‹ Les races humaines et leur part dans la civilisationChapitre 8 sur 38 · S 2. — RELIGIONS · texte numérisé non relu

S 2. — RELIGIONS

L'homme ne sort de l'animalité qu'au moment

où l'instinct, loi suprême de la béte, devient le sentiment. C'est le sentiment qui prend l'initiative dans la construction de la maison , dans la formation des langues, dans l'organisation de la famille, 4ans l'agglomération de la peuplade

et dans tous les actes qui préparent la civilisation.

Rien ne représente mieux l'âme des peuples que le langage. Quand il naît, il s'adresse à l'être palpable et corporel, il ne sépare pas le mode de la réalité, il manque de l'expression abstraite, il ne désigne que l'être fini , pourvu de forme et de proportion. La conséquence est que l'idée ne peut embrasser l'immensité , que l'idéal ne peut s'adresser à l'infini , que le Dieu réclamé par le sentiment est limité et fini, que la religion aboutit à l'idolâtrie.

Idolâtrie. — : Il y a tant de manières d'adorer, que le culte peut varier à l'infini. Mais le fond est le même. C'est toujours un amoureux prosterné devant une image, cherchant tous les moyens de manifester les sentiments qui l'agitent , criant , chantant , dansant , gesticulant , sar criflant, brûlant des parfums, se prosternant, agissant comme l'esclave devant son maître, comme l'amant devant sa maîtresse (1).

(1) J'ai vu des Turcs et des Arabes prouver leur amour à la dame de leurs pensées en plaçant sur leurs avant-bras des charbons enflammés, lis restaient ainsi devant elle, lui disant de douces paroles , jusqu'au moment où la peau était carbonisée et le charbon éteint. L'usage du cilice , de la discipline , du jeûne , de la continence et des macérations, part d'un «lobile analogue.

Amants et dévots se ressemblent ; à toutes les époques de l'histoire religieuse, l'amour leur dicte les mêmes paroles et leur donne un besoin irrésistible de possession. Les formules brûlantes de la prière et le sacrement de l'Eucharistie en sont une preuve suffisante : ils dbnnent les moyens d'adorer Dieu et de le posséder.

L'idole naît avec la religion , mais ne saurait exister sans faire surgir une idée générale et abstraite. Elle représentera la guerre chez une peuplade belliqueuse; chez d'autres elle sera le courage, la prudence, la ruse, la fécondité, la mort, etc. L'idée, une fois mariée à la forme, deviendra féconde ; elle enfantera une série de divinités , qui seront la représentation palpable et corporelle des diverses parties de l'âme humaine. La religion deviendra la mère de la psychologie ; elle appellera la méditation à son aide; elle deviendra le mobile de la science et des arts (i).

La difficulté sera de faire passer l'adoration du Dieu corporel à l'idée qu'il représente. Le peuple est naturellement idolâtre, il veut voir sa divinité , il veut se la représenter. C'est avec répugnance qu'il passe du culte de la forme au culte

(1) L*histoire de 1 £gypte ea est la preuve manifeste.

d'une abstraction, lors même qu'on la lui donne comme une réalité (1). Pour en arriver là, il faut qu'il compare plusieurs idoles représentant le même idéal, et qu'il reconnaisse l'unité dans leur multiplicité; il faut que la hiérarchie s'établisse entre les idoles représentant un idéal différent. Ce travail demande souvent plusieurs siècles pour s'accomplir; mais quand il est terminé, le peuple n'est plus idolâtre : il est païen.

De longues études sont inutiles pour démontrer que la morale née de l'idolâtrie est forcément restreinte , subordonnée à la passion , aux appétits, à tout ce qui exalte le sentiment du sauvage. Elle est encore exposée à la contradiction par la multiplicité des idoles et des cultes. Parler de plusieurs morales , c'est dire à l'avance leur inanité et leurs contradictions. Où l'on adore des animaux, des astres, des éléments, des organes, il faut s'attendre à trouver le conflit et la contratdiction dans ridée du bien. Les adorateurs de la

(1) C*est pour cela que tant de catholiques sont entraînés irrésistiblement à adorer des reliques. Un peintre distingué, après quelques mois de séjour à Rome , m'a affirmé avoir vu des {acchini se prendre de querelle touchant les mérites des madones de

leurs paroisses respectives, exaltant leur vierge, traitant dep

celle de leur adversaire.

vache n'ont ni le même culte ni les mêmes mœurs que les adorateurs du serpent. Ici, c'est un mérite de sacrifier un bœuf, de le faire rôtir et de le manger; plus loin, c'est un crime abominable. Tel croit être agréable à son idole en gardant une continence absolue , lorsque tel autre croit obtenir le même résultat en faisant abus de la volupté. Il suffit d'une différence dans la race et le climat pour changer complètement l'idéal religieux.

