S 3. — MŒURS DES GRECS
Si Ton comprend sous le nom de Grecs les descendants directs de ceux qui obéissaient aux amphictyons, le nombre en est certainement fort limité ; mais si l'on désigne les populations qui subissent à cette heure l'influence du sang et du génie de la Grèce, le nombre en est considérarble. Les Slaves de l'Albanie et de la Roumélie ressemblent bien plus, sous tous les rapport, aux habitants de la Morée qu'aux habitants de la
Moscovie. Cette similitude ira s'augmentant avec les siècles par l'action d'un sang très composé sur un sang relativement simple. On peut même prévoir l'instant où la race et le génie de lâ Grèce domineront jusque sur les bords de lâ Sarre et du Danube.
Ce croisement ne peut être qu'avantageux des deux parts. Mais pour en apprécier les résultats, il faut comparer au génie slave, tel qu'il vient d'être esquissé par un résumé historique , le véritable génie de la Grèce. Quand on le cherche dans l'Archipel, dans la Morée et dans l'Attique, on le trouve le même que dans l'antiquité, mais amoindri par la force brutale.
Le Grec moderne possède encore la belle tête, le corps bien équilibré, les membres souples et forts de ses aïeux. En lui se trouve une vitalité qui lui permet de se maintenir sans dégénérer dans des contrées malsaines. Il vit de peu, et cependant il reste actif au physique et au moral. Sa force de résistance est prodigieuse ; elle tient à une extrême flexibilité. Son intelligence embrasse sans exception toutes les formes du savoir; il apprend les langues avec autant de facilité que les mathématiques, l'histoire naturelle aussi bien que la philosophie; il est avide d'in-
stniction. Comme ses ancêtres, il a le sentiment de la forme, de la couleur et de toutes les harmonies ; il aime les arts et la splendeur.
Son caractère est un composé de bravoure et de prudence , d'instincts rapaces et d'hospitalité , d'orgueil et de servilité , de turbulence et de patience inaltérable, de facilité à mentir et d'amour de la vérité , d'esprit judaïque et de géné-^ rosi té. En lui se retrouvent tous les contrastes des races très composées : aussi bien le sentiment religieux que la propension vers le doute scientifique. Il peut être indifféremment prêtre , artiste, philosophe, légiste, industriel, commerçant, agriculteur et soldat. En lui se trouve presque toujours l'étoffe d'un grand seigneur ou d'un pirate. Ce que ne peut lui donner le travail ou la force, il le demande à la ruse, et se montre, en ceci comme en beaucoup d'autres choses , le véritable fils d'Ulysse. Esclave , il gouverne son maître; commis, il dirige son patron; de toute chose il sait lirer parti. Souvent il arrive à une grande fortune et se plaît à la léguer à sa patrie, pour laquelle il se sent une tendresse toute filiale. La vanité le rend amoureux des distinctions, pendant que l'envie lui 'donne quelques aspirations égalitaires; mais, en réalité, il n'a de vocation ni
pour la féodalité, ni pour la démocratie, ni ponr la monarchie, qui est un moyen de transition da premier de ces états au second.
C'est précisément parce qu'il n'est pas entraîné vers un principe social bien déterminé que le peuple grec, égal par le nombre, la force et la bravoure, à ses oppresseurs, leur supérieur par l'iBtelligence, a gémi si longtemps sous le joug des Turcs. S'il avait trouvé la résistance dans la féodalité , il n'aurait pas été conquis ; s'il avait pii ressentir les entraînements de la démocratie, il se serait vite affranchi; enfin il serait devenu conquérant sous l'action monarchique, comme au temps d'Alexandre et de Pyrrhus.
On ne peut méconnaître dans le caractère des Grecs, si bien doués à tant d'égards, une lacune sociale qui existait déjà au temps de ThémistoCle et de Périclès. Un même peuple essayait de tous les gouvernements et expérimentait les utopies des philosophes. Il supportait également bien les régimes les plus divers, mais ne donnait la préférence à aucun pour fonder une véritable nationalité. Sa seule aptitude politique se montrait dans l'organisation municipale, qui permet d'établir un compromis entre l'initiative individuelle et l'action collective.
