‹ Les races humaines et leur part dans la civilisationChapitre 27 sur 38 · S 5. — MOEURS DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

S 5. — MOEURS DE LA FRANCE

La France représente une greffe du monde latin sur la race celtique , une enclave dans le domaine germanique et Scandinave; aussi est-elle le cbamp de bataille et le nœud de l'Europe, le carrefour moderne des routes de la civilisation.

Presque tous les climats européens se rencontrent dans rétendue de la France; sa race est un composé de toutes les races, son sol offre une extrême variété géologique, sa culture donne mille produits divers , deux mers différentes baignent ses côtes, et cependant la nationalité française est des mieux accusées, tant l'élément latin est puissant pour absorber les types physiques, intellectuels et affectifs les plus opposés.

Pendant le moyen âge , les invasions du nord et de l'est permirent au sang germanique de lutter contre le sang italien ; mais , à partir du XVI* siècle , l'élément latin reparut dans la renaissance , façonnant à sa guise les hommes , les

intelligences, la langue, les arts et les mœurs; absorbant la race blonde, colorant les yeux, les cheveux et la peau, jusque sur les bords du Rhin.

Ainsi s'explique comment le Français a perdu la grande taille et les membres athlétiques du Gaulois, comment il est doué de souplesse, de résistance et d'agilité, plutôt que de vigueur. Son corps doit à d'exactes proportions de lutter contre la fatigue , les intempéries et les privations ; son visage doit à des croisements multiples une grande variété d'expression; son tempérament est très composé, bien que dominé par l'élément sanguin.

 cette grande variété dans l'unité nationale se rattache la pondération des facultés de l'âme, et, en première ligne , de l'intelligence , de l'activité et du sentiment.

Le Français n'est pas plus savant qu'artiste ou industriel; mais il est tout cela, portant l'art dans la fabrication, comme le prouvent les produits de Sèvres , de Beauvais , des Gobelins , de Baccarat ou de Lyon; portant l'industrie dans l'art, comme le prouvent ses bronzes, ses ciselures, ses ornements, et l'invention de Niepce, perfectionnée par Daguerre; enfin s'obstinant à rattacher les diffé-

rente procédés industriels aux théories scientifiques.

À la capitale de la France il ne faut demander ni les productions saisissantes où le sublime tourne au ridicule, ni le colossal , ni Tétrange, ni Toriginal, mais il faut demander le goût, la convenance , l'élégance et la fusion de toutes les formes poétiques. Si on considère l'architecture du Louvre ou de Versailles , on rencontre un compromis savant entre l'objet de l'édifice, le climat, la nature des matériaux et les lois de la perspective. L'équilibre apparaît dans la symétrie et la régularité; il rend impossible le colossal, qui résulte toujours de la disproportion , mais il favorise la grandeur.

Une partie du charme de Paris tient à l'harmonie de son architecture et à la manière dont elle s'adapte au climat et aux mœurs. Elle a des caresses pour le génie de tous les peuples ; elle ne rompt en visière à aucun d'eux ; elle fait une place à leurs goûts comme à leurs aptitudes ; elle semble vouloir réunir sous le même toit l'homme du Midi et celui du Nord ; l'homme de l'Est et celui de l'Ouest.

L'étranger qui entre dans la capitale de la France n'éprouve aucun saisissement; il n'est

pas ébloui ; il accuse la renommée d'exagération. Mais peu à peu il se pénètre de l'harmome gui existe entre toutes choses , depuis le style des édifices jusqu'aux vêtements des femmes; il est saisi du besoin de se conformer au goût général, il subit l'empire de la mode, il éprouve une sorte de répugnance à protester par ses meubles, ses équipages et ses vêtements contre l'accord des formes et des couleurs , il trouve du bien-être à se mettre à l'unisson de tous.

Sans nier les exagérations et les ridicules de la mode, il faut reconnaître que son point de départ est le besoin de conformer la vie aux idées artistiques dominantes et de faire régner partout l'harmonie. Ce besoin est plus pressant chez le Français que chez aucun autre, en raison précisément du sens de la proportion qu'il tient de l'équilibre de ses facultés.

La peinture française a les mêmes qualités et les mêmes défauts que son architecture : manque d'originalité et pénurie d'imagination d'un côté; de l'autre, convenance parfaite, arrangement, emploi savant des formes et des couleurs. Les toiles des maitres ne manifestent pas , comme en Italie et en Espagne , le sentiment religieux poussé jusqu'au fanatisme, l'amour avec sa fou-

gue , le plaisir avec ses entraînements ; mais elles forment de belles pages d'histoire, une représentation exacte et étudiée des sentiments divers , une charmante interprétation de la nature. Si les paysagistes parisiens ont rendu avec bonheur les merveilles de la végétation et les nuances infinies qui résultent d'un ciel nuageux , aussi variable dans ses teintes que dans ses reflets , il ne faut pas oublier que le modèle était sous leurs yeux et qu'ils avaient à traduire bien plus qu'à inventer.

Cette aptitude pour la traduction se retrouve jusque dans la musique nationale , sorte de compromis entre la mélodie italienne et l'harmonie allemande, composition moyenne, œuvre d'élégance et de charme, impuissante à reproduire les saisissements , mais caressant doucement le cœur, et donnant le plaisir sans fatigue.

