CHAPITRE XIII
Pour Sylvie, les jours qui venaient de s'écouler avaient été cruels. Il lui avait fallu d'abord constater l'égoïsme et tous les mauvais sentiments de son frère, constater en même temps la partialité de son père : se sentir compter pour rien ; voir fouler aux pieds les dernières volontés de l'oncle Adhémar, dans le seul but de favoriser le chevalier.
Elle excusait son père... ou plutôt elle comprenait la raison de sa conduite : la gloire de la famille... A cette chimère, il avait tout sacrifié... et comme elle avait toujours entendu déclarer que pour l'honneur du nom il fallait être prêt à tout, elle ne le blâmait pas.
Comme lui encore, malgré les désillusions déjà éprouvées, malgré la preuve faite à ses yeux de la vilenie de son frère, elle croyait encore en l'avenir de ce triste personnage... Il était égoïste, oui, hélas !.. et rapace, et brutal, et ignorant, il fallait bien se l'avouer. Mais, malgré tout cela, pourquoi n'attein-
drait-il pas le but de ses ambitions? Beaucoup d'hommes qui ne sont ni généreux, ni intelligents, ont réussi à faire de beaux mariages, et avec des noms moins anciens que le nom de Carcabœuf.
Elle pressentait qu'il se tiendrait alors à l'écart des siens, et jouirait, lui seul, de sa prospérité... Mais il aurait des enfants, et ces enfants seraient sans doute mieux doués moralement que leur père. Car une nature si vulgaire était rare dans leur famille. Tous les Carcabœuf étaient grands, loyaux, chevaleresques: celui-ci mentait à sa race; il était un accident dans une lignée d'honnêtes gens ; ses fils remonteraient au niveau moral de leurs ancêtres ; et sans nul doute, la femme qu'il choisirait serait digne de porter un beau nom ; si elle n'était pas noble elle-même, elle serait du moins de bonne race, d'antique famille bourgeoise, alliée à la magistrature, à l'armée, presque aussi digne et fîère que la noblesse !..
Donc, Sylvie se résignait au sacrifice de la petite fortune, qui, un instant, avait été la sienne... elle pouvait penser, sans amertume, aux efforts réitérés de son père et de son frère, pour lui faire céder tout ce qu'elle possédait...
Mais une blessure plus cuisante la torturait... la certitude que Bernard ne l'aimait pas. Lui, qu'elle avait placé si haut dans son estime, lui, qu'elle avait cru loyal et bon, qui longtemps avait été pour elle
l'incarnation de tous les sentiments nobles etgrands... il était donc aussi possédé de cet amour de l'or, qu'elle excusait chez les autres... qui l'indignait en lui 1...
Que Humbert fût un homme de lucre, elle l'admettait. 11 n'était rien par lui-même, qu'un rustre ignorant et brutal. Mais Bernard ! Il n'avait pas le droit de lui infliger une déception ! d'être si inférieur à ce qu'elle le croyait ! de descendre du piédestal qu'elle lui avait élevé dans son cœur 1
U-ne objection se présentait pourtant, contre la possibilité de celte chute morale. Alors qu'il la savait dénuée de tout, il l'avait aimée, et s'était fiancé à elle. Cela prouvait donc son désintéressement. Mais l'on est toujours ingénieux à trouver de bonnes raisons pour soufîrir !... Et elle se disait :
— Oui... Longtemps, il n'a pas sougé à mon manque de fortune qui était une chose certaine, avérée, sans espoir de changement. Mais ce maudit héritage inattendu fait naître en lui l'espoir de la fortune; il s'y est cru parvenu; et l'idée qu'elle a pu lui échapper l'a contrarié à un tel point qu'il n'a répondu que par le silence à ma lettre...
A mes lettres, eût-elle dû dire; car ainsi que le baron l'avait dit à sa mère, elle lui avait, avant de se rendre au couvent, écrit en ces termes :
« J'ai attendu, pendant quatre longs jours, une lettre de vous; elle n'est pas venue. Cette abslen-
tion est pour moi une re'vélation douloureuse. Que vous n'ayez pas jugé bon de me répondre, même pour réfuter les raisons que je vous donnais, cela est un manque d'égards, une sorte de mépris, qui ne peut me laisser d'illusions sur les sentiments qui vous ont inspiré une telle attitude. Je vous rends votre parole; je reprends ma liberté. Je ne possède plus rien, ayant tout donné à mon frère, de mon plein gré. Je ne vous fais pas de reproches, croyez-le ! J'ai seulement éprouvé une vive peine, en constatant en vous des sentiments qui pouvaient chez d'autres blesser ma fierté... mais qui, en vous, me désespèrent. Adieu! N'essayez ni de m'écrire, ni de me voir. Là où je vais, je ne recevrai ni lettres ni visites !... »
Celte lettre, pas plus que la première, n'avait reçu de réponse. Sylvie, aussitôt après l'avoir écrite, était partie pour Vannés, avec son père ; elle s'était rendue au couvent des Ursulines, sans vouloir voir sa grand'mère.
