CHAPITRE X
A qui demander conseil !... Hélas ! le nombre de ceux qui l'aimaient était bien restreint. Grand'mère, Bernard, Valérie même... Mais, grand'mère mourante, le cerveau obscurci par la congestion, n'était pas en état de résoudre une question si grave ; consulter Valérie, c'était consulter son mari... et quel droit M. Louis Le Braz avait-il, à intervenir dans les affaires des Carcabœuf ?..,
11 restôit donc seulement Bernard... et lui seul avait voix au chapitre... puisque son avenir en cette question était en jeu, aussi bien que celui de sa fiancée... Mai«, en le consultant, Sylvie connaissait d'avance la réponse, il la lui avait donnée deux jours auparavant à Vannes... Et, en lui confiant les tentatives faites par Humbert, et tolérées par le baron, elle avouait à Bernard que son sévère jugement sur eux n'était que trop motivé.
Sylvie hésita longtemps. Sa loyauté lui commandait d'instruire son fiancé de ce qui se passait... son
orgueil familial saignait à la pensée du mépris que ressentirait Bernard... qui, en même temps, opposerait toute sa volonté à ce que l'on exigeait d'elle...
Comme elle errait inquiète, absolument désorientée, ne sachant à qui se confier, sur la lande, où déjà pointaient les fleurs roses des bruyères, elle aperçut entre les pierres dressées une silhouette bien connue, elle tressaillit...
— L'abbé Le Goffîc... Lui, peut-être, pourra me conseiller... me dire si je dois consulter Bernard.
L'abbé Le Goffic était un excellent homme, mais il avait une âme timorée ; il était d'ailleurs imbu de la grandeur des Carcabœuf, autant que le baron. C'est à grand'peine, qu'il avait gardé la neutralité lors du mariage de Yalérie. Il vénérait le chevalier, comme héritier d'un si beau nom, et il était trop bon et faible pour avoir pu juger sévèrement son ancien élève. Il le croj'ait généreux comme tous ceux de sa race...
Sylvie lui dit, sans entrer dans trop de détails, la situation cruelle où elle se débattait. En apprenant qu'Adhéraar avait désérité son neveu, il soupira :
— M. Adhémar de Carcabœuf avait, malheureusement, des idées en contradiction avec toutes les traditions de sa famille... Ses intentions, j'en suis
sûr, furent excellenles ; mais quel triste courage il a eu, de faire un testament semblalDle.
La clianoinesse sentit augmenter son angoisse... Ce brave prêtre, qui avait pour elle une sincère affection, pensait comme le baron.
— Que dois-je faire? demanda-t-elle.
L'abbé réfléchit :
— A tout autre que madame la chanoinesse de Carcabœufjje dirais : gardez ce que votre oncle vous a laissé ; respectez entièrement les volontés d'un mort. Mais à vous, je dis : il est déplorable que votre frère, celui qui doit perpétuer votre race, soit dénué de tout... il vous emprunte cette somme, confiez-la lui. Vous devez à vos ancêtres de vous résigner à tous les sacrifices... S'il ne peut vous rendre ce qu'il demande, vous avez la ressource du couvent.
— Bernard m'aime, et il a ma parole.
— Eh bien... Ecrivez-lui, demandez-lui conseil... Si vous plaidez la cause des Carcabœuf, comme elle doit l'être, nul doute que votre fiancé ne vous autorise à faire votre devoir. Il est trop honnête homme, pour s'y opposer.
Après cet entretien, Sylvie, un peu plus malheureuse qu'auparavant, écrivit à Bernard. Elle lui raconta fidèlement ce qui s'était passé entre son père, son frère et elle... Elle lui exposa qu'ayant abandonné ses droits sur le logis, elle devait encore
donner vingt mille francs à Humbert, de sorte qu'à peine resterait-il le capital de la pension due à grand'mère...
Pas de conamenlaires... Elle terminait sa lettre, en disant :
(( J'ai deux jours encore, pour prendre une de'cision, répondez donc immédiatement; car cette décision, c'est vous qui la prendrez. Je ferai ce que vous voudrez ; mais vous comprenez, j'en suis sûre, cher Bernard, combien je désire que vous m'autorisiez à faire ce qui doit être fait... Vous pouserez comme moi : il serait inique que le chevalier de Carcabœuf fût dénué de toute ressource, alors que moi, je serais presque riche. Je vous supplie, Bernard, de me permettre d'agir suivant ma conscience 1 »
La lettre une fois partie, Sylvie se trouva soulagée d'un grand poids. Ce que déciderait Bernard, elle le ferait. La responsabilité serait pour un autre, en qui elle avait confiance. Elle espérait qu'il céderait à son désir. Il ne tenait pas tant que cela à la fortune. Quel que fût son jugement sur Humbert, il admettrait qu'on ne pouvait le laisser dans la détresse.
