‹ Les Races humainesChapitre 32 sur 62 · Deux volumes in-4°. Hachette et Cie · texte numérisé non relu

Deux volumes in-4°. Hachette et Cie

318 RAGE JAUNE

visite officielle faite au Mikado par le Taïkoun, et il en donne le récit suivant :

« Pendant mon séjour au Japon, il arriva que le taïkoun fit une visite de

courtoisie au mikado.

« C’était un événement extraordinaire. Il causa une grande sensation, inspira le pinceau des artistes indigènes, et fournit aux résidents étrangers l’occasion de voir un peu plus clair que de coutume dans les rapports réciproques îles deux Majestés de l’empire. Leur position respective présente réellement un singulier intérêt.

« D’abord, le mikado a sur son rival temporel l’avantage de la naissance

Fiy. 151. Omise à porteurs.

et le prestige de son caractère sacré. Petit-fils du Soleil, il continue la tradition des dieux, des demi-dieux, des héros, des souverains héréditaires qui ont régné sur le Japon, par voie de succession non interrompue, depuis la création de l’empire des huit grandes île*. Chef suprême de la religion, quelles que soient les formes qu'elle revête parmi le peuple, il officie comme souverain pontife de l’ancien culte national des Kamis. Au solstice d’été, il sacrifie à la terre; au solstice d'hiver, il sacrifie au ciel. Un dieu est expressément préposé à la garde de sa précieuse destinée : du sein du temple qu’il habite au sommet du mont Kamo.dans le voisinage de la résidence, il veille nuit et jour sur le daïri. Enfin, à la mort des mikados, leurs noms devant être inscrits dans les temples de leurs ancêtres, sont gravés à la fois à Kioto, dans le temple d’IIalchiman, et à Isyé, dans le temple même du Soleil.

RAMEAU SINIQUE.

• Empereur théocratique et souverain héréditaire, c’est incontestablement du ciel que le mikado tient le pouvoir qui lui est dévolu sur son peuple. Seulement, il faut convenir que, de nos jours, il ne sait plus à quoi l'employer. De temps à autre, cependant, il lui semble bon de décerner des titres pompeux, purement honorifiques, à quelques vieux seigneurs féodaux ayant bien mérité de l'autel. Parfois aussi il s'accorde la satisfaction de protester

KIT j 1 #.

IkI'iI ' ifà

Fig. Palanquin.

hautement contre les actes du pouvoir temporel, qui lui semblent heurter ses prérogatives; c’est ce qu'il a fait tout spécialement à propos des traités conclus entre le taïkoun et diverses nations de l'Occident; il est vrai que, par la suite, il les a sanctionnés, mais c'est parce qu’on lui a forcé la main.

o De son côté, le taïkoun est, au su de tout le monde, l'heureux héritier de vulgaires usurpateurs. Les fondateurs de sa dynastie, anciens serviteurs du mikado, ont, en effet, dépouillé leur seigneur et maître de son armée,

RACE JAUNE

de sa marine, de ses terres et de ses trésors, comme s’ils eussent eu vocation de la débarrasser de tout sujet de préoccupation terrestre.

« Peut-être aussi le mikado s’est-il prêté trop complaisamment à toutes leurs manières d’agir. Parce qu’on lui offrait un chariot à deux roues, attelé d’un bœuf, pour sa promenade journalière dans les parcs du castel, ce privilège, considérable sans doute dans un pays où personne ne va en voiture, n’aurait pas dù lui faire sacrilier les mâles exercices du tir à Parc, de la chasse au faucon, des brillantes cavalcades à la poursuite du cerf et du sanglier. De même on eût f>u, sans le rendre invisible, lui épargner la fatigue de ces solennités où, parfaitement immobile sur une estrade , on l’offrait à la muette adoration de la cour prosternée. Maintenant, dit-on, le mikado ne communique plus avec le monde extérieur que par l’intermédiaire des femmes chargées du soin de sa personne. Ce sont elles qui l’habillent et le nourrissent, lui adaptant chaque jour un costume neuf, et le servant dans de la vaisselle sortie le jour même de la fabrique qui, depuis des siècles, a le monopole de celle fourniture. Jamais les pieds du sacré personnage ne touchent le sol; jamais sa tète n'est exposée au grand air, au plein jour, aux regards profanes; jamais, en un mot, le mikado ne doit subir le contact pu l'atteinte ni des éléments, ni du soleil, ni de la lune, ni de la terre, ni des hommes, ni de lui-même.