Pour terminer cette analyse des aptitudes artistiques de la France , il reste à examiner sa littérature ; mais , ici , l'instrument , c'est-à-dire la langue, a. une influence prépondérante et manifeste à lui seul , une partie du génie national.

Dérivée du latin , la langue française est ferme sans sécheresse , précise sans raideur, énergique sans rudesse, flexible sans mollesse > délicate

sans obscurité. Elle peut tout dire et tout insinuer; elle sait décrire avec une minutieuse exactitude et railler de la façon la plus légère; elle est à la fois la langue de la diplomatie, de la science et du boudoir. Comme euphonie, elle est une transaction entre les idiomes du Midi et ceux du Nord; comme génie, elle lient à l'antiquité tout en représentant la civilisation moderne. C'est toujours la même absence d'originalité , la même facilité à s'approprier le beau et le vrai pour leur donner un cachet particulier.

La poésie française a combiné la rime à la mesure ; elle s'est imposé des règles précises par amour de la proportion, tout en se réservant les moyens de reproduire les chefs-d'œuvre de la littérature antique. Ici encore l'imagination et l'originalité ont eu moins de part que le goût; l'inspiration a moins fait que l'étude. C'est pour cela que le poëme épique manque à la littérature française , tandis que sa prose n'a pas de rivales. Cette dernière va toujours en grandissant à mesure que les peuples et le genre humain s'avancent vers la maturité. Le lyrisme est un don de l'enfance ; il intéresse comme un retour vers le jeune âge , mais il ne peut distraire des occupations viriles.

Si de l'étude des sentiments on passe à l'ana lyse de l'intelligence française, on trouve des aptitudes analogues : une grande facilité à profiter des découvertes étrangères , à les condenser, à les coordonner, à les convertir en formule et en théorie, puis une sorte d'impuissance à découvrir les faits originaux. La synthèse est la véritable force intellectuelle du Français ; elle lui donne le privilège de la nomenclature et les moyens les plus puissants de l'enseignement.

Elle lui inspire, avec le système décimal, l'unité de poids et mesures , l'unité administrative , l'unité judiciaire, le besoin continu de la régularité et l'instinct de la simplification.

Il faut en conclure que l'âme française est un composé de toutes les âmes, une transaction entre toutes les originalités , un livre où les nationalités les plus diverses peuvent lire leurs œuvres dans une seule et même traduction.

Cette moyenne dans les facultés intellectuelles aboutit à un degré éminent de raison , comme la moyenne de tous les mouvements affectifs aboutit à un degré éminent de sentiment, comme la moyenne de toutes les activités aboutit à un besoin incessant de réaliser. La réaction de la raison sur le sentiment produit l'idéal cherchant la

théorie de Tamour dans le beau, la théorie de la vérité dans la science , la théorie du bien dans la morale, la théorie du juste dans le droit, la théorie de l'utile dans Téconomie sociale.

Ainsi s'expliquent les soins de la nation française pour ses musées , ses monuments historiques , ses écoles des beaux-arts à Paris , à Rome et à Athènes ; ainsi s'expliquent son respect pour la science, les facilités qu'elle lui donne pour l'enseignement , la part qu'elle lui donne dans la direction de toutes choses , les honneurs dont elle ne craint pas de l'entourer ; ainsi s'explique sa philosophie cherchant surtout les règles applicables à la conduite des hommes (1); ainsi s'expliquent ses instincts judiciaires et son code qui sert de modèle au monde moderne; ainsi s'expliquent ses mille travaux économiques et l'importance qu'ils ont prétendu acquérir dans la civilisation , sous le nom de socialisme.

Mieux qu'aucun autre peuple, celui de France est disposé pour arriver à l'idéal qui résulte d'un équilibre entre les diverses facultés , bien plus que d'une faculté spéciale. Voilà pour-

(I) Voltaire et Rousseau, grands philosophes pour la France, sont de piètres penseurs pour FÂllemagne.

^oi l'histoire française est remplie de ces grands lûouvements sociaux pendant lesquels le peuple semble être à la poursuite d'une chimère. C'est l'idéal religieux qui a produit les croisades; c'est l'idéal de l'honneur qui a produit la chevalerie ; c'est l'idéal de l'autorité qui a produit la monarchie de Louis XIV; c'est l'idéal de la justice et de l'égalité qui a produit la révolution de 1 789 ; c'est l'idéal économique qui a produit les doctrines socialistes et leur explosion en 1848.

L'histoire de France est coupée de périodes qui toutes représentent la domination d'une forme de l'idéal , domination qui ne s'obtient pas sans conflit, les différentes portions de la famille française ne marchant pas du même pas dans la ne et n'adoptant pas avec la même rapidité les idées nouvelles. Il résulte de là qu'une partie de la nation est entraînée vers l'avenir, quand l'autre Bst encore retenue par le passé, et que les déchire ments sont inévitables.