Mais si la théorie et le fait montrent que l'idolâtrie est incapable de civiliser de grandes contrées, ils montrent aussi qu'elle est l'origine des civilisations restreintes. Tout culte supposant l'amour et le respect de la Divinité, l'obéissance à sa loi, l'appui à ses fidèles, devient le noyau de la cité.

La solidarité que la nature restreint à la farmille s'étend aux coreligionnaires qui se prêtent appui et protection. Il peut être méritoire de se montrer fourbe, voleur et même cruel à l'égard de l'étranger, mais ce n'est plus permis envers celui qui adore le même Dieu.

Mythologie. — Quand l'idolâtrie a élevé la connaissance humaine jusqu'à l'idée générale et abstraite, l'idole fait place au mythe qui attire

Tadoration sur les forces de la nature. Il ne s'agit plus ici d'un dieu corporel, mais de l'immensité. La difficulté est de la présenter à l'adoration des peuples. La désigner par le mot ou le signe, c'est aboutir à la philosophie. Pour fonder une religion, deux conditions sont nécessaires : donner à l'idéal une forme qui le rende accessible à l'âme des peuples , lui donner la beauté qui fait naître l'amour. Sans cela il n'existe ni personnalité divine , ni foi , ni ferveur.

Grand nombre de peuples, et des mieux doués, ont adoré le mythe. Ils l'ont compris d'une manière très diverse et l'ont modifié selon leur génie, leur race, leur pays, ou leur position géographique (1), mais nul parmi eux n'a égalé les Hellènes. Leurs poètes et leurs artistes devinrent des prophètes qui livrèrent aux Grecs éblouis les admirables personnifications de Saturne, de Jupiter, d'Apollon, devenus, de Diane, etc., etc. Le mythe, sous la main du génie, devint véritablement digne d'adoration. Il inspira l'architecture, la statuaire, la peinture, l'art céramique,

(1) Voyez à ce sujet les belles Etudes d*hisioire religieuse de M. Ernest Renan.

là poésie , la musique , la danse et Part dramati-* que ; il imposa une forme religieuse à la vie publique et privée, àrordonnance d'uu festin , aux cérémonies, à la disposition de rtiabitation et môme à celle des meubles. Un dieu semblait présider à tous les actes de la vie.

Ce fut une admirable période, mais elle fut courte parce que la morale ne put grandir dans la même proportion que l'intelligence. Quand le beau est le souverain absolu, le bien ne peut être que son sujet.

Transformant en dieux les sentiments de l'humanité, le mythe était mal placé pour leur imposer des limites. Il mesura leur grandeur sur leur violence et arriva à faire adorer la passion. Quand celle-ci est représentée par Vénus , Mars , Cupidon, Mercure, etc., on ne peut la combattre sans lutter contre la Divinité , sans s'exposer à une défaite certaine, sans commettre une impiété. La mythologie est remplie d'actes qui révoltent les temps actuels, mais où l'antiquité ne voyait que le triomphe des dieux. Phèdre et Myrrha, brûlées d'un amour incestueux, furent, aux yeux des Athéniens, plus à plaindre qu'à blâmer : elles subissaient la vengeance et les feux de Vénus.

Le parricide Oreste fut dans une situation ansPlogue. Tous étaient poursuivis par les dieux et devenaient irresponsables de leurs actes.

La seule ressource d'un croyant, ainsi harcelé par une divinité ennemie , était d'invoquer une divinité rivale. Les victimes de Vénus priaient la chaste Diane, les vaincus de la guerre ou de Mars invoquaient Minerve et son égide, ceux que Bacchus terrassait faisaient un sacrifice à Hygie. Mais la logique voulait que la vengeance fût toujours plus forte qu'une tiède affection. Diane est impuissante à empêcher la mort d'Hippolyte, Achille succombe malgré la vigilance de Thétis , Jupiter laisse mourir Hercule dans des tourments affreux.