« 11 fallait que l’entrevue eût lieu à kiolo, la ville sainte, qu’il n'est pas permis au mikado d'abandonner. Il n’y possède en propre que son palais et d’anciens temples de sa famille ; la ville elle-même est sous la domination de l’empereur temporel; mais celui-ci en consacre les revenus aux dépenses du souverain spirituel, et daigne y entretenir une garnison permanente pour la protection du trône pontifical.

<c Tous les préliminaires étant accomplis de part et d'autre, une proclamation annonça le jour où le taïkoun sortirait de sa capitale, l’immense et populeuse Védo, ville toute moderne, centre de l’administration politique et civile de l'empire, siège de l'école de la marine, de l’école militaire, du collège des interprètes et de l'Académie de médecine et de philosophie.

a II se fil précéder d’un corps d’armée équipé k l’européenne; et, tandis que cette troupe d’élite, infanterie, cavalerie et artillerie, s’acheminait sur Kiolo par la voie de terre, en suivant la grande route impériale duTokaïdo, il donna l’ordre à sa flotte de guerre d’appareiller pour la mer intérieure. Lui-même, le souverain temporel, monta sur le magnifique steamer le Lyeemuun, qu’il avait acheté de la maison Dent et O pour la somme de cinq cent mille dollars. Six autres navires à vapeur lui faisaient escorte : c’étaient le Kandimarrah , célèbre par sa traversée de Védo k San-Francisco. au service de la mission japonaise envoyée aux États-Unis; la corvette le Soembing, don du roi des Pays-Bas; le yacht l'Emperor, hommage de la reine Victoria, et des frégates construites en Amérique ou en Hollande, sur des commandes faites par les ambassades de 1859 et de 1862. Gouvernée par des équipages exclusivement japonais, celte escadre sortit de la baie de Védo, doubla le cap Sagami et le promontoire d’Idsou, franchit les passes du détroit de Linschoten, et longeant les côtes orientales de l’ile d’Awadsi, alla jeter l’ancre dans la rade de II iogo, où le taïkoun se fit descendre à terre au bruit des salves de bâbord et de tribord.

RAMEAU SINIQUE.

* Son entrée solennelle à Kioto eut lieu quelques jours plus tard, sans autre démonstration militaire que l'appareil de sa propre armée , pour la raison que le mikado n'a ni troupes ni canons à sa disposition , mais sim-

Fig. 153. Le Mikado, ou souverain spirituel du Japon.

plement une garde d’archers de parade, recrutés parmi les familles de sa parenté ou de la noblesse féodale. Même dans ces modestes conditions, il subvient avec peine à l’entretien de sa cour : les coritribulions de la résidence n’y suffisant pas, il doit accepter d’une main le montant d une

RACE JAUNE

rente que le taïkoun veut bien lui payer sur sa cassette, et, de l’autre, le produit d'une collecte que les frères quêteurs do certains ordres monastiques vont faire annuellement pour lui, de village en village , jusque dans les provinces les plus reculées de l’empire. Si quelque chose lui permet encore de soutenir son rang, c’est l’héroïque désintéressement d’un grand nombre de ses hauts dignitaires. Il en est qui le servent sans autre rémunération que la jouissance gratuite des riches costumes réglementaires de la vieille garde-robe impériale. Quand ils rentrent au logis après avoir déposé leur livrée de cour, ces fiers gentilshommes ne dédaignent pas de s’asseoir à un métier de tisserand, ou devant un tambour de brodeuse. Plus d’une pièce de ces riches soieries de Kioto, dont on admire la maind’œuvre, sort de maisons princières qui ont leurs noms inscrits au calendrier des Kamis.

« Ces circonstances n’empêchèrent pas le mikado d’inaugurer la journée de l’entrevue en étalant, aux regards de son royal visiteur, le spectacle de la grande procession du daïri. Accompagné de ses archers, de sa maison, de sa cour, et de toute sa suite pontificale, il sortit du palais par le portique du sud, qui, vers la fin du neuvième siècle, fut décoré des compositions historiques du célèbre peintre et poète Kosé Kanaoka. 11 descendit, le long des boulevards, jusqu’aux faubourgs que baigne l’Yodogawa, et remonta yers le castel en parcourant toutes les rue\> principales de la cité.

« Il faisait porter avec pompe, en tète du cortège, les antiques insignes de son pouvoir suprême : le m roir d’Izanami, son aïeule, la charmante déesse qui donna le jour au Soleil dans nie d’Awadsi; les glorieuses enseignes dont les longues banderoles de papier avaient flotté sur les troupes du conquérant Zinmou ; le glaive flamboyant du héros de Yamato, qui dompta l’hydre à huit tètes à laquelle on sacrifiait des vierges de sang princier; le sceau qui fut apposé aux lois primitives de l’empire; l’éventail en bois de cèdre, ayant la forme d’une latte et remplissant l’usage d’un sceptre qui, depuis plus de deux mille ans, passe des mains du mikado défunt à celles de son successeur.

« Je ne m’arrêterai p..s à une autre exhibition, destinée sans doute à compléter et à rehausser l’elTet de la première, savoir celle des bannières armoriées de toutes les anciennes familles seigneuriales de l’empire. Peutêtre devaient-elles rappeler au taïkoun qu’il n’était qu’un parvenu aux yeux de la vieille noblesse territoriale; mais ce parvenu pouvait sourire complaisamment à la pensée que tous les seigneurs japonais, les grands comme les petits daïmios, n’en sont pas moins obligés de passer six mois de l’année à sa cour de Yédo et de lui présenter leurs hommages au milieu des nobles de sa propre création.

a La colonne la plus nombreuse et la plus pittoresque de la procession fut celle des représentants de toutes les sectes qui reconnaissent la suprématie spirituelle du mikado. Les dignitaires de l’ancien culte des Kamis se distinguent à peine, quant à leur costume, des grands officiers du palais. J’ai déjà eu l’occasion de le décrire : il nous rappelle que les Japonais eurent dans l’origine une religion sans sacerdoce. Le bouddhisme, au contraire, qui est venu de la Chine et s’est rapidement propagé dans tout l’empire, présente une infinie xariété de sectes, de rites, d'ordres et de confréries.

RAMEAU SINIQUE.

Les bonzes et les moines appartenant à cette religion formaient dans le cortège des files interminables de graves personnages à têtes tonsurées ou complètement rasées, tantôt nues, tantôt couvertes de toques bizarres, de mitres, de chapeaux à larges bords. Les uns portaient une crosse à la main droite, d’autres un rosaire, d’»utres encore un chasse-mouches, une conque marine, un goupillon à bandes de papier. Des soutanes, des surplis, des manteaux de toute façon et de toutes couleurs composaient leur accoutrement.

a A leur suite venaient les gens de la maison du mikado. Dans leur tenue de cérémonie, les gardes du corps pontificaux visent par-dessus tout à l'élégance.

Laissant les hauberts et les cottes de mailles aux hommes d’armes du laïkoun (lig.

155), ils se coiffent d’une petite calotte laquée, ornée sur les deux tempes de rosaces ayant la forme d’un éventail ouvert, et ils se serrent la taille d’uu riche pourpoint de soie bordé de festons dentelés sur toutes les coutures. Leurs pieds disparaissent sous l’ampleur de leur pantalon. Un grand Fig- officier du taïkoun.

sabre recourbé, un arc, un carquois garni de flèches constituent leur équipement.