Celte puissance de l'idéal ne résulte pas seulement de l'aptitude à le comprendre; bien d'autres peuples le comprennent et lui résistent; il n'est tout-puissant que là où il agit épidémiquement, où il y a consensus, sympathie, action collective et, par suite, entraînement.

sable et flexible comme elle, comme elle toujours en garde. Il se rencontre dans toutes les couches de la société , s'assaisonnant de gros sel dans les unes, se parfumant de musc dans les autres; coiffant le paradoxe de simplicité et de bon sens, parlant gravement des choses futiles et légèrement des choses sérieuses , cherchant pstirtout le contraste et le comique, trouvant son arme favorite dans Fironie, qui ne fait aucune blessure sans Tenvenimer de ridicule.

Ses attaques ne sauraient être déloyales , car elles ne peuvent avoir lieu qu'en public; sa puissance s'évanouit dans la solitude et croit avec le nombre de ses témoins; son second est le rire, que l'étranger prend pour un signe de légèreté, mais qui est le constant auxiliaire du mérite. Le rire empêche le respect de tout ce qui n'est pas respectable ; il est l'arme vengeresse de l'égalité ; il est l'ami du bon sens ; il est le bon sens luimême : Rabelais, Montaigne et Voltaire l'ont prouvé de reste. Leurs livres déguisent leur profondeur sous la légèreté, afin de ne pas effaroucher le rire et de l'utiliser contre les ennemis naturels de l'esprit, parmi lesquels il faut compter la grossièreté, la lourdeur, la pédanterie, et surtout l'hypocrisie. Ce dernier vice est, plus que tout autre.

antipathique au caractère français, dont ii pervertirait les instincts sociaux ; aussi nul plus que rhypocrite ne s'attire les railleries et les épithètes flétrissantes. Lui arracher sonmasque de vertu, le honnir et le flageller, devient un devoir autant qu'un plaisir. Le vice qui se montre à visage découvert est moins odieux ; peut-être ne prend-il pas assez la peine de se cacher : en trouvant l'indulgence, il devient audacieux.

Les hommes les plus populaires, en France, ne sont pas ceux dont la conduite est irréprochable, mais ceux que l'on ne soupçonne pas de fausseté. Louis XI a laissé une mémoire odieuse, malgré tout ce que lui doit la nation ; la vénéra* tion qui s'attache au nom d'Henri lY tient autant à la publicité de ses amours qu'aux mérites de l'homme politique. On lui sait gré d'avoir eu des faiblesses spirituelles et de ne les avoir pas cachées.

Par sa lutte contre l'hypocrisie et contre toutes les tyrannies qu'elle enfante, l'esprit introduit toujours dans les mœurs une somme notable de liberté : en émancipant les âmes , il prépare l'émancipation des corps; Ses écarts ne sont pas à redouter, tant qu'il s'allie à la politesse : en face de lui se trouve le sentiment des convenances.

qui juge sans appel, punit l'intempérance de la langue , protège la simplicité ^ TignorMMe ellemême, et fait à chacun sa part de dignité.

Ce n'est qu'en se séparant d'un pareil mentor que l'esprit perd ses caractères. Alors il est exposé a devenir bavardage et indiscrétion ; il s'entache des ridicules qu'il a la prétention de réprimer; il se gonfle de vanité , se décerne des triomphes, et devient un composé de toutes les sottises. Personne ne sait se rendre insupportable comme un Français qui a la prétention de l'esprit sans en avoir la réalité ; personne n'accumule autant de mots pour ne rien dire ; personne ne se mêle autant de ce qui ne le regarde pas ; personne n'est sot avec autant de fatuité.

Là se trouve l'écueil de l'égalité. La mnltiplicité des rapports sociaux , l'abus de la parole, une existence toujours en scène , pour ainsi dire, font que la vie de beaucoup de Français ressemble à celle des acteurs. Dès lors la grande affaire est d'avoir un public , de l'entretenir de sa personnar lité, de se procurer des satisfactions d'amourpropre. Une seule passion subsiste : l'insatiable vanité.

Aucune louange, si compacte et si lourde qu'on veuille la supposer, ne peut satisfaire le

?aniteux« Il s'exténue le corps et l'âme à provoquer radxniration ; il sacrifie les affections les plus anciennes au moindre triomphe; il est prêt à détester tous ceux qui prétendraient empêcher ou partager ses succès; il subit de poignants chagrins quand il se voit délaissé; à côté de lui> nul bonheur n'est possible. Sa personnalité devient une tyrannie pour tout ce qui l'entoure : il est une des plaies de la société.

En passant à l'examen de la troisième faculté sociale , de l'activité , on retrouve en elle la pondération qui caractérise l'intelligence et le sentiment. La nourriture mixte et composée du Français stimule dans des proportions égales les systèmes nerveux et musculaire : il en résulte qu'un travail spécial, uniforme et prolongé, devient une douleur, tandis que le travail varié et utilisant à la fois les bras et la cervelle est un véritable plaisir. Ce besoin de varier ses occupations attire sur l'ouvrier raccus9.tion d'inconstance, mais ce n'est pas sa faute si son organisation se refuse à prendre la régularité et la continuité d'action d'une machine. C'est précisément parce qu'il est bien doué que son travail , fiévreux le matin , devient languissant le soir; qu'il lui faut , chaque semaine , sous peine de dépérissement , une part

de loisir et de gaieté. Son plus grand plaisir est le théâtre, qui, mieux que toute autre composition littéraire, le pénètre et Tentralne.

