S 2. — MOEURS DES SLAVES
D'après la langue, les caractères physiques et les aptitudes morales, les Slaves sont, plus que les autres Européens, voisins de la race arienne. Ils sont grands, vigoureux et bien faits; mais leur face, tout en rappelant le type caucasique, porte l'empreinte du sang mongol. Les pommettes sont proéminentes; le nez est déprimé à sa racine et se relève vers l'extrémité, presque toujours épaisse; le front est élevé, mais l'occiput est rarement saillant : il en résulte que l'ovale antéro-postérieur du crâne est peu prononcé.
Un des caractères organiques des Slaves, c'est le volume de la poitrine. Des contrées où le froid acquiert une grande intensité développent une activité extrême dans la respiration, qui est le principal foyer de calorique du corps humain; l'activité des fonctions respiratoires produit à la longue l'ampleur du poumon et du thorax , dont les conséquences sont le tempérament sanguin, la puissance des épaules et des bras, mais une
vigueur moindre des extrémités inférieures. C'est ainsi que tout s'enchâine dans l'organisme.
Le type slave se rencontre à Tétat d'agglomération vers le cours supérieur de la Vistule, du Dnieper et du Wolga. Plus au nord et plus à Test, il est imprégné de sang finnois et ougrien ; plus au sud, il est modifié par le sang grée 6t romain.
En géûéi'al, le Slave a les caractères physîfipies et moraux de l'homme de la plaine : il est doul, patient, et plus friand de loisirs que de bien-étrè. Son langage euphonique caresse l'oreille et rame par des expressions pleines de tendresse. Il traité sa femme et ses enfants avec une extrême dou^ ceur ; il nomme frère son concitoyen et appelle du nom de père son supérieur. Comme l'Arabe, il associe volontiers le cheval à sa vie et se livre aux courses aventureuses ; comme l'Arabe, il sort de l'indolence sous l'influence de la passion et peut garder une activité fébrile au milieu des fatigues et des privations; comme l'Arabe enfin, il est voyant et pénétré de l'élément poétique. Lès plaines poudreuses et le ciel resplendissant de la Syrie font voir Dieu au Sémite et lui inspirent le cantique ; le ciel brumeux et les plaines éblouis^ santés de neige ne donnent pas au Slave l'intui*-
lioù de là Divinité; ils lui «h donnent côïifiihte le reflet, ils le font naturellement réligieui, ils rëtsent dans son âme moins la puissance ([ni produisit lés grandes révélations spirittialîstés qttnï besoin d^amotir, ée ï)Hère, dé chant et de mélodie.
Là miisiqtiè, ^ùi est Tart amôtir^x Jiâr excellence, agit ptofôndénient sur lé SlaVé. Elle ^t sa tendresse et sa mélancolie, elle exprime les ètnàtioùs vagues et nuageuses (^ûi échappent à la parole, au signe e% à la couleur. Ainsi s'explique comment de malheuteux paysàùs Cultivent leuf voix et la rendent ma^ifique dans la cohttéé dès neiges et des frimas. Dés hommes gïôssîerSj à beaucoup d'égards , composent des mélodies pleines de sentiment; ils se portent des défis de chant, comme les divins bergers de rantique Ai^cadie. Les auditeurs se pressent autour dés ^ivaux, les cœurs palpitent, les poitrines soiit oppressées, des larmes d'attendrissement rototetft sur des barbes incultes, on retient son souffle jtièqu'au moment où des acclamations enthousiastes proclament le vainqueur (1).
(1) Voyez le livré charmant de M. Toùrguenelî intitulé : Mémoires £un Chcèssmr.
De tels hommes n'attendent qu'un peu de loisir, d'instruction et de dignité, pour devenir des artistes remarquables. Ils doivent ramener la mélodie au sein de la musique épuisée. Si les chants rapportés par Félicien David des bords du Nil et de l'Oronte ont donné tant de charme à son talent, il est permis de supposer que la gloire de dix compositeurs est cachée dans les chaumières de la Vistule, du Don et du Volga.
