CHAPITRE XVI
La villa de Redmann était située non pas tout à fait à Trouville, mais à deux kilomètres de cette plage mondaine, dans l'un de ces petits groupes de villages balnéaires qui se succèdent sans interruption deHonfleur jusqu'à Dives et Cabourg. C'était une très belle habitation, bâtie au milieu d'un parc ; un petit châleaude style Louis XVI entouré de pelouses et d'arbres majestueux, avec de larges baies, des portes monumentales ; flanqué de serres, et fermé par une grille de fer d'un beau dessin, au delà de laquelle apparaissaient les toits des communs : écuries et remises.
Humbert fut ébloui; il n'avait jamais vu de près une résidence aussi belle. La majesté des grands arbres, la belle ordonnance des pelouses soignées par un jardinier anglais: les larges allées finement sablées, aux détours desquelles de blanches statues se dressaient sous l'ombre des futaies ; les jets d'eau aux savantes combinaisons ; tout cela le remplit
d'un sentiment de convoitise, de respect et d'admiration ; tout cela acheva de détruireles quelques débris de préjugés nobiliaires qui pouvaient lui rester dans l'âme. Dans un tel cadre, un Carcabœuf ne se trouverait pas amoindri.
— Je voudrais que mon père, et surtout la chanoinesse vissent ceci ! songea-l-il.
A l'arrivée, en pleine nuit, il avait mal vu cet ensemble somptueux. Il avait seulement pu juger de la différence qu'il y a entre une mauvaise carriole traînée par un âne, comme l'équipage du baron, ou un coupé au moelleux capitonnage, emporté par deux chevaux de race au trot élégant et rythmé.
]y(mes fiedmann ne parurent pas.
Le lendemain, Humbert, après avoir fait avec son hôte la visite de la propriété, après avoir passé deux heures agréables à admirer toutes les belles choses qu'elle contenait, en se disant in-petto qu'il ne tenait qu'à lui que tout cela lui appartînt, retrouva, à l'heure du déjeuner, Rachel et Déborah qui lui firent le plus gracieux accueil. Les fleurs commandées par lui étaient arrivées : une corbeille d'orchidées que l'on avait placée sur la table couverte d'argenterie et d'étincelants cristaux ; une gerbe de lilas blancs posée dans un vase de Chine, devant la fenêtre.
La salle à manger, tendue de tapisseries, éclairée
par une immense baie, en surplomb sur le jardin, avait des proportions grandioses. Le chevalier n'était pas accessible aux exquises émotions que procure le Beau... il ne comprenait pas l'amour désintéressé pour les choses artistiques ; mