‹ Les races humaines et leur part dans la civilisationChapitre 30 sur 38 · S 3. — MOEURS DE LA SCANDINAVIE · texte numérisé non relu

S 3. — MOEURS DE LA SCANDINAVIE

Le croisement du sang germanique avec le sang finnois parait avoir donné naissance à la nationalité Scandinave, qui porte, en outre, Tempreinte d'un pays très froid , très montueux , très boisé et très arrosé, d'un ciel nuageux et pâle, de saisons fortement accusées , sous le rapport de la température comme sous le rapport des longues nuits de l'hiver et des longs jours de l'été. En ajoutant à ces indications des côtes très découpées et constamment battues par les tempêtes de la mer du Nord et de la Baltique, on pressent une race blonde, forte, courageuse, résistante, guerrière, aventureuse, et parfaitement douée sous le rapport de l'intelligence (1).

Aucune race ne l'emporte sur les Scandinaves, comme force du corps et comme puissance de l'esprit; mais ils sont trop fortement empreints du génie mongolique pour avoir dans leur plé-

(1) Tycho-Brahé , Linnée, Berzélius et cent autres en sont la preuve.

nitude les productions du sentiment et la faculté d'idéaliser. Us sont protestants par la religion , et n'embrassent qu'une partie de l'idéal divin ; ils méconnaissent les harmonies de la ligne et de la couleur; les arts plastiques leur manquent, et les aptitudes poétiques apportées de l'Asie vont s'af • faiblissant avec chaque siècle.

Comme l'Allemagne, et par des causes analogues de sensualité digestive, la Scandinavie possède l'initiative individuelle et les instincts de liberté qui aboutissent à la féodalité. L'État comprend les quatre castes fondamentales : nobles , prêtres, bourgeois et paysans , qui tous prennent part à la direction des affaires publiques , mais dans des proportions inégales , la prépondérance appartenant aux deux premiers ordres.

La pondération entre ces forces diverses ne peut s'obtenir que par la royauté, qui sauve les affaires publiques des intermittences et des conflits dont la représentation des quatre ordres est l'origine.

Nulle part autant que dans l'histoire de la Suéde et de la Scandinavie tout entière n'éclatent les tendances du clergé et de la noblesse vers l'oligarchie, les tendances de la bourgeoisie et des paysans vers la royauté. La lutte entre les

deux partis est pennanente. Elle a des fortunes diverses; mais, tel est le génie féodal de la Scandinavie, que ni les efforts d'une série de rois très habiles, ni les vœux du peuple, ni les progrés des lumières, ni la prospérité du commerce, n'ont pu détruire la domination de la noblesse et des principaux dignitaires de l'Église. Â cette heure encore, la Suéde montre une intolérance religieuse digne du moyen âgé.

Cette ténacité a plusieurs causes : d'abord la trempe de la race, qui est forte et résistante au plus haut degré; en second lieu, l'organisation de la famille, où l'éléàient féminin est moindre que dans la famille allemande , mais où l'autorité du chef est prépondérante autant que respectée.

Les mœurs patriarcales surviennent forcément où la population est agricole et clairsemée sur d'immenses pâturages. Le chef de la ferme arrive à exercer certaines fonctions du culte et de la magistrature, cumulant ainsi sur sa personne le respect qui s'attache à l'autorité religieuse et judiciaire. L'organisation sociale se calque sur celle de la famille. Alors s'établit une solidarité d'existence qui tient à la parenté, à la propriété, au culte, au sol, à toutes les choses qui agissent puissamment sur le cœur de l'homme. L'injure

âe Vun est ressentie par plusieurs ; l'injurié, se voyant soutenu, aspire à la vengeance, tandis que l'iauteur de Tinsulte compte sur ses auxiliaires et refuse toute satisfaction. De proche en proche la querelle englobe les deux clans rivaux; les chefs, orgueilleux et susceptibles, sont entraînés à faire la guerre ; d'où les batailles et les mœurs belli- •queuses de la féodalité Scandinave. Être pacifique , en pareil cas , c'est se condamner à n'avoir jamais satisfaction, c'est s'attirer de nouvelles injures, c'est perdre tout crédit parmi les hommes. Mieux vaut être fort et implacable ; la noblesse Scandinave ne s'en fit pas faute.