Cette hostilité et cette contradiction dans les actes des dieux dégénéraient souvent en bataille. Il en résultait de terribles horions, et souvent la divinité meurtrie roulait dans la poussière, ce qui ne contribuait guère à relever l'idéal divin.

Calqué sur l'homme, mais dans des proportions

agrandies, il se montrait, tour à tour, cruel., vindicatif, fourbe, lâche et vicieux. Une pareille accumulation de méfaits dans l'Olympe aurait menacé le monde de cataclysmes permanents si l'orrdre général de la nature n'avait été personnifié

dans le Destin. C'est toujours lui qui décide, en dernier ressort, dans la mythologie. Jupiter, avec toute sa puissance , n'est que l'exécuteur de ses hautes œuvres.

La fatalité qui se retrouve partout dans le paganisme est le résultat de l'anthropomorphisme et sa conséquence logique : en rendant l'homme irresponsable, elle devient l'obstacle principal de la morale.

11 n'y a donc pas à s'étonner si l'antiquité admira autant les vices que les vertus, si les forfaits ne purent diminuer la gloire des héros.

Agamemnon, Achille, Ulysse, n'exciteraient guère l'enthousiasme de nos jours. Le premier, sacrifiant sa fille à un but de vengeance, passerait pour un misérable ; le second serait un type de violence et d'égoïsme; le troisième serait un fourbe insigne demandant à la ruse ce que ne peut lui procurer la violence. 11 n'est pas jusqu'au pieux Énée qui ne donne plus d'un accès d'impatience à la jeunesse actuelle. On s'irrite de voir ce réfugié abandonner vilainement sa bienfaitrice Didon , prendre à Turnus sa fiancée , son royaume et sa vie , le tout avec force larmes et débonnairetés.

L'antiquité admira ces hommes parce que leur

vie, racontée en vers magnifiques, était la représentation logique de la passion. La justification d'Achille et d'Agamemnon est dans la prise de Troie; la justification des fourberies spirituelles d'Ulysse est dans leur succès; puis, ces hommes étaient les élus du destin : ils luttaient contre les dieux.

Une autre cause d'immoralité non moins puissante vient du culte même de la forme. L'amour et l'adoration entraînent la prière ; celle-ci, à son tour, s'exerce d'après des formules qui se régularisent pour rester en rapport avec le mythe ; ellese complique de gestes d'humilité ou d'amour, elle traîne à sa suite le sacrifice. Les rites, se compliquant avec la multitude des dieux et la différence de leur caractère, deviennent plus ou moins méritoires suivant les heures du jour, de la lune ou de l'an pendant lesquels ils se pratiquent, suivant les formules qu'ils emploient. Bientôt ils sont une science qui fait la force du prêtre , car elle lui donne les moyens d'augmenter ou de diminuer aux yeux de la divinité les titres de cliacun à la faveur ou à la colère. Ainsi naît du culte Une classe particulière de vices et de vertus dont l'importance , sans cesse grossie , finit par primer celle des vices et des vertus civiles. Socrate aurait

pu calomnier et injurier impunément tous les citoyens d'Athènes , mais une simple plaisanterie sur les rites païens le fit condamner à mort.

En résumé le mythe , excellent pour faire surgir l'idéal du beau, pour aiguiser les facultés de Fesprit , pour analyser et classer les forces de la nature, devient impuissant à produire Tidéal du bien. La divinité multiple aboutit au fatalisme. La forme, qui fait pénétrer dans Tâme des peuples la notion des êtres abstraits , devient un danger permanent. Dans le mythe, le vulgaire ne voit que l'image ; il n'aperçoit que le masquenlans l'abstraction religieuse. Quelques philosophes comprennent mieux, mais ils sont accusés d'athéisme et persécutés.

Le symbole étant pris au pied de la lettre, Vénus est moins la personnification de la beauté, l'éternel féminin chanté par les poètes , qu'une femme jeune et lascive. Priapeest tout autre chose qu'un emblème de fécondité ; Apollon cesse d'être le représentant de l'harmonie. La puissance attribuée à leur esprit est attribuée à leur statue par le fait même du culte. Dès lors il y a retour à l'idolâtrie, affaissement de l'idéal divin.

L'idéal moral qui lui est subordonné ne peut prendre son essor du côté du sentiment ; mais il

se développe du côté de l'intelligence ou de la philosophie, ainsi que la suite le démontrera.

