CHAPITRE XII
Grand'mère allait mieux ; à présent elle pouvait parler avec difficulté et en cherchant ses mots ; mais enfin, elle arrivait à exprimer sa pensée.
Valérie, depuis près d'une semaine, ne l'avait pas quittée ; elle s'était fait dresser un lit dans la chambre voisine, afin d'être là, même durant la nuit. Certes, la satisfaction de revoir sa petite-fille préférée, de l'avoir autour de soi comme jadis, avait dû contribuer à remettre M""^ de Carcabœuf. Un apaisement se faisait dans son cœur, en rencontrant à chaque instant le sourire afi'ectueux et paisible de Valérie.
Aux premiers mots que grand'mère put articuler nettement, la jeune femme, transportée de joie, s'écria :
— Enfin, vous êtes sauvée, chère grand'mère !... Mon Dieu, que je suis heureuse de vous entendre parler !...
Grand'mère passa affectueusement ses doigts sur les cheveux de Vale'rie.
— Mon fils n'est pas encore ici? demanda-l~elle après un moment de recueillement. Sylvie ne revient pas. Cela m'inquiète.
— Pourquoi?
— Je ne sais pas... Sylvie devrait être là... Elle sait que je suis malade... Pourquoi ne vient-elle pas me voir ?
— Peut-être parce que je suis auprès de vous... murmura tristement Valérie.
— Elle l'aime pourtant, ma petite !
— Oui, mais elle ne me pardonne pas mon mariage...
Grand'mère soupira :
— Et vous, grand'mère, me le pardonnez-vous ?... continua Valérie, serrant dans ses mains les mains amaigries de la vieille femme.
— Oui, petite amie ; ma seule consolation est de te voir heureuse ; et cela grâce à l'énergie de mon pauvre Adhémar 1 Je voudrais que Sylvie fût heureuse comme tu Tes...
— Bonne maman... Vous me faites du bien, en me parlant ainsi... Tous les autres sont contre moi... Mais je vous ai, cela compense tout... Il n'y a que la chanoinesse qui me lait de la peine, parce que je l'aîme; quant à mon oncle et au chevalier, leur colère m'est indifférente...
— Ma petite Valérie, reprit grand'mère, après un moment, puisque le baron n''est pas ici, je voudrais voir ton mari...
Valérie donna à grand'mère un baiser, qui dut la payer du léger effort de volonté que lui avait coûté cette bonne parole.
— Tout de suite, répondit-elle, je vais l'envoyer chercher...
Un moment après, Louis Le Braz arriva.
M'"' de Carcabœuf le voyait pour la première fois; avec une attention extrême, elle le regarda s'avancer vers elle ; sans doute l'impression qu'elle ressentit fut bonne, car elle sourit, et tendit la main vers le mari de Valérie. Celui-ci la baisa respectueusement.
Le Braz était un homme grand, d'allure décidée : sa physionomie ouverte et son regard intelligent prévenaient en sa faveur. Il ne manquait pas d'élégance, et ce fut sans aucune gaucherie qu'il remercia M-"- de Carcabœuf, d'avoir bien voulu le recevoir. Seulement, ces paroles qui eussent paru une banale politesse dans la bouche de beaucoup de gens, prenaient chez lui un accent de sincérité qui remua la vieille baronne. Elle pressentait un caractère qui avait horreur de toutes les petitesses; elle comprit que parce qu'il aimait Valérie, il pouvait pardonner et peut-être mépriser le dédain qu'on lui témoignait ; mais en le comparant au chevalier,
212 LES RACES on MEURENT
elle ne put s'empêcher de constater que Hurabert avait l'air d'un rustre, et celui-ci d'un gentilhomme.
— Je vous remercie, dit-elle, du bonheur que vous avez donné à ma petite-fîUe.
A ce moment, Vale'rie entendit marcher dans la pièce voisine; elle pâlit d'appréhension, car elle reconnut le pas du baron.
— Yoici mon oncle... dit-elle.
Et M. de Carcabœuf pénétra dans la chambre... Un moment de silence régna entre les quatre personnages de cette scène... Valérie, tremblante, attendait quelque brutale impertinence du baron : celui-ci, la mine dure, regardait M. Louis Le Braz ; il ne le connaissait pas, mais il le reconnaissait... Graud'mère dit à haute et intelligible voix :
— Je vous remercie encore, monsieur Le Braz, de vous être rendu à mon premier appel. Je suis heureuse de vous avoir vu, et j'espère que je vous reverrai chez vous, chez Valérie...
