FAMILLE LATINE
La famille latine s’est développée en Italie. De là elle étendit ses conquêtes sur une grande partie de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, en fondant l’empire romain. Les seules parties de ce vaste empire où se soient conservées de nos jours les langues latines, sont l'Italie, l’Espagne, la France et quelques contrées du sud-est de l’Europe.
Les peuples appartenant à la famille latine ont, en général, une taille moyenne, des cheveux et des yeux noirs, un teint susceptible de brunir par l'action du soleil; mais ils présentent beaucoup de variations. Ils parlent des dialectes nombreux, qui se fondent souvent l’un dans l'autre.
On distingue parmi les peuples de la famille latine : les Français, les Hispaniens, les Italiens et les M. ldo- Vainques.
Français. — Les Franks provenaient du mélange des Gaulois avec les anciens habitants du pays, c’est-à-dire du peuple qui, dans l'antiquité, était désigné indifféremment sous les noms
d’ Aquitains ou d'Ibères , et dont il reste encore un petit résidu vivant au pied des Pyrénées, le peuple basque, reconnaissable à sa langue, qui est celle des anciens Ibères.
Mais qu'était le peuple gaulois, qui, se mêlant au sang national des Ibères, constitua le peuple frank?
Les Gaulois étaient, une branche des Celles (ou Gaels), peuple ancien qui, venu de l’Asie, envahit de bonne heure et occupa une partie de l’Europe occidentale, et particulièrement la portion de territoire qui forme la Belgique actuelle, la France, jusqua la Garonne, et une partie de la Suisse. Plus tard, les Celtes, ou Gaels , étendirent leurs conquêtes plus loin encore, c’est-à-dire jusqu’aux îles Britanniques. C’est au douzième ou au dixième siècle avant Jésus-Christ qu’ils envahirent la Gaule, et soumirent la population indigène des Ibères.
Les Celtes n’avaient conservé de leur origine asiatique que quelques dogmes religieux de l’Orient, l'organisation d’une secte sacerdotale, et une langue qui, se rattachant par des liens étroits à la langue sacrée de brahmes indiens, nous révèle la parenté qui unissait ces peuples à ceux de l’Asie.
Le peuple celtique était nomade, essentiellement chasseur et pasteur. Les hommes étaient de très-grande taille : on a prétendu qu’ils avaient de six à sept pieds. Plusieurs tribus se peignaient la peau avec une couleur tirée des feuilles du pastel. D’autres se tatouaient. Beaucoup se mettaient de fortes chaînes d’or autour des membres ou sur la poitrine, ou se couvraient de tissus aux couleurs voyantes, analogues au tartan des Écossais. Plus tard ils sacrilièrent au luxe. Par-dessus leur tunique ils portèrent la saie, manteau court, rayé de bandes de pourpre et brodé d’or ou d’argent. Une peau de bête ou un manteau de laine grossière et de couleur foncée remplaçait chez l’homme des classes pauvres la riche saie que nous venons de mentionner. D’autres portaient une simare , analogue à la blouse moderne ou au caraco des paysannes de la Normandie. Le second vêtement des Gaels était un pantalon étroit et collant, la braie. Les femmes portaient une tunique large et plissée et un tablier. Quelques-unes se contentaient pour tout vêtement d’un sac de cuir.
Leurs armes étaient des couteaux de pierre, des haches garnies de pointes en silex ou en coquillage, des massues, des épieux durcis au feu. Les hachettes celtiques de pierre sont communes dans l’ouest de la France.
RAGE BLANCHE
Les Celtes étaient belliqueux et audacieux. Ils marchaient à l’ennemi au son du karnux, sorte de trompette, dont le pavillon représentait une bète fauve couronnée de fleurs. Quand le signal était donné, le premier rang se lançait tout nu et impétueusement dans la mêlée.