Monothéisme. — A vrai direl'unithéisme n^existe pas, L*âme humaine n'a pas encore la force nécessaire pour arriver à l'idéal complet et absolu ; elle est obligée de scinder l'être pour le diviniser. Après l'avoir adoré comme corps et comme forme, elle arrive , par une progression naturelle , à l'adorer comme esprit. Autant la forme, principe de l'harmonie et de la beauté, est supérieure à la matière divisible et inerte, autant l'esprit, un, actif et infini, est supérieur à la forme.

Un dieu pur esprit devient l'immensité : il représente toutes les forces et toutes les énergies ; il est éternel et antérieur à des êtres périssables ; il est le créateur,

La difficulté, pour toute religion spiritualiste, est de donner une idée de celui qui n'est ni forme ni corps.

Dans TAitarêya, portion du Rig-Vêda, il est dit : <( Originairement l'univers n'était qu'une « âme , rien autre chose n'existait d'actif ou « d'inactif. Lui, eut cette pensée : Je veux créer « les mondes. C'est ainsi qu'il créa les mondes. »

On trouve dans la loi de Manou , livre I" , verset 6' : « Quand la durée de la dissolution fut a

« son terme, le Seigneur, existant par lui-même « et qui n'est pas à la portée des sens externes « rendant perceptible ce monde avec les cinq élé- « ments et les autres principes resplendissants « de l'éclat le plus pur , parut et dissipa Tobscu- « rite, c'est-à-dire développa la nature, »

Moïse, dans la Genèse, semble renoncer à définir la Divinité, Il dit simplement : « Dieu créa, •( au commencement, les cieux et la terre. La n terre était sans forme et vide , les ténèbres (( étaient sur la face de l'abîme et l'esprit de Dieu <( se mouvait sur les eaux. »

Du reste, il importe peu que la Divinité soit définie. L'essentiel est qu'un signe la rende accessible à l'amour des peuples : appelée Ciel par les Chinois, Brahma par les Hindous, Jehovah par les juifs,. Zéruane-Akérène par les mages, Jésus- Christ par les chrétiens, Allah par les mahométans, elle est acceptée et adorée sitôt que les peuples s'élèvent de la conception de la forme à celle de l'esprit.

Toutes les religions spiritualistes s'accordent , en principe, pour représenter Dieu comme un, absolu et immuable ; toutes sont amenées, par la force des choses, à le faire multiple et divers. Il suffira de suivre l'évolution du christianisme et

du mahométisme pour ne conserver aucun doute à cet égard.

Sitôt que les peuples s'élèvent à la connaissance d'un Dieu pur esprit et créateur du monde, ils conçoivent l'immensité dans le temps, dans l'espace, dans la puissance et dans le savoir; ils admettent la bonté et la justice infinies de celui qui, pouvant tout détruire, a tout organisé ; ils admettent encore un rapport entre Dieu et celui qui le connaît, qui l'aime et qui l'admire. Ce rapport suppose que dans l'homme existe une portion de l'esprit créateur, intelligent et bon : d'où la croyance à l'âme qui est immortelle, parce que l'esprit ne saurait mourir.

Admettre la continuation de la vie après la dissolution du corps , c'est faire entrevoir une éternité de délices ou de misères, c'est provoquer à la fois l'espoir le plus charmant et la crainte la plus poignante; mais avec un Dieu juste et bon, la douleur ne peut être que le châtiment du vice, comme la béatitude ne peut être que la récompense de la vertu.

Peu importe la prospérité d'un corps dont l'existence représente à peine une seconde dans l'éternité ; ce qu'il faut embellir, c'est l'âme immortelle, et, pour ce faire, suivre les commande-

ments de Dieu, Il est le père commun des hommes, qui se trouvent, de la sorte, unis par les liens de la fraternité et ne peuvent se nuire sans offenser celui qui leur a donné la vie, ni s'entr'aider sans acquérir des droits à sa bienveillance.

On doit pressentir, dès lors , une morale qui proscrit le luxe et la richesse comme nuisibles à l'âme et favorables à la chair, comme compensant Tabondance des uns par la misère des autres, comme incompatibles avec la fraternité humaine et l'égalité, qui en est la conséquence immédiate.