Pendant les deux jours suivants, elle attendit avec anxiété la réponse de son fiancé. Rien ne vint.
Le soir du second jour, le chevalier lui demanda :
— As-tu amplement réfléchi, chanoinesse?
— Je te demande d'attendre à demain, dit Sylvie.
— Tu as écrit à Bernard, et il ne daigne pas te répondre ! riposta railleusement le chevalier.
— 11 ne daigne pas!... quelle expression !... sa lettre s'est trouvée retardée, voilà tout... dit Sylvie, cachant de son mieux le désappointement qu'elle éprouvait elle-même.
— Ma chère amie, reprit Humbert d'un ton froissé, tu as consulté un homme qui ne m'aime pas, dans une question où ses intérêts sont en opposition avec les miens... La réponse ne peut guère être douteuse... Ne prends pas ces airs indignés... Bernard connaît le prix de l'argent, aussi bien qu'un autre. Sans lui, sans la crainte de ses reproches, tu m'aurais tout d'abord offert ce que je te demande en vain. Je veux bien attendre à demain, mais je suis persuadé que Bernard ne répondra pas.
— Et pourquai donc?
— Répondre pour te dire de me refuser serait prendre l'attitude d'un fiancé rapace ; or, tout en tenant à ses intérêts, il joue volontiers l'homme généreux.
La chanoinesse dit, d'un ton ferme :
— Je ne veux pas... tu entends, Humbert, Je ne veux pas que mon fiancé soit, en ma présence, maltraité par qui que ce soit. Demain nous aurons sa réponse.
Le chevalier haussa les épaules, et s'éloigna en sifflotant.
Le lendemain, pas de lettre encore ; la journée s'écoula pour Sylvie dans une angoisse extrême... Ce silence commençait à lui paraître inexplicable... Était-il donc vrai !... Était-il possible que Bernard ne répondît que par le silence à une demande qu'il jugeait inopportune!... Pouvail-il témoigner à sa fiancée un tel manque d'égards ? Éprouvait-il une colère si grande, en voyant qu'elle avait,sans son aveu, commencé à se dépouiller en faveur de son frère?...
Sylvie se remémora l'entretien qui l'avait blessée, où Bernard parlait du baron et de Humbert, en termes peu mesurés... Et à mesure que les heures passaient, un sentiment pénible, la souffrance de l'orgueil froissé remplaçait la confiance qu'elle avait toujours eue en son fiancé... Le doute commença d'entrer dans son âme, et avec lui une douleur encore inéprouvée.
Humbert, le soir, reçut une lettre, qu'il lut plusieurs fois, d'un air triomphant : il étudia l'attitude de sa sœur, avec inquiétude. Puio, après le dîner, il lui dit :
— Aurai-je ta réponse, Sylvre?
La jeune fille rougit :
— Je te demande encore un délai, balbutia-t-elle d'une voix mal assurée. Bernard ne m'a pas répondu...
Le baron fronça le sourcil.
— C'est donc Bernard qui décidera la cause? ditil d'un Ion un peu raide. Après tout... il y a quelque droit : mais je pensais que le cœur et la fierté de ma fille suffisaient à lui dicter sa conduite... Je n'aime pas bien qu'un étranger s'immisce dans nos affaires intimes.
— Bernard est mon fiancé, père... et choisi par vous.
— Sans doute... Et il ne te répond pas?
— Je demande jusqu'à demain matin, seulement, murmura la clianoinesse, qui se sentait tout à fait abandonnée par son père.
— Je te serai obligé de ne pas attendre plus longtemps, reprit Humbert. Voici. J'ai reçu tout à l'heure une lettre de mon ami Redmann. Ma présence à Paris devient nécessaire ; et il faudra que je parte demain.
— Nécessaire ? A-t-il donc trouvé quelque chose pour loi? demanda le baron?
— Peut-être... Gela dépend de Sylvie... Oui, ma chère, une situation m'est offerte dans une banque, mais avec la condition habituelle : une caution à déposer. Seulement, cette fois-ci, ce n'est pas une affaire en formation, lancée par des escrocs, venus on ne sait d'où : c'est une maison sérieuse, qui existe depuis plusieurs années : et l'argent que tu me prêteras, je l'espère, ne courra nul risque...
— Demain, dit la cbanoinesse, en proie à une hunoiliation excessive... Bernard ne peut tarder davantage...
— Il a trop tardé déjà ! dit nettement le baron. Qu'il dise oui ou non... mais sans plus attendre; ceci est une inconvenance.
— Mon opinion est qu'il ne répondra pas, déclara Humbert.
