CONCLUSION
L'analyse des races humaines montre que toutes peuvent se ranger en deux classes : Tune, où dominent le sentiment, l'inspiration, la foi, la poésie, l'autorité et l'action collective; l'autre, où dominent la raison, l'observation, la science et l'initiative individuelle.
L'analyse des éléments de la civilisation montre également qu'ils peuvent se ranger en deux classes : la première, comprenant tout ce qui se rattache à la notion de l'être en soi, de l'absolu, du type, de l'essence et de l'idéal; la seconde, comprenant l'observation , les phénomènes et les rapports.
A la notion de l'être , de l'idéal et de l'absolu, se rattachent la religion, l'art et la poésie; à la no-
tion du phénomène se rattachent le rapport et la science.
De même que la raison pure est impuissante à obtenir la notion d'être ou d'essence (1), de même le sentiment pur ne saurait arriver à la connaissance des rapports nécessaires ou des lois.
La conséquence de tout ceci est que chez les peuples dominés par le sentiment on voit la religion, l'art et la poésie, former l'élément capital de la civilisation, tandis qu'elle procède de l'observation, de la loi des rapports et de la science chez les peuples dominés par la raison. Une autre conséquence est que le peuple le mieux disposé pour la civilisation doit équilibrer dans son âme le sentiment et la raison.
Cette dernière condition se réalise de deux manières : l^par le croisement des races, 2" par l'échange des œuvres de la civilisation.
Telle est la théorie du progrès; telle en est également la pratique pour ceux qui savent profiter des enseignements de l'histoire.
L'étude du passé montre que l'initiative de la
(1) La gloire de Kant est d'avoir démontré merveilleusement cette proposition.
civilisation appartient aux hommes inspirés, aux voyants. De leur cœur surgit l'idéal religieux qui s'impose par la foi , produit fatalement un dogme d'où découlent une morale et une organisation sociale, puis un culte d'où découlent les différentes
formes de l'art.
Mais le dogme ne peut s'instituer sans faire appel à la raison; l'art ne peut surgir sans faire appel à la science. Avec de tels auxiliaires, la foi croyant à l'absurde ne peut se maintenir; Dieu est autre chose qu'un sentiment, il devient une idée, il tombe sous l'action de la philosophie. C'est vainement qu'il se prétend immuable et absolu : il lui faut compter avec la raison, qui traduit ses actes ou ses préceptes au tribunal de la science, et finit par l'accuser d'imposture. Ainsi minée par la raillerie , dépouillée de la foi , de l'enthousiasme et de l'inspiration, la religion cesse d'être féconde. Comme les vieux arbres, elle ne produit ni les fleurs ni les fruits; sa souche, maintenue par des racines implantées profondément dans le cœur des nations , est dévorée par les parasites.
Dans la période de ferveur et de foi, la domination appartient aux peuples inspirés. La religion double leurs forces; ils imposent leurs
croyances , leurs mœurs et leur race aux autres Dations. Mais ce croisement diminue la densité du sentiment et profite à la raison, qui est encore favorisée par l'évolution naturelle du dogme. Une réaction s'opère peu à peu :^la science devient l'arme des peuples conquis, ils grandissent, prennent des forces et deviennent conquérants à leur tour.
Tel est le mouvement de flux et de reflux qui agite l'humanité , mêle les races , grandit leurs aptitudes et accroît journellement les œuvres de l'homme.
Ici, comme dans tout ce qui concerne notre espèce, la progression est indéfinie. Pas plus que la religion, la science ne peut rester la maîtresse des nations : elle est impuissante à remplacer ce qu'elle vient de détruire; la poésie, l'art et la beauté ne sont pas de son domaine ; elle ne tient qu'une portion de la vérité, de la morale et de la justice; son empire n'est complet que sur l'utileelle ne peut développer dans sa plénitude que la civilisation matérielle. Un jour vient où les peuples s'aperçoivent que les mathématiques , l'histoire naturelle et les productions de l'industrie sont impuissantes à donner le bonheur ; ils ont soif d'inspiration, d'art et de poésie; ils réclar
ment à grands cris un idéal, un Dieu, une religion.