Après ces luttes pénibles, un grand besoin de calme la saisissait. Elle aspirait au repos... plus de discussions ni de scènes attendrissantes ! elle était lasse de souffrir ! Lorsque, admise avec empressement dans la communauté, elle se trouva, toute frémissante encore des émotions récentes, prise dans la paisible régularité de la vie qui serait à présent la sienne, une paix profonde endormit son
chagrin, fait de lassitude et de de'goùt du monde. Cet apaisement n'était qu'une prostration d'esprit; elle le prit pour la vocation religieuse, et se sentant moins souffrir, crut avoir trouvé le port de refuge.
Mais Sylvie avait une nature trop énergique, et une personnalité trop affirmée, pour qu'une existence d'obéissance, de renoncement, de détachement de soi-même lui fût possible... Elle ne se doutait pas de ceci 1 Elle se soumettait avec joie aux règles de la vie religieuse. Elle goûtait le bonheur de n'avoir plus à penser ni agir par soi-même, de n'être qu'une chose sans volonté entre les mains de ses supérieures... « Perinde ac cadaver... « Avec délices, elle trouvait, dans l'accomplissement de cette formule, le repos qu'elle était venue demander au calme du cloître...
Aussi^ lorsque la sœur tourière vint l'avertir qu'en la demandait au parloir, elle hésita :
— Je ne voudrais pas aller là !... dit-elle. Je ne veux voir personne !
— Il le faut ! cette dame a parlé d'abord à Madame la Supérieure, et celle-ci vous enjoint de la recevoir...
Il fallut obéir... cette dame devait être Valérie... de quel droit M"^ Le Braz venait-elle l'arracher à sa retraite ?... elle se raidit, prête à faire un froid accueil à sa cousine... Mais une idée surgit en elle,
qui la fit soudain hâter le pas... Grand'mère !... grand'mère est peut-être plus mal...
La chanoinesse arriva en courant au parloir... Elle n'était pas même encore postulante, bien qu'elle en portât l'habit : la tourière la fit entrer au parloir, du côté où se tenaient habituellement les étrangers, de sorte qu'aucune grille ne la séparait de sa cousine; et se retirant, la religieuse les laissa seules... Valérie avait obtenu ceci de la supérieure.
En apercevant Sylvie dans ce costume, la jeune femme éprouva un saisissement douloureux, et recula d'un pas; puis elle courut à son amie d'enfance et la serra dans ses bras, avec une affection si véhémente, que la chanoinesse perdit un peu de la froideur dont elle s'était armée en venant.
— Est-ce que grand'mère est plus mal? interrogea-t-elle.
Valérie était inhabile au mensonge ; elle fut d'ailleurs prise au dépourvu, et ne songea pas que là était l'unique moyen de faire céder Sylvie. Elle répondit :
— Non, elle est mieux... Elle peut parler à présent... mais elle veut te voir.
— Je ne sortirai pas d'ici ! dit Sylvie en se raidissant.
Ces mots étaient simples. Le ton de fermeté absolue dont ils furent prononcés atterra Valérie. Elle connaissait la chanoine§se ; elle savait quelle énergie
d'obstination elle pouvait avoir,., cette raideur subile ne présageait rien de bon... Valérie rassembla ses forces pour la lutte.
— Écoule-moi ! dit-elle. Je te prie de me laisser plaider notre cause à tous...
— C'est inutile! tu penses bien que je n'ai pas agi sans savoir ce queje faisais !
— Ta décision a été trop subite, pour être bien motivée.
— Mon père m'approuve... et je suis seule juge des motifs qui m'ont amenée ici.
— Ton père !.,. pauvre homme I si tu le voyais en ce moment, désolé, honteux, le front baissé, se demandant ce qu'il va devenir...
— Ah ! il me regrette ! dit la chanoinesse avec un involontaire accent d'ironie.
11 était, en effet, bien tard, pour se montrer affectueux.
— Et grand'mère 1 Pauvre grand'mère 1 qui, depuis une semaine que tu es absente, t'a demandée chaque jour, s'est inquiétée de ne pas recevoir de tes nouvelles, et ce matin, en voyant arriver le baron, l'a si impérieusement interrogé, qu'il a dû tout avouer.
— Avouer... je proteste contre ce mot! répliqua la chanoinesse avec sa belle vaillance de jadis. Mon père n'a rien fait de blâmable. On avoue une faute... on expose des faits...
— Eh bien, Sylvie, j'assistais à cela. Lorsque mon oncle a... exposé les faits, grand'mère a été saisie d'indignation, en apprenant que, une fois encore on t'a dépouillée de tout, en faveur du chevalier. Elle a blâmé sévèrement son fils, d'avoir agi de la sorte.... Ne fronce pas le sourcil. Elle a le droit de lui parler comme ellel'afait, au nom de la justice, de la tendresse, de l'honneur véritable. J'aimais ma chère grand'mère, avant ceci ! Je la vénère maintenant !
— Et mon père ?... interrogea Sylvie, d'une voix tremblante.
— L'allure honteuse, le regard fuyant, il avait l'air d'un coupable... lorsqu'il a ajouté que tu as rompu avec Bernard, pour venir t'enfermer dans ce couvent, grand'mère a failli s'évanouir de saisissement et de douleur...
Sylvie se raidit pour ne pas faiblir...
— Elle m'a dit alors de venir ici, de faire appel à l'affection que tu as pour elle, pour nous, qui t'aimons, ma chérie... Elle t'ordonne de venir la voir... c'est un ordre absolu. Tu ne peux l'y soustraire.
