l'instruction à tous? Où trouver l'amour , quand l'oppression et la servitude sont partout? Où trouver les éléinents de l'ordre, quand tout est délation et XK)lice? Le vice seul peut caractériser les mœurs de la Romagne , et il faut gratter ses couches épaisses pour retrouver le génie latin.

En Toscane, un gouvernement laïque, paternel et quelque peu philosophe, s'est gardé d'écraser les peuples en faisant du catholicisme à outrance. Il ne s'est pas surchargé des parasites sociaux du clergé régulier ; il s'est montré tolérant, économe des deniers publics et peu soucieux de déployer de la force; il a fait une part à l'initiative individuelle ; il n'a pas favorisé le mouvement et le progrès , mais il s'est gardé de leur faire une

guerre acharnée. Ces vertus négatives ont suffi pour faire de la Toscane une contrée populeuse, riche, tranquille , admirablement cultivée , prospère, morale, heureuse : Topposé en tout des légations. Il faut lui demander le secret du caractère italien.

Ce qui frappe Tétranger entrant en Toscane, ce n'est ni l'activité industrielle qui exige les grands marchés et les grands capitaux , ni la dimension des monuments, ni l'éclat de la richesse, ni les procédés de la grande culture, ni l'appareil de la force publique : c'est une harmonie générale de toutes choses dans le bien-être et la tranquillité. La culture multiplie les arbres fruitiers, qui, eux-mêmes , servent de support à des ceps volumineux ; si bien que le champ tient du verger et de la vigne, couvrant successivement le sol de verdure, de fleurs et de fruits , se partageant l'ombre et le soleil , se parant de l'or des moissons et des festons colorés du pampre, réjouissant la vue et l'odorat, combinant dans une harmonie savante des produits exceptionnels à un aspect enchanteur. Ce besoin d'harmonie est caractéristique : on le retrouve dans la manière dont sont disposés la maison , les vêtements , les instruments de toute sorte » les chemins , enfin tout

ce qui se mêle plus directement à la vie de l'homme. Florence n'est qu'un vaste^objet d'art ; c'est aussi la ville des fleurs ; le langage de ses habitants est limpide comme l'idée et doux comme la poésie ; il garde sa pureté dans la chaumière comme dans le palais ; il donne le sentiment de l'élégance aux dernières classes de la société , et les rapproche ainsi des classes supérieures. Quand le culte des poêles s'introduit dans la maison du laboureur et de l'artisan; quand une robuste jeûi ne3se , au lieu de lutter avec ses muscles , lutte avec des improvisations pleines de naïveté, de grâce et de fraîcheur; quand les grands parents, bons juges en pareille matière, donnent la palme au vainqueur en présence de la fiancée rougissante ; la veillée qu'abrite le chaume dépasse souvent, en élégance, la veillée qu'abritent les lambris dorés. La lampe de forme antique appendue , aux solives jette de douces lueurs, préférables aux violents rayons du gaz pour faire ressortir la carnation brune, ferme et rosée des paysannes italiennes; leurs formes, qui peuvent servir de modèle à la statuaire et l'emportent à bien des égards sur les charmes artificiels des pâles filles du Nord. En Toscane, le beau est partout : c'est loi qui dirige les mœurs.

Son influence est d'autant plus grande qu'il fait une large part à l'élément féminin, autrement dit à l'amour. Tout le monde aime, en Toscane : riches et pauvres , jeunes et vieux; aussi le cœur et l'inspiration semblent-ils diriger la vie.

A peine l'enfant a ressenti les premières palpitations de l'adolescence qu'il cherche un objet à ses jeunes amours. Tout lui dit que la tendresse est chose sérieuse , n'ayant d'issue que vers l'union indissoluble des amants. Quand il se choisit une maltresse, c'est avec l'idée bien arrêtée d'en faire sa fen^ne sitôt qu'il sera d'âge et de force à pourvoir aux besoins d'un ménage. Son amour déclaré et reçu est l'équivalent des fiançailles; l'innocence de ses vœux le dispense d'en faire mystère. Tout le monde est bientôt dans son secret, et les jeunes filles s'abstiennent d'agaceries à son égard , comme les garçons s'abstiennent de soins pour sa fiancée. Lorsque chacun est défendu contre l'infidélité par son amour et par l'amour des autres , la constance devient facile, elle entre profondément dans les mœurs.

Le stage du mariage dure souvent cinq à six ans : temps d'épreuve pour les caractères, époque charmante où la tendresse verse dans les cœurs ses joies infinies et ses inspirations poétiques.

rapprochant les organisations les plus dissemblables par la douce puissance de Thabitude. Celui qui aime et se sent payé de retour échappe à l'ennui , au découragement , aux vagues inquiétudes , aux grandes misères de la vie. Tout est fête dans son âme et dans la nature ; il est bienveillant pour ceux qui l'entourent; il ne sait leur prodiguer ni l'injure ni les coups. En subissant l'influence de la femme, il apprend la politesse et cherche l'élégance ; il préfère une promenade avec sa fiancée aux joies grossières du cabaret.