Sa tyrannie ne fut pas lourde à supporter, parce que les hommes trouvent toujours une somme suffisante de liberté où il y a surabondance de terre et d'espace , de bois , de poissons et de gibier.

Dans les villes groupées sur le littoral, les conditions d'existence ne furent pas les mêmes. La vie patriarcale , le commerce et l'industrie ^rent çentir leur influence ; mais la mer fut , pour les Scandinaves, moins une grande voie de com-^ merce qu'un élément de chasse et de pêche.

-- Des côtes très poissonneuses et constamment battues par la tempête formèrent une population

de hardis matelots. Ces hommes, portant sur la mer les aptitudes de leur race, prirent querelle avec les navigateurs des autres nations , capturèrent leurs navires, et se trouvèrent possesseurs de richesses jusque-là inconnues. Ils trouvèrent des imitateurs qui formèrent toute une population de forbans redoutables.

Les mœurs de ces rois de la mer furent un mélange déloyauté chevaleresque, de perfidie, de cupidité , de générosité , de cruauté , d'esprit aventurier et de courage indomptable , admirablement décrit dans leurs Sagas ou poèmes héroïques. Us bravaient tout, jusqu'à la tempête, et sombraient en pleine mer plutôt que de carguer leurs voiles devant l'ouragan.

Leurs déprédations éloignèrent bien vite les navires de leurs côtes ; alors ils les cherchèrent sur les mers lointaines. Us découvrirent l'Amérique bien avant Colomb ; ils désolèrent les rives de la Grande-Bretagne , et finirent par se tailler avec leur épée des fiefs dans son fertile territoire. Leur exemple entraîna tous les peuples de la Baltique ayant avec eux des affinités de races et de mœurs. Bientôt la Manche fut couverte de leurs navires : ils envahirent la France, ils ravagèrent l'Espagne , ils passèrent le détroit de Gi-

braltar et firent la conquête de la Sicile et des Galabres.

De pareils exploits étonnent Pimagination. On se demande où avaient été trempés ces hommes, et comment leur race ne s'épuisait pas en de telles migrations.

Avec les instincts de la monarchie , Tordre et la centralisation qui en sont la conséquence» ils eussent fait de la Scandinavie l'État le plus puissant du monde. Mais leurs conquêtes furent perdues pour la^ patrie : elles formèrent ou enrichirent d'autres nationalités.

Plus tard, les compagnons de Gustave Adolphe et de Charles XII renouvelèrent sur terre les exploits de leurs ancêtres , et la Scandinavie en fut 'énervée plus que fortifiée. A cette heure, elle est condamnée à une paix et à une neutralité qui ne peuvent rappeler sa grandeur passée. Parmi les États féodaux, la Scandinavie, qui est le type de la féodalité , dut être puissante ; mais elle est incapable de lutter contre la monarchie russe ou prussienne.

Les instincts de la féodalité ne peuvent se concilier avec l'industrie et le commerce qu'à la condition de se tempérer par une législation forte et par une grande part faite à la liberté. Si les pri-

tilèges de la noblesse nuisent à la sécurité de là bourgeoisie , si un clergé puissant peut faire acte d'intolérance , si la législation ne donne pas à la propriété mobilière toute facilité pour se trans? former et se transmettre, il ne peut y avoir essor industriel ou commercial. C'est pour cela que l'admirable situation de la Scandinavie sur la Baltique et sur l'Océan n'a pu développer un grand commerce maritime , que l'abondance des mines de fer et de charbon n'a pu produire une grande industrie, que des terres vastes et fertiles n'ont pu produire une grande culture , que de nombreux éléments de richesse ont abouti à une pauvreté relative.

Semblable , ^n ceci , au Français, avec lequel ilaplus d'une analogie, le Scandinave sait hasarder sa vie mieux que son argent. Ses besoins sont bornés et sont satisfaits à peu de frais. Noble, il dédaigne d'acquérir le luxe par son travail; bourgeois, il n'ose étaler sa richesse en face d'une caste supérieure ; paysan, il a de la terre autant qu'il lui en faut, et trouve moyen de vivre sans beaucoup de travail. Il manque des stimulants principaux de l'activité ; il tombe dans l'inertie des races vieillissant dans les contrées qui furent leur berceau.