— Je m'y soustrairai... je n'irai pas...
— Grand'mère ne le demande pas de renoncer à Ion projet... elle veut te voir, voilà tout ! supplia Valérie. Après, tu seras libre d'agir à ta guise !
— Je comprends la pensée de grand'mère. Elle sait combien elle m'est chère; elle compte sur ma
faiblesse de cœur, et que, l'ayant vue, je ne résisterai pas à ses prières.
— Tu la laisserais mourir sans faire un pas vers elle!
— Tu m'as dit qu'elle est hors de danger.
— Tune nous aimes donc pas, Sylvie ?... sinon moi, du moins ton père... que tu laisses seul avec grand'mère. Songe à l'isolement de ces pauvres vieillards... Il y a là un devoir à remplir. Tu es trop courageuse et loyale pour t'y soustraire, et t'enfermer ici, pour pleurer lâchement un bonheur que tu as détruit toi-même.
Touche'e et irritée à la fois de ces paroles audacieuses, Sylvie répliqua:
— J'ai prouvé aux miens toute ma tendresse... Grand'mère ne sera pas seule, elle t'aura. Quanta mon père, il revivra dans les fils de son fils. Je ne suis rien qu'une cause de soucis et de discussion, un être gênant qui disparaît sans laisser un grand vide derrière lui. Et rassure-toi !... j'ai peutêtre regretté le bonheur perdu; mais c'est fini : de l'heure où j'ai compris la bassesse de M... de Fourcade, je ne l'ai plus regretté... ou du moins j'ai si bien clos mon cœur que personne n'a le droit d'y prétendre pénétrer : Une Carcabœuf ne se plaint pas !
— Une Carcabœuf est une femme comme les autres femmes, ma pauvre chanoinesse ! Comme les
autres, elle peut souffrir, pleurer, être injuste et passionnée 1...
— Etre injuste ?
— Oui ! tu accuses Bernard de bassesse, sans aucune preuve ! Ta confiance en lui ne résiste pas au moindre choc. Tu l'accables de ton mépris, sans savoir s'il l'a mérité, et tu te rends peut-être coupable envers lui d'une cruelle ingratitude.
— Tais-toi ! ordonna Sylvie. Je ne veux pas discuter ce sujet. Ma conviction est faite ; lu ne la changeras pas.
— Grand'mère te l'a dit, et moi je te le répète : L'orgueil, l'orgueil seul, cause ton malheur. Sans attendre de Bernard une explication, tu romps avec lui, au risque de le désespérer, et c'est encore sur ton seul orgueil que tu t'appuies pour t'enfermer ici, dans une vie qui n'est pas conforme à ton caractère. Un accès de désespoir n'est pas une vocation religieuse.
La chanoinesse se leva, pâle et les yeux étincelants :
— Tu es venue ici pour me remener vers les miens; tu m'attaches au contraire à la vie que j'ai choisie. Tu n'as plus rien à me dire, sans doute... j'en ai assez entendu... Quittons-nous.
— Nous quitter ainsi... Sans avoir reçu de toi un mot detendresse et de regret?...
Sylvie, s'arrêta, bouleverBée.
— Cette minute est décisive, reprit chaleureusement Valérie ; je le sens bien ; si tu t'obstines dans cette fatale erreur, tu ne voudras plus recevoir aucun de nous... Et ce serait donc la dernière fois que je te verrais! Ne me cause pas ce chagrin, ma chérie. Ne rends pas sombres les derniers jours de grand'mère. Ne jette pas un remords indestructible dans l'âme de ton père... Déjà, il regrette de t'avoir poussée à un sacrifice inique. Que sera-ce si, par sa faute, toute ta vie est manquée, s'il se dit que tu souffres, sans qu'il puisse l'entourer de son affection.
Elle emprisonnait, dans les siennes, les mains frémissantes de Sylvie... Émue par cette chaude tendresse, qui lui amollissait le cœur, car ce qui avait causé son désespoir c'était la conviction qu'elle élait indifférente à tous, la jeune fille sentait faiblir sa résolution, et chanceler son courage. Malheureusement, Valérie ajouta :
— Et Bernard faime, i''en suis sûre !...
— Tais-toi I interrompit violemment la chanoinesse, en se dégageant de l'étreinte de sa cousine... Je ne veux plus entendre parler de lui... Je veux l'oublier, mon repos est à ce prix... Tu as, grâce à Dieu, prononcé ce nom au moment où peut-être j'allais faiblir... Je me reprends! Tout ce que tu pourrais me dire est inutile ! Je suivrai la voie oîi je viens d'entrer !
Découragée, Valérie demeura immobile, et sans un mot :
— Je vous aimerai quand même... Et vous pourrez venir me voir... dans quelque temps... pas maintenant ! J'ai besoin d'être seule !
— Pour te dégager de nous plus complètement [ ajouta Valérie, avec une sévérité qu'on n'eût pas attendue de cette femme si douce... Te voir à travers cette grille ? Non. Peut-être cette pauvre grand'mère essaiera-t-elle encore de t'entrevoir, d'entendre ta voix, à travers celte muraille de fer, et en présence de deux religieuses". Mais, pour moi, je ne le ferai pas. La séparation causée par la mort nous déchire le cœur... mais la séparation définitive, voulue par ceux qu'on aime, est révoltante. Tu m'as blâmée, tu m'as éloignée de toi quand je me suis mariée contre le gré de ton orgueil... Je te rends aujourd'hui blâme pour blâme, et je m'éloigne d'une femme assez peu courageuse pour se retirer de la vie, lâchement, abandonnant tous ceux qui ont besoin d'elle... laissant se lamenter deux pauvres vieillards qui n'avaient qu'elle pour appui... Adieu, puisque tu le veux!...