« Quelques-uns d’entre eux, à cheval, maniaient une longue houssine. retenue au poignet par un cordon de soie à gros flocons.

RACE JAUNE

« Sous ces dehors pleins de noblesse se cache trop souvent une grande brutalité de caractère. La turbulence et le débordement de mœurs des jeunes cavaliers de la cour sacerdotale du Japon ont fourni à l'histoire des pages qui rappellent les plus mauvais jours de la Rome papale, les temps de César Borgia. Le Hollandais Conrad Kramer, envoyé de la Compagnie des Indes néerlandaises h la cour de Kioto, eut la faveur d’assister, en 1626. à une fête donnée en l’honneur de la visite de l’empereur temporel à son souverain spirituel. Il raconte que le lendemain de cette solennité, l'on releva dans les rues de la capitale des cadavres de femmes, de jeunes fdles et d'enfants, victimes de violences nocturnes. Un nombre plus considérable encore de femmes mariées et de jeunes filles d’Osaka, de Sakkaï, et d’autres villes du voisinage, que la curiosité avait attirées à Kioto avec leurs époux ou leurs parents , disparurent dans le tumulte des rués envahies par la foule, et ne se retrouvèrent que huit à quinze jours plus tard, sans que leurs familles aient jamais pu se faire rendre justice de leurs ravisseurs.

n La polygamie n’existant au Japon que pour le mikado, ou plutôt revêtant pour lui seul le caractère d’une institution légale, il était naturel qu'il fît quelque étalage de cette prérogative. Elle lui coûte assez cher! C’est le gouffre, bordé de tleurs, que les premiers usurpateurs du pouvoir impérial ont creusé sous les pas des successeurs de Zinmou. Quel perOde sourire devait contracter les lèvres du laikoun, lorsqu’il vit s'approcher, à la fde, les carrosses du daïri !

c Ces lourdes voitures, construites en bois précieux et vernies de diverses couleurs, étaient attelées, chacune, de deux buffles noirs, conduits par des pages en sarraux blancs. Elles renfermaient, assises derrière des portières à claire-voie, l’impératrice et les douze autres femmes légitimes du mikado : celui-ci n’avait pu, convenablement, leur refuser de partager avec lui le privilège de ce genre de véhicule. Ses concubines favorites et les cinquante dames d’honneur de l'impératrice suivaient, portées en norimons ou palanquins couverts.

« Quant au mikado lui-même, lorsqu’il sort du castel, c’est toujours dans son norimon pontifical. Ce palanquin, fixé sur de longs brancards et confié aux soins de cinquante porteurs, en livrée blanche, domine de loin la foule.

Il est construit sur la forme des mikosis, ces ch.lsses dans lesquelles on expose les saintes reliques des Kamis. Nous pouvons le comparer à un pavillon de jardin ayant pour toiture une coupole évasée à la base et orpée d’appendices à clochettes. La coupole est couronnée d’une boule, et la boule surmontée d’une sorte de coq dressé sur ses ergots, les ailes étendues et la queue renfiée : c’est la représentation de cet oiseau mythologique connu en Chine et au Japon sous le nom de Foû.

i Ce pavillon portatif, tout éclatant de dorures, est fermé si hermétiquement, que l’on a peine 4 croire que personne y puisse être installé. Ce qui prouverait néanmoins qu'il remplit bien réellement la haute destination qui lui est attribuée, c’est que l’on voit cheminer, à côté des deux portières, les femmes attachées au service domestique du mikado. Elles seules ont le privilège d’entourer sa personne. Pour sa cour même , aussi bien que pour le peuple, le mikado n’existe que comme une sorte de divinité

RAMEAU SINIQUE. 325

invisible, muette, inabordable. On sut lui maintenir ce caractère jusque dans la scène de son entrevue avec le taïkoun.