Sous l'action alternative du sentiment et de la raison, de la religion et de la science, des races voyantes et des races de réflexion, la vie humaine va toujours grandissant. A l'idéal qui succombe sous l'effort de la raison succède un idéal plus complet; à la science vaincue par la révélation succède une science plus complète ; sans cesse le présent ajoute aux trésors du passé.
Mais ce n'est pas sans douleur que s'enfantent les dieux et les théories ; ce n'est pas sans douleur qu'ils arrivent à la maturité , à la décrépitude et à la mort. Leur naissance déchire le sein de leur mère, leur agonie est navrante de corruption.
La période chrétienne, préparée par la science du paganisme, ne saurait se prolonger longtemps: sa mission sentimentale e^ achevée; elle a donné au monde une belle moisson d'art et de poésie ; elle lui a donné une véritable régénération morale ; elle a établi le rapport véritable du droit au devoir, de l'égalité à la liberté, c'est-à-dire la justice.
Né parmi les Sémites, qui sont les voyants par excellence, le dogme chrétien fut merveilleuse-
ment organisé par le génie des pères grecs et latins. Il fut pendant treize siècles le maître de la civilisation; mais, en pénétrant au sein des races vouées à Tinitiative individuelle et à Pesprit, il courait à sa ruine. Un moment il amollit le cœur des fils de la Germanie, leur enseigna Tamour et le dévouement ; mais la raison et la personnalité reprirent vite leur empire. A la voix du schisme, le catholicisme fut travaillé en sous-œuvre, étiré à la fllière de la dialectique, dépouillé des splendeurs du culte , comme d'un amas de scories; isolé de l'architecture, de la peinture, de la statuaire, et même de la musique, il devint une philosophie. La divinité de J.-G. persistait comme un dernier vestige de» l'idéal; l'exégèse moderne est parvenue à la faire disparaître, à en démontrer historiquement l'inanité. L'athéisme est le terme fatal où doit aboutir l'esprit germanique.
Ainsi se révèle une mission qui peut soulever l'anathème et la colère, mais qui, aux yeux du penseur, est véritablement providentielle. C'est par le génie de la destruction que la race allemande est grande entre toutes. Elle seule peut enlever les décombres du passé et creuser les fondements de l'avenir. L'Asie croupit dans les dé-
tritus de ses civilisations vieillies , parce qu'elle ne sait pas détruire. Il lui manque une race germanique.
En Europe, la place occupée par le christianisme sera bientôt nivelée. La notion de Dieu s'affaiblit dans les écoles aussi bien que dans les églises, parce que chacun la cherche dans Tintelligence faute de la trouver dans le sentiment ; la dialectique démontre que l'idéal de l'absolu ne peut être ni esprit ni matière , mais la synthèse de l'un et de l'autre, et l'on arrive ainsi à ce panthéisme vague et mal déterminé qui désigne la Divinité sous l'expression de nature. Pareille chose s'était déjà produite dans les dernières périodes de la religion du mythe sous l'effort de la philosophie grecque et romaine. Alors, comme maintenant, les simples seuls pouvaient croire en Dieu; mais Aristote, Épicure et Zenon étaient athées. Les médecins de ce temps, comme ceux de l'époque actuelle, cherchaient dans la nature le principe des forces que recèle l'organisme humain.
Quand le sentiment s'affaiblit, la civilisation perd l'idéal et se dépouille de poésie. Elle ne peut plus alimenter ses arts , elle tombe sous ce rapport en pleine décadence; son architecture
est impuissante à produire autre chose que la ré^ pétition des œuvres du passé. Dans le domaine de la raison , au contraire > les progrès sont merveilleux, les prodiges surgissent de toutes parts. En s'isolant de toute théorie philosophique ou religieuse, en prenant le fait pour critère de toute certitude et de toute réalité, les sciences font des pas de géant, elles obtiennent une puissance contre laquelle rien ne peut lutter.