D'une autre part , on voit souvent , en France , le littérateur et le savant cultiver leurs légumes , leurs fruits et leurs fleurs , réparer de leurs mains les meubles et les parquets de leur maison , vernir leurs boiseries ou replacer des ardoises sur leur toit effondré.

Cette industrie naturelle apparaît partout, dans les camps comme dans l'intimité , dans la vie ordinaire comme dans les voyages : elle a fait dire que le Français, bon à tout, ne peut s'arrêter à rien.

Le fait est que l'organisation de l'industrie et même de la société actuelle, où tout devient spé* eialité, est directement contraire au caractère français et lui inflige une douleur permanente (l).Là est probablement la cause de la tristesse et du mar laise qui se prononcent davantage à mesure que le pays accumule des richesses et que la machine devient l'agent principal de la production. On peut donc prédire une réaction contre l'extrême

(1) Fourrier avait très bien aperçu le mal et avait prétendu le faire cesser en rendant le travail attrayant par la variété des occupations.

division du travaii et contre une industrie qui transforme l'ouvrier en un rouage ou en un levier.

On ne sait pas assez combien de talents sont enfouis et perdus dans les classes ouvrières de la France , combien d'hommes éminents n'auront jamais qu'un mince salaire quotidien. Tel manœuvre , condamné à un travail uniforme et abrutissant, médite le plan d'une machine compliquée ou d'une invention précieuse. Mais le temps, l'instruction première et l'argent lui manquent. Jamais il n'arrivera jusqu'à la réalisation de son utopie ; ou , s'il y parvient à force de privations et d'opiniâtreté , un autre , l'argent à la main , en recueillera le fruit. Telle est la loi générale : l'ouvrier invente, le capitaliste récolte.

Une grande classe de producteurs a échappé à cette plaie de l'uniformité du travail : c'est la classe des petits propriétaires. A la ville, ils ont le commerce de détail ou l'industrie restreinte ; à la campagne , ils s'adonnent à la culture variée que comporte le sol de la France. Leur intelligence autant que leurs bras a développé une production de fruits qui n'a pas de rivales dans le monde, la production de la soie, de la garance et de mille substances utilisées par la fabrication.

Taudis que la grande culture , qui suppose le grand propriétaire, reste en France dans un état d^nfériorité relative , on voit grandir chaque jour l'art des jardiniers, des maraîchers, des pépiniéristes , des vignerons et de tous les petits cultivateurs* Ils compensent, par leur activité et leur talent, les désavantages de leur position ; ils s'attachent à un sol qui facilite l'essor de toutes leurs facultés*

Il n'y a donc rien d'étonnant à voir le paysan aimer la terre et s'appliquer à l'épargne qui doit la lui donner. Pour acquérir du bien au soleilt il sait vivre avec une extrême économie et s'imposer les privations les plus dures. Une fois maître de son champ, il le cultive avec une sorte d'enthousiasme ; il le défend contre tous les empiétements, et considère les déprédations, non-seulement comme un tort qui lui est fait, mais encore comme une injure à sa dignité de propriétaire.

Malheur à l'ennemi qui envahira les provinces de la France, où la propriété est fort divisée : les dégâts produits par les hommes et les chevaux feront surgir des adversaires implacables.

Une fortune bornée est ce qui convient le mieux aux goûts du Français : elle le dispense du métier de manœuvre » qui lui est antipathique;

Bile le sauve de Toisiveté comme de la servitude Bt de la plaie de la domesticité qu'engendrent les grandes fortunes; elle lui permet de combiner dans sa vie Tactivité et le loisir , de quitter le cabinet pour l'atelier çt Tatelier pour le jardin, de joindre les travaux du corps à ceux de Tesprit, de donner l'essor à la variété de ses aptitudes. Tout dans son caractère conspire pour cette médiocrité de la fortune. Son esprit méthodique fait qu'il sait équilibrer la recette et la dépense. Il s'alarme facilement pour son bien ; il n'a pas le sens financier ; il ne sait pas sacrifier d'abord, pour décupler son gain dans l'avenir ; il craint les valeurs aléatoires ; il préfère un profit médiocre, mais certain , à un profit très considérable , mais incertain ; il considère comme une folie de hasarder le nécessaire pour acquérir un superflu qui ne peut rien ajouter à son bonheur.

Ici se retrouve le bon sens de la nation française. Elle est trop peu sensuelle pour que le luxe lui donne autre chose que les jouissances décevantes de la vanité ;^ elle comprend mal le confort et ne s'en soucie guère.

Tel parvenu de la fortune regrette souvent la petite chambre où s'abritait sa médiocrité. Il changerait de bon cœur les repas somptueux où

il rassemble de grands personnages et des parasites, contre la maigre pitance qu'il partageait avec un camarade. Peu lui importe la finesse des vins et de la chère, s'il ne peut en faire part à un ami. Un repas solitaire lui paraîtra toujours mauvais, et il trouvera toujours bon celui qui sera assaisonné par la gaieté , la verve et le rire.