Fig. 1S5. Gardes du taïkoun.

i Parmi les bâtiments du castel qui donne à Kioto son cachet de résidence, il en est un que l’on pourrait appeler le temple des audiences pon-

RACE JAUNE

tificales, car il est construit dans le style d’architecture sacrée propre aux édifices du culte des Kamis, et il porte, comme eux, le nom de Mia. Adossé au corps de logis habité par le mikado, il s’élève au fond d’une vaste cour

Fig. ISO. Interprète en costume de cour.

dallée <*t plantée d’arbres, où viennent s'échelonner les cortèges d'honneur dans les jours de grandes solennités.

« Cet espace réservé reçoit successivement un détachement d’officiers d’ordonnance et de gardes du corps du laïkoun (fig. 155), qui y prennent position, puis divers groupes de dignitaires de la suite du mikado (fig. 156 et 157).

RAMEAU SINIQUE.

« Les femmes se sont retirées dans leurs appartements.

« Les députations des bonzes et des ordres monastiques occupent les halles, le long des murs d'enceinte. De distance en distance, des soldats

Fig. 1 57. Officier du Japon en costume de cour.

de la garnison taïkounale de Kioto forment la haie, des deux côtés de l’avenue qui aboutit aux larges degrés de la façade du bâtiment. C’est par là que les courtisans du mikado, revêtus de manteaux à queue traînante.

RACE JAUNE

défilent à pas comptés, gravissent majestueusement les degrés, et vont prendre place & droite et à gauche, sur la vérandah, la face tournée du côté des portes, encore fermées , de la grande salle du trône. Avant de s’accroupir h leur poste, ils ont soin de relever la queue de leur manteau et d’en rejeter les pans inférieurs sur la balustrade de la vérandah, de manière à étaler aux regards de la foule les armes qui sont brodées sur cette partie du vêtement. Bientôt toute la galerie est tapissée de cette brillante décoration.

« Cependant, vers l'aile gauche de l’édifice, les sons des flûtes, des conques marines et des gongs de la chapelle pontificale annoncent que le mikado fait son entrée dans le sanctuaire. Le plus profond silence régne parmi la foule. Une heure s'écoule dans une religieuse attente, jusqu'à ce que les préparatifs de la réception soient terminés.Tout à coup une fanfare martiale signale l’arrivée du taïkoun. Il s'avance dans l’avenue, à pied et sans escorte; son premier ministre, les commandants delà flotte et de l'armée, et quelques membres des conseils de la cour de Yédo, marchent derrière lui, à une respectueuse distance. 11 s’arrête un instant au pied du grand escalier, et aussitôt les portes du temple s’entr’ouvrent peu à peu, en glissant de droite et de gauche dans leurs coulisses. Il gravit enfin les degrés, et alors se dévoile le spectacle qui lient en suspens l’attention de la multitude.

« Un grand store d’écorce de bambou, peint en vert, suspendu au plafond de la salle, est abaissé jusqu’à deux ou trois pieds au-dessus du seuil. A travers cet étroit interstice, on distingue un lit de nattes et de tapis, sur lequel s’étalent les larges plis d’une ample robe blanche. C’est en cela que consiste toute l’apparition du mikado sur son trône.

« Le store, tressé à claire-voie, lui permet de tout observer sans être vu. Aussi loin que s’étendent ses regards, il ne rencontre que des têtes prosternées devant son invisible majesté. Une seule se dresse encore au-dessus de l’escalier du temple, mais celle-là est couronnée de la haute toque d’or, royal insigne du chef temporel de l’empire. Et cependant, lui aussi, le puissant souverain dont le pouvoir ne connaît plus de résistance, lorsqu'il a franchi le dernier degré, il s'incline, s'affaisse lentement sur lui-même, tombe à genoux, étend les bras en avant vers le seuil de la salle du trône et courbe son front jusqu’à terre.

« Dès ce moment, la cérémonie de l'entrevue est accomplie, le but de 1» solennité est atteint ; le taïkoun s’est prosterné ostensiblement aux pieds du mikado.

« L’entrevue de Kiolo eut pour conséquence de constater deux faits : par le premier, l'acte de génuflexion, le souverain temporel témoignait qu’il continuait d’être, par tradition, le fils soumis du grand pontife de la religion nationale; mais par le second, c’est-à-dire l’acceptation de cet hommage, l’empereur théocratique reconnaissait formellement le représentant d’une dynastie qui venait de sc fonder à côté de l’unique souche légitime.»