Menant une vie errante, les Celtes ne se construisaient pas de demeure fixe. Ils se transportaient d’un pâturage à l’autre, sur des chariots couverts, et bâtissaient de simples cabanes, qu'ils abandonnaient après quelques jours de halte. Ils s’abritaient aussi dans des grottes. Ils se couchaient sur la terre, étendant sous eux un peu de paille ou une peau de bête. Ils mangeaient et dormaient le plus souvent à ciel découvert. Amateurs d'histoires et de récits, ils se montraient curieux et bavards. Leurs mœurs étaient paisibles.
Un rameau de la famille des Celtes, les Kymris, qui venaient du fond de l’Asie comme leurs prédécesseurs, envahirent les fertiles plaines qui s’étendent depuis les landes de Bordeaux jusqu’à l'embouchure du Rhin, et ne s’arrêtèrent à l’ouest que devant l’Océan, à l’est devant les Vosges, au sud-est devant les monts d'Auvergne et les derniers chaînons des Pyrénées et des Cévennes. Les Kymris , ou Belges, apportèrent avec eux la rudesse septentrionale. Ils fondèrent des villes et appelèrent à eux l’émigration des Gaels.
Ces deux groupes distincts, quoique de même race, demeurèrent isolés dans quelques pays et dominèrent dans d’autres. Les Irlandais et les Écossais des hautes terres étaient des Gaels. L’élément gacl avait aussi la prédominance dans la France orientale. Les habitants du pays de Galles, ceux de la Belgique et de notre Bretagne appartenaient au rameau kymrique. Mais pour les Romains ces deux races se confondaient sous le nom général de Bretons dans la Grande-Bretagne, et sous celui de Gaulois dans la Gaule.
Jetons un coup d’œil sur les types physiques, sur les mœurs et usages des Gaulois.
Vers l’époque où Jules César envahit et conquit les Gaules, on distinguait les Gaulois du nord, ceux du nord-est et de l’ouest et ceux du sud. Les premiers se faisaient remarquer par l’abondance et la longueur de leur chevelure : de là leur nom de Gaulois chevelus. Ceux du sud et du sud-est étaient les Gaulois porte -braies.
Les Gaulois communiquaient artificiellement à leurs cheveux une couleur d’un rouge ardent. Quelques-uns les laissaient flotter complètement sur leurs épaules; d’autres les relevaient et les
HAMEAU EUROPÉEN
liaient en touffe au-dessus de leur tète. Certains ne portaient que d’épaisses moustaches: les autres avaient toute leur barbe.
Quand ils s’armaient pour les combats, les Gaulois revêtaient la saie. Ils avaient des traits, des frondes, des sabres à un seul tranchant, en fer ou en cuivre, des espèces de hallebardes qui faisaient d’horribles blessures. Un casque de métal, orné de cornes d élan, de buffle ou de cerf, couvrait la tète du soldat; sur celui du riche guerrier s’agitaient de hauts panaches, pendant que des figures d’oiseaux ou de bêtes fauves en ornaient le cimier. Son bouclier était couvert de figures effrayantes. Sous une cuirasse en fer battu, le guerrier portait une cotte de mailles provenant de l’industrie gauloise. Il se parait de colliers, et le baudrier des chefs était brillant d’or, d’argent ou de corail. L’étendard consistait en un sanglier de métal ou de bronze fixé au bout d’une hampe.
Les Gaulois vivaient dans des habitations spacieuses et arrondies, bâties avec des pierres brutes réunies par de la terre argileuse, ou composées de poteaux et de claies garnies de terre en dedans et en dehors. Le toit, large et solide, était composé de fortes douves taillées en forme de tuiles, de chaume ou de paille hachée et pétrie dans l’argile.
Le riche Gaulois avait, outre une habitation de ville, une mai son de campagne. Les tables en bois étaient fort basses, et creusées d’excavations qui tenaient lieu de plats et d’assiettes. On s’asseyait sur des bottes de foin ou de paille, sur des nattes de jonc ou sur des bancs à dos en bois. On couchait dans des sortes d’armoires en planches, ressemblant à celles que l’on voit encore dans certaines chaumières de la Bretagne et de la Savoie. On avait des vases de terre, de poteries tendres, grises ou noires, plus ou moins ornées, ou des vases d’airain. Des cornes d’aurochs servaient de verres à boire.
