‹ Les Races humainesChapitre 44 sur 62 · FAMILLE MALAISE · texte numérisé non relu

FAMILLE MALAISE

La famille malaise, qui habite la Malaisie et la presqu’île de Malacca, se compose d’un grand nombre de peuples, dont les caractères très-variés participent plus ou moins de ceux des Indo-Chinois, des Hindous et même des Nègres. Nous signalerons dans cette famille les Malais, les Javanais, les Batas, les Bugis, les Macassars, les Dayaks, les Tagales, etc.

Malais. — Les Malais forment le peuple le plus nombreux et le plus remarquable de cette famille. Ils sont répandus dans la presqu’île de Malacca, dans les iles de la Sonde, dans l’archipel des Moluques, les iles Célèbes, Bornéo, Sumatra, etc. On appelait autrefois ce groupe d’îles Archipel d'Asie. La dénomination de Malaisie a été proposée par le naturaliste Lesson.

RACE BRUNE

Un corps agile et souple, une taille moyenne, un teint brun, des yeux un peu bridés, des pommettes saillantes, un nez épaté, des cheveux plats et lisses, une barbe rare : tels sont les principaux caractères des Malais. Leurs membres sont élégants de forme, leurs cheveux sont noirs et bouclés. La forme de leur nez épaté et large tient à une cause artificielle. Immédiatement après la naissance d'un enfant, on lui comprime le nez jusqu'à ce que le cartilage soit brisé. On regarde comme une beauté d’avoir le visage plat et large ; un nez proéminent passerait pour un museaii. Les lèvres, déformées par l'abus du bétel, finissent par présenter un aspect repoussant, à cause de leur rougeur exagérée et de leur tissu injecté de sang. La couleur jaune de la peau est encore exagérée par des moyens artificiels, car elle passe pour une beauté : c’est la couleur aristocratique. Au moyen de friclions quotidiennes, faites avec le henni ou le curcuma, on la rend safranée. La couleur naturelle des femmes est une teinte blafarde. Parmi les hommes, c’est le brun qui domine. Les princes et les dignitaires se teignent en jaune foncé toutes les parties du corps exposées à la vue.

L'habillement du Malais est très-léger. Celui des hommes et des femmes se compose de deux grandes pièces d'étoffes drapées avec art et retenues à la taille par une écharpe. Les princes et les personnes riches ont seuls une sorte de caieçon.

On voit le type et le costume malais dans la planche coloriée placée en tète de ce chapitre.

Les .Malais sont extrêmement paresseux. Les esclaves seuls s’adonnent au travail. C'est un peuple absolument corrompu. Le meurtre, le vol, le rapt lui sont familiers. Il n’a ni honneur, ni reconnaissance, ni fidélité à la parole^donnée. Les Malais jouent avec passion, avec fureur, lis jouent leurs biens, leurs femmes, leurs enfants, et jusqu'à leur propre personne. Us sont la proie de l’opium et du bétel. Cependant les lois existent chez eux. Le meurtre et le vol y sont punis d'amendes et de châtiments corporels.

Les Malais qui habitent la presqu’île de Malacca ne sont pas, comme les insulaires de l’archipel Malaisique, violents, passionnés, paresseux. Ils sont actifs, attentits, prévoyants, commerçants, industrieux, mais tout aussi âpres au gain et aussi rusés que les premiers. Cependant ils ont, comme les habitants de la Malaisie, le sentiment de la vengeance. Sous l'infiuînce de l’opium, ce senti-

RAMEAU MALAIS

ment s exalte et se change en une sorte de fureur, qui s'attaque à la fois à la personne de l'offenseur et à celle des passants inoffensifs. Le Malais, en proie à cette double rage de l’opium et de la fureur, s’arme d’un sabre affilé, s’élance en criant «tue! tue!» et frappe tout ce qui se présente à ses yeux.

La police du pays dispose d’un certain nombre d’hommes trèsforts et très-agiles, qui ont la mission spéciale d’arrêter ces fous furieux. Ils les poursuivent dans les rues, leur saisissent le cou entre les branches d'une sorte de fourche, et les renversent, en les fixant au sol avec cet engin. D'autres auxiliaires venant à la

Fig. 194. Malais Ivre d’opium.

rescousse les garrottent, et on les livre au tribunal, qui prononce presque toujours la peine de mort (fig. 194).