L’art de la guerre jouant un certain rôle au Japon, nous donnerons, d’après M. Humbert, quelques renseignements sur l’armement et les costumes des soldats du Taïkoun.

RAMEAU SIMQUE.

« Les simples soldats sont, nous dit M. Humbert, des habitants des montagnes d’Akoui, qui rentrent dans leurs foyers après un service de deux ou trois années. Leur uniforme, en cotonnade bleue, rayée de bandes blanches sur les épaules, se compose d’un pantalon collant et d’une chemise semblable à celle des volontaires garibaldiens. Ils portent des chaussettes de coton, des semelles de cuir attachées par des sandales, et un ceinturon dans lequel est passé un grand sabre au fourreau laqué. Leur giberne

Fig. 153. Daine de la cour du Japon.

accompagnée de la baïonnette, est suspendue au côté droit par un baudrier. Un chapeau pointu en carton laqué, rabattu sur les tempes, complète leur accoutrement; mais ils ne le mettent que pour monter la garde ou se rendre à l’exercice.

c Quant aux fusils de l’armée japonaise, bien qu’ils soient tous à percussion, ils varient de calibre et de construction, selon leur provenance. J’en ai vu de quatre sortes différentes aux râteliers d’une caserne de Ben-

RACE JAUNE

ten, où un yakounine me fit la faveur de m'introduire. Il me montra d’abord un modèle hollandais, puis une arme de qualité inférieure, sortie d’ateliers que l’on avait établis à Yédo, pour travailler d’après ce modèle ; ensuite un fusil américain, et enfin le fusil Minié, dont un jeune officier enseigne le maniement à un peloton de soldats dans la cour de la caserne. »

Fig. 159. Archer japonais.

Le costume des gens de guerre japonais est curieux en ce sens qu’il reproduit et conserve tout l’attirail militaire de la féodalité européenne. Le casque, la cotte de mailles, la hallebarde, le sabre

RAMEAU SINIQUE. 331

à deux mains, tel est l’habillement de parade des guerriers d’un rang supérieur (üg. 159 et 160).

F g. 160. Lancier japonais.

L’escrime est un art très- répandu dans l’armée japonaise. Les hommes se montrent très-adroits dans cet exercice, qui entretient

RAGE JAUNE

leur vigueur et leur adresse. Les femmes mêmes s’y adonnent. L’arme des femmes japonaises est une lance terminée par un fer

recourbé. Les dames la manient avec des poses et des attitudes réglementées. Les amazones japonaises lancent également avec adresse une sorte de serpette retenue à leur poignet par un long cordon de soie. Cette arme, destinée à être projetée contre la tète de l’ennemi, est ensuite immédiatement retirée à laide du cordon de soie auquel elle est atv tachée.

Les hommes jetv tent de même le couteau , mais sans l'attacher, etcomme

on lance le couteau en Espagne.

Les nobles japonais apportent beaucoup de luxe à leurs armes. Leurs sabres, dontla trempe est sans rivale, sont enrichis, à la poignée et sur le fourreau, d’ornements en mêlai finement gravés et ciselés. Mais ce qui fait principalement la valeur de ces sabres, c’est leur ancienneté et leur célébrité. Dans les vieilles familles, chaque sabre a sa tradition,

Fit-'. ! «-a. Eonze quêteur.

' RAMEAU SINIQUE.

son histoire, dont l’éclat, se mesure au sang qu'il a versé. Un sabre neuf ne doit pas rester vierge enlre les mains de celui qui l’achète. En attendant que l’occasion se présente de le plonger dans le sang humain, celui qui en est devenu possesseur l’essaye sur des animaux vivants, et mieux encore, sur des cadavres de suppliciés.