Mais des siècles se passeront , peut-être , avant que l'inspiration fasse surgir une révélation capable de condenser toute la philosophie des temps modernes dans ridée de Dieu, capable également de raviver les sources de Tinspiration et du dévouement. En attendant, les plus belles créations de la science ne peuvent s'élever audessus de rindustrie, ni trouver un autre mobile que la sensualité. Quand le bien-être organique devient Tobjet d'une sorte de culte, l'argent se transforme en divinité ; il peut escompter partout les droits de l'homme et de la vertu , parce que seul il peut donner pleine satisfaction aux sens et à la personnalité. On dirait que sa mission est de venir en aide à la dialectique et de détruire tous les produits du sentiment. En s'introduisant dans les choses de la religion et de l'église, il leur
a inoculé un venin mortel; en s'introduisant dans les choses de Tart, il les a transformées en agents de spéculation; il a substitué la valeur de la matière première à la valeur de la forme , il a fait que la mode et le procédé ont triomphé du talent. En s'introduisant dans les droits politiques , il a subordonné le mérite et l'honorabilité au cens , il a détruit la justice en s*introduisant dans la loi. Tout lui obéit, même les sentiments organiques de la famille. Son cachet, imprimé sur le mariage, Ta transformé en contrat de vente et d'achat. Il fait qu'une jeune fille vend sa fraîcheur à un vieillard, ou qu'un jeune homme vend l'éclat de son nom à une femme riche. On comprend quels déboires attendent de pareilles unions. Bientôt l'adultère est au sein du ménage. Blâmé par la loi, il est adopté par les mœurs, pour son utilité pratique. Sans lui le meurtre briserait les unions qu'il rend tolérables, sinon heureuses. Il apaise les querelles conjugales, il veille à l'avenir des enfants, il répare bien des désastres.
A ces causes de dissolution vient s'ajouter le luxe. Vainement l'expérience démontre qu'il amène rapidement la dégénérescence des fa-milles , qu'il produit l'intolérable douleur de l'ennui, qu'il est funeste à la félicité, tous le re^
cherchent âvec ardeur : c*est qu'il est le privilège par excellence. Il remplace les titres et la naissance, il marque le rang social, il donne l'influence, il excite l'envie, il provoque l'admirartion ; la vanité aidant , il triomphe même de IV mour. Devant lui la probité et la fierté disparaissent comme la neige devant le soleil d'avril.
Quand il faut ajouter à tous ces maux ceux qu'engendre la fille du luxe , la misère , le spectocle des temps actuels devient désolant. La faim se joint à la satiété, la grossièreté se joint aux raffinements, l'ignorance se joint à l'abus du savoir. Une contradiction implacable semble envâr hir la société.
Il ne faut donc pas s'étonner si tant de gens courbent la tête devant ceux qu'ils méprisent, dédaignent ceux qu'ils estiment, mentent avec bonne foi, portent la rouerie dans la probité, le mensonge dans la vérité, le calcul dans les sentiments, la fidélité dans l'adultère, la douleur dans le plaisir, et la souffrance dans la gaieté. Nos mœurs confondent le bien avec la jouissance, et le mal avec la privation. Elles font de la production industrielle la mesure de la civilisation, et de la richesse la mesure de l'honorabilité. Elles unissent d'une façon permanente le corps et l'ar-
gent des époux, sans se préoccuper de leur cœur; elles poussent l'amour de la propriété jusqu'au fanatisme, et n'ont pas assez d'ironie pour la probité, ni de prévenance pour la fraude. Elles combinent l'égalité à l'abus des distinctions; elles affectent la gravité et récompensent une danseuse dix fois plus qu'un savant de premier ordre ; elles font du texte de la loi un moyen de fausser l'équité ; elles parlent de droit et ne cèdent qu'à la force ; elles imposent le labeur à l'enfance, la tristesse à l'adolescence, le découragement à la virilité, et l'amour à la vieillesse.
Un mot résume tout cela : c'est celui de disse- . lution.