Les choses vont encore de même aujourd'hui.
Celui qui additionnerait les forces d'un nombre déterminé de Grecs pris au hasard trouverait une somme supérieure à celle que donnerait Je même nombre de citoyens pris dans toute autre nationalité. Mais, en réunissant les hommes de part et d'autre , et en les faisant agir dans \m but social, on trouverait la production des Grecs bien inférieure. Ils ne sauraient pas opérer isolément , ni organiser leur travail par le concours : tous voudraient commander, nul ne voudrait obéir (1). L'histoire du Bas-Empire démontre que l'esprit organisateur des empereurs romains prétendit vainement changer ce caractère. A Constantinople les factiotis surgissaient, se combattaient et se renversaient sous le plus futile prétexte. De grandes forces se dépensaient à bouleverser la société.
La cause de tout ceci est peut-être en ce quele Grec, dépourvu des aptitudes sociales de l'Asiatique, n'a pas fait dans la civilisation une part suffisante à l'élément féminin.
Athènes et Corinthe, au temps de leur graû-
(1) C'est pour cela que les Grecs ne prospèrent que chez Tétranger, et ayec son aide.
deur, furent gouvernées par des courtisanes. Or, ce que firent quelques filles perdues dit assez ce que le concours de toutes les honnêtes femmes ' aurait pu produire , si les mœurs ne les avaient retenues inertes au fond du gynécée. Elles auraient pris la direction de la maison, auraient organisé la vie intérieure et l'éducation de l'enfance , auraient développé la politesse et la véritable élégance, auraient donné aux mœurs la loyauté et l'élément chevaleresque, auraient multiplié les relations sociales ; enfin, elles auraient communiqué aux hommes les vertus dont ils manquaient, tout en grandissant elles-mêmes dans la dignité de l'épouse et de la mère.
Maintenant encore la femme de la Grèce est belle entre toutes. Ses traits et ses formes rappellent l'idéal de la statuaire antique, idéal qui donnait la prépondérance au sentiment sur l'intelligence, si l'on en juge par les proportions étroites du front comparées aux parties inférieures du visage.
Admettons que cette femme éminemment douée soit chargée de l'éducation de l'enfance, les vices du jeune âge disparaîtront en quelques générations; le jour où elle sera respectée par son mari et par ses fils, l'aisance viendra dans la
maison, avec toutes ses conséquences de concorde et d'instruction ; un parfum de tendresse s*épandra sur toute la famille, d'où seront bannies l'aigreur et la haine.
Devant la femme, le mensonge et l'improbité n'osent se produire, tandis que la noblesse et la générosité cherchent le grand jour. Aucun amant ne consent à être méprisable en face de sa maîtresse ; aussi l'amour est-il le promoteur des plus belles actions. Mais pour qu'il y ait. amour véritable, il faut que la femme soit libre de son choix ; si elle n'est dame et maîtresse, les sentiments généreux manquent de soutien. Les forts ne servent plus se dévouer à la faiblesse , le droit n'a plus d'appui , la veuve et l'orphelin sont dévolus à la spoliation , la politesse dégénère en servilité et en platitude, les rapports d'affection s'amoindrissent ; enfin, on voit disparaître l'élément chevaleresque, véritable organisateur de la société moderne.
Cet élément, dont la Grèce pure n'a qu'une part insuffisante, a surgi dans les provinces où le sang grec s'est combiné au sang des Slaves, c'està-dire dans la Turquie d'Europe presque entière. Au sein de contrées dominées par le Coran, la femme a trouvé des poètes pour la chanter, des
braves pour Taimer, pour la respecter, et même pour lui obéir. Aussi les caractères sont-ils d'une trempe supérieure. Ils recèlent les qualités qui président à la formation des grandes nationalités et que tous les Slaves possèdent à un degré très éminent, tout en possédant l'intelligence et les dispositions artistiques des Grecs.