Les Gaulois mangeaient peu de pain, mais beaucoup de viande bouillie ou rôtie. Ils déchiraient ordinairement avec leurs dents les morceaux qu’ils tenaient à pleine main. Les pauvres buvaient de la bière et d’autres boissons peu coûteuses, les riches des vins aromatisés.
La beauté des Gauloises était proverbiale. On admirait Télé gance de leur taille, la pureté de leurs traits, la blancheur de leur peau. Pour fixer des hommes farouches, elles déployaient une excessive coquetterie. Pour entretenir la fraîcheur de leur teint
RACE BLANCHE
elles se lavaient avec de l'écume de bière, ou avec de la craie dissoute dans du vinaigre. Elles se teignaient les sourcils avec de la suie, ou avec une liqueur tirée d’un poisson nommé orphie. Elles rougissaient leurs joues avec du vermillon, enduisaient leur chevelure de chaux, pour la rendre blonde, l'enveloppaient d’un réseau de bandelettes, la rejetaient en arrière, ou la recourbaient en façon de cimier. Elles mettaient jusqu a quatre tuniques superposées, se voilaient la tète avec une partie de leur manteau, et portaient une mitre ou bonnet phrygien.
A la mort d'un simple particulier, on l’enterrait, suivant son sexe et sa condition, avec des pointes de flèches, des hachettes, des couteaux en silex, des colliers, des anneaux, des bracelets, des poteries, etc. Pour tombeau on prenait une pierre non taillée, que l’on entourait d’herbes, de mousse ou de fleurs. Ces tombeaux s'élevaient dans les plaines, sur les bords des routes, dans les sanctuaires ombragés par les hautes forets. Ils étaient gardés par une statue de Teutatès, aux joues peintes l’une en blanc, 1 autre en noir.
A la mort d’un chef, son corps était brûlé. A cet efTet, on le plaçait sur un amas de bois résineux, avec ses armes de chasse et de guerre, son cheval de bataille et ses chiens, et quelquefois avec des esclaves. Pendant que les flammes dévoraient le corps, les assistants jetaient de grands cris, et les guerriers frappaient leurs boucliers. On renfermait les os à demi calcinés dans une urne de terre grossière, ornée, grossièrement aussi, de quelques coups de poinçon ou de moulures en relief. L'urne était déposée sous un tumulus recouvert de gazon. Dans la Gaule méridionale on la plaçait sous une colonne funèbre.
Pour compléter l'idée que nous pouvons nous faire sur l'aspect extérieur des Gaulois, nous devons dire un mot des druides.
Les druides étaient les prêtres des Gaulois. C’était un clergé puissant par son rôle politique et ses fonctions judiciaires. Les druides menaient une vie solitaire au fond des forêts de chênes, dans les grottes et les solitudes. Ils portaient un costume particulier. Leurs robes descendaient jusqu’aux talons. Dans les cérémonies religieuses, ils cachaient leurs épaules sous une espèce de surplis blanc, et avaient sur leurs vêtements pontificaux un croissant, par allusion à la dernière phase de la lune. Leurs chaussures étaient des sandales de bois pentagonales; ils laissaient croître leur chevelure, rasaient leur barbe, tenaient à la main une
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sorte de baguette blanche, et suspendaient à leur cou une amulette ovale cerclée d’or.
Les Franks provinrent, avons-nous dit, du mélange des Gaulois avec les Ibères, race indigène du pays, joints plus tard aux Romains, aux Grecs, et plus tard encore aux Alains, aux Goths, aux Burgondes et aux Suèves. Après avoir parlé des Gaulois, nous avons donc à décrire les Franks.
