CHAPITRE XV
En arrivant à Paris, le chevalier s'était rendu chez Redmann ; il fut reçu par celui-ci avec cordialité'; et ni l'un ni l'autre ne sembla se souvenir du léger nuage qui s'était élevé entre eux.
Comme on l'a vu, le brocanteur avait écrit à Humbert une lettre amicale, où il lui faisait espérer une situation dans une banque; mais ce n'était qu'une réponse à l'initiative prise par le chevalier, qui, le premier, avait, dès le jour de son arrivée à Carnac, écrit à son bon ami pour lui annoncer qu'il allait se trouver possesseur de quelques milliers de francs, et implorer conseil et appui. . .
Donc, avant même d'avoir obtenu ce qu'il demandait à sa sœur, il escomptait sa bontî et son dévouement, et annonçait une fortune qui n'était pas à lui. Le baron et Sylvie ne s'étaient pas doutés de ceci.
Redmann accueillit son protégé avec bonhomie. Dès les premiers mots, Humbert demanda :
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— Et cette situation que vous m'avez promise?
— Promise?... non pas! se récria vivement Redmann. Je ne puis promettre que ce qu'il est en mon pouvoir de donner.
— Cependant, vous m'avez écrit...
— Je vous ait écrit qu'après avoir fait maintes démarches, j'ai obtenu que le directeur d'une importante maison consentît à vous réserver une place aussitôt qu'une vacance se produiia dans son personnel...
— Gela pourra être long ! répliqua piteusement Humbert. Vous savez que je n'accepterais pas une situation subalterne !
Redmann réprima un sourire de pitié.
— Pas si long que vous le craignez. Le secrétaire particulier de M. Hayes (c'est le nom du banquier), va se marier, et, naturellement, il quittera cet emploi... Ce secrétaire est un jeune homme de bonne naissance, mais sans fortune. Il se nomme M. de Sainte-Artémise. Il épouse la fille d'un épicier très riche, Roblot, spécialités de salaisons... Vous connaissez ?
— Nullement 1 répondit le chevalier avec hauteur.
— M. de Sainte-Artémise gagnait deux cents francs par mois, juste de quoi ne pas mourir de faim. Par son mariage, il va se trouver possesseur de vingt
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mille francs de revenu, et Roblot en laissera bien autant à sa fille, en mourant.
— La fille d'un marchand de salaisons!
— Oui. Je comprends votre dédain ! dit avec une mordante ironie le brocanteur. Vous refuseriez sans doute d'agir de même... C'est une délicatesse très honorable. Mais que voulez-vous? beaucoup de gens n'ont pas de stoïcisme. Sainte-Artémise s'est vu engagé pour toute sa vie dans la médiocrité la plus étroite. Il a préféré épouser une jeune fille bien élevée, jolie et riche... Il ne prend pas le nom de M"® Roblot, il lui donne le sien...irn'a pas vu là une déchéance.
— Mais peut-être n'a-t-il pas de parents... insinua Humbert qui, à plusieurs reprises, s'était senti arrêté, lorsqu'il pensait à la possibihté d'épouser M"^ Redmann, par la pensée de l'opposition probable du baron.
— Il a son père, lequel a été charmé de voir son fils sortir honorablement de la détresse... Vous voyez donc, continua Redmann, reprenant son sujet après cette utile digression, que cette place de secrétaire va , se trouver vacante dans peu de temps. Je pense que ce mariage doit avoir lieu dans deux mois.
— Deux mois d'attente. C'est bien long !
— Cela passera très vite, au contraire. D'abord vous pouvez, de votre côté, chercher vous-même
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quelque autre chose. Ensuite, puisque vous avez; celte petite somme de vingt mille francs, cela vous permet d'attendre, sans trop de peine, la situation désirée. Vous me ferez plaisir en venant dîner ici tous les jours. Je suis seul. M"^'' Redmann et ma fille sont en voyage. Votre compagnie me sera agréable.