Javanais. — Les Javanais, ou habitants de l’ile de Java, ont le teint assez clair, et ressemblent beaucoup aux Indo-Chinois. Ils ont acquis une certaine civilisation, ont une littérature et professent l’islamisme. Nous emprunterons les renseignements qui vont suivre sur la population de l’étrange et splendide contrée de Java,

RACE BRUNE

à M. de Molins, qui y fit un séjour de deux ans, et dont les notes de voyage ont été mises en ordre et publiées dans le Tour du monde par M. F. Coppée, l’auteur du Passant, dialogue en vers applaudi en 1869 au théâtre de l’Odéon.

Le voyageur qui parcourt Batavia, ville principale de l'ile de Java, ne peut regarder sans intérêt, dit M. Coppée, la foule bigarrée qui se renouvelle sous ses yeux. Parmi tant d'hommes à moitié vêtus, il ne voit que robustes épaules, torses fins et musculeux. Il admire le teint mat et bistré de l’Indien, dont la coloration semble varier avec le milieu où il se trouve. Sa couleur parait rouge brique sur le bleu de la mer; elle se revêt de tons violacés et d’un rose tendre près des masses de végétation ; elle semble presque noire sur un chemin poudreux. Les enfants qui, complètement nus, s'ébattent en plein soleil, semblent de beaux bronzes antiques, tant leurs formes sont pures et leurs poses gracieuses. Le Malais en turban, en veste verte collante, en jupe grise zébrée d’arabesques, a une tète vraiment belle. Son visage est ovale; ses yeux sont fendus en amande; son nez est lin et droit; sa bouche est ombragée d’une moustache mince, lisse et noire; son front haut et large est admirablement modelé. Tous ne sont pas aussi beaux, mais tous ont de belles formes, de beaux cheveux noirs, soyeux et lustrés.

Les coiffures des Javanais sont des chapeaux de bambou parfaitement tressés, ronds, pointus, grands, petits, en façon de bouclier, d’éteignoir, de cuvette. Le costume varie : ceux-ci portent des vestes arabes et de larges pantalons ; ceux-là sont nus, sauf une espèce de caleçon ; d’autres drapent leurs reins dans un morceau d’indienne qui dessine le corps; quelques-uns portent une jupe très-étroite, d’un effet très-pittoresque. Les Indiens trouvent tout cela dans une large pièce d’une étofîe fabriquée dans le pays, dont les dessins et les couleurs sont d’une variété extraordinaire et d’un goût étrange.

La coiffure des femmes se compose d'un mouchoir noué avec plus ou moins d'art autour de la tète (fig. 195).

A Soerabaya, le voyageur se mêle à la foule, composée d’un mélange de Chinois, de Malais, d'habitants de Madura, mais où domine l’élément javanais. Le sahrong aux longs plis, la veste très-collante, et sur la tète une sorte d’abat-jour recouvert de drap bleu passementé d’or et d’argent et doublé de rouge, tel est le type du costume javanais. Ici les couleurs des étoffes sont peu

RAMEAU MALAIS

voyantes. Les prêtres se distinguent immédiatement à leur ample turban et à leur veste de mousseline blanche. Des palanquins circulent dans la foule. Ceux des Javanais se composent d'un hamac suspendu à une traverse de bambou et abrité des rayons du soleil par un petit toit en natte de palmier ou de bambou. Sur la rivière passent et repassent de longs bateaux de charge à la proue gracieusement recourbée.

Les danses des bayadères javanaises (tig. 197) réunissent les jours de fête toute cette foule bigarrée.

En visitant le cimetière javanais, M. de Molins y vit le prince

Coiffure javanaise. Fig. 195-196.

Coiffure malaise.

indigène de Soerabaya, qui venait de prier sur le tombeau de ses pères. Son costume, fort simple, ne se distinguait du costume ordinaire des Javanais que par un nœud de diamants fixé au trèspetit turban qui lui serrait la tète, et par une belle boucle en orfèvrerie qui retenait la ceinture de son sahrong.