Moyennant autorisation supérieure, le bourreau lui livre deux ou trois cadavres. Alors notre Japonais les attache en croix ou sur des chevalets, dans une cour de son habitation , et il s’exerce à trancher , taillader et pourfendre ces corps, jusqu’à ce qu’il ait acquis assez de force et d'adresse pour couper à la fois, par le milieu du torse , deux cadavres liés l’un contre l’autre.

Le sabre est au Japon l’arme classi-

i ig. 162. Bonze du Japon.

que, l’arme nationale. Cependant, avec le prog-rès et le temps, il faudra bien qu’il cède la place aux armes à feu perfectionnées. Malgré le prestige traditionnel dont les nobles japonais s’efforcent encore d’entou-

RACE JAUNE

rer cette arme vénérable , malgré le mépris qu’ils affectent pour les innovations militaires, l’arme démocratique par excellence, le fusil, s’introduit de plus en plus au Japon. Avec cette arme s’introduira aussi toute une révolution sociale qui mettra fin au régime de la féodalité. Le fusil donnera au Japon son 1789 oriental.

Deux religions, avons-nous dit, sont pratiquées au Japon, le culte des Kamis et celui de Bouddha. Le culte traditionnel des Kamis, avec ses anciens rites, a été remplacé dans presque tout le Japon par le bouddhisme*

Écoutons sur ce dernier culte les réflexions de M. Humbert.

« L’imagination se représente difficilement, dit ce voyageur, que prés d’un tiers de l’espèce humaine n’ait pas d’autre croyance religieuse que le bouddhisme, ce culte sans dieu, cette religion du néant, inventée par le désespoir.

« On voudrait se persuader que les multitudes rangées sous sa domination ne comprennent pas la doctrine qu’elles professent ou se refusent à en admettre les conséquences. Les pratiques idolâtres qui se sont implantées sur le tronc du livre de la loi sembleraient en effet témoigner que celui-ci n’a pu ni satisfaire ni étouffer le sentiment religieux inné dans l’homme et constamment vivace au sein des peuples.

« D'un autre côté, l’on ne saurait méconnaître l’influence de la philosophie de l’anéantissement final dans un grand nombre de traits de mœurs de la vie japonaise. On a vu que l’Irowa enseigne aux enfants des écoles que la vie s’enfuit comme un songe et qu’il n’en reste pas de trace. C’est avec la plus dédaigneuse indifférence que, parvenu à l’âge mûr, le Japonais sacrifiera sa vie ou celle de son prochain pour la satisfaction de son orgueil ou de quelque futile ressentiment. Les meurtres et les suicides sont si fréquents au Japon, qu’il est peu de gentilshommes qui ne possèdent dans leur famille et ne se fassent un point d’honneur de pouvoir exhiber au moins un • sabre ayant été trempé dans le sang.

« Le bouddhisme cependant l’emporte, à quelques égards, sur les religions qu’il a détrônées. Cette supériorité relative, il la doit à la justesse de son point de départ, qui est l’aveu d’un besoin de délivrance, basé sur le double fait de l’existence du mal dans l’homme, ainsi que d’un état universel de misère et de soullrance dans le monde.

« Les promesses du culte des Kamis se rapportaient à la vie présente. Les règles de la purification devaient préserver le fidèle des cinq grands maux, qui sont le feu du ciel, la maladie, la pauvreté, l’exil et une mort précoce.. Les pompes des fêtes religieuses avaient pour but la glorification des héros de l’empire. Mais dût le patriotisme être idéalisé jusqu’à la puissance d’un culte national, il n’en est pas moins vrai que ce sentiment naturel, si précieux et si respectable, ne suffit pas pour remplir l'âme et assouvir tous ses besoins. L’âme humaine est plus grande que le monde. Il lui faut une religion qui la détache de la terre. Le bouddhisme, en un cer-

RAMEAU SINIQUE,

tain sens, répondait à des aspirations de ce genre, jusqu'alors méconnues. Cette circonstance, à elle seule, expliquerait le succès avec lequel il s’est propagé au Japon et ailleurs, par les seules armes de la persuasion. Toutefois l'on peut bien croire que ce n'est pas sous sa forme abstraite et philosophique qu’il est devenu si populaire, et rien ne le démontre mieux que scn itat actuel.