Et Valérie s'éloigna dans un mouvement d'indignation, laissant la chanoinesse, atterrée par cette véhémente apostrophe, dont tous les mots frappaient juste et fort...
Au moment de sortir, elle se retourna :
— Adieu 1 disais-je. Non ! Au revoir! Si lu avais vraiment la vocation religieuse, je n'eusse pas essayé de combattre une résolution respectable... mais tu soulTres simplement à propos de Bernard... Tu ne veux plus entendre prononcer son nom... Eh bien ! c'est lui, qui viendra te chercher, ici, et qui nous ramènera notre Sylvie, ma sœur... celle que j'ai aimée depuis mon enfance... et non pas la femme sèche de cœur et raidie dans son orgueil, à qui j'essaye vainement de faire entendre la voix de la bonté et de la raison !
El quittant la pièce, cette fois, sans se retourner, Valérie laissa sa cousine dan? un abattement inexprimable.
Sylvie était trop franche avec elle-même, pour ne pas reconnaître, qu'en plus d'un point, Valérie, éclairée par l'affection, avait vu juste. Il y avait beaucoup d'orgueil au fond de sa douleur. Elle s'étaiL bien hâtée de croire à la vilenie de son fiancé ; sans doute, elle y avait été poussée par M. de (larcabœuf, qui, le premier, avait déclaré que le silence de Bernard était oulrageant pour elle... Mais qui sait? Si Valérie avait raison... Se pouvait-il qu'elle eût commis une horrible injustice, en l'accusant, en le condamnant, en lui écrivant pour lui rendre sa parole, et reprendre, elle, sa liberté... La chanoinesse jeta les yeux autour d'elle... Cette liberté était représentée par des bar-
reaux de fer aux fenêtres, une énorme serrure à la porte, et une grille épaisse, recouverte d'un rideau de serge noire, qui coupait la pièce en deux parties.
Alors, craignant ses propres réflexions. M"' deCarcabœuf quitta le parloir et alla se réfugier à la chapelle, afin de fuir un tête-à-tête avec elle-mênne ; elle essaya d'endormir, en s'abîmant en Dieu, les révoltes de ce cœur qui ne voulait pas mourir, ei regrettait obstinément tous ceux qui l'avaient aimée, et qui la pleuraient à cette heure qu'elle était perdue pour eux ; plus que morte, disparue derrière les murailles très hautes du vieux couvent.
En voyant re/enir Valérie seule et la physionomie très grave, grand'mère gémit :
— Tu ne la ramènes pas !
— Elle n'a pas voulu me suivre.
— Mais lui as-tu dit que je lui ordonnais de venir à moi?
— Je lui ai dit tout ce que mon cœur m'a inspiré. Je n'ai pas d'esprit, je ne sais pas faire de discours. Mais j'étais si bouleversée que je l'ai émue... Alors se sentant faiblir, elle a rompu l'entretien... Et peut-être, en la quittant, lui ai-je dit des paroles bien sévères 1
— J'irai! déclara M"^ de Carcabœuf... J'irai aussitôt que je pourrai marcher. A moi, elle n'osera résister.
— Chère grand'mère, ti vous vouliez me permettre de vous donner un conseil, je vous dissuaderais de faire cette tentative. J'ai bien étudié Sylvie, je la connais depuis toujours, et aucune de ses sensations ne m'a échappé durant cette pénible entrevue. Eh bien, je pense qu'il faut la laisser absolument livrée à elle-même, d'ici à quelque temps. En ce moment-ci ce n'est pas une femme accessible à la prière, nia unordre,c'est une femme ancrée dans une idée fixe, et soutenue dans cette idée par l'orgueil indomptable des Carcabœuf.
Grand'mère soupira. Le baron, qui écoutait avidement sa nièce, fit entendre une exclamation de déplaisir.
— L'orgueil des Carcabœuf peut les rendre malheureux; il les préserve, du moins, de toute bassesse, entendez-vous, madame Le Braz...
— Attendez, mon fils. Nous verrons ce que nous réservera Torgueil, ou plutôt la vanité deHumbert! dit sèchement la vieille baronne.
M. de Carcabœuf rougit d'impatience. Valérie ajouta d'un ton contrit :
— Je vous prie de m'excuser, mon oncle. Je ne désirais pas vous offenser, loin de là. Vous êtes malheureux, et je vous plains. J'ai parlé chaleureusement parce que je souffre pour Sylvie. Je la voudrais heureuse, et sur ce point, au moins, nous sommes d'accord.
2o8 LES RACES QUI MEURENT
quelque autre chose. Ensuite, puisque vous avez cette petite somme de vingt mille francs, cela vous permet d'attendre, sans trop de peine, la situation désirée. Vous me ferez plaisir en venant dîner ici tous les jours. Je suis seul. M"'^ Redmann et ma fille sont en voyage. Votre compagnie me sera agréable.