Cette puissance dissolvante de l'argent est encore due au génie des Germains : en voyant suc^ comber la féodalité de naissance, avec laquelle ils avaient ruiné l'administration léguée par l'antiquité romaine , ils reconstituent la féodalité industrielle, qui doit lutter contre les principes égalitaires de la révolution française (1). Malthus a très bien exposé les conséquences sociales du libéralisme féodal des Saxons. La nation laisse
(1) L'instinct féodal de la finance est si étranger au caractère français, que les grands capitalistes de Paris sont Allemands, juifs ou Saxons.
faire» le gouveroement s'abstient, chacun agit pour soi, use et abuse de ses avantages. Il en résulte que les forts ont le superflu, pendant que les faibles manquent du nécessaire. Ces derniers sont un grand embarras ; mais la misère se charge de les tuer et de libérer la nation de leur race dégénérée.
Chez les Slaves et les Néo-Latins l'initiative individuelle, l'isolement, l'analyse, la disjonction et la féodalité sont remplacés par l'action collective, l'instinct social, la synthèse, la centralisation et la démocratie. Au libéralisme se joiot l'instinct égalitaire, qui, dans sa logique inflexible, a prétendu abolir l'esclavage, puis le servage, et veut maintenant abolir le prolétariat. L'action collective, se proposant une pareille mission, recherche naturellement la centralisation ; c'est pour cela que dans l'ordre religieux elle a dû agir par le catholicisme, tandis que dans l'ordre social elle a dû agir par le municipe, et par la monarchie dans l'ordre politique. A regarder de près, le pape, la commune et le roi ont été les armes de la démocratie luttant contre la féodalité.
On comprend que les actes collectifs d'une nar tion doivent être autrement rapides que les actes delà féodalité; c'est pour cela que les mouve-
ments des Slaves et des Latins prennent volon-* tiers la forme révolutionnaire. La France surtout est remarquable en ce genre. Son organisation sympathique fait que, à peine saisie d'une idée politique, elle veut la mettre à exécution et refolidre son administration sur un nouveau modèle. Toujours elle croit toucher à la perfection, et toujours ses espérances sont déçues; mais rien ne peut lui enlever ses illusions. Elle fond et refond le métal du passé, sans se douter qu'il est trop grossier pour produire la beauté idéale.
Placer des étais et restaurer de vieux édifices ne convient pas au génie des Latins ; ils veulent reconstruire à neuf, lors même qu'ils doivent employer la pierre des tombeaux. C'est ainsi qu'ils ont manifesté dans le temple les manières de comprendre la divinité, comme ils ont manifesté dans le palais et l'étiquette les manières, de comprendre la royauté , comme ils ont manifesté dans la ville et le municipe les diverses manières de comprendre la commune : ils sont les formateurs par excellence.
Quand l'idéal, présidant à toute véritable construction, s'épuise ou disparait, le Latin perd ses forces, tandis que celles du Germain croissent dans la même proportion. Mais vienne une
renaissance, et le Latin est à Tœuvre ; sa vigueur est décuplée. Ces notions bien simples montrent Tantagonisme providentiel de certaines races de TEurope et font pressentir la destinée de chacune d'elles.
La Germanie s'attaquant à la décrépitude de Tempire romain a été irrésistible, et de même, quand elle s'est attaquée aux décrépitudes de la religion, de la philosophie et de l'art, elle a étendu ses conquêtes sur les Celtes , les Latins et les Slaves ; elle a été pendant un temps l'arbitre de l'Europe. Mais son œuvre est achevée, ou peu s'en faut ; le vieux monde est détruit.