Les harmonies de la ligne, qui supposent la maturité des peuples, agissent moins sur ]es Slaves que les harmonies du son. C'est pour cela que l'architecture russe ne peut sortir des traditions asiatiques qu'en imitant les monuments de France et d'Italie. Au contraire, le sentiment de la couleur est très développé, si l'on s'en rapporte aux teintes des étoffes, des meubles, et à la décoration des appartements. Le sens de l'ornement se retrouve au sein des dernières bourgades de la Russie, et le paysan qui construit sa maison avec des troncs d'arbres grossièrement équarris, trouve moyen de peindre et d'encadrer de fines découpures sa porte, sa fenêtre et son toit.
Ces instincts d'ornement expliquent seuls comment le serf arraché à sa charrue peut, après un apprentissage fort court, reproduire les œu-
vres délicates et artistiques de la bijouterie de Paris. L'imitation est ici d'autant plus facile, qu'elle trouve chez l'imitateur des aptitudes conformes à celles du producteur.
Il ne faut pas douter qu'un art fort remarquable surgira du sein des Slaves, sitôt qu'il rencontrera les conditions de son développement, et, en première ligne, l'instruction et la liberté. C'est vainement que l'élément poétique fermente au sein des nations quand la révélation est en décadence, quand le peuple ne se compose que de maîtres et de serfs. L'art veut, avant tout, l'indépendance ; c'est pour cela qu'il a toujours suivi l'évolution des municipalités.
Je m'abstiendrai d'analyser minutieusement les mœurs d'une race partagée, depuis des siècles, entre l'oppression et la servitude. Ces fléaux ont produit chez les Slaves ce qu'ils produisent partout : ils ont fait naître l'orgueil chez l'oppresseur et la dissimulation chez l'opprimé ; ils ont introduit la violence et la vénalité jusque dans Tamour; ils ont démoralisé.
Mais l'égalité fera vite disparaître ces misères. Le serf est resté bon pour ses enfants et pour sa femme, qui possède la beauté par excellence, le charme, et peut être citée comme un modèle de
douceur, ^a famille est plus unie que dans aur cune contrée de TEurope : elle ouv^-e volontiers son sein à l'étranger, mênpie au repris dp jusr tice.
Si l'on en juge par l'état de l?t Bohênie , enclavée depuis bien des siècles dan^ la Germanie , et résistant énergiquement à l'absorption, Iq §?^lg sl9»ve perd difficilement ses caractères. Son mélange avec celui de la race allemande a été un principe de force plutôt que de décadencp , et il â été pour beaucoup dans leç mouvements inilit^ir^s et religieux dont l'Orient de l'Allemagne a été le théâtre pendant; le XV^ siècle ; il a contrji)}i|.é s^ la formation de la monarchie prussienne, 4put l'administration et l'histoire ne sont pas cpnfornaes au génie germanique.
L'inspection de la carte , comme l'analyse des mœurs des Slaves , fait pressentir que des hommes éloignés de l'Océan et placés à l'extrême orient de l'Europe doivent différer de l'insulaire anglais, placé à l'extrême occident. Pendant que l'un est dominé par la cervelle et la raisoi) , les autres appartiennent au cœur et au sentiment. Les conséquences politiques sont qu'il ne faut demander au Russe ni l'ipiitiative individuelle, ni ses conséquences religieuses, philosophiques,
politiques et sociales. Il n'a pas le génie protestant , il n'a pas l'instinct libéral , mais il possède à un haut degré la sympathie , l'action collective et les instincts égalitaires qui en sont la conséquence.
Cette suprématie du sentiment apparaît dans l'organisation de la religion orthodoxe et dans une église imposant ses décisions , s'adressant à 1* foi plus qu'à la pensée.
Seule la sympathie peut expliquer la facilité Avôc laquelle un peuple immense, mal policé, mal administré et mal pourvu de moyens de jçommunications , agit collectivement, accepte la même croyance et se plie à la même loi. Toutes les âmes semblent obéir à la même volonté et suivre la même inspiration.
On voit tout d'abord que chez de tels hommes le principe d'autorité obtiendra la suprématie et ne laissera qu'une part insuffisante à la liberté; jnais on comprend également que le principe démocratique et égalitaire couve au fond des i^OB^rs, prêt à s'insurger contre l'oligarchie.
C'est par les mots autorité et égalité que s'explique l'histoire des Slaves, histoire mal connue, mal présentée et mal analysée, parce que les écrivains , tant nationaux qu'étrangers , ont vu
une contradiction où n'existe qu'une conséquence logique (1).