Humbert accepta. Quinze jours se passèrent en visites aux quelques personnes rencontrées par lui chez Dubois, et dont il espérait tirer parti. Mais ces amis de hasard eurent, quelques-uns, de la peine à le reconnaître et le reçurent froidement ; d'autres, ne le reçurent pas du tout; et Redmann, auquel il conta ses déboires, lui dit philosophiquement :
— Cela ne m'étonne pas, mon bon ami. Vous avez été impliqué dans une vilaine affaire. Vous avez même passé quarante-huit heures sous les verrous.
— Vingt-quatre ! rectifia Humbert, et c'était une criante injustice.
— Je le sais bien. Mais les autres ne le savent pas. Ils se disent : « Hum !... secrétaire de Don Emilio, qui était un filou ! ami de Dubois qui était un escroc !... »
— Mais, puisque c'est chez lui que j'ai connu ces gens !... que je vous ai connu vous-même î
— Eh ! sans doute. Mais cette affaire d'escroquerie est ennuyeuse. Vous y êtes mêlé.
— Oui, en qualité de dupe. Je m'y suis ruiné.
— Mon clier, répliqua effrontément Redmann, les maladroits ont tort ; tout le monde les blâme. Votre nom sera mêlé aux débats ; les avocats s'en serviront, et vous savez dans quel état un bon avocat peut mettre la réputation d'un adversaire honorable. Ils diront : « lia été en prison ». Injustement ! oui ! mais qui sait cela? on ne lit pas les détails d'une affaire; on en lit seulement les faits les plus saillants: et quelques mois ou quelques années plus tard, ou dit : « Le chevalier de Carcabœuf ? je connais ce nom-là... Un monsieur quia fait de la prison... pour une affaire financière... ils étaient là une bande d'escrocs!...» Pour Dieu, ne vous fâchez pas, chevalier, ce n'est pas moi qui parle ici!... c'est la voix publique, telle qu'elle se fait entendre le plus souvent, au hasard, et contre les preuves les plus évidentes !
Humbert, furieux et humilié, dévorait sa rage ; et bien qu'il fût sot, il comprenait que Redmann disait vrai... et il est certain que, dans bien des cas, un courant d'opinion s'établit ainsi sur de vagues souvenirs plus ou moins erronés, et détruit à jamais la réputation de l'homme mis en cause... « Il a été mêlé à une vilaine affaire!... » Combien fréquemment n'enlend-on pas dire cela, d'un ton .mystérieux.. . sans que jamais personne, dans l'auditoire, émette l'idéequ'on peut y être mêlé, en effet, comme victime !
CHAPITliE XIV
Le lendemain, M. Le Braz partit pour Lannion, par le premier train. Il avait jugé plus convenable de se rendre lui-même auprès du jeune homme qu'il connaissait un peu, pour l'avoir vu à la mort d'Adhémar de Carcabœuf.
— Il est très probable, en effet, dit-il à sa femme, qu'une cause majeure a seule empêché M. de Fourcade de répondre aux lettres qu'il a reçues. Mais quelle est cette cause? C'est mon affaire plutôt que la tienne de le savoir. Car enfin, le baron et sa fille n'ont peut-être pas été injustes envers lui"? S'il a réellement eu ce manque d'égards?.,,
Valérie fit un geste de dénégation...
— Je pense, comme toi, que cela n'est pas. Mais n'y eùt-il qu'un doute, nous devons ménager la dignité de ta cousine. Nous agissons à son insu, et elle aurait le droit, l'orgueil des Carcabœuf mis à part, d'être irritée contre nous, si nous ne prenions pas toutes les précautions possibles, pour accomplir une
démarche aussi délicate. Tu ne peux aller à Lannion que dans le but de parler à M. de Fourcade ; moi, je puis m'y trouver pour affaires, et aller le voir pendant mon séjuur dans la ville.
— Je comprends !... dit docilement Valérie. La dignité de Sylvie ne peut être en meilleures mains. Et tu sauras agir pour le mieux.
En arrivant à Lannion, Le Braz se rendit d'abord au collège, car il ignorait l'adresse personnelle de Bernard.
— M. de Fourcade ? répondit le concierge auquel il demandait des renseignements. Nous ne l'avons pas vu depuis plus d'une semaine. 11 est souffrant.
Le Braz se fit donner l'adresse de Bernard. Le jeune homme habitait une très vieille maison à pignon et étages en surplomb sur la rue, ou plutôt sur la grande place de la ville. Toutes les maisons de cette place datent du xvi® siècle, et l'on pe trouve là, reculé tout à coup, de quatre cents ans dans le passé; pavés pointus et inégaux, maisons branlantes aux perrons chancelants, aux toits gondolés, aux petits vitraux bombés et verdàtres.
Mais Le Braz, qui d'ailleurs connaissait Lannion, n'était pas dans un état d'esprit qui lui permît d'admirer ces pittoresques masures. 11 se dirigea rapidement vers la maison indiquée, dont le rez-dechaussée était occupé par une boutique de toiles. Il trouva là une bonne femme coiffée du charmant
bonnet du pays, le nez chargé de grosses lunettes d'acier, l'œil vif et le sourire gai, parmi les innombrables rides qui lui sillonnaient le visage.
Cette petite vieille se nommait M"" Le Mœur, et elle était la propriétaire de Bernard, car elle lui louait une grande chambre garnie au premier étage de sa maison.