Il est de remarque, en effet, que le Français ne sait pas plus boire seul qu'il ne sait sentir, penser ou agir, sans un auxiliaire. Sa vie n'est complète qu'à la condition de se lier à celle d'autrui. Sitôt que cesse le communisme de son existence, il tombe dans la langueur, perd ses facultés et se sent pris de nostalgie. C'est pour cela qu'il aime tant Paris, où chacun semble projeter sa vie au dehors, et qu'il redoute tant d'émigrer dans les contrées où régnent l'initiative individuelle, l'isolement et la personnalité. Le malaise qu'il ressent à l'étranger lui enlève le goût des voyages : son amour pour son champ, son clocher, ses parents et ses amis, lui fait supposer qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus beau dans le monde que sa belle France; il voudrait la retrouver par-r tout.

Ce n'est pas qu'il ait de la répulsion pour les autres peuples. Loin de là! Son caractère sympa-

tbique le met constamment, avec eux, en com munication d'idées et de sentiments , moins par les visites qu'il leur fait que par celles qu'il en reçoit. Il est heureux de leur faire les honneurs de son pays, de leur ouvrir les portes de ses musées, de leur rendre la vie facile, de leur fournir mille indications , de leur donner aide et protection. Son amour-propre veut qu'ils soient satisfaits. Mais s'il ne les laisse pas dans l'embarras, il ne les laisse guère en repos. Sa curiosité est souvent indiscrète, sa bienveillance va souvent jusqu'à l'obsession ; il trouve moyen de se rendre insupportable, tout en multipliant ses frais d'amabilité.

Quand, par exception, le Français sort de son pays, il juge tout à son point de vue, trouve mauvais ce qui n'est pas conforme à ses habitudes, ou s'émerveille de rencontrer une bonne chose qui manque à sa patrie. Souvent alors il se prend d'engouement, et, rentré chez lui, affecte de mépriser les produits nationaux. Il veut que tout soit fait à V anglaise, à Vallemande ou à Vitalienné. Il quitte le vin pour la bière , une bonne cuisine pour des mets barbares, et l'élégance pour la raideur.

Telles sont les mœurs générales des Français.

Mais, avant d'en déduire une série de corollaires touchant Tétat politique, administratif et économique , il est nécessaire d'étudier les mœurs de la vie privée et d'en chercher l'origine au sein de la famille.

Vouloir décrire les mœurs du foyer sans connaître les ressorts du caractère féminin, c'est tenter l'impossible; mais prétendre avoir cette connaissance n'est pas moins présomptueux, surtout quand il s'agit de la Française , que les rois , les poètes, les peintres et les philosophes s'évertuent à représenter comme un être variable, mobile, onduleux et divers.

Sans accepter la responsabilité d'une pareille ' opinion, je conviens qu'il est difficile, au physique , de rattacher la Française à un type déterminé. Ses traits, le plus souvent irréguliers, semblent empruntés à plusieurs races ; ils n'ont pas l'unité d'expression d'où résultent le calme et la majesté, mais ils savent rire jusque sous les pleurs, railler dans l'attendrissement, caresser dans la menace, commander dans la prière, s'illuminer d'esprit, d'intelligence et de sentiment. Leur manque de régularité livre passage au rayonnement de l'âme; ils remplacent la fraîcheur par la vivacité ; ils ont le charme qui par-

Tient à rajeunir la vieillesse et à embellir la laideur. Le corps et les membres offrent une disposition analogue. Rarement la taille est élevée, mais ses proportions comportent la grâce, la précision et régalité des mouvements ; les extrémités sont fines, les attaches sont élégantes, les formes sont accusées sans être entachées de lourdeur ; le modelé des chairs est souvent admirable.

Comme la Vénus antique, la Française, disputant le prix de la beauté , aurait avantage à dénouer sa ceinture, et cependant elle possède à un haut degré l'art de se vêtir ; elle a le sentiment de la forme et de la couleur, sans autre préten- •tion que d'employer à son profit ces éléments de la peinture. Elle se procure à volonté l'aspect de la minceur ou de l'embonpoint; elle sait encore rectifier les défectuosités qu'elle tient d'une erreur de la nature; avec le blanc, le vermillon, le noir et le bleu , elle sait se donner la candeur, l'éclat et le velouté d'une fleur qui , pour être un peu artificielle , n'en est pas moins charmante.

Ces soins multiples se combinent à une attention extrême de se ménager un jour favorable, d'éviter les couleurs et les formes discordantes ; ils accusent un besoin perpétuel de charmer.

Mais un pareil besoin est incompatible avec l'in-

différence : il suppose un labeur Incessant pour acquérir tout ce qui plaît , la parure de Pâme autant que celle du corps.

La Française, cultivant les qualités affectives et intellectuelles de sa race, sachant voiler sa science de simplicité, son étude de naturel et sa causticité de bienveillance, est vraiment séduisante. Elle répand autour d'elle la vie et le plaisir ; elle met en relief toutes les supériorités ; elle donne de la valeur au plus modeste. Son cœur use de l'amour comme d'un levier capable de convertir l'idée en sentiment et de lui communiquer l'entraînement de la mode. C'est pour cela que toute chose va si vite en France ; on est sûr de voir naître la passion et l'entraînement sous la main de la femme, et sa main est partout.