Notre voyageur vit dans le Kampong javanais des objets en cuivre (boites à bétel, sébiles, vases pour l'eau) ornés, avec un goût bizarre et charmant, d’arabesques gravées représentant des tleurs, des fruits, des animaux du pays. Il admira aussi comment les orfèvres font de si merveilleux bijoux avec un outillage des

RAGE BRUNE

plus primitifs. Il visita l’un des grands ateliers où l’on fabrique les sahrongs si recherchés des indigènes, dont les tons luttent d’éclat, d’harmonie et de richesse avec ceux des plus précieux cachemires. La fabrication de ces étoffes est lente et difficile. Un beau sahrong vaut plus de 100 francs, et n’a pourtant que 2 mètres 50 centimètres de longueur sur 1 mètre de largeur.

Dans une de ses promenades, M. de Molins rencontra un mariage javanais. Les deux époux appartenaient à deux familles également riches. Us étaient dans un charmant palanquin, surmonté d’un dais orné de feuilles de palmier, et décoré de treillages de bambou et de rotin. Les vêtements des nouveaux époux étaient de soie rouge, rehaussés de broderies d’or; des bijoux couvraient leur tète, leur cou, leurs bras et leurs mains. Des enfants couraient en criant et faisant retentir l’air du bruit du gong, du tam-tam et des cymbales (tig. 198). Quatre hommes à culotte jaune, à ceinture bleue et blanche, les hanches ornées de grandes pointes de soie bleue et jaune, la tète couverte d’un turban collant de même couleur, portaient au bout d’un long bambou des bouquets brillants et flexibles faits de petites lames de rotin garnies de pompons de papier bleu, jaune et blanc. A la suite du palanquin venaient les parents, les amis et tous ceux qui comptaient pouvoir prendre part à un repas généreusement offert.

Cette procession solennelle est précédée de diverses cérémonies Depuis plusieurs jours, les fiancés étaient soumis à une exhibition et à un tapage publics et condamnés à une immobilité ainsi qu’à une diète presque complètes, de peur d’endommager leurs vêtements.

C’est dans ces repas de noces que les Javanais déploient toutes les ressources de leur art culinaire. On sert des fruits au commencement du repas. Le riz bouilli à la vapeur et fort peu cuit sert de plat de résistance.

Le régal serait maigre si le repas n’était accompagné de condiments, poissons salés et séchés vivants au soleil, œufs couvés et salés, hachis de viandes parfumés à la rose, au jasmin, au melatte, graines de diverses plantes, tranches de coco sautées au piment. La première fois que ces plats sont goûtés par un Européen, il éprouve une sensation épouvantable de brûlure qui passe de la bouche à l’estomac et semble toujours augmenter. Mais il paraît que l’on s’habitue assez vite à tolérer ces ragoûts d’épices,

Fig. I'J7. Danses des bayadercs javanaises

Plusieurs d’entre eux ont la peau bleue. Leurs traits, d’une linesse et d'une régularité parfaites, portent l’empreinte mélancolique des Orientaux. Leurs mouvements sont pleins de grâce et de souplesse. Leur sahrong, fait en soie des plus belles nuances et attaché à la taille par une ceinture flottante qui descend sur un pantalon fort juste, étincelle de broderies d’or et laisse à nu la poitrine, les épaules et les bras frottés pour la circonstance de

RAMEAU MALAIS. 393

et M. de .Molins dit que cette cuisine, très-propre à exciter l’appétit, ne tarde pas à devenir indispensable.

Ce fut pendant le séjour du voyageur à Soerabaya que le gouverneur général à Java pour le roi de Hollande fit dans l'ile sa tournée d’inspection quinquennale. Une grande fête avait été ordonnée pour la réception de ce haut personnage. M. de Molins nous dépeint les princes qui assistaient à un grand carrousel.