Le Frank avait une haute taille, une peau très-blanche, des yeux bleus étincelants et une voix puissante. Son visage était rasé, sauf sur la lèvre supérieure, qui portait deux fortes moustaches. Ses cheveux, d’un blond admirable, étaient coupés par derrière, et longs par devant. Son habit était si court qu’il ne lui couvrait pas le genou, et si serré qu’il laissait voir toute la forme de son corps. Il portait un baudrier garni de clous et de plaques argentées ou damasquinées. A sa ceinture étaient suspendus un couteau de fer, une hache à manche court au fer épais et acéré (la francisque ), une lourde épée très-coupante; une sorte de pique de moyenne longueur, dont la forte pointe était armée de plusieurs barbes, ou crochets tranchants, et recourbée comme un hameçon. Avant de combattre, le Frank teignait ses cheveux avec de la couleur rouge. Souvent sa chevelure était retenue par un réseau d’or ou par un cercle de cuivre. D’autres fois il se couvrait de la dépouille des bêtes féroces.
D’après les récits de plusieurs historiens, on peut se faire une idée exacte de la femme franke. Elle est forte, porte une robe longue et de couleur noire, ou une robe bordée de pourpre. Elle marche les bras nus. Son front est couronné de genêt fleuri. Son regard, quelquefois farouche, accuse une mâle vigueur. Aussi ne craint-elle pas de paraître dans les sanglantes mêlées.
Les langues celtique et ibérique disparurent peu à peu chez les Franks; elles furent remplacées par le dialecte latin.
Les Gaulois et les Franks soumis par les Romains avaient reçu dans leur sang l’élément latin; cet élément ne fit que s'accroître. Un instant arrêté par les invasions des peuples du Nord et de l’Est, par les hordes asiatiques de race mongole, parmi lesquelles figuraient les Huns, l’élément latin reprit le dessus à partir du seizième siècle. Alors les hommes et les choses, la langue et les arts, participèrent de plus en plus de l’influence latine. La chevelure blonde et la peau blanche du Frank changèrent de caractère
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avec la chevelure noire et la peau brune du peuple latin. C'est ainsi que le Français perdit la taille athlétique et les membres vigoureux du Gaulois, pour acquérir la souplesse et l’agilité des peuples méridionaux. C’est ainsi que la langue française se forma peu à peu, au moyen des dialectes latins modiliés.
L’existence d'une seule langue écrite fait qu’il est difficile d’établir des divisions caractéristiques parmi les Français actuels. On pourrait cependant distinguer les Français proprement dits, qui habitent le cours inférieur de la Loire, et dont les dialectes sont le plus voisins de la langue écrite; — les Wallons, dans le Nord, dont la prononciation se rapproche un peu de celle des peuples teutons; — et les Romans, dans le Midi, où les dialectes se confondent avec ceux des Ilispaniens et des Italiens. Les Français du centre sont ceux qui tiennent le plus des Celtes; ceux du Midi ont la vivacité des anciens Ibères ou Basques, et ceux du Nord ont subi davantage l’influence teutonne, influence qui se fait surtout sentir en Normandie.
Grâce à la diversité des origines, et aux différentes races humaines qui se sont fondues dans son type, grâce peut-être aussi à l'extrême variété géologique du sol de la France, où l'on trouve comme une sorte d’échantillon de tous les terrains du globe, le Français n'a point de physionomie propre, au point de vue organique: ce qui n’empêche pas la nationalité française d’être parfaitement accusée.
Au point de vue physique, si l'on met à part certains extrêmes, on peut dire que le Français est caractérisé, non par les traits spéciaux, mais par la mobiliLé et l’expression de ces mêmes traits. Ni grand ni petit, le corps a des proportions excellentes, et s’il n’est pas capable de développer une grande action musculaire, il est du moins en état de lutter avec avantage contre la fatigue et les longs exercices. Agile et nerveux, prompt à l’attaque comme à la riposte, plein de ressources dans la défense, souple et dispos, adroit au physique comme au moral, tel est le Français. dont le type est reconnaissable dans notre classique troupier (üg. 22).