Une telle puissance ne peut s'ignorer^ En se connaissant, elle réclame sa part d'influence; elle est peu disposée à se laisser dominer. Il ne faut donc pas demander à la Française un grand respect pour l'autorité de son mari, ni une grande résignation en face des mauvais procédés. Elle rend volontiers coup pour coup, injure pour injure, infidélité pour infidélité. Mais en repoussant un maître, elle demande un associé, prête à suivre sa bonne et sa mauvaise fortune , le dé-

laissant quelquefois dans la prospérité, mais s'attachant à lui dans les revers , le soutenant des bras et du cœur, partageant toutes ses misères et jusqu'à sa honte. Rien ne peut abattre ni lasser ce dévouement ; il a des sourires devant lesquels fait le désespoir, des ressources qui usent la mauvaise fortune^ des éclairs de génie qui domptent le sort. C'est merveille alors de voir la sagesse et la profondeur de vue d'un être qui a donné les preuves de toutes les futilités , de voir impassible et gaie, en face de la ruine, celle qui pleurait devant la perte d'un chiffon.

Nul ne sait ce que peuvent l'âme et le corps d'une Française ; il y a place en elle pour toutes les faiblesses et toutes les forces, pour tous les vices et toutes les vertus.

Si le cœur produit des égarements fréquents dans la vie de réponse , il dirige la mère admirablement; il lui donne le dévouement, la patience, le sacrifice de chaque instant qu'exige l'éducation de l'enfant ; il la rend prudente pour le présent et prévoyante pour l'avenir. Telle femme, après avoir dissipé follement son patrimoine et celui de son mari, devient tout à coup économe à la naissance d'un enfant. Elle a des inventions incroyables pour restreindre ses dépenses , sans

déchoir, pour réparer les pertes du passé avec les gains du présent , pour recevoir convenablement ses hôtes , tout en amassant la dot d'une fille on d'un fils.

Ses mains industrieuses excellent dans les travaux de l'aiguille; elle entretient le linge delà maison , taille ses vêtements et ceux de ses enfants, confectionne ses chapeaux et jusqu'à ses souliers ; maintenant encore l'élégance au sein de la pauvreté. Â des affaires embrouillées elle oppose l'esprit retors d'un procureur ; elle a le génie de l'intrigue quand il s'agit de placer les siens ou de leur obtenir de l'avancement; elle ne rougit d'aucun travail pour procurer le bien-être à ceux qu'elle aime. Ses aptitudes sociales éclatent surtout dans le commerce de détail , dans l'ordre, la patience, la politesse et la présence d'esprit qu'il exige. L'acheteur est servi à souhait, la marchandise lui est toujours offerte sous son jour le plus favorable, la cherté lui est déguisée par un fin sourire. C'est pour cela que dans Paris les deux tiers du commerce de détail sont entre des mains féminines

Tant de soins ne font négliger à la Française ni le ménage, ni l'éducation de ses enfants; son regard lit jusqu'au fond du cœur de ses filles et lit

dans Tavenir le sort de ses garçons. EUe ne se contente pas d'écarter le yice de ces êtres si chers et de leur préparer des forces pour la lutte sociale ; elle sait que le travail demande des temps de repos, que la tristesse est mauvaise au jeune âge autant que le rire et la gaieté lui sont bons. Une sage prodigalité fait surgir des fêtes et des parties ; une tendresse inépuisable fait de la maison paternelle le refuge contre tous les maux.

Baignant sans cesse dans une atmosphère d'amour, les frères et sœurs s'attachent profondément les uns aux autres ; les aines protègent les plus fg^ibles et leur viennent en aide ; ils les instruisent; ils contractent pour eux les sentiments de la paternité ; souvent ils les nourrissent des fruits de leur travail et supportent les frais de leur éducation. La prospérité de l'un profite à tous les autres ; le plus industrieux trouve des auxiliaires dévoués, et de cette union résulte une force considérable.

Si la France supporte le choc d'une série de révolutions sans tomber en dissolution , si elle se relève avec facilité de toutes les calamités et de toutes les misères , il faut en chercher la raison principale dans la belle organisation de la famille. La tendresse opère des merveilles en luttant con-

tre la faim ou la proscription ; elle apaise vite les haines les plus ardentes quand elle est dirigée par des cœurs de mères , d'épouses ou de sœurs. Ainsi s'explique Tespèce de despotisme que la Française exerce au logis. Le mari semble admettre des prétentions justifiées par la supériorité du sentiment et par la somme de douleurs ou de maux qu'entraîne la maternité. Quand il rè-» connaît en sa femme le sens commercial, dont il est bien souvent dépourvu, il consent à remplir les fonctions d'un premier commis ; il ne fait rien sans consulter son chef, et s'en trouve bien. Ea prospérité lai vient sans effort ; sa sécurité est profonde ; il sait qu'une forte tête et un ceeor loyal veillent sur son avenir.