— M. de Fourcade ? répéta-t-elle, en se levant avec empressement, lorsque le visiteur eut demandé à voir Bernard... Enfin! la neuvaine a réussi... Vous êtes sans doute son parent. Voici aujourd'hui le neuvième jour qu'il est malade ; chaque soir, je suis allée à l'église faire une prière à sainte Anne, pour que quelqu'un de sa famille vînt demander à le voir..,
— Il est malade ! dit Le Braz, interrompant le verbiage de M™*" le Mœur...
— S'il l'est?... Oui, et dangereusement, je vous en réponds. Il a une fièvre typhoïde.
— Il est en danger?
— Le docteur Troadec a déclaré ce matin que s'il ne se produit pas un mieux d'ici à demain, il ne répond de rien. Il craint une hémorrhagie interne.
Le cœur serré. Louis Le Braz songea, en cette minute, quelle serait l'angoisse de Sylvie, si elle apprenait combien elle avait été injuste envers son fiancé... Amèrement, elle regretterait alors de l'avoir méconnu, à l'heure où il se mourait.
— Comment n'avez-vous pas prévenu sa famille? dit-il sévèrement.
— Sa famille ! Nous ne la connaissons pas ! Jamais personne n'est venu le voir que ses collègues du collège. M. Bernard est très bon, mais il ne cause pas de ses affaires. Et je ne sais pas quels parents peuvent lui rester, ni même s'il en a. Deux lettres sont venues pour lui, depuis qu'il est malade...
— Il était déjà malade lorsque la première lettre est arrivée"? demanda LeBraz. Il a donc été pris très soudainement.
— Je crois bien. Monsieur, qu'il a été pris soudainement. Il revenait de voyage. Il avait été absent durant trois jours...
— Je sais... venez au fait...
— Le soir, en arrivant, il avait un air singulier, mauvaise mine, très pâle, et des yeux qui lui mangeaient la figure. Je lui demandai : « Est-ce que vous êtes malade, monsieur Bernard? — Non, me dit-il, je suis très fatigué... »
Le Braz réprima un mouvement d'impatience. La prolixité de la bonne vieille lui était pénible; elle s'en aperçut et abrégea :
— Bref, le lendemain malin, voyant qu'il ne sortait pas de chez lui, et n'entendant aucun bruit, je frappai à sa porte... Il était sans connaissance, en plein délire... et depuis il n'a reconnu personne...
— Et il ne s'est pas trouve', parmi ceux qui l'eutouraient, quelqu'un pour tenter d'avertir sa famille...
— On ne savait pas, Monsieur. Le docteur Troadec a hésité durant trois jours, puis il a ouvert les deux lettres ; mais elles ne contenaient aucun renseignement. C'était signé: Sylvie... sans rien autre... cette Sylvie, il lui parle tout le temps, dans son délire, et puis à une chanoinesse... Sans doute, quelque bonne religieuse, dont les prières auront secondé les miennes.
— Je veux le voir ! Menez-moi à sa chambre.
— Monsieur, je dois vous prévenir que la maladie est contagieuse. C'est l'une des causes pour lesquelles les autres professeurs ne viennent le voir que rarement. Le médecin a même complètement défendu sa porte depuis deux jours. Il n'y a que lui, la sœur et moi^ qui entrons dans la chambre.
— Moi, j'ai le droit et le devoir d'y pénétrer 1 dit simplement Louis Le Braz. Je suis son cousin.
— Venez ! Je vais vous montrer le chemin.
Tous deux gravirent un escalier en vis, aux marches de pierre, et arrivèrent dans^l'immense chambre qui occupait toute la façade de la maison, où le pauvre Bernard, terrassé par le mal, gisait depuis uue semaine, passant de l'accablement le plus profond, au délire le plus violent. Le Braz s'approcha du lit,
et regarda avec une angoisse pleine de pitié le jeune homme, dont le fier visage, dont le regard lumineux et le front plein de pensées, déprimés à présent, éteints, anéantis par le mal, lui serrèrent le cœur...
— En danger? murmura- t-il en regardant la religieuse qui, au chevet du lit, roulait dans ses doigts les perles noires de son chapelet.
— Oui, Le docteur Troadec doit revenir dans un moment. Peut-être trouvera-t-il quelque changement?
— Mais vous, ma sœur? Que pensez- vous? Elle secoua tristement la tête.
— S'il a de proches parents... s'il a sa mère ou une sœur, qu'on les fasse venir !
— Il n'a ni mère, ni sœur...
— Qu'est-ce donc, alors, que cette Sylvie, dont il parle toujours? demanda curieusement M™^ Le Mœur.
Au nom de Sylvie, Bernard sortit de son silence, et dit, en regardant Le Braz :
— Qu'elle ne sache pas que je meurs. Elle souffrirait trop...
— Vous me reconnaissez ! s'écria Louis, avec une émotion violente... Monsieur de Fourcade... Répondez ! Vous me reconnaissez.
Mais déjà, Bernard balbutiait des phrases sans suite.