Quand surgit le monde nouveau, avec la révolution française, la vieille féodalité fut bouleversée en un instant. Vingt-cinq millions d'hommes domptèrent plus de cent millions d'ennemis. Si la jeune démocratie vit la victoire abandonner ses drapeaux ; si elle succomba, à la longue, devant la coalition des aristocraties, c'est qu'elle répudia ses principes pour adopter ceux de ses ennemis. La révolution fut perdue le jour où elle se fît conquérante, où elle outragea la souveraineté imprescriptible des nations, où elle donna des titres de noblesse à ses administrateurs et à ses généraux. Sans les principes, le génie lui-
même est impaissant. L'on vit le plus grand des généraux, le plus puissant des administrateurs, abandonné de tous et de lui-même, succomber misérablement en léguant à la France l'invasion, la peste, la famine et la prostration. Pareille catastrophe ne fût pas venue, si on avait écouté la voix de ceux que l'on nommait dédaigneusement des idéologues.
Les désastres de 1814 et de 1815 ont été, pour la féodalité, une victoire plus apparente que réelle. Déjà la démocratie a repris ses forces; elle envahit les populations latines, qui, partout, revendiquent leur héritage d'égalité et de liberté. Que l'Italie adopte franchement les principes démocratiques de la révolution française, et pas un soldat allemand ne restera sur les terres italiennes. La chose serait déjà faite si les populations latines ne portaient dans leur sein un principe de faiblesse et même de paralysie : c'est le saintsiége. Le pape, possédant un royaume dans ce monde, lié aux intérêts de la politique, dominé par le temporel, est l'allié des princes et l'ennemi des peuples. Il est devenu forcément le chef des jésuites et des inquisiteurs; il est la chaîne avec laquelle l'empereur d'Autriche serre les bras de l'Italie. Mais le pape répudiant toute cette boue
des intérêts temporels, redeYenant pauvre et indépendant comme saint Pierre, serait vite le promoteur des principes démocratiques et égalitaires qui font la base du catholicisme ; il serait Fauteur d'une renaissance nouvelle ; il serait véritablement le prince des Latins et l'espoir des déshérités.
Aucun intérêt, pour Tltalie actuelle, ne domine la question du pouvoir temporel du pape. Ce pouvoir, qui a ensanglanté l'Europe pendant plus de dix siècles, qui a multiplié les schismes, qui a semé dans beaucoup de cœurs la haine da catholicisme, doit cesser à tout prix. Il enlève à la démocratie l'appui de la religion, qui, malgré son affaiblissement sénile, peut seule, à cette heure, maintenir un idéal parmi les hommes.
Quand l'Italie sera conquise à la démocratie, elle aura les mêmes ennemis et les mêmes intérêts que la France. Il en résultera une alliance naturelle et une grande concentration de forces. La politique du gouvernement français doit donc favoriser, au prix de grands sacrifices, tout ce qui peut constituer une belle nationalité italienne. La même politique doit être suivie à l'égard de l'Espagne et doit faire répudier à jamais l'abominable esprit de conquête. Alors se con-
stituera une sorte d'empire latin, un grand foyer d'égalité et de liberté , contre lequel l'oligarchie germanique ne pourra lutter qu'avec désavantage.
Ici se présente , comme question de premier ordre, l'organisation politique et administrative de la démocratie.
En partant de la souveraineté du peuple et du suffrage universel, qui en est la conséquence, on arrive de déduction en déduction jusqu'à la république. Il est certain que le souverain peut seul déléguer le pouvoir; que si une génération a ce droit les autres l'ont également ; que les fils peuvent changer l'administration créée par les pères ; que tout pouvoir devient ainsi temporaire ; que toute hérédité dans les fonctions publiques est contraire au principe démocratique ; que l'état social, sans cette hérédité, devient forcément la république.
Il se peut que dans l'isolement la France prospère sous une république démocratique; mais l'expérience montre que la chose est difficile avec un entourage d'ennemis naturels , avec la féodar lité menaçant ses frontières. En devenant républicaine, la France voit les rois et les aristocraties se coaliser ; l'instinct défensif fait qu'elle s'organise comme un régiment, se donne un chef.
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et retourne de la sorte à la monarchie. En outre, son tempérament ardent fait qu'elle se livre avec une sorte de fureur aux luttes politiques, se divise en partis et en factions, et finit par demander le repos à la dictature, quitte à recommencer, plus tard, une orgie de liberté.