— Vous y serez reçue, Madame, avec autant de respect que de tendresse. Tous ceux -qui aiment Valérie me sont chers, et nous sommes heureux, elle et moi, de trouver en vous une grand'mère.
11 dit ces mots, en regardant fièrement M. de Carcabœuf. Celui-ci, décontenancé par celte attitude très digne, ne se permit pas l'écart que craignait Valérie... 11 méprisait cependant ce petit bourgeois... avant de l'avoir vu... Voici qu'en sa pré-
sence, il se sentait impuissant à manifester son hostilité, et le sentiment naissait en son esprit qu'il avait devant lui un e'gal, et non un inférieur.. .
Après avoir laissé le temps de relever ses paroles, si on le jugeait bon, M. Le Braz, voyant que nul ne répondait, s'inclina respectueusement devant M"^ de Carcabœuf, adressa au baron un salut qui lui fut rendu, bien qu'avec raideur... et quitta la chambre, sortant très dignement d'une difficile situation.
Grand'mère, le baron et Valérie demeurèrent en présence ; la jeune femme attendait, pour s'éloigner, que son oncle lui en donnât l'ordre ; mais il semblait avoir oublié sa présence.
Il resta sombre et muet un instant, sans regarder sa mère ni sa nièce. Il s'approcha du lit.
— Je suis heureux de voir que vous êtes mieux ! dit-il enfin.
— Et moi, mon fils, j'ai été surprise de n'entendre parler d'aucun de vous depuis huit jours que vous êtes partis... (Ju'est-il donc survenu ? Où est Sylvie?T:t le chevalier?
Le baron réprima un tressaillement, et dit :
— Le chevalier est retourné à Paris.
— Retourné à Paris? Pourquoi faire ? N'a-t-il pas dissipé ce que nous lui avions si imprudemment confié ?
— Ce malheur lui est arrivé, mais on ne peut le
lui reprocher; car les circonstances furent plus fortes que sa bonne volonté.
— Sa bonne volonté I... répéta M"" de Carcabœuf avec un peu d'amertume^ Est-ce avec ce seul viatique qu'il va se lancer dans la lutte ?
— Non... Il a trouvé un peu d'argent... Valérie était stupéfaite du ton doux et presque
contrit dont parlait son oncle... M""^ de Carcabœuf reprit :
— Il a trouvé de l'argent? Et qui donc lui en a prêté ?
— Quelqu'un... qui nous porte intérêt ! balbutia M. de Carcabœuf.
— Cependant, vous n'avez pu répondre pour lui, puisque vous n'avez plus rien... Sylvie, peut-être, l'a cautionné ?
— C'est elle qui lui a prêté la somme nécessaire, avoua le baron à bout de dissimulation.
Grand'mère le regarda avec une surprise indignée, qui le troubla.
— Sylvie !.., Vous avez souffert qu'elle se dépouillât une fois encore, pour ce garçon. Tous avez agi contre la volonté de votre frère !
— Mon frère ne pouvait vouloir qiie Sylvie nous laissât chasser de noire maison. Elle a été généreuse au delà de son devoir, car non seulement elle a racheté l'hypothèque et renoncé à ses droits en faveur deHumbert; mais elle a prêté à ce dernier vingt
mille francs qui lui étaient indispensables... Elle a bien agi, je suis fier d'elle !
M. de Carcabœuf dit ces mots, par une sorte de bravade; car s'il était fier de sa fille, il ne l'était plus de lui-même. Et il ne se souvenait pas avoir souffert, comme il souffrait depuis quelques jours, d'avoir à se blâmer lui-même... Grand'mère écoutait avec une indignation croissante,
— Ainsi, dit-elle avec sévérité, vous avez délibérément sacrifié votre fille à son frère. Vous avez souffert qu'elle se dépouillât de tout!... Vous l'y avez poussée, peut-être... Tout cela pour cet abominable orgueil de race, qui arrive à étouffer en vous, même les sentiments les plus sacrés: l'amour paternel, la justice, le respect de la volonté d'un mort ! Je vous blâme, Armand ! Vous eussiez dû me consulter. Je devais avoir voix délibérative, lorsqu'il s'agissait de l'avenir de ma petite-fille. Mais vous saviez trop bien que je me fusse opposée de toutes mes forces à ce que l'on sacrifiât cette enfant à l'ambition d'un garçon sans cœur, et, je le crains sans honneur...