Fig. 19». Noce javanaise

RACE BRUNE

poudre de riz colorée avec du safran. La coiffure est faite d'un cône tronqué bleu, rouge ou noir, orné de galons d’or ou d'ar-

gent; les oreilles sont garnies d’une sorte d’aile en orfèvrerie, d’un travail exquis de finesse et de légèreté. Les princes sont

RAMEAU MALAIS

accompagnés des officiers de leur suite,, parmi lesquels se dis

rnmm

Fig. 200. L'empereur de Java

tingue le porte-ombrelle. Ces énormes parasols, qui tiennent à la fois du bouclier et de la lance, sont à la fois militaires et coquets,

RACE BRUN F

or, rouges, verts, bleus, argent, noirs, et produisent le plus étrange effet.

La ligure 200 représente l’empereur de Java; la ligure 199, une princesse du sang royal, la princesse Saripa.

Dallas. — Les Battus, qui habitent nie de Sumatra, olfrent dans leurs mœurs le plus singulier mélange. A des idées d’ordre et de civilisation, ils joignent des pratiques aussi féroces que celles des peuples les plus sauvages.-

Bugis et J lacassars. — Les Bugis et les Mankasses (Mangkassars. dont les Européens ont fait Mccassars) sont des habitants des îles Célèbes. Ces hommes sont renommés pour leur courage.

Les Bugis passent pour le peuple le plus ancien et le plus éclairé des îles Célèbes. Ils ont non- seulement une langue secrète et sacrée, mais un second idiome familier à toutes les classes, et de plus une langue écrite. Ils ont un système d’écriture et même une littérature. Ces hommes sont probes, fidèles à leur parole et très-loyaux dans leurs relations diplomatiques et commerciales. Leur simple parole vaut mieux que les serments les plus solennels des habitants de Java, de Sumatra et de Bornéo.

Tagales. — Les Tagales et les Bissayes qui habitent l’archipel des îles Philippines (les premiers dans l ile de Luçon, les seconds dans les îles du milieu) parlent des dialectes très-diflérents de ceux des Malais proprement dits. L’auteur anonyme du Récit du voyage de circumnavigation de la frégnic autrichienne la Nowara va nous fournir quelques renseignements sur l'aspect varié et amusant de la population de Manille, ville principale de file de Luçon.

Les padrese n longues soutanes noires, coifles de feutres en forme de gouttière, circulent, nous dit fauteur, à l’ombre des palmiers. Des frères ignorantins coudoient des congrégations de la Vierge et les Pères de la Conception et de la Nativité. Place aux frocs gris, jaunes, bruns, aux disciplines et aux fouets de corde ! Des galériens enchaînés deux à deux portent çà et là et tranquillement des seaux d’eau. De charmantes senoritas, métisses espagnoles pour la plupart, avec leur mantille descendant en cascade de dentelles noires le long de leurs cheveux noirs et brillants, où s’entremêlent des feuilles vertes et des fleurs rouges, font admirer leur démarche indolente, leurs sourcils bien arqués au-dessus de leurs yeux en amande! Après les métisses viennent les Tagales

RAMEAU MALAIS

indigènes, de sang pur, de sang mêlé, les Chinoises, les négrillonnes qui vendent des fruits, des bouquets ou se promènent en fumant des cigarettes.

LesTagales que M. de Molins vit à Manille étaient petits et faibles de corps. Leur figure n’était nullement désagréable; leur couleur un peu plus claire que celle des autres Malais; leurs cheveux étaient noirs sans être laineux. Les combinaisons de la racetagale avec les Nègres et les Chinois lui parurent des plus intéressantes.

Divers voyageurs ont laissé des descriptions des indigènes des îles Philippines. Ces hommes sont bien faits, d’une taille élégante et dégagée, de moyenne grandeur. Leurs pieds et leurs mains sont petits et mignons, et les attaches d'une linesse extrême. Leur visage est ovale, leur nez petit, mais régulier, leurs lèvres colorées, leurs dents longues et blanches, tant que l’usage du bétel ne les a point gâtées. Leurs cheveux noirs sont soyeux et bouclés chez les hommes, doux, fins et lisses chez les femmes.