Fig. 163. Temple fcimi. au Japon.

c Les bonzes Sinran, Nitzilen et une trentaine d’autres se sont fait un nom comme fondateurs de sectes, dont chacune se distingue par quelque particularité plus ou moins digne de rivaliser avec l’ingénieuse invention de Foudaïsi.

« C’est ainsi que certaine confrérie a le monopole de l’exploitation du grand chapelet de famille. Il faut savoir que le chapelet bouddhiste r.e peut

sd by L.OOQ

336 * - RACE JAUNE

déployer sa vertu que si on le défile correctement ; or rien ne garantit que, dans une famille nombreuse, il ne se commette des erreurs dans l'usage du rosaire : de là l’inefficacité qu'on lui reproche quelquefois. Au lieu de ré-

Fig. 161. Pagode japonaise.

criminer en cas pareil, le parti le plus sage consiste à faire venir à domicile un bonze du grand chapelet pour remettre les choses en bon point.

« Il s’empresse d’accourir avec son instrument, qui offre à peu près les

DigitüWi15^Hogle

RAMEAU SINIQUE.

dimensions d’un honnête serpent boa; il le dépose entre les mains de la famille agenouillée et rangée en rercle, tandis que lui, placé devant l’autel de l'idole domestique, dirige l’opération au moyen d’un timbre et d’un petit marteau. Au signal donné, le père, la mère, les enfants entonnent de tous leurs poumons les prières convenues. Les petits grains, les gros grains, les coups de marteau se succèdent avec une régularité cadencée , entraînante. La ronde du chapelet s’anime, les cris deviennent passionnés, les bras et les mains obéissent avec la précision d’une machine, la sueur ruisselle, les corps s’engourdissent de fatigue. Enfin , la cérémonie terminée laisse tout le monde haletant, épuisé, mais rayonnant de bonheur, car les dieux intercesseurs doivent être satisfaits!

« Le bouddhisme est une religion flexible, conciliante, insinuante, s’accommodant au génie et aux usages des peuples les plus divers. Dès leur début au Japon, les bonzes surent se faire confier des châsses et même de petites chapelles de Kamis pour les garder dans l’enceinte de leurs sanctuaires. Ils s’empressèrent d’ajouter à leurs cérémonies des symboles empruntés à l’ancien culte national ; enfin, pour mieux confondre les deux religions, ils introduisirent dans leurs temples à la fois des Kamis revêtus de titres et d’attributs de divinités hindoues, et des divinités hindoues transformées en Kamis japonais. 11 n’y avait rien d’inadmissible dans de pareils échanges, qui s’expliquaient tout naturellement parle dogme de la transmigration. Grâce à cette combinaison des deux cultes, à laquelle on a donné le nom de Rioobou-Sintoo, le bouddhisme est devenu la religion dominante du Japon.

« .... A l’intérieur de leurs temples, les bonzes officient à l’autel, sous les yeux du peuple, dans le sanctuaire qu’un jubé sépare de la foule. Ils ne s’adressent il celle-ci que par la voie de la prédication, et aux seuls jours de fête spécialement consacrés !» cet exercice.

« Il ne leur est permis de faire des processions qu’à certaines époques de l’année, et avec le concours des officiers du gouvernement préposés aux pompes publiques.

« Quant à leur rùle pastoral, il a été resserré dans de telles limites, que je ne trouve vraiment qu’un mot pour le caractériser, et c’est, dans toute sa trivialité, celui de croque-mort. Les bonzes, en effet, sont chargés d’accomplir les cérémonies sacramentelles dont les Japonais de n’importe quelle secte ont coutume d’accompagner les derniers instants des moribonds. Ce sont eux qui conduisent les cortèges funèbres et qui pourvoient, selon le vœu des parents du défunt, à l’inhumation ou à la combustion de son cadavre, ainsi qu’à la consécration et à l’entretien de son tombeau. »

Page 1