— ><'e vous bouleversez pas, Monsieur, reprit
M"'' Le Mœur. 11 semble, par moments, reconnaître ceux qui l'entourent, mais c'est du 'délire : tantôt il appelle Sylvie, tantôt il défend qu'on la prévienne... D'autres fois, il nous parle des ducs de Bretagne. Vous savez, il a fait un livre sur notre pays., et tout cela se remue dans sa cervelle... il paraît, même, que c'est pour avoir trop travaillé, que le pauvre Monsieur est dans l'état où le voici.
Le Braz, soucieux, s'installa dans cette chambre où il attendit la visite du médecin. Il interrogea sérieusement ce dernier, qui dit :
— L'état est grave, mais non désespéré. Ce qui m'inquiète, c'est que la religieuse qui le soigne a déjà passé cinq nuits cette semaine. Elle est accablée de fatigue, et va tomber si elle ne se repose pas. Il y a beaucoup de malades dans la ville, en ce moment, et la communauté ne peut suffire à fournir assez de religieuses. Nous avons bien M™^ Le Mœur, mais elle est vieille, elle soignerait mal M. de Fourcade, et ne serait pas capable de passer une nuit sans s'endormir sur sa chaise. Il faut qu'une de ses parentes vienne le soigner. Le plus grand danger pour lui, c'est de manquer de soins.
Une parente!... Laquelle? Louis, en proie à une cruelle perplexité, songea.
— Grand'mère est mourante !... Sylvie est au couvent!...
Certes, il ne doutait pas qu'elle eût tout quitté, en apprenant combien elle avait été injuste; mais il ne se pouvait pas que M"^ de Carcabœuf vînt soigner ce jeune homme, bien qu'il fût son fiancé.
— Il n'y a que Valérie ! pensa-t-il avec une angoisse terrible.
— Écoutez-moi, docteur, et répondez-moi en conscience. Bernard n'a pas de parente proche. Il est fiancé ; mais je suis d'avis de taire à sa fiancée le danger qu'il court, puisqu'elle ne peut y remédier. Ma femme est la cousine de Bernard ; elle est tout ce que j'aime au monde ; nous sommes mariés depuis quelques mois seulement, et s'il me fallait la ^ perdre, ce serait une douleur si abominable que je n'y puis songer sans frémir. Je suis donc pris entre un devoir, — celui de ne pas abandonner ce malheureux, — et mon intérêt le plus cher... Que dois-je faire? Le danger de contagion est-il sérieux?
— Pas absolument ! répondit le docteur. Il existe, certes, mais très atténué, pour une personne habituée à de minutieux soins de propreté et d'hygiène. Avec des précautions, en observant scrupuleusement mes prescriptions, je vous affirme qu'ily a beaucoup de chances pour éviter le mal.
— Que me conseillez-vous de faire? demanda Le Braz, en proie à une torturante hésitation.
— Mais... consultez d'abord la personne dont vous parlez...
— Oh! je suis sûr d'elle... s'écria Louis avec chialeur. Elle est le dévouement et la bonté incarnés... Elle n'hésitera pas plus que je n'eusse hésité moi-même, s'il s'était agi de moi, et non pas d'elle.
. — Ah ! dit le médecin très ému, je n'ose vous conseiller ; car enfin, quelles que soient les précautions prises, un malheur peut arriver. Je me borne seulement à vous affirmer que si la sœur ne trouve pas d'auxiliaire, elle va succomber à la fatigue. Elle ne se soutient que par les nerfs ; elle est blême, les yeux fiévreux, la parole saccadée... elle m'inquiète... je vous affirme, aussi, que si vous vous décidiez à prier M^" Le Braz de venir ici, je la surveillerais avec autant de sollicitude que si elle était ma fille... et j'ai la ferme conviction qu'elle échappera à la contagion...
— Faisons notre devcir, alors... Et que Dieu soit avec nous !... dit Louis, pâle d'angoisse.
Le médecin lui serra la main.
— Le vôtre sera plus difficile à remphr que celui de votre femme... reprit-il^ car elle ne risque que sa vie, elle... et très peu, je vous le jure... Mais vous risquez, vous, l'existence d'un être qui vous est cher... Du courage, nous ne la laisserons pas mourir!... ni peut-être lui, non plus! Le plus grand danger qu'il court, c'est d'être insuffisamment soigné, je vous le répète.
2oO LES RACES QUI MEURENT
Une heure plus tard, Valérie reçut une dépêche ainsi conçue :
« Bernard dangereusement malade d'une fièvre typhoïde. Personne pour le soigner. Veux-tu venir? Il y a danger ! »
Elle courut montrer cette dépêche aux deux Carcabœuf. Consternés, le baron et sa mère échangèrent un regard de détresse.
— Je pars ! dit Valérie. Il y a un train dans une heure. Ce soir je serai à Lannion, et je pourrai passer la nuit auprès de Bernard.
— Il y a danger, dit grand'mère vivement. Nous ne pouvons te laisser risquer ta vie.
— Chère mère, j'irai. Vous voyez que Louis m'appelle. On ne peut laisser ce pauvre Bernard mourir sans secours, et moi seule puis aller le soigner. J'y vais, c'est bien simple.
— Ne faudrait-il pas prévenir Sylvie? ajouta le baron. Si elle savait la cause du silence de Bernard, sans doute elle reviendrait.
— Oui, mais quel chagrin, quelles inquiétudes pour elle... et si, malheureusement, il meurt, quel remords 1
— S'il meurt, il faudra bien pourtant qu'on le lui dise.