Humbert accepta. Quinze jours se passèrent en visites aux quelques personnes rencontrées par lui chez Dubois, et dont il espérait tirer parti. Mais ces amis de hasard eurent, quelques-uns, de la peine à le reconnaître et le reçurent froidement ; d'autres, ne le reçurent pas du tout; et Redmann, auquel il conta ses déboires, lui dit philosophiquement ;
— Cela ne m'étonne pas, mon bon ami. Vous avez été impliqué dans une vilaine affaire. Vous avez même passé quarante-huit heures sous les verrous.
— Vingt-quatre ! rectifia Humbert, et c'était une criante injustice.
— Je le suis bien. Mais les autres ne le savent pas. Ils se disent : « Hum 1... secrétaire de Don Emilio, qui était un filou ! ami de Dubois qui était un escroc 1... »
— Mais, puisque c'est chez lui que j'ai connu ces gens !... que je vous ai connu vous-même !
— Eh ! sans doute. Mais cette affaire d'escroquerie est ennuyeuse. Vous y êtes mêlé.
— Oui, en qualité de dupe. Je m'y suis ruiné.
— Mon cher, répliqua effrontément Redraann, les maladroits ont tort ; tout le monde les blâme. Votre nom sera mêlé aux débats ; les avocats s'en serviront, et vous savez dans quel état un bon avocat peut mettre la réputation d'un adversaire honorable. Ils diront : « Il a été en prison ». Injustement ! oui ! mais qui sait cela? on ne lit pas les détails d'une affaire ; on en lit seulement les faits les plus saillants : et quelques mois ou quelques années plus lard, ou dit : « Le chevalier de Carcabœuf ? je connais ce nom-là... Un monsieur quia fait de la prison... pour une affaire financière... ils étaient là une bande d'escrocs!...» Pour Dieu, ne vous fâchez pas, chevalier, ce n'est pas moi qui parle ici!... c'est la voix publique, telle qu'elle se fait entendre le plus souvent, au hasard, et contre les preuves les plus évidentes !
Humbert, furieux et humilié, dévorait sa rage ; et bien qu'il fût sot, il comprenait que Redmann disait vrai... et il est certain que, dans bien des cas, un courant d'opinion s'établit ainsi sur de vagues souvenirs plus ou moins erronés, et détruit à jamais la réputation de l'homme mis en cause... « Il a été mêlé à une vilaine affaire!... » Combien fréquemment n'enlend-on pas dire cela, d'un ton .mystérieux... sans que jamais personne, dans l'auditoire, émette l'idéequ'on peut y être mêlé, en effet, comme victime !
— C'est très fâcheux! reprit Redmann, après un moment. L'accueil froid que vous recevez me peine pour vous... Yûilà un malheureux début dans la vie, dont les suites vous poursuivront bien longtemps.
Et découragé, Humbert soupira :
— Je ne sais vraiment que faire ! si ce que vous dites est vrai, peut-être M. Hayes ne m'accepterat-il pas comme secrétaire !
— Et c'est, d'ailleurs, une situation bien peu rétribuée, ajouta Redmann ; mais cela vaut mieux que ce que vous faites actuellement.
— Actuellement, j'entame mon capital ! dit le chevalier avec désespoir. Et après celui-ci, il ne me reste aucun espoir de posséder rien.
Redmann ne répondit pas. Un silence de quelques minutes tomba entre eux, pendant lequel le chevalier eut tout le loisir de mesurer sa triste situation. Puis, son esprit suivant un chemin tout tracé, il pensa à Déborah Redmann... Le brocanteur semblait suivre derrière son front toutes ses pensées. Il reprit d'un ton indifférent :
— Je serai absent de Paris, durant deux jours.
— Ah ! Vous partez ?...
— Oui: je vais rejoindre ma femme et ma fille à Trouville... Vous êtes surpris qu'elles soient à cette époque-ci au bord de la mer? En voici la raison, M°* Redmann est un peu souffrante depuis quelque
temps. On lui a ordonné de passer trois mois hors de Paris. J'ai, en conséquence, acheté une jolie villa, celle du prince d'Ast. quise trouvait à vendre. Je l'ai payée centcinquante mille francs ; j'ai aussi acquis l'attelage du prince : une paire d'alezans fort beaux ; je les ai payées quinze mille francs. Il y avait quelques voitures dans les écuries, je les ai gardées. Le prince a fort bon goût ; c'est un homme de sport, et j'ai pris tout cela en confiance.