La coloration brune du teint varie beaucoup chez les insulaires des îles Philippines, depuis la nuance sombre propre à ceux qui vivent au grand air, comme les pécheurs, les chasseurs, ceux qui travaillent la terre, jusqu’au teint clair des classes élevées et sédentaires. La partie du peuple qui n’a pas subi d’influence étrangère est adroite, industrieuse, active. La population mâle est belliqueuse. Elle fournit d'excellents constructeurs de vaisseaux. Lesjonques de bambou tressé, montées par deux cents combattants et rameurs, ont une voilure si puissante et une telle vélocité qu’elles font l’envie desconstructeurs espagnols.

Dayaks. — On désigne ordinairement sous le nom à'Alfousous des peuples qui habitent dans le voisinage de ceux dont nous venons de parler, et surtout dans l’intérieur des terres dont les Malais occupent les côtes. On les a souvent considérés comme appartenant à la famille malaise. Tels sont les Dayaks , peuple nombreux qui habite l’intérieur de l’île de Bornéo, et les Turajas , qui vivent dans les îles Célèbes.

Les Dayaks (fig. 201) ont le corps bien fait.1 L’expression du visage est douce et agréable chez les femmes, mais elle est peu attrayante chez les hommes. C’est peut-être parce qu’ils sont toujours en guerre avec les Malais de la côte, que leurs traits finissent par s’altérer sous l’influence de la crainte, de la fureur et de la vengeance.

RACE BRUNE

On peut distinguer les Dayaks de la plaine et les Dayaks riverains. Les deux groupes ont la même stature, les mêmes traits, les mêmes cheveux lisses et noirs, largement bouclés, mais qui ne sont ni laineux ni crépus. Ceux qui habitent les forêts touffues des bords des fleuves ont le teint plus clair. Les Dayaks de la plaine et ceux des fleuves et des rivières se sont voué une haine réciproque. Ils se livrent de fréquents combats et se ménagent de terribles surprises, dans lesquels beaucoup de têtes sont coupées. Un Dayak n’oserait pas se montrer à une jeune fille sans avoir à lui montrer la tète d’un ennemi vaincu et immolé par lui. La gloire d’un guerrier est proportionnelle au nombre de tètes qu’il a conquises. Des crânes séchés au feu sont les ornements et les trophées de leurs cases.

Ces coupeurs de têtes sont très-propres et se baignent régulièrement deux fois par jour. Ils ont des lois très-sévères, qui punissent de la même façon la mort, le meurtre, l’injure et le vol. Ils professent une grande vénération pour les vieillards et pour les

morts. Leur système chronologique a pour base les yongas ou les

âges, comme chez les Hindous. Ils croient que l’âge actuel est celui du malheur. Ils pensent qu'un jour, pendant une éclipse de soleil ou de lune, un dragon dévorera les astres. Aussi à chaque éclipse font-ils un vacarme épouvantable pour effrayer le dragon. Et ils y ont toujours réussi !

Dans son Voyage le long des fleuves Lappas et Kapouas (partie occidentale de Bornéo), Mme Ida Pfeiffer visita une tribu de Dayaks indépendants, ceux que les Anglais et les Hollandais appellent coupeurs de têtes. Elle vit une immense cabane, longue d environ soixante mètres. Des étoffes de coton ou d’écorce tressée, des nattes superbes, de beaux paniers de toutes formes, de toutes grandeurs et d’un beau travail étaient étalés avec profusion dans la vérandah. Des tambours et des gongs étaientsuspendus au x murs. De grands tas de bambous, des sacs de riz, des porcs préparés montraient que les Dayaks allient exposé là toutes leurs richesses.

Ils ne s’étaient point oubliés eux-mêmes. Ils avaient le cou chargé, jusqu’à la poitrine, de perles de verre, de dents d’ours et de coquillages. Des cercles de laiton ornaient leurs pieds jusqu’à mi-jambe et leurs bras jusqu’aux épaules. Ils en avaient aussi aux oreilles. Quelques-uns portaient sur la tète une espèce de bonnet en étoffe rouge, garni de perles, de coquillages, de petites plaques de laiton. D’autres avaient roulé autour un mor-

RAMEAU MALAIS

ceau d'écorce en forme de guirlande dont les bouts largement frangés ressemblaient à des plumes retroussées Un homme paré

l .y. SOI. Duyaks.

de la sorte, couvert d'ornements en haut et en bas, a un air assez comicpie.