Telle est l'origine de la politesse et de la bienveillance du paysan toscan, de sa répugnance pour l'ivrognerie et pour toutes les formes de la grossièreté.

Il est jeune guand il se marie, et sa femme n'a guère que quatre ans de moins que lui. Tous deux se donnent les prémices de leur personne et de leur tendresse , ils ne l'oublieront pas dans la suite. Leurs enfants, nés dans les meilleures conditions de force et de santé , ne seront témoins d'aucune querelle conjugale. Ils trouveront dans la maison la tendresse, le plaisir et la paix; ils boiront , dès la mamelle , toutes les joies de la famille; ils s'en pénétreront et n'imagineront pas d'autre félicité.

C'est à la belle organisation de la famille toscane qu'il faut attribuer la prospérité de Tagriculture et l'intelligente exploitation de la terre. Tous les bras, quelle que soit leur force, savent se rendre utiles. L'intelligence de la ménagère^ et son autorité au logis réalisent des merveiHes d'économie, d'ordre et de propreté; la vigueur :4i père de famille, le respect qu'il sait inspirer à ses fils et l'activité incessante de tous font que leftra^ vail arrive en temps opportun et que nul produit n'est liégligé.

A la ville ne peuvent exister ni la même simplicité, ni la même pureté de mœurs ; une noiohbreuse domesticité et l'affluence des étrangers étant une double cause de dissolution morale.

La Florentine des classes supérieures fait, dans sa vie , une plus large part aux impressions du cœur qu'aux impressions de la cervelle. Son âme se refuse à l'idée et se donne au sentiment. Rarement elle est très instruite et très intelligente; mais elle possède l'intuition des choses; elle devient musicienne sans travail, élégante sans étude , gracieuse sans effort; elle n'éblouit pas, elle charme. L'élément romanesque lui manque. Elle ne se considère pas comme une divinité qui doit tenir à distance ses adorateurs et courber

leur front jusque dans la poussière; elle ne prétend pas imposer sa personnalité à un cercle de soupirants ; elle ne croit pas nécessaire de faire subir de rudes épreuves à celui qu'elle aime ; son seul désir est d'obtenir son amour et de le rendre heureux. Si elle prise la toilette, c'est pour hn plaire et non pour obtenir d'autres hommages. Elle n'est pas vaniteuse, et tous les triomphes de l'amour-propre ne fermeront pas une blessure faite à sa tendresse.

Dans cette société, où l'affaire capitale est l'armour, il arrive très souvent que le mariage est subordonné aux convenances du rang et de la fortune. Lst jeune fille, au sortir du couvent, prend le mari que lui ont choisi ses parents. Elle ne le connaît ni ne l'aime, et bientôt éprouve toutes les déceptions du mariage de convenance. Son ménage serait un enfer si elle devait rester fidèle à un homme qu'elle n'aime pas ; mais les mœurs donnent un correctif aux liens que n'a pas sanctionnés son cœur. Lorsqu'elle a donné un héritier au nom qu'elle porte , elle se choisit un amant qui l'accompagne partout» qui partage ses plaisif s et ses invitations. Sa considération est entière malgré son infidélité pour l'époux de la loi et de la religion; mais si elle se montre infidèle à son

amant, à son mari de cœur, sa conduite devient scandaleuse et les portes se ferment devant elle;

Telle est la logique du sentiment. Il corrige, par Tadultère, le mariage qu'il n'a pas sanctionné* Il met la fidélité chez l'amant quand il ne la placé pas chez l'époux.

Ce fond de constance qui se retrouve partoiïl, en Toscane, vient de la part prépondérante du cœur dans l'amour et de la subordination de la vanité. La véritable tendresse est exclusive, elle ne désire que le retour : ce bien obtenu, elle cherche à le garder comme un avare garde son trésor et se soucié peu du reste. Que lui importent les hommages venus des indifférents? EUe ne donnera pas un sourire pour se les attirer, elle croirait commettre un vol.

Une pareille probité d'amour ne peut se trouver que dans les organisations où se rencontre l'équilibre du cœur et des sens. Quand la possession donne les joies qu'elle promet, quand elle aboutit à la fusion de deux existences , l'amour a payé sa dette, l'âme n'a plus rien à lui demander que la continujttion d'un pareil bonheur. Le souiller par l'infidélité , ce serait révolter à la fois le cœur et les sens, ce serait une insigne duperie.

Il est de mode d'accuser les mœurs de la Tos-

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cane; en somme, elles valent mieux que dans les autres contrées de l'Europe ; la prostitution y est rare ; il en est de même des naissances illégitimes, des infanticides, des crimes et délits contre la pudeur, et des recherches de volupté qui déshonorent les capitales du Nord.