— Pas maintenautl Elleesttrop malheureu.-rdéjà. Ce coup la tuerait. Hien de plus pénible que d'avoir été injuste dans de telles circonstances... Au revoir.
grand'mère, je rentre chez moi, pour faire mes préparatifs. Je pense que mon mari reviendra ici dès demain. Si vous le permettez, il me remplacera auprès de vous, il viendra vous voir chaque jour, il me donnera de vos nouvelles ; et moi, je vous écrirai très souvent, pour que vous ne soyez pas inquiète.
Elle embrassa grand'mère, et voulut sortir. M. de Carcabœuf eut un bon mouvement ; au moment où elle passait devant lui, en le saluant, il l'attira et la serra dans ses bras, sans prononcer une parole.
— Mon pauvre oncle ! murmura-t-elle, émue. Nous sommes dans un triste moment. Mais tout cela s'arrangera, vous verrez. Et nous retrouverons notre Sylvie... Courage !
Le soir même, elle arrivait à Lannion. Son mari l'attendait à la gare.
— Y a-t-il quelque espoir de le sauver ? lui demanda-t-elle vivement.
— Oui ; à condition qu'il soit bien soigné. C'était une question de vie ou de mort ; le médecin ne me l'a pas caché...
— Et c'est pour cela que tu t'es décidé à m'appeler... après une lutte que je me figure.
— Mon Dieu, si tu en mourais! murmura son mari, d'une voix altérée...
Valérie le vit, pâle d'angoisse.
2o2 LES RACES QUI MEURENT
— Je n'en mourrai pas ; je n'en serai même pas malade î dit-elle vivement. J'aurai le bonheur d'être utile à ceux que j'aime... Et je te remeicie de m'avoir appelée... Et puis aussi, je suis fière de toi... car je sens bien, en songeant à ce que j'eusse éprouvé en pareille circonstance, que la lutte a dû être pénible... mais rassure-toi. Je prendrai toutes les précautions imaginables, et je suivrai avec docilité les conseils de la sœur et du docteur.
Ils ne se dirent plus rien, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à la maison de la grande place. Une heure plus tard, Valérie, mise au courant de ses fonctions, par la religieuse, s'installait dans la chambre de Bernard, et la bonne M"^'' Le Mœur jurait solennellement à Le Braz, qui se préparait à retourner à Vannes, qu'elle surveillerait la jeune femme, et qu'au moindre symptôme du mal, elle rappellerait l'araiateur.
Et trois longues semaines, pleines de tristesses, d'inquiétudes et d'angoisses commencèrent pour tous. A Vannes, grand'mère se remettait très lentement, loin de tous ses enfants ; car le baron avait dû retourner à la ferme. Louis allait chaque jour passer quelques heures avec M"'^ de Garcabœuf, et tous deux n'avaient pour tout réconfort que les lettres quotidiennes de Valérie. Si cette lettre eu*' manqué un seul jour, Louis fût parti pour Lannion,
sans attendre autre chose... Mais la vaillante petite femme ne manqua pas d'écrire, fût-ce seulement trois lignes pour les rassurer, quelles que fussent sa fatigue ou son découragement.
Car, pendant plusieurs semaines, Bernard fut en danger de mort, avec des alternatives de mieux et des rechutes continuelles ; et la tâche des femmes qui le soignaient ne fut pas légère.
Vers la fin de cette période, la sœur dit à Valérie :
— Madame, vous méritez d'être religieuse de Saint- Vincent de Paul ; il est bien regrettable que vous ayez choisi une autre voie.
Et Valérie, très fîère du compliment, demanda à son mari :
— Es-tu de l'avis de sœur Angèle? Trouvestu regrettable que j'aie choisie cette autre voie ?
— Chère mignonne ! soupira grand'mère. Savezvous que le courage gai est plus beau que le courage triste? S'exposer sans perdre sa sérénité, rire à la mort, voilà qui est admirable...
— Valérie est une nature rare ! répondit Louis, simplement. Elle sait être brave comme un homme de cœur, tout en restant enjouée, gracieuse et tendre comme une femme.
— Nous l'aimons bien, vous et moi ! conclut grand'mère, en serrant la main de son petit-fils... mais hélas! j'aime aussi mon autre petite-fille, ma pauvre chanoinesse. Que devient-elle? elle semble
morte. Pas de nouvelles depuis quinze jours. Ce silence me tue !...
— Il vaut mieux, cependant, attendre qu'elle prenne l'initiative d'un rapprochement. Lorsqu'elle aura bien ressassé les torts dont elle se croit victime, elle deviendra plus humaine, plus abordable, et son orgueil fera place à son cœur...
— Vous avez raison... Cet orgueil, que j'ai laissé se développer dans mes enfants, m'a caueé les plus grandes peines de ma vie... car ils en ont souffert les premiers, au point de tout lui sacrifier...
Louis Le Braz hocha la tête sans lui répondre ; il pensait comme grand'mère, et voyait de véritables malades, dans les êtres qui se plongeaient au fond des plus grands malheurs pour satisfaire cette fixigeante passion. Il ne gardait pas plus de rancune au baron, qu'il n'en eût encontre un dément en délire qui l'eût outragé. Et Sylvie, victime volontaire de cette effrénée vanité, lui inspirait une profonde pitié.