Ebloui, Humbert écoutait.
— Mais, dit-il gauchement, je pensais que M™^Redmann s'occupait de votre commerce?...
— Elle s'en occupait, en effet; mais cela la fatiguait beaucoup ; elle est souiïrante, comme je vous l'ai dit ; moi-même je me sens un peu las, j'ai des désirs de paresse et de liberté ; je me surprends à rêver de la vie oisive : voyages, séjour dans le Midi et aux eaux, vie de château, chasses d'hiver, et quelques mois par an à Paris, pour ne pas trop se provincialiser ! Bref, je vais quitter mon commerce...
Stupéfait, le chevalier écoutait, et un vif plaisir lui dilatait le cœur... Il lui était agréable que le père de Déborah ne fût plus un trafiquant, mais un oisif» menant la vie luxueuse d'un châtelain millionnaire.
— J'ai trouvé un acquéreur, un jeune homme intelligent qui prendra la suite de mes affaires ; et
dans quelques semaines, tout sera terminé ; j'espère passer la fin de la saison à Trouville, et non plus me contenter de quelques heures, en profitant d'un dimanche, comme un petit boutiquier.
— Vous partez ce soir ! demanda Humbert. Et vous resterez ?
— Deux jours seulement I Je ne puis m' absenter plus longtemps.
— C'est bien assez long ! s'écria le chevalier avec élan. Je vais me trouver très seul, pendant ce tempslà. Vous m'avez accueilli en ami. Je vous en suis reconnaissant... et je me demande ce que je ferai de mes soirées.
Chaque soir, en efi'et, Redmann l'avait emmené au théâtre, ou était sorti avec lui. Le brocanteur demanda :
— Vous plairait-il de m'accompagner à Trouville ?
Humbert rougit d'embarras, de plaisir et d'angoisse ; car il sentait qu'il allait faire un pas décisif.
— Je craindrais de gêner M™^ Redmann.
— Vous ne la gênerez pas. Elle est très heureuse de recevoir des visiteurs. Si c'est là votre seule raison d'hésiter ?
— C'est la seule ! dit vivement le chevalier. Je serais bien heureux de passer avec vous quelques
jours de vacances, et de présenter mes respects à ^(mn. Redmann.
— Eh bien ! cher ami, dit Redmann avec tranquillité, bien qu'au fond il triomphât, préparez-vous, nous partons pour Trouville par l'express ; nous arriverons vers minuit.
Ils se séparèrent ; le chevalier, avec la décision pleine de hâte des gens faibles qui ont enfin pris une résolution, passa chez une fleuriste, et commanda qu'on envoyât à la villa de Redmann une gerbe d'orchidées, et une de lilas blanc ; il lui fallut débourser dix louis, ce qui lui fit bien un peu froncer le sourcil... Mais cette folle dépense était nécessaire: le chevalier de Carcabœuf ne pouvait accepter les services et l'hospitalité de la famille Redmann, sans reconnaître tout cela, par quelques gracieuses attentions. Et, à l'heure dite, il se trouva à la gare, où Redmann arriva presque aussitôt. Pendant que celui-ci, triomphant intérieurement, songeait :
— Je crois que Déborah sera baronne de Carcabœuf !
Le chevalier, lui, pensait avec l'indécision qui faisait le fond de son caractère :
— En somme, cette visite ne m'engage à rien. Je verrai !...
De pareils atermoiements engagent plus qu'il ne le croyait. Peu à peu la pensée s'habitue à un acte
que, de prime abord, on avait jugé impossible ; et sur la pente glissante des concessions, on arrive jusqu'à la compromission finale, après laquelle on se retrouve de'finitivement lié par sa propre faute.