Cette morale, appliquée à l'état politique, aboutit forcément à la république et à la communauté. Sous son influence , on vit les premiers chrétiens mettre leurs biens en commun, répudier toutes les vanités, donner à l'esclave le nom de frère, et présenter, au milieu d'un siècle pervers, l'exemple d'admirables vertus. Par malheur, leur doctrine était complètement hostile au dogme mythologique d'où était sortie la civilisation grecque et romaine. Ils étaient logiques en lacérant les tableaux, en brisant les statues coupables de diviniser la forme et de conduire les peuples à l'idolâtrie ; ils étaient logiques en prêchant l'égalité dans une société qui vivait par les esclaves , en prêchant la mansuétude dans un empire mili-

— . 1^1 — delà vie humaine qu'il prétendit consacrer; il devinl la synthèse de tous les autres cultes.

Dès lors il lui fut facile d'absorber le paganisme; mais ce fut plutôt une transaction qu'une victoire.

Le mépris pour la matière et pour la forme a disparu. La maison de Dieu n'est plus une caverne ou une étable : c'est une merveilleuse basilique employant l'or et le marbre pour symboliser la croix ; les ministres ne sont plus de pauvres pêcheurs 1 ce sont de puissants seigneurs qui joipent le prestige des titres à celui de la richesse. Us s'emparent de l'ordination des pasteurs, nommés primitivement par les fidèles; les pouvoirs, qui montaient des rangs pressés du peuple , descendent à cette heure des sommités sociales ; une hiérarchie savante fait que le pape dirige , d'un signe de main , tous les membres du corps ecclésiastique.

C'est ainsi que l'Église, si démocratique à son début, dut revenir, entraînée par le mythe et le culte, à l'unité impériale. Un jour le moine Hildebrand rêva la monarchie universelle et en légua la formation à ses successeurs.

Pendant quelques siècles, le christianisme a

tendeur inouïes. Seul il repré-

sente l'art , la science, la philosophie et la législation (1); il déplace des populations entières, il courbe la tète des grands de la terre, il flagelle les rois avec le fouet de l'excommunication , il jette des ponts sur les rivières, il défriche les landes, il copie des manuscrits, il élève ces temples merveilleux dont les tours dominent les forteresses et portent la croix jusque dans les nues.

En face de ce triomphe de l'idée et du sentiment sur toutes les forces brutales , l'âme est réjouie et prévoit la grandeur des destinées de l'homme.

Le christianisme , organisé par le génie des Grecs et des Latins, devient le résumé de toutes les religions : il est simultanément le dogme de l'idole, du mythe et de l'esprit ; il est la synthèse de toutes les formes de l'idéal ; mais il n'est pas plus l'unithéisme que le spiritualisme.

Ceux qui adoraient un Dieu infiniment bon ne pouvaient lui attribuer le mal qui partout apparraît à côté du bien ; ils durent admettre une divinité méchante capable, sinon de triompher contre Dieu, du moins de soutenir la lutte. Tel est

(1) Voyez le bel ouvrage de Tabbé Laviron, intitulé Le Christianisme jugé par ses œuvres.

le manichéisme qui se trouve dans la religion des chrétiens, comme dans celle des juifs, des brahmanes ou des mahométans. Cette dualité dans la personnalité divine est encore compliquée de la trinité Père , Fils et Saint-Esprit chez les catholiques ; Brahma , Vischnou et Shiva chez les Hindous; Ormuz, Ahriman et Zeruane-Akerène chez les Mages.

n ne faut donc pas s'étonner du peu de persistance de la morale spiritualiste. Au siècle de Léon X, la pauvreté, la charité, la mansuétude et la continence des premiers chrétiens ont disparu; elles sont remplacées par le luxe, la misère, régoïsme, la violence et la luxure. Il n'y a plus d'horreur du sang: on le verse à torrents. Le bien est ce qui profite à l'Église , le mal est ce qui lui nuit ; aussi ne craint-elle pas d'appeler la violence à son aide.

Quand elle persuade , ce n'est plus par l'idéal divin qui vient affranchir les peuples de leurs misères : c'est en éblouissant les yeux des splendeurs du mythe et de la forme, c'est en charmant les oreilles par la musique d'une savante liturgie. L'image incessamment offerte à l'adoration est confondue avec la Divinité. Des chrétiens adorent des statues ; ils reculent même par delà l'idolâr

trie en adressant leurs vœux et leurs prières à des os, à des cheveux, à du sang desséché, à du bois et à du métal.