Les femmes portaient moins d'objets de parure; elles n'avaient pas de pendants d’oreilles, pas de colliers de dents d'ours et rare-

RACE BRUNE

ment des perles de verre, et portaient seulement une quantité innombrable d’anneaux de laiton ou de plomb.

Mme Pfeiffer assista chez les Uayaks à la danse des glaives , qu'ils exécutent de la manière la plus adroite et la plus élégante.

Notre voyageuse visita une autre tribu placée plus haut sur la rivière, et elle y vit les mômes choses, plus deux tètes d’hommes nouvellement coupées. En prenant les tètes pour les montrer à Mme Pfeiffer, les Dayaks leur crachèrent à la figure. Les enfants leur donnèrent des coups et crachèrent par terre.

La triste coutume de la décollation a pris son origine dans la superstition. Si quelque rajah tombe rtïalade, ou entreprend un voyage dans une autre tribu, lui et sa tribu s’engagent à faire le sacrifice d’une tète d’homme, en cas de guérison ou d'heureux retour. Si le rajah meurt, on sacrifie une tète ou deux. La tète pour laquelle on a fait un vœu doit être coupée à tout prix. Les Dayaks se mettent en embuscade dans l’herbe des jungles, derrière des branches, sous des feuilles sèches, et attendent des journées entières. Si un homme, une femme, un enfant se présente, ils lui décochent une flèche empoisonnée, et se précipitent sur lui, comme le tigre sur sa proie. D’un coup la tète est détachée du tronc et placée dans un petit panier destiné à cet usage et orné de cheveux d’homme.

Ces assassinats deviennent souvent l’occasion de guerres sanglantes. En effet, la tribu dont un membre a été ainsi sacrifié par la loi du hasard prend les armes, et ne les dépose que quand elle a exercé de terribles représailles. Des tètes coupées sont rapportées en triomphe et suspendues solennellement à la place d’honneur. Ces vengeances sont célébrées par des fêtes qui durent un mois.

Mme Pfeiffer, reçue avec beaucoup d’égards dans une tribu, trouva suspendues au-dessus de son lit, à la place d'honneur, une tète fraîchement coupée et d’autres déjà desséchées. Elle ne dormit guère. Elle avait une véritable lièvre à se sentir entourée d’hommes surexcités ; elle était presque suffoquée par l'odeur de ces débris humains et bercée par le bruit sinistre des crânes qui s’entre-choquaient par le vent.

Malgré les tètes coupées et les guirlandes de crânes humains, Mme Pfeiffer estime que les Dayaks sont généralement honnêtes, bons et réservés. Elle les met au-dessus de tous les peuples dont elle eut l’occasion de faire la connaissance. Elle cite avec com*

RAMEAU MALAIS

plaisance leur vie domestique, vraiment patriarcale, leur moralité, l’amour qu’ils portent à leurs enfants et le respect que les enfants témoignent à leurs parents.

Les Üayaks libres sont plus riches que ceux qui vivent sous le joug des Malais. Ils cultivent du riz, du maïs, du tabac et quel-

Fig. 202. Intérieur «l'une case de Dayak*.

quefois la canne à sucre. Ils trouvent dans les bois la résine de Dammana, qui sert à les éclairer, et récoltent beaucoup de sagou, de rotang et de noix de coco. Ils font un commerce d’échange de certains de ces produits pour des perles de verre, du laiton, du sel, ou du drap.

402 RACE BRUNE

Les maisons, ou cases, habitées par les Dayaks (fig. 202) sont propres et bien tenues.

Les Dayaks peuvent prendre autant de femmes qu’il leur plaît, mais ils se contentent généralement d’une seule. Ils les traitent bien et ne les chargent pas d’ouvrage. Leurs mœurs sont plus pures et meilleures que celles des Malais. Ils n'ont pas d’écriture. Mme Pfeiffer nevitchezles Dayaks ni temples, ni idoles, ni prêtres, ni sacrifices religieux.

Page 1