Rien ici ne représente la stabilité, ni même les éléments d'une éducation politique. Quand la démocratie française accumule les pouvoirs dans la main d'un chef, elle devient puissante pour les œuvres de la guerre ; mais l'abaissement de sa littérature et de ses arts lui montre vite qu'elle devient impuissante dans les CBUvres de la paix. Elle s'inquiète encore en pensant que sa destinée repose sur une seule tête et se trouve à la merci d'un accident, d'une maladie ou de quelques jours d'aliénation. Elle s'inquiète de ne pouvoir parler, écrire ou manifester son génie dans la plénitude de ses facultés. Un moment elle a cru obvier à ces maux en adoptant le gouvernement parlementaire; mais elle a vu qu'il retourne fatalement à l'oligarchie, d'où il procède. Pendant dix-huit ans une aristocratie d'argent, constituée sous le nom de pays légal, a trafiqué de l'honneur et des ressources de la France ; s'est donné mille peines pour enlever une à une les
libertés produites par la révolution de 1830, a voulu anéantir le principe même de la démocratie. Rien ne sert de lutter contre les instincts d'une grande nation. Un jour le triste gouvernement de Toligarchie bourgeoise s'affaissa sur luimême ; mais il avait inoculé au pays la rage de l'argent, maladie redoutable entre toutes.
La mission de tout pouvoir chargé de veiller sur ]es destinées de la France est donc loin d'être facile. Elle consiste extérieurement à favoriser partout révolution de la démocratie ; intérieurement, à conjurer les explosions qui résultent du ferment démocratique. Les révolutions sont mauvaises : elles enlèvent aux peuples Tamour de Tordre et le respect de la loi. Deux causes les produisent en France : une concentration de pouvoir gênante pour la liberté et l'égalité; une somme de pouvoir insufflsante pour réfréner la démagogie.
Quand une administration est assez puissante pour suspendre les effets de la loi au profit de ses amis, ou pour en aggraver les dispositions au détriment de ses ennemis, l'impunité encourage les premiers et en fait des oppresseurs ; la persécution transforme les seconds en opprimés et leur met la haine dans le cœur; enfin le spectacle
de rinjustice commise révolte jusqu'aux indifférents.
Si la loi n'est pas mieux respectée par les Français, qui, plus que les autres peuples, ont le sen^ timent de la justice , la responsabilité en revient aux gouvernements. Fort peu parmi ces derniers ont su se renfermer dans la stricte légalité; le grand nombre n'a pas craint de multiplier les décrets, ordonnances ou coups d'État, et le peuple les a imités dans les émeutes. Tant que ceux dont la mission est de faire exécuter les lois n'en seront pas les scrupuleux observateurs ; tant que les ministres pourront exercer une pression considérable sur les tribunaux et la magistrature, la France resterala contrée classique des révolutions.
Il faut ajouter que la centralisation administrative, qui tient au génie démocratique, est très propre à encourager les conspirateurs. La réussite d'un complot met le pays à leur merci. Leurs décrets et ordonnances ont force de loi ; qu'ils aient la clef du ressort administratif, et tout leur obéit d'un bout à l'autre de l'empire.
Signaler ces défauts , c'est dire que la France n'est pas mûre pour l'application complète et lo^ gique des principes de la démocratie ; mais c'est dire en même temps que son éducation politique
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devient indispensable. Or, la condition promtèra de cette éducation, c'est la liberté de la parole et de récriture; non pas la liberté qui peut Injurier, diffamer, employer les insinuations haineuses, attenter à l'honneur des familles et souiller la vie privée, le caractère français a horreur de ces turpitudes, mus celle qui peut discuter loyalement sur toutes les choses impersonnelles.