Du moment où une puissance surnaturelle est accordée à des corps, tous les agents de la nature ont une influence sur Thumanité, L*astrologie , la magie, la sorcellerie, le sabbat, etc., viennent troubler les âmes de leurs pratiques impies ; ils entretiennent les populations dans des terreurs continuelles ; ils leur donnent les vices de la peur, qui sont la cruauté, la servilité et la dissimulation.

Ainsi se démontre , une fois de plus , que rien n'est stable dans ce monde, et que les religions, tout en se prétendant immuables, se modifient incessamment.

Entre la doctrine primitive, toute spiritualiste, et la doctrine secondaire, retournant incessamment vers le mythe , l'antipathie est trop manifeste pour qu'il n'y ait pas conflit. Vainement l'Église .emploie l'inquisition , le bûcher et les jésuites, instruments destinés à briser les corps et les âmes de ceux qui s'élèvent contre elle : l'esprit , qui fut la cause de son triomphe au début du christianisme, devient la cause de sa défaite. Le schisme lève la tête de toutes parts ; il accuse TÉglise de faussa la doctrine du Christ et

d'altérer sa morale , il détruit les splendeurs du culte , il nie la divinité de la Vierge et des saints , ilattaqueles miracles et jusqu'à la trinité divine.

Bientôt deux religions sont en présence : l'une, qui maintient sa domination sur les races amoureuses de la forme et de l'art; l'autre, qui plait aux races guidées par l'idée plus que par le sentiment. Ces dernières emploient l'initiative et la pénétration de leur esprit à éliminer de la religion tout ce qui est contraire à leurs aptitudes spiritualistes. Les différents degrés d'élimination représentent autant de sectes ayant toutes la prétention de retourner au véritable christianisme et multipliant les travaux pour démontrer la vérité de leur dire.

L'exégèse chrétienne a duré trois siècles. Elle s'est agrandie avec la science, dont elle employait les puissants moyens d'investigation. Après avoir attaqué tout ce que l'Église avait ajouté à l'Évangile, elle s'est adressée à l'Évangile lui-même; elle a nié les miracles, elle a nié ce qu'il y a de surnaturel dans le christianisme, elle a nié jusqu'à la divinité de J.-C. (I). Sa patiente dissec-

(i) Vie de Jésus ^ ou Examen critique de son histoire ^ par le D' D. F. Strauss.

tion du dogme a obtenu un résultat analogue à celui qui s'obtient dans les amphithéâtres ; elle a pris un corps aux formes harmonieuses , elle a. étudié les organes en les lacérant avec son scalpel, sans paraître se douter que l'anatomie aboutit fatalement au squelette.

Dès le XVP siècle, le schisme dépouillait le christianisme de l'art, de la forme et du beau, détruisant du même coup une portion de Tamour et de la foi. 11 détruisit ensuite l'élément féminin, dont le culte est si cher aux populations riches de sentimental détruisit le culte des saints et ôta à la religion ce qu'elle avait de profondément humain, 11 fit voir ce que la bonté, c'est-à-dire le pardon et la faveur, avait d'incon.ciliable avec la justice absolue et éternelle. En restreignant toujours la portion du sentiment et de la foi, qui croient même à l'absurde, il donna la suprématie à la raison, qui croit seulement à l'évidence. Or, l'évidence cherchée dans le christianisme par l'exégèse des temps modernes devient une véritable négation. Strauss et Channing, ces deux représentants du christianisme germanique et saxon, ne voient dans J.-C. que le premier des moralistes. Mais, en subordonnant leur croyance à la raison , plutôt qu'au sentiment , ils ont tari la

source de Tenthousiasme ; en repoussant la forme, ils ont tué Part ; ils tombent dans la tristesse , ils s'agitent dans le cercle du spiritualisme, sans parvenir à formuler la loi de liberté , d'égalité et de fraternité contenue dans l'Évangile , sans arriver à un idéal divin qui les satisfasse. C'est que Dieu est un sentiment autant qu'une idée; c'est pe la religion réside dans le cœur plutôt que dans la tête ; c'est que la foi n'a rien à gagner en prenant la raison pour auxiliaire. Quand on croit l'absurde, on n'a pas besoin de démonstration. Là sont la force et la faiblesse du christianisme. Son histoire est, sauf quelques variantes, l'histoire des religions monothéistes. Mahomet, en traduisant les doctrines juives et chrétiennes aux Âtabes , qui , plus que toute autre race , portent dans leur cœur le sentiment de l'immensité (1), voulut les prémunir contre les dangers du mythe. Il proscrivit les images et les statues, il mit ses sectateurs en garde contre le paganisme : il insista sur l'unité et la grandeur de Dieu, il démontra l'impossibilité de le manifester aux yeux et aux oreilles ; mais le culte fut plus fort que ses