De telles mœurs disent pourquoi, dans presque toute la France (1), l'âme des familles , des coteries, des salons et des partis est toujours la femme. Depuis que les documents historiques se sont multipliés, on a pu juger de son empire. Sa main se retrouve partout dans le règne des Valois et des Bourbons ; elle semble même diriger l'époque terrible de la révolution française, dont les trois partis se personnifient dans trois

(1) II faut excepter quelques régions de TOuest et du Midi.

femmes. Marie-Ântoinettç repré^nte admirablement le parti de la coiir , comme M*^* de Staël représente le parti parlementaire et bourgeois, com- ; me M""* Rolland représente le parti répubUcain.

La variété des aptitudes de la Française, sa &r nesse , son tact , sa présence d'esprit^ son talent pour rapprocher les hommes les plus hostiles, pour faire parler ceux qui veulent se taire et imposer silence à ceux qui veulent parler, pour découvrir et protéger le talent, pour attirer des amitiés solides et un dévouement à toute épreuve, pour répandre autour d'elle le bien-être, Tanimation et la prospérité, pour grouper les fqrces éparses et les faire concourir à un acte unique,tout cela explique sa puissance. Avec elle , la politi<|ue n'est pas la lutte méthodique et réfléchie de qiïelques intérêts; c'est le champ de bataille des idées et des sentiments ; c'est une serre chaude où les systèmes mûrissent vite, où ils tombent en pourriture ^uand ils ne sont pas nourris de institue et de vérité.

Ainsi s'explique un instinct révolutioni^aire qui semble incompatible avec le caractère d'une nation méthodique, amoureuse du pouvoir, facile à discipliner, ayant le respect de la justice et du droit.

Si on enlevait l'élément féminin de la politique française , les entraînements qui ont produit la chevalerie , les croisades, le règne de Louis XIV et la grande révolution , ne sauraient se reproduire. La France deviendrait incapable de se battre pour autre chose que ses intérêts ; elle tomberait dans le culte du bien-être et dans Tabrutissement de la Chine, elle serait vouée à Timmobilité.

L'élément féminin, qui maintient la sympathie et le sentiment chez les hommes, est encore pour beaucoup dans l'instinct de l'action collective qui explique comment des êtres turbulents et mobiles se plient si facilement à la discipline militaire, se meuvent avec ensemble sur le champ de bataille, montrent tant d'entraînement dans l'attaque et tant de précipitation dans la retraite. On dirait qu'une armée de Français n'a qu'une âme, tant ses différentes portions savent se prêter appui et protection, tant elles sa^nt agir sous une inspiration unique, tant elles se pénètrent de la pensée du général.

L'action collective suppoée un chef capable d'entraîner toutes les volontés dans la même direction. Ce chef, dans l'ordre politique, est le prince dont l'influence continue est représentée

par la monarchie. Sitôt que la France voit les opiniops et les actes devenir individuels, sous la pression de la liberté, elle prend peur des antargonistes et des conflits devenus inévitables ; elle se croit paralysée parce que le mouvement est partiel au lieu d'être général ; elle se jette dans les bras de tout pouvoir qui lui promet une impulsion unique et conforme à son génie.

Mais, si l'action collective recèle les éléments de la monarchie, elle recèle également un principe ëgalitaire et démocratique. Ceux qui concourent à une œuvre commune, ceux qui sont frères d'armes ou de travail, ceux qui peuvent mesurer journellement leurs forces , ceux qui échangent des services, apprennent vite que tous sont faits de la même chair et du même sang , que tous ont les mêmes titres devant la vie et devant la mort. Le Français ne croit pas aux supériorités de caste ; simple soldat, il est prêt à tuer le général qui le frappera de sa cravache; simple manœuvre, il est prêt à rosser le maître qui lèvera la main sur lui; simple prolétaire , il ne reculera pas d'une semelle devant un duc. La logique veut ensuite qu'il ne puisse s'attribuer la supériorité sur les races déshéritées. Il n'y songe guère et s'allie volontiers au Nègre et aux Indiens de l'Amérique

OU de rOcéanie. Quand il fait des conquêtes, il partage ses droits avec les peuples conquis et parvient ainsi à établir une véritable fratenlité avec des hommes différents de race /de langue et de religion (4).

Cet esprit, à la fois monarchique et égaliliaîiie, explique comment le {)ëuple et là royauté ont lait alliance, en France^ pour détruire la féodalité. Il explique encore pourquoi les révolutions se succèdent à de courts intervalles.La nation veut bien donner à son chef tout le pouvoir nécessaire j^ maintenir limité d'action et ramener leii volontés dissidentes ; mais elle exige que Ce chef sdit habile , qu'il veille sur Thonneur et les intérêts de tous, qu'il agisse selon le génie national, Uiie lâcheté , une perfidie et une alliance avec Tatistocratie ne sont guère pardonnées du peuple français; il se niéfle du prince qui semble préoccupé des intérêts de sa dynastie et prend des mesuYôs en conséquence; celui qui donne le trône prétend avoir le droit dé Tôter; Quand le soupçon s'empare du peuple , il produit vite la haine et la colère; un jour, lèvent des ïèvolutions arrivé sur

(1) L'Alsace, devenue en moins d'un siècle Tune des provinces les plus patriotes de la France, est un foit curieux et unique dans rhistoiré moderne.