Au moment où les Slaves sortent de la barbarie, le premier élément d'organisation qui surgit dans leur sein est le Mire^ espèce d'assemblée municipale dans laquelle les décisions se prennent à l'unanimité, après discussion préalable. La facilité avec laquelle la minorité se rallie à ropinion dominante est un trait de mœurs singulier pour les occidentaux, mais tout naturel pour un Russe.
Le mire, mieux que le municipe, mérite le nom de commune, car il rassemble tous les adultes mâles, assignant à chacun d'eux une part de terre proportionnée au nombre de bouches qu'il doit nourrir, tenant compte de la qualité du sol et de sa proximité, procédant en toute justice, et recommençant la répartition lorsque la mort ou la naissance a changé la proportion des familles. On voit ainsi réalisé un communisme bien supérieur à celui des couvents catholiques, et même à celui de certaines théories modernes.
Outre les mires, véritables assemblées municipales, les Slaves avaient des assemblées pro-
(1) M. Michelet a bien compris le caractère slave : c'est à lui qu'il faut demander Phistoire du passé, du présent et de Tavenir d'une race grandement douée.
vinciales, enfin des assemblées nationales ou diètes, dans lesquelles se proclamaient les lois. Ils avaient ainsi une organisation républicaine dont Nowgorod la grande fut la capitale.
A partir du VP siècle jusqu'au XII% les républiques slaves présentèrent une civilisation supérieure à celle du reste de l'Europe. Les libertés municipales firent naître , chez eux comme dans tous les lieux où elles existent, le goût de la science et de l'art ; de fréquentes relations avec Constantin ople leur donnèrent la tradition de la civilisation grecque; ils firent par le Wolga et la mer Caspienne un commerce lucratif avec l'Inde et la Perse. Dans Nowgorod s'accumulaient d'immenses richesses qui s'écoulaient par les ports de la Baltique et grandissaient peu à peu la prospérité des villes de la Hanse.
Mais les républiques slaves, si bien disposées pour les œuvres de la paix, manquaient de la centralisation nécessaire aux œuvres de la guerre. Elles devinrent la proie des Mongols et des Germains, qui apportèrent la féodalité avec eux et détruisirent toute prospérité en détruisant l'élément démocratique et égalitaire. La servitude fut imposée aux habitants de Nowgorod la grande; des institutions oligarchiques et con-
traires au génie des Slaves condamnèrent la Pologne à une anarchie perpétuelle.
Cependant l'instinct égalitaire n'était pas détruit ; il se fit rudement sentir à l'Allemagne par la main des Hussites. Les frères de la Coupe devaient succomber dans la contrée féodale par excellence. Leurs doctrines attirèrent contre eux les forces de la Germanie tout entière ; leurs os blanchirent les champs de la Bohême ; mais le panslavisme semble devoir les venger.
Un peuple écrasé par l'oligarchie ne retourne à régalité qu'en s'abritant derrière la monarchie. Ainsi s'expliquent l'agrandissement continu de la puissance des tsars et la centralisation si fortement organisée par Pierre I" et ses successeurs.
Les Slaves du Sud diffèrent à plusieurs égards de leurs frères du Nord. Une contrée sèche et montueuse, un air chargé de senteurs, un soleil brillant, un ciel pur et les produits variés du sol ont agi puissamment sur la race et l'ont rendue brune, maigre, agile, belliqueuse et chevaleresque. Peu d'hommes pris dans la nationalité la plus favorisée seraient plus forts au physique et au moral que les Slaves de l'empire ottoman. La dureté et le machiavélisme de l'admi-
nistration turque n'ont pu tes dompter; leur tête, incessamment courbée sous le sabre, se relève toujours; la moindre lueur d'indépendance les trouve prêts à faire le sacrifice de leur vie. Tout prouve que ces hommes sont parfaitement doués. Leurs mœurs hospitalières ont quelque chose de biblique, leur langage est tout imprégné de poésie, leurs chants nationaux décèlent le sentiment de la grandeur et de la beauté. Une civilisation brillante surgira de leur sein sitôt qu'ils seront affranchis de l'inepte domination des Osmanlis.