Le voyageur qui constate l'indolence d'une nation autrefois renommée pour sa turbulence ne sait que penser de cette transformation. Il est également surpris de la rareté de la population dans un pays désigné comme l'officine des nations, où les grandes migrations ont cessé depuis des siècles , où il n'existe ni moines, ni couvents, ni prostitution réglementée, où le mariage est encouragé de toutes manières.

Quelles sont les causes de faits aussi singu* liers? Une première explication peut se tirer du manque de croisement chez une race peu composée, située à l'extrémité de l'Europe, divisée par castes dont les enfants s'allient entre eux. Les générations se suivent sans admettre dans leur sang un ferment nouveau : elles prennent une identité de constitution telle, qu'on les croirait composées de parents ; elles dégénèrent et s'engourdissent comme font les gen&^4u Valais, comme fait la noblesse espagnole, comme font toutes les races qui ne se régénèrent pas par le croisement. Au temps où le sang finnois se combinait au sang germanique, au temps des invasions et des grandes migrations dépeuples, les Scandinaves bénéficièrent des mélanges subis par leur sang; mais peu à peu l'étranger s'éloi^

gnade leurs rives, repoussé qu'il était par Tintolérance religieuse et par des castes entre lesquelles il n'y avait pas de place. Le juif et le Latin cessèrent d'apporter l'activité commerciale et artistique ; l'épuration finit par produire l'immobilité.

Si la révolution venait à mêler les castes Scandinaves, on verrait renaître l'activité. Elle se développerait bien plus encore si une tolérance générale appelait l'étranger ; si les bras de l'Irlandais venaient fertiliser les terres incultes; si les flUes de l'Ecosse ou de la France apportaient au sein de la famille suédoise la gaieté , l'entrain , l'esprit et le goût de l'élégance.

La trop grande simplicité du sang n'est pas la seule cause de l'engourdissement des Scandinaves; ils trouvent de nouveaux agents de torpeur dans le tabac et l'eau-de-vie. Des hommes que le climat condamne à une grande consommation recherchent instinctivement les boissons stimulantes. De toutes les liqueurs, ils préfèrent les plus fortes et celles qui grisent avec le plus de rapidité. Cette disposition n'est pas nouvelle chez les Suédois. On connaît le stratagème de Gustave Adolphe, obligé de faire briser tous les tonneaux d'une nouvelle Capoue , dont il ne pouvait arracher ses Dalécarliens.

En vain la religion et la morale cherchent à combattre Tivrognerie. On dirait que ce vice est passé dans le sang et qu'il fait partie de la race. En France, il est rare parmi les populations latines, tandis qu'il désole les provinces conquises par les Normands. Il n'épargne pas même les femmes; il est la plaie du foyer. La religion est impuissante à le combattre, et il ne peut disparaître que par l'influence des passions politiques et de la prépondérance qu'elles prennent sur les mœurs.

Il faut que la Scandinavie sorte , à tout prix , d'un état féodal qui se montre ennemi de tout progrès et de tout mouvement. La royauté est ragent indispensable d'une transformation commencée, à diverses reprises, par des princes intelligents, mais toujours arrêtée par les nobles et par le clergé. De vieux privilèges rendent les lois sans force et sans efficacité. Une population très bien douée dépérit enchaînée par les institutions du moyen âge. Vienne l'unité Scandinave; vienne surtout l'égalité politique, et l'on verra ce qu'il y a de force et de génie industriel' dans une race actuellement engourdie.

Avec l'activité, le bien-être et la gaieté, qui sont solidaires, les vertus domestiques inhérentes

au sang Scandinave prendront tout leur développement. La franchise et la cordialité surgiront de toutes parts ; une hospitalité pleine de bonhomie multipliera les rapports sociaux et effacera les derniers vestiges des castes; enfin, la famille s'organisera merveilleusement sous l'influence de femmes qui peuvent être citées comme des modèles d'épouses et de mères.

Page 1