Le moyen d'ôter au gouvernement l'excès de force qui le place au-dessus de la loi et gône l'action de la justice consiste à émanciper la commune et à la rendre responsable des BCten de u» administrés. N'oublions pas que le mnniclpo Oft le véritable foyer de la démocratie latine. H » conservé la tradition de l'égalité sod< la prenKlon terrible du gouvernement féodal; tl a fait e4tmprendre la jostice. il a faTOrisé p»toat la »cimM, il a fiût sn^r les arts jusque dans les VimAr9§, Si les oHamiiiies iHtiuXitmtiti mïnmft» An U Fnnce claïeid libres de leore a«<«i^ \h ttm' wnwft serait dédiargè fftm Hmiumm fm^ éBaiizUtiihdatntéaniveaâiktA90f!fUêt!tmim " sociales, k seas p«|jt«|«e ifmi^^nM Amn kë j^disassioits i^m i i i U Ifteal, k» kkti^ttm pfttt*' MtokM de r j fr jgtii ri e »» k »6nnifcy» 4é# HtU(f*mH
ropinion fractionnée en groupes distincts serait préservée des entraînements irréfléchis, Paris perdrait sa suprématie et l'émeute ses chances de succès.
L'émancipation de la commune favoriserait celle du corps j udiciaire, et la loi civile, placée sous la surveillance des municipalités, trouverait une application plus immédiate; enfin ies décisions qui intéressent les populations rurales seraient débarrassées des lenteurs inséparables de la hiérarchie gouvernementale.
Avec une bonne loi sur la presse , l'émancipation du corps judiciaire, des libertés municipales précieuses au Latin avant toutes les autres, et une assemblée élective votant le budget, la force n'est pas à redouter dans le gouvernement de la France. U doit conserver l'initiative conforme au génie démocratique et la direction de tous les actes qui intéressent l'ensemble de la nation. Ceux qui agissent collectivement ont, plus que les autres, besoin de chefs et de conducteurs, surtout quand ils sont entourés d'ennemis.
Le danger véritable de la démocratie latine n'est plus, à cette heure, l'aristocratie nobiliaire: il vient de l'aristocratie d'argent organisée par le génie saxon introduit en France par le gouver-»
ûement parlementaire, envahissant progressivement toute l'Europe, et produisant sur les classes inférieures de ia société les effets déplorables si bien décrits par Malthus. Déjà la démocratie française a protesté par la plume de ses économistes, et même par une révolution, contre les actes de la nouvelle féodalité ; mais une lutte permanente et efficace ne peut s'établir qu'avec l'aide de l'administration. Le gouvernement qui saura prendre en main la cause du travail , lui assurer ses produits et réprimer la puissance démoralisante de l'argent, deviendra inébranlable. Le suffrage lui assurera le concours de toutes les forces vives de l'État; l'appui des classes ouvrières ne saurait lui manquer : il peut défier les complots des gens de bourse ou des dynasties déchues; les hommes qui savent faire les révolutions seront de son parti.
Un système économique rendu conforme au génie démocratique par le véritable rapport de l'égalité et de la liberté, c'est-à-dire par la justice, doterait la France d'une force que nul ne peut mesurer. Outre l'instruction, la richesse et le bien-être intérieur, qui en seraient te résultat, il y aurait le rayonnement extérieur. LMdée passerait les Alpes, les Pyrénées, et même la Manche^
— «î — sans le concottrs d'un soldat; elle donnerait à rëlétnent celtique la force , le but et Torganisation dont il manque. La démocratie lutterait à armes égales contre Taristocratie , et la victoire ne saurait être longtemps douteuse.
Là est le but que la France poursuit instinctivement depuis 1789 9 et qu'elle n'a pu atteindre par la faute de ses chefs. Jusqu'en 1848, tous ont regardé le passé au lieu de regarder l'avenir; tous ont pris des peines infinies pour s'assurer l'appui d'une aristocratie, et tous ont perdu le pouvoir. Espérons qu'une administration plus intelligente saura obtenir la stabilité en inscrivant sur son drapeau : ÉvoltUion de la démocratie. La preuve que cette évolution est inséparable d'une réforme économique se trouve dans ce qui se passe aux États-Unis d'Amérique. Une république s'est organisée avec une constitution libérale et égalitaire entre toutes ; de belles lois ont été affermies par l'amour de l'ordre et un sens politique éminent; mais le dollar^ par sa seule puissance , a gâté tout cela ; il est devenu prince et despote au sein de la république; il est devenu le maître de la justice; il a vendu l'impunité au crime ; il a constitué une aristocratie aussi forte et aussi cruelle que celle de l'ancienne Rome; il a
fait de l'homme une marchandise; il étend charque jour l'esclavage; il fait qu'un père peut vendre son enfant déshérité de tout droit par les gouttes de sang noir qui coulent dans ses veines.