— Ma mère!.. .interrompit le baron frémissant.
— Eh bien!... Croyez-vous qu'il ne m'en coûte pas autant qu'à vous, d'avouer qu'un Carcabœuf peut être un homme vil et déloyal...
— Aucun fait... Rien ne peut vous autoriser à juger Humbert aussi sévèrement.
— Je le juge sur son manque de parole, alors qu'il nous laissait dans la détresse, sans s'inquiéter de ce que nous deviendrions. Je le juge sur cet égoïsme honteux, qui lui fait dépouiller sa sœur... 11 n'est pas [)Our elle un protecteur... car il la ruine et l'écrase, sans même, je le parierais, songer à la remercier de ce qu'elle fait pour lui? Ces faits sontils d'un galant homme? Répondez, Armand. Eussiez-vous agi ainsi, vous?
M. de Garcabœuf était au supplice. Sa mère prenait la voix de sa conscience et lui criait bien haut ce qu'il s'était dit tout bas, depuis plusieurs jours. En effet, un revirement bizarre s'était produit en lui. Après avoir ressenti une vive humiliation, en se voyant déshérité par son frère, il avait trouvé juste que Sylvie dégageât leur petit domaine, et même qu'elle abdiquât ses droits en faveur de Humbert ; pour l'emprunt fait par celui-ci â sa sœur, il avait senti en lui-même qu''il laissait commettre une injustice; mais son orgueil plus fort que sa tendresse paternelle, l'espoir de voir son fils relever l'éclat de sa race, avaient fait taire sa conscience. Voici qu'à présent, elle élevait haut la voix ! . . .
Car l'iniquité commise avait eu des résultats qu'il n'attendait pas; la rupture du mariage de Sylvie, l'entrée de celle-ci au couvent... alors qu'il le savait, sa fille ne se résolvait à cela que dans un accès de
désespoir... Et puis, l'égoïsme de Humbert était si complet, qu'il avait fini par l'apercevoir.
Ce brutal n'avait pas eu, coaime le pressentait grand'mère, un remerciement pour la femme dont il avait brisé l'avenir au profit de ses ambitions. Le chevalier était parti pour Paris, avec une joie non dissimulée, en prenant congé de son père, sans la moindre émotion... Maintenant qu'il avait obtenu son alliance pour contraindre Sylvie, il n'avait plus à le ménager.
M. de Carcabœuf comprit cela... et son cœur en fut navré, car n'était-ce pas attristant, de songer qu'un tel homme était le seul représentant du nom ?... Le baron ne se faisait plus guère d'illusions ; il pressentait que si les espérances de son fils se réalisaient, s'il faisait un beau mariage, s'il acquérait une haute situation, il ne songerait pas une heure, à faire quoi que ce soit pour les siens... C'est pour lui seul qu'il agissait... (c Mais il aura des filsl... Il perpétuera la race !... » Cette pensée seule soutenait M. de Carcabœuf, dans son pénible effondrement moral.
Le voyant absorbé dans ces réflexions, et craignant de l'avoir peiné sérieusement, grand-mère reprit :
— Peut-être me trompé-jesur le compte du chevalier... Je le désire, Armand... Je ne vous ferai pas d'autres reproches ; ce qui est fait est irrévocable. 11
218 LES RACES nui MEURENT
faudra aimer doublement Sylvie ; cette pauvre petite nous prouve son affection, son dévouement, son désintéressement, d'une façon qui force l'estime, et fait oublier ses défauts... qui ne sont pas de son fait, mais du nôtre !... Où est-elle? Je veux l'embrasser. M. de Garcabœuf, tremblant, répondit :
— Elle n'est pas ici 1...
— Elle n'est pas ici I... répéta grand'mère, regardant son fils, dont l'attitude lui inspira la soudaine appréhension de quelque malheur.