— Ce serait alors une telle insolence, que je verrais quel parti j'aurais à prendre, répliqua le baron... Un fiancé, si épris de la fortune de sa fiancée, ne peut qu'inspirer à une femme un peu fière un sentiment de mépris. S'il ne répond pas, il n'aime pas Sylvie...
Cette phrase frappa au cœur la cbanoinesse.
Un travail singulier se faisait peu à peu dans son esprit. Une sorte de désagrégation de ses sentiments, qui jusqu'ici avaient été si fermes. Celte sorte de siège fait autour d'elle à propos de ce misérable argent, lui dessillait les yeux... Ces sarcasmes, ces bouderies, ces menaces, qu'il lui fallait subir, avaient un but qui ne pouvait que lui apparaître très clair. Et une horrible douleur lui serrait le cœur, une humiliation, une lassitude delà lutte lui donnait le désir de leur céder tout de suite, de leur crier, de crier à Humbert : prends tout ce que tu voudras... mais ne parle plus, ne dis pas ces choses qui me montrent vil et rapace le dernier des Carcabœuf !...
— Tu seras satisfait, dit-elle à son frère, en s'éloi-
gnant sans le regarder... Si, demain, Bernard ne répond pas, je te céderai tout, sauf ce qui est nécessaire à graud'mère. Ceci ne m'appartenant pas, je n'en puis disposer... Et je pense que mon père trouvera bon de défendre ses intérêts, à elle !...
Rien ne saurait rendre le ton presque méprisant dont Sylvie dit ces mots... sans même s'en rendre compte. Elle sortit...Elle voulait être seule.. ."ne plus les voir, essayer de penser à autre chose, de trouver une explication favorable de leur conduite. Les deux Carcabœuf se regardèrent. Humbert triomphait, le baron était sombre.
— Es-tu sûr, cette fois, absolument sûr de ne pas ruiner ta sœur?
— Pardieu ! riposta le chevalier, avec une ridicule outrecuidance.
— Je serais fâché, continua le baron, qu'elle fût dupe. Nous la poussons un peu fort... Son avenir m'intéresse aussi... Je l'aime...
— Son avenir?... Il est tout tracé. Elle épousera Bernard, et sera heureuse...
— Savoir !... grommela le baron, en se retirant... Humbert ne s'inquiéta pas des combats intérieurs
que pouvait subir son père, pris entre son amour paternel et son orgueil. II relut la lettre de Uedmann... et rêveur, murmura :
— Une charmante femme, cette Déborah... Un million et demi de fortune... Je serais Tun des
premiers de ma province. Nous pourrions acheter un beau domaine en Bretagne, pour y passer l'élé; l'hiver nous serions à Paris, à Nice, en Italie...
Qu'étaient auprès de ces mirages de haute vie, les intérêts de Sylvie, de son père, de grand'mère? Rienl Des détails négligeables. Et Humbert ne les faisait pas même entrer en ligne de compte.
Il dormit paisiblement... A deuxpas de lui, Sylvie, l'âme tourmentée de pensées torturantes, passa la nuit sans se mettre au lit. L'aube la trouva accoudée à l'une des petites embrasures de sa tourelle, regardant par delà les bruyères de la lande, la mer grise qui encerclait l'horizon.
Durant ces heures nocturnes, l'angoisse avait été si pénible, d'en venir à constater la rapacité et l'égoïsme de ceux qui lui étaient chers, qu'un autre sentiment, injuste celui-ci, prenait possession de son esprit et de son cœur... Elle en venait à douter de Bernard...
S'il ne lui répondait pas, c'était la preuve que ce méprisable amour de l'or l'avait saisi, lui aussi. En dédaignant de discuter, il indiquait par là à sa fiancée qu'il l'aimait peu, et qu'il estimait bien bas son jugement... Certes, sa lettre, à elle, méritait qu'on y répondît... Et une telle impertinence deviendrait significative.
Trop significative pour être réelle ! Si la chanoinesse n'eût pas eu le cœur ulcéré par les tentatives
auxquelles elle avait été en bulte depuis trois jours, et qui lui avaient démontré qu'elle ne comptait pas aux yeux de son père, elle eût compris qu'il fallait une cause d'une gravité exceptionnelle, pour empêcher Bernard de lui écrire. Elle se fût rappelé les marques de tendresse, les preuves de loyauté et d'attachement que toujours il avait donnée?, à elle et aux siens... Mais elle souffrait, et résonnait à faux.
Le facteur passa sans s'arrêter: et Sylvie, qui l'avait vu avec un tremblement de tout sou être, murmura :
— Allons I il est comme les autres. Je lui importe peu... Mon père, d'ailleurs, ne me le disait-il pas hier? Le mieux est de disparaître.