Paris et balaye comme paille les trônes et les dynasties.

Si la Restauration avait eu conscience du génie de la France , tel qu'il résulte de la grande révolution , elle aurait craint , à l'égal de la peste , de faire alliance avec l'ancienne aristocratie, avec le parti clérical et ultramontain. Louis-Philippe, s'il avait eu le sens politique, aurait vite reconnu la ruine de sa dynastie dans son alliance ^vec l'aristocratie de l'argent, dans la constitution du pays légal si cher aux doctrinaires , dans les humiliations infligées à la nation par les aristocraties de l'Europe. La France pardonne très, bien une bataille perdue; le malheur ne lui inspire aucune répulsion, il l'attache; mais elle ne pardonnera jamais à son prince de recevoir une insulte sans tirer l'épée; elle ne pardonnera guère mieux les obstacles mis à sa parole quand elle a envie de parler, les obstacles mis à sa liberté quand il lui prend fantaisie d'être libre.

Dansjcertains moments elle veutêtre tyrannisée, et l'on peut sans danger la charger de chaînes; mais,: quand il lui plaît de s'agiter, de s'ébattre et de discuter, il faut au plus vite desserrer les liens, ou bien ils sont brisés comme les cheveux qui enchaînaient Gulliver.

Aux rapides mouvements qui étonnent les nattions habituées à voir le progrès dans une sérl ^ d'efforts individuels se rattachent les vicissitud^-î de rhistoire des Français. Quand ils sont opprimés , quand ils paraissent endormis dans le sein du plaisir ou engourdis dans la corruption, ils sont mieux préparés que jamais à l'accomplissement des grandes choses. Ils sont prêts à s'enflammer pour une idée, à lui donner leur sang et leur vie. Alors, ils n'aiment pas seulement leur patrie, ils aiment la patrie des autres ; ils veulent une indépendance générale; ils rêvent le bonheur de tous; ils entreprennent la régénération du monde avec une conviction et un sérieux magnifiques.

S'il se rencontre une nation peu soucieuse d'être affranchie à grand renfort de soldats et de canons , les libérateurs sont mortifiés ; ils crient à l'ingratitude ; ils traitent même leur protégé comme l'enfant traitait son chat assez malavisé pour refuser de croquer une praline.

Cette manie d'imposer à autrui ce que l'on trouve bon pour soi-même a produit des malheurs et des violences ; mais elle a fait que les armées françaises ont laissé derrière elles plus d'un élément de civilisation.

La conquête n'a pas été leur but national, mais

un moyen de grandeur pour un chef ambitieux ; aussi les peuples qui gémissent sous l'oppression étrangère tournent Tolontiers leurs yeux vers la France. Ils rappellent; ils lui reprochent leur misère, comme si elle avait contracté Tobligation de les affranchir. Cette obligation existe, en effet; eUe tient au génie expansif de la France ; elle est sa plus belle gloire.

De telles aptitudes nationales supposent la centralisation administrative , qui entraîne ellemême une série de conséquences, et en premier lieu la hiérarchie parmi les fonctionnaires. L'ordre, parti du point culminant de l'administration, se transmet de proche en proche jusque dans le dernier rang, si bien que vingt personnes obéissent pour une qui commande. Cette habitude de toujours agir par le fait d'une volonté étrangère use à la longue l'initiative individuelle et donne la crainte de toute responsabilité. Certes, il y a une grande force dans ce réseau administratif qui donne à la main du prince le moyen de soulever et de mouvoir simultanément toute une nation ; mais il y a également une grande faiblesse; qu'une maille soit rompue, l'effort est paralysé. Le subalterne qui manque d'ordres reste inerte; il s'épouvante d'agir; il n'a pas de volonté. C'est

ponr cela que la chute du premier empire a été si rapide. Où Napoléon n'était pas, nul n'agissait, et la trahison de l'inertie livrait la France à l'étranger.

La crainte de la responsabilité sert, à certains égards, la centralisation administrative, mais elle sert aussi les révolutions. Un pouvoir nouveau surgit de l'émeute ou de l'armée, et déjà on lui obéit d'un bout à l'autre de l'empire. Une autre cause de la soumission du fonctionnaire est la crainte de perdre sa place. Des appointements fixes et payés régulièrement, un travail quotidien et laissant de nombreux loisirs, conviennent parfaitement au caractère français. Ici, la médiocrité de la fortune est compensée par l'honorabilité.

Dans les instincts monarchiques et centralisateurs de la France, il faut faire la part des besoins de sa défense. Entourée d'ennemis et possédée du fanatisme de l'indépendance, elle est obligée de concentrer toutes ses forces pour repousser l'Europe, qui plus d'une fois s'est ruée tout entière sur elle. Mais à côté du pouvoir politique il y a le pouvoir civil, incarné dans le municipe, dans la commune.

 mesure (]^e la puissance militaire s'amoin-

drîra devant l'impossibilité de la conquête, la commune grandira en importance, deviendra majeure, et produira la décentralisation. L'action municipale a une grande puissance en France, comme dans tous les pays latins ; elle est le véritable foyer de la démocratie, le sanctuaire de Végalité et de la liberté.

ÉTUBË SIXIÈME

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