Au point de vue intellectuel, le Français se distingue par une promptitude et une activité de conception vraiment hors ligne. Il comprend vite et bien. Une nuance de sentiment vient s’ajouter à cette activité intellectuelle. A cet ensemble des qualités de l’esprit et du cœur, joignez une dose très-prononcée de raison, un
Fig. 22. Français.
jugement solide et une véritable passion pour l’ordre et la méthode, et vous aurez le type français.
C’est par la réunion de toutes ces qualités que s’explique le respect de notre nation pour la science et les arts, l'ordre admirable qui règne dans ses musées, et le bon entretien de ses monuments historiques. Ainsi s’explique l’excellente organisation de son enseignement public, tant pour les sciences que pour les arts, sa philosophie tolérante et douce, qui cherche surtout les règles pratiques applicables à la conduite des hommes, son excellent arsenal judiciaire, et son admirable code civil, qui a servi de modèle à toutes les nations des deux mondes.
Cependant si le Français respecte la science, s’il aime les arts et s’intéresse aux productions de l’esprit, il faut reconnaître qu’il répugne à s’y mêler de sa personne. 11 est heureux de profiter des applications pratiques de la science, et proclame avec reconnaissance les services qu’il en reçoit ; mais il recule à l’idée d’étudier les sciences en elles-mêmes, et le titre de savant est chez lui le synonyme d’un être parfaitement ennuyeux. Les sciences qui ont jeté en France un très-vif éclat à la fin du siècle dernier, y languissent aujourd'hui. Les carrières scientifiques sont désertées et la science est dans une décadence visible dans la patrie des Lavoisier, des Laplace et des Cuvier. Pour faire accepter la science aux lecteurs français, il faut enduire de miel les bords de la coupe; encore faut-il bien connaître la dose à laquelle on peut lui administrer le breuvage édulcoré, et ne pas dépasser les forces de son tempérament ou de son humeur présente.
On peut en dire autant pour les arts libéraux. Le Français aime à jouir des œuvres de l’art, des beaux monuments et édifices, des statues précieuses, des tableaux magnifiques, des gravures et de toutes les hautes productions de l’art; mais il ne fait rien pour les encourager. Notre pays est aujourd’hui, dans le monde entier, à la tète des beaux-arts, et son école de peinture est sans rivale. Cependant c'est à l’étranger que les artistes, peintres ou sculpteurs, doivent aller chercher l’écoulement de leurs produits. En France, on se contente de rendre un liorn* mage platonique au mérite de leurs œuvres, et l’on s’en rapporte au gouvernement du soin d’encourager etde propager les arts.
Cet encouragement se résume en une exposition annuelle des tableaux et des statues faite dans un local où l’on n’entre qu’en
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payant. Puis tableaux et statues sont renvoyés aux artistes, et des médailles de différente valeur permettent au public de classer le mérite de chaque exposant.
En France, on n'est donc à proprement parler ni savant, ni artiste ; seulement on professe une grande estime pour les sciences et les arts. On leur rend hommage, mais on n’a aucun désir de se les assimiler, et l’on ne fait rien pour les propager.
Une qualité excellente de notre nation, c’est la sociabilité. Tandis que l’Anglais et l’Allemand se renferment dans leur maison, avec un soin misanthropique, le Français aime à partager son logis, à habiter une espèce de ruche, où le même toit abrite quantité d’individus de tout âge et de toute condition. Il peut ainsi échanger et recevoir mille services, vivre de son existence propre, en même temps que de celle d’autrui. Voyez dans nos villages les maisons groupées ensemble, adossées l’une à l'autre; voyez dans les villes ces maisons où cinquante locataires, à peine séparés par une mince cloison, ont un domestique commun à tous, le portier, et vous reconnaîtrez là l’instinct de sociabilité, d’affabilité extérieure, propre à la nation française. L’empressement que chacun manifeste à rendre les petits services de la vie, à secourir un blessé, à s’employer pour tirer son voisin d’embarras, sont autant de signes de ce même et louable esprit de sociabilité.