(i) M. Renan attribue cette disposition à la contemplation du désert et d*un admirable ciel.

prescriptions. Il éleva la mosquée et adopta L < croissant » double manifestation de Tislamism^ ; il inventa la cérémonie, ou plutôt il la reçixt des sabéens ou parsis, des juifs et des chrè — tiens; il adopta les reliques et arriva par une pente insensible à toutes les conséquences du fétichisme. A cette heure, on voit des mahométans adorer des pierres et des fontaines; ils croient aux démons , aux sorciers et aux conjurations; ils croient aux anges, aux saints et aux prophètes , à une série de divinités secondaires. Ils sont, comme les chrétiens, divisés par le schisme, qui prétend arrêter la décadence et retourner à la véritable religion ; comme les chrétiens , ils font de vains efforts pour retrouver la morale religieuse et l'amour qui la féconde. Leur décadence est d'autant plus rapide que Mahomet, tout en repoussant la trinité, qu'il traite d'idolâtrie , tout en prêchant l'unité d'un dieu spirituel , dicte, en son nom , une série de prescriptions qui ne sont pas la conséquence directe du spiritualisme.

Le Coran est moins un composé de principes sociaux qu'un code pour le gouvernement de l'individu , de la famille et de la nation : il va jusqu'à régler les rapports conjugaux, jusqu'à près-

criredes mesures d'hygiène. Cette préoccupation de la vie charnelle semble une contradiction qui s^augmente encore de la promesse, pour l'autre vie, de tous les plaisirs de l'amour terrestre. A la mansuétude qui respire dans FÉvangile , au sentiment d'égalité et de fraternité des hommes , le Coran substitue l'hostilité et le mépris pour tout ce qui n'est pas musulman : il restreint ainsi la morale , il en fait varier les conditions , il lui ôte le caractère d'universalité sans lequel survient l'impuissance.

Ce manque de pitié pour l'infidèle exclut tout autre moyen de prosélytisme que le sabre. On sent que l'islam est excellent pour développer le génie de la conquête et pour organiser la nationalité. Sa force, à cet égard, vient de ce qu'il n'établit pas de distinction entre la religion, la morale et le droit. Il combine le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, les intérêts de l'Église à ceux de l'État.

Une telle concentration de force peut seule expliquer la rapidité avec laquelle se propagea le mahométisme chez les Arabes réfractaires à la civilisation. En moins d'un demi-siècle l'unité de loi et de nationalité est établie entre des peuples ennemis acharnés, de vastes contrées sont

conquises , un grand empire se forme et obtienttous les biens qui découlent de l'autorité, c'està-dire la police intérieure, la science administrative , l'industrie , le commerce , l'agriculture et la^ richesse.

Tandis que le christianisme, plus âgé de six. siècles, se débat contre la brutalité des barbares, le mahométisme, deux siècles après sa naissance, a conquis, organisé, policé et enrichi le tiers dô l'ancien monde. Il ouvre des routes à travers les montagnes et les déserts, il jette des ponts sur les rivières, il creuse des canaux, il construit des aqueducs , il élève de grandes villes , il invente une architecture nouvelle, il institue des écoles où se recueillent les débris de la littérature antique , il inspire des poèmes , il donne un nouvel essor aux mathématiques , à l'astronomie , à la physique, à la chimie et à la médecine.

Tout cela était voué fatalement à la décadence, parce qu'il n'y avait pas place pour le progrès dans une religion où le dogme, la morale, ainsi que la civilisation, ont des limites infranchissables. Les forces de l'islam tournaient à son détriment en amenant des luttes intestines , pendant que son hostilité contre les autres religions lui enlevait tout espoir de secours extérieurs. La

confusion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel rendait le despotisme normal : outre Tavilissement des peuples, qui est sa conséquence forcée, elle faisait que les revers du prince discréditaient la religion, tandis que les injures faites à la religion minaient l'autorité du prince. Dès lors pas de salut possible; les faits se chargent ou se chargeront de le prouver.

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