Elle descendit. Elle trouva le baron et le chevalier déjeunant dans la grande salle. En la voyant entrer très pâle, l'attitude rigide, Humbert comprit qu'elle venait d'éprouver une suprême désillusion.
— Bernard n'a pas écrit. Je m'en doutais ! commença-t-il d'un ton de triomphe.
Elle l'interrompit d'un geste :
— Ne raille pas, Humbert, je ne pourrais le supporter. Je viens te dire, en présence de mon père, que je te donne tout ce que mon oncle m'a laissé, sauf ce qui est nécessaire à ma grand' mère...
— Eh bienl tu es une bonne petite sœur 1 s'écria le chevalier, avec une joie quil ne chercha pas à dissimuler... Tu peux compter que je te rembourserai avant six mois... car je me marierai aussitôt que possible, et Redmann m'y aidera. Cet argent que lu me prêtes, m'aidera surtout à faire bonne figure, en attendant mon mariage.
— Je ne te le prèle pas ; je te le donne... Là où j'irai, je n'en aurai pas besoin.
— Où iras-tu donc? demanda le baron.
— Au couvent! Ne me l'avez-vous pas maintes fois conseille'? dit-elle d'un ton si calme qu'il ne sut si elle le blâmait, ou si elle constatait simplement un fait.
— Au couvent?... reprit-il. Et Bernard?...
— Bernard me prouve qu'il ne m'aime pas. C'est votre pensée à tous deux... vous l'avez fait naître en moi ; elle s'y est fortifiée, je suis convaincue à présent.
— Je n'ai jamais dit celai balbutia le baron, en proie à un malaise moral très pénible. Son silence m'étonne, et voilà tout.
La chanoinesse ne répondit pas. De plus en plus gêné, M. de Carcabœuf reprit :
— Tu réfléchiras, avant de faire quelque action irréparable. Tu écriras de nouveau à Bernard... 11 faut une explication...
— Ecrire à Bernard, si comme vous me le disiez
hier, il me dédaigne? vous n'y songez pas! répliqua Sylvie d'un ton hautain. J'aimerais mieux mourir que consentir à une bassesse...
— Enfin, tu n'entreras pas au couvent dès demain, j'imagine ?
— Pardon. Je m'y rendrai directement, en arrivant à Vannes, sans même revoir grand'mère ni Valérie. J'ai suffisamment souffert pour prendre celte résolution ; je désire m'épargner toute scène attendrissante.
Le baron, saisi d'un remords qu'il ne put dompter, s'écria en marchant vers sa fille, et lui prenant la main :
— Tu ne m'accuses pas de ce qui arrive, Sylvie?... tu ne me juges pas mal, n'est-ce pas?...
Elle hésita... pendant que Humbert murmurait :
— Déplorable faiblesse !...
— Non... je pense que vous avez agi suivant votre conscience... dit-elle enfin.
Alors, attendri, il la serra dans ses bras.
— Ma pauvre petite !... Je voudrais que tu fusses heureuse, toi aussi... Je n'ai pas de plus cher désir.
— Il est trop tard! dit-elle en se dégageant...
Il recula d'un pas, touché à l'àme par ce mot de reproche, le seul qu'elle eût prononcé, et qui
206 LES RACES ouï MEURENT
laissait voir quel abîme il avait creusé entre lui et sa fille... non pas seulement en la sacrifiant à Ilumbert; mais, surtout, en tuant en elle la confiance en Bernard... Elle sortit sans retourner la tête... Le baron, sombre, marcha au travers de la pièce d'un pas agité. Après un moment de silence, le chevalier dit :
— Eh bien ! vous voilà bouleversé pour un coup de tête de Sylvie ! Elle ne restera pas longtemps au couvent, vous pouvez le croire...
M. de Carcabœuf eut un geste d'impatience.
— Quand elle y resterait, continua Humbert, elle ne serait pas la première demoiselle de Carcabœuf qui se serait dévouée pour la gloire de la famille. Nous triompherons.
— Triste triomphe, payé par un remords! murmura le baron.
— Un remords?... N'en ayez pas!... Je vous proteste que je suis absolument sûr de lui rendre cet argent.
— Il ne s'agit pas d'argent ! riposta avec impatience M. de Carcabœuf. Rendras-tu aussi à ta sœur la confiance qu'elle avait en son fiancé? Me rendras-tu, à moi, l'estime de ma fille, que je n'ai plus?...
La voix du baron s'arrêta, étranglée par une poignante émotion que Humbert ne comprit pas... car de telles émotions lui étaient inconnues. Voyant la
stupide indifTcrence de son fils, M. de Carcabœuf sortit en fermant la porte violemment.
— Il baisse 1 murmura Humbert. Il devient vieux... Je n'aurai guère d'opposition à redouter pour mon mariage.