La douceur des sentiments et des pensées, le goût extraordinaire pour l’ordre et la méthode, l’amour des arts, qui caractérisent la nation française, se retrouvent dans les productions diverses de son industrie. Le sentiment de l’art caractérise essentiellement l’industrie française, et lui donne ce cachet de bon goût, de distinction et d’éléçance qui font sa juste renommée, et répandent ses produits dans le monde entier.
Sans être ni artiste ni savant, le Français sait donc parfaitement tirer parti de la science et de l'art.. Il leur demande leur concours et leurs inspirations; il sait les utiliser et les transporter dans la pratique. Grâce à son esprit d’ordre et de méthode, il parvient à retirer des prolits matériels des objets d’étude ou de sentiment.
Après le côté brillant du caractère de notre nation, montrons son côté défectueux.
11 est reconnu que le tiers des Français et plus de la moitié des Françaises ne savent ni lire ni écrire : ce qui revient à dire que sur les trente-six millions d’individus qui composent la population de la France, quinze millions ne savent ni lire ni écrire.
Le paysan français ne lit pas, et pour cause. Le dimanche on lui fait la lecture de l'almanach de Pierre Larrivay, de Matthieu Laensberg, ou de quelque autre prophète de la môme farine, qui prédit pour chaque jour de l'année le temps ou les récoltes, et cela lui suffit. La Bruyère a tracé de nos paysans, au temps de Louis XIV, un portrait saisissant et sinistre, qui est souvent vrai de nos jours : depuis deux siècles, le modèle a peu changé1.
L’ouvrier français lit fort peu. Les ouvrages de science vulgarisée qui. depuis un certain nombre d’années, se multiplient si heureusement en France, ne sont pas lus, comme on se l’imaginé, par les ouvriers. Les personnes qui recherchent ce genre de livres ont déjà une véritable instruction, qu’elles désirent compléter en l’étendant à d'autres branches du savoir : ce sont les jeunes gens des écoles et les personnes qui appartiennent aux diverses professions libérales ou commerciales.
Le bourgeois qui a quelques loisirs, en consacre une partie à la lecture, mais il ne lit pas de livres. En France, le livre est un objet de luxe, à l’usage des raflinés. Quand la foule voit passer dans la rue un homme tenant un livre sous le bras, elle le contemple avec une curiosité respectueuse. Entrez dans les maisons, même les plus opulentes, vous y trouverez tout ce qui est nécessaire au confort de l'existence, tous les meubles à l'usage de la vie, mais vous n’y verrez presque jamais de bibliothèque. Jugée indispensable en Allemagne, en Angleterre, en Russie, la bibliothèque est à peu près inconnue en France.
Le bourgeois français ne lit que les journaux. Malheureusement les journaux en France n'ont jamais été consacrés qu’à la politique. La littérature et les arts, la science et la philosophie, voire même le commerce et le mouvement des affaires, c’est-à-dire tout ce qui constitue la vie et les intérêts d’une nation, sont exclus, avec un soin jaloux, de la plupart de nos grands journaux, pour faire place à la politique. C’est ainsi que la politique, la plus superflue et la plus stérile des matières, est devenue dans notre pays la grande préoccupation et la seule préoccupation de toutes les classes.
1. « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attaches à la terre qu’ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine. Et en effet ils sont des hommes. »
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La presse dite légère est bien pire. Elle se fait avec les anciens ana. On coupe dans le Biùvriana les bons mots du marquis de Bièvre et on les met sur le compte de M. de Tillancourt; on attribue à Mlle X.... des Variétés une anecdote cueillie dans YEncyclopediana, et le tour est fait. Cela ne se vend qu’un sou et ne vaut pas un liard.
Les journaux sont le grand moyen de farcir de vide la tète de nos bourgeois.