Jamais la grande république américaine ne pourra concilier avec les véritables doctrines démocratiques l'économie politique des Saxons et des Allemands qui affluent dans son sein. Si les États-Unis ne modifient la puissance de l'argent, ils retourneront à l'oligarchie ou tomberont dans la dissolution que produit inévitablement l'action de deux principes inconciliables. Les États où affluent les Celtes pourront seuls garder la constitution actuelle.
Les destinées de l'Angleterre seront différentes à plus d'un égard , grâce au progrès de l'élément démocratique représenté par les Celtes. Chaque secousse que l'élément égalitaire imprime à la France se répercute de l'autre côté de la Manche, et arrache quelque privilège à l'antique féodalité. La centralisation s'accroît et lui enlève la direction des campagnes; la liberté sociale s'ajoute insensiblement à la liberté politique. Cependant la démocratie anglaise est encore loin du pouvoir; elle en est séparée par la bourgeoisie, qui prend en main les intérêts des classes inférieures pour
s'en faire des auxiliaires et isoler dans l'impuissance les anciens maîtres du pays. Chaque réforme électorale tourne au profit de l'oligarchie bourgeoise et mercantile ; bientôt elle sera maîtresse du pays et lui prépare les tristes destinées qu'elle a faites à la France. Il est vrai que la féodalité britannique est peu disposée à imiter celle du continent et à faire le sacrifice de ses privilèges sur Vautel de la patrie. L'enthousiasme et le désintéressement ne sont pas le fait des nobles saxons, danois ou normands. Ils défendront leur position avec la force et l'habileté qui les caractérisent.
Quand viendra leur chute , l'action extérieure de l'Angleterre s'abaissera sous le génie timoré, mercantile, envieux et sans grandeur de la bourgeoisie. Mais cet abaissement ne sera que momentané : le génie des Celtes et de la démocratie triomphera du génie des Anglo-Saxons et de la féodalité. A la civilisation matérielle, lourde, sombre et égoïste des Scandinaves succédera une civilisation spirituelle, élégante et sympathique. A l'intérieur, le luxe et la misère perdront leur raison d'être, tandis que l'oppression et la conquête cesseront à l'extérieur. La main de l'Angleterre ne sera plus maudite quand elle cessera de serrer le cœur des nations.
Il est plas difficile de prévoir ce que ravenir réserve aux Slaves. La concentration de leur puissance entre les mains du tzar fait qu'ils sont réservés à bien des aventures. Leur force militaire dépassera avant longtemps celle de TAUemagne, et ils réclameront leurs provinces détenues par la Prusse et TAutriche. Dans ce conflit tout prouve que la Germanie sera vaincue. Elle ne sait pas rallier à ses mœurs et à ses lois les peuples domptés par ses armes ; elle n'a aucune force d'assimilation à l'égard des autres races; elle perd à leur contact plus qu'elle ne gagne; enfin elle n'a aucune alliance naturelle sur le continent. L'Italie opprimée la détestera longtemps ; la France réclamant la frontière du Rhin est disposée à se réjouir de ses embarras ; l'idée démocratique lui enlève ses forces et lui présage l'amoindrissement. Un jour elle verra les provinces slaves se détacher de sa frontière.
De ce côté l'avenir promet des succès à la Russie. Il lui en promet encore du côté de l'Asie centrale , dont la régénération n'est possible qu'au sang et au génie des Slaves. Mais où l'agrandissement est douteux, c'est précisément vers la Turquie d'Europe , que les tsars , depuis Pierre le Grand, considèrent comme leur héritagei