Le culte de l'or est moins éhonté à Florence et dans les contrées circonvoisines que chez les peuples où il est la puissance prépondérante. L'amour lui fait concurrence; il n'a pour auxiliaire ni un luxe effréné, ni la misère ; il n'est pas l'unique mesure du mérite ; il se voit souvent raillé par le bonheur d'une élégante médiocrité. Le Toscan, n'ayant pas le désir d'acquérir à tout prix, n'a guère les instincts du vol , du commerce ou de l'industrie. Une spéculation modérée fait que la vie est à bon marché. Entre le producteur et le consommateur on ne voit pas se glisser l'agiotage comme un élément de ruine. Le travail, bien rétribué, élève les classes inférieures, dont le bienêtre ne permet pas les fortunes scandaleuses et disproportionnées qui désolent d'autres contrées, en ce qu'elles supposent le luxe des uns et la misère absolue des autres.

Le bien-être des classes inférieures , l'instruction et l'élégance qui en sont la suite, empêchent

rhostilité contre les classes supérieures. Chacun a le sentiment de sa dignité, chacun est poli avec tout le monde ; actes et paroles témoignent d'une bienveillance générale. L'adoration de la femme, pour la religion, se révèle dans le culte prépondérant de la madone, tandis que, pour la vie ordinaire, elle se révèle dans le culte prépondérant de Tamour ; cette disposition se montre dans les formules de politesse qui féminisent celui qu'elles concernent comme pour autoriser la galanterie à son égard. Rien n'est caressant et doux comme l'urbanité italienne. Elle n'est servile que dans les contrées où pèse la tyrannie. Partout ailleurs elle est un élément social qui, en s'introduîsant dans les classes agricoles et industrielles d'une partie de l'Europe, détruirait bien des ferments de haine et de colère. Les injures grossières, les coups de poing, de couteau et d'épée, sont rares entre Toscans, non que le courage manque, mais parce que ces violences sont contraires aux mœurs. Une bienveillance générale protège les nationaux et les étrangers. Ces derniers trouvent chez toutes les classes de la population une urbar nité charmante en ce qu'elle est gracieuse sans faste et prévenante sans obséquiosité; ils baignent dans l'atmosphère d'art et de sentiment

qui enveloppe la Toscane et s'arrachent difficilement à cet heureux pays.

A Naples se retrouvent, en partie, les mêmes éléments de civilisation , mais le despotisme et la police ont avili les âmes , ont produit la misère et l'ignorance, comme dans la Romagne. Les populations sont travaillées d'un mal incessant ; elles sont grossières et vindicatives ; le sang africain qui circule dans leurs veines les rend cruelles , tandis que le climat les énerve et fait que les sens prennent une large part dans les affections. De là des amours multiples et faciles, des rivalités, des conflits, des coups, des vengeances

Un peu de liberté , d'instruction et de bien-être feraient vite disparaître des vices qui, pour la plupart, sont accidentels; ils recouvrent une intelligence facile et le sentiment très prononcé des arts.

L'Italie du nord est merveilleusement douée sous tous les rapports. Son territoire, défendu par les crêtes des Alpes, baigné par deux mers, arrosé par les affluents d'un grand fleuve , d'une fertilité exceptionnelle, nourrit une race renfermant, à doses à peu près égales, le sang du nord et le sang du midi, possédant la bravoure des Gaulois et des Germains, l'inspiration des Tos-

cans, Tamour du travail, de Tordre et de l'industrie, en un mot, tous les éléments de la grandeur. Le malheur a voulu que la Lombardo -Vénétie , placée comme une pomme de discorde entre rAutriche et la France, ait été leur champ de bataille habituel, et, par l'abandon du reste de l'Ita^ lie, n'ait pu lutter contre ces deux colosses. Souvent elle leur a fait payer cher leurs invasions, mais elle a succombée. Un des peuples les mieux doués de la terre a subi Tempire de la force dans toute son ineptie et dans toute sa brutalité. Le bâton d'un caporal autrichien flétrit les épaules ^de citoyens honorables; il s'est même abattu, comme une torture avilissante , sur des femmes dont tout le crime était l'amour de la patrie. Le monde latin tout entier en a frémi, comme d'une insulte collective; déjà l'heure de la vengeance a sonné !

De cette analyse des mœurs de l'Italie il ressort clairement .qu'elle renferme les éléments d'une civilisation merveilleuse, à la condition qu'elle aura l'unité et la force qui en résulte, l'indépendance qui donne la fierté , la liberté qui trempe les ressorts des âmes et fait disparaître mille turpitudes devant le grand jour de la publicité, enfin l'égalité et la justice qui tiennent au

sang de la race latine, mais qui sont étouffées par le despotisme de la police et de TÉglise;

Tant que le peuple italien n'aura pas les éléments sociaux que réclame son génie , tant que la force brutale pèsera sur lui , tant que les armées étrangères occuperont son territoire, nul ne doit lui imputer à crime un abaissement dont toute la honte retombe sur ses oppresseurs. Mais, le jour où il aura son indépendance et l'unité, qui seules peuvent constituer les foyers de civilisation, il utilisera sa raison et son sentiment à manifester l'idéal de la civilisation nouvelle.

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