Valérie, poussée par le même sentiment, fit un pas en avant, et trouvant, en son angoisse, le courage d'interroger le baron, demanda :
— Où est-elle, mon oncle? Que lui est-il arrivé? M. de Garcabœuf, trop abattu pour repousser sa
nièce, répondit :
— Il est arrivé qu'avant de se dépouiller pour son frère, elle a voulu l'autorisation de Bernard . Elle lui a écrit; elle a attendu trois jours sa réponse : celte réponse n'est pas venue. Même depuis qu'elle est partie, il n'a pas écrit.
— Depuis qu'elle est partie ?.. Où donc est-elle ?... Expliquez-vous !... s'écria Valérie avec urie énergie inattendue, tandis que grand'mère, défaillante, écoutait sans avoir la force de prononcer une parole.
— Elle est au couvent ! avoua M. de Garcabœuf, en baissant les yeux.
— Au couvent? Et son mariage? Et Bernard !
— Le silence de Bernard lui a persuadé qu'il ne l'aime pas... Et puis, elle estfière... Voyant qu'il tenait si fort à cet argent, elle n'a pas voulu qu'il se crût force' de tenir sa parole. Elle lui a écrit une lettre très belle, pour lui rendre sa liberté et... je l'ai conduite au couveut il y a cinq jours.
— Vous avez fait cela !... exclama Valérie, avec désespoir... Oh ! ma pauvre Sylvie !... Et Bernard!... qui me l'avait confiée, en me disant de veiller sur elle. Vous les avez séparés pour que le chevalier fût riche... C'est abominable, oui, abominable!
— Madame Le Braz, sortez de cette chambre I gronda le baron, retrouvant son orgueil.
— J'en sortirai, si grand'mère l'ordonne. Vous n'êtes pas ici chez vous... J'en sortirai pour aller chercher Sylvie, pour essayer de réparer le mal que vous avez fait... Dites, grand'mère, vous m'ap-
prouvez
M™" de Carcabœuf, anéantie par la révélation que le baron venait de faire, se redressa, et dit :
— Oui, ma fille ! Rends-toi tout de suite au couvent des Ursulines. Tu te présenteras de ma part ; la supérieure est ma parente ; elle te laissera voir librement Sylvie. Tu lui diras, si l'affection ne suffit pas à la ramener, que je lui ordonne absolument de venir auprès de moi. Lorsqu'elle m'aura vue, elle fera ce qu'elle voudra. C'est parce qu'elle craignait que j'empêchasse cette folie, qu'elle l'a
faite sans me revoir. Et vous l'avez aide'e I... ajoutât-elle avec une sévérité qui atterra le baron.
— Je ne me sentais pas le droit d'entraver son désir d'entrer en religion ! balbutia-t-il.
— Vous vous êtes senti le droit de la désespérer ! riposta M"® de Carcabœuf, avec une dureté que le baron ne lui connaissait pas. Vous deviez me l'amener.
— Elle a énergiquement refusé. Elle avait assez souffert, disait-elle! et ne voulait pas s'exposer aune pénible scène d'attendrissement.
Grand'mère contint avec peine les paroles de blâme qui lui venaient aux lèvres ; elle dit à Valérie :
— Va tout de suite la voir ; fais tous tes efforts pour la ramener ici. Dis-lui que je suis malade. Exagère la gravité de mon état... Il faut qu'elle revienne.
Valérie sortit avec une allure décidée qui étonna le baron. 11 ne l'avait vue ainsi que lorsqu'il s'était agi de son mariage avec Le Braz. Habituellement elle était très douce et soumise. Seulement, si l'on touchait au bonheur de ceux qu'elle aimait, elle savait trouver en son cœur l'énergie nécessaire pour agir sans retard et sans faiblesse.
M. de Carcabœuf, demeuré seul avec grand'mère, reprit :
— Vous m'avez blâmé bien sévèrement mais je reconnais que vous avez raison. Je ne voulais pas
avouer ceci devant cette jeune femme. Nul, plus que moi, ne regrette ce qui est arrivé. J'ai l'âme triste, en pensant au chagrin de ma fille, chagrin dont je suis en partie la cause. Et je serai bien heureux, si vous pouvez la dissuader d'entrer au couvent. Que deviendrions-nous sans elle ; nous serions bien seuls et abandonnés, vous et moi...
— Ce n'est pas à nous que je pense ! C'est à elle ! répondit grand'mère.
Etions deux, sans se parler, attendirent dans la même poignante inquiétude le retour de Valérie.