La faiblesse de l’instruction en France ressort davantage quand on sait ce qui se passe chez d’autres nations. Parcourez la Suisse, et dans chaque chaumière vous trouverez une petite bibliothèque. En Prusse, un individu qui ne sait pas lire est une rareté : l'instruction est obligatoire dans ce pays. Tout le monde sait lire en Autriche. En Norvège et en Danemark le dernier des paysans lit et écrit sa langue avec pureté; et dans l’extrême Nord, en Islande, dans cette terre vouée aux rigueurs d’un froid éternel, qui est comme la mort de la nature, les imprimeries sont en grand nombre. Nous n'avons pas besoin de dire que les Anglais et les Américains l'emportent de beaucoup sur les Français, au point de vue de l’instruction. Bien plus, tous les Japonais savent lire et écrire, ainsi que tous les habitants de la Chine propre.
Espérons que ce triste état de choses changera quand on aura décrété, en France, l’instruction gratuite et obligatoire.
Peu instruit et peu désireux de l'ètre, industriel timide et agriculteur routinier, le Français a pourtant une vertu dominante. Il est soldat; il a toutes les qualités exigées pour la guerre : la bravoure, l’intelligence, la vivacité de conception, le sentiment de la discipline, et même la patience quand il le faut. Si en 1870 un enchaînement de fatalités déplorables a forcé notre patrie de subir la loi d’un peuple qui s’étonne encore de sa victoire, la réputation de bravoure et d’intelligence du soldat français n’a pas souffert de cet échec imprévu. L’heure de la revanche contre les barbares du Nord sonnera tôt ou tard.
Ce qui est tout à fait propre à la nation française, c’est son esprit frondeur, sa verve satirique. Si du temps de Beaumarchais tout finissait en France par des chansons, de nos jours tout finit par des quolibets, et selon l’argot du jour, par la blague.
Il n’est rien que notre esprit satirique n’ait tourné en ridicule. Dans l’art du dessin il a créé la charge , c’est-à-dire la caricature du beau et l’exagération hideuse de toule imperfection physique; au
théâtre il a introduit la cascade , parodie publique, avilissement devant le parterre, de notre histoire, de notre littérature et de nos grands hommes ; dans la danse il a fait naître cette chose
obscène et sans nom qui se compose de vraies contorsions de fou, et qui passe à l’étranger pour notre danse nationale 1 La femme française est parfaitement douée au point de vue intellectuel; elle a la conception facile, l’imagination vive et l’esprit enjoué. Malheureusement le poids de l’ignorance alourdit tout son être. Rarement la femme du peuple sait lire; seule la femme des classes supérieures a le loisir, pendant sa jeunesse, de cultiver son esprit. Toutefois il ne faut pas qu’elle s’adonne trop à l’étude; il ne faut pas qu’elle aspire à devenir un esprit orné et distingué. L’épithète de bas-bleu la ferait vite rentrer dans la foule commune, dans la plèbe féminine ignorante et légère. On lui appliquerait, avec un empressement unanime, ces vers des Fcnwics savantes , de Mblière, qui ont eu, depuis deux siècles, le triste pouvoir de semer l’ignorance dans la moitié de la société française :
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens Et régler sa dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés.
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse'.
C’est sous le poids de cette malheureuse tirade que des personnes qui se croient bien raisonnables, étouffent les velléités qu’éprouveraient les jeunes filles et les jeunes femmes d’ouvrir leur esprit aux notions de la littérature, de la science et des arts.
11 a été question un moment de faire participer nos jeunes filles à l’instruction que l’Université donne aux jeunes gens. Nous voulons parler des cours qui devaient être faits par les professeurs des lycées, selon le plan imaginé par M. Duruy. Mais cette tentative d’émancipation intellectuelle des jeunes filles a été vite réprimée. A peine tolérés à Paris, ces cours ont été promptement interdits dans nos villes des départements, et la femme est bientôt revenue sur les genoux de l'Église , c est-à-dire a été rendue à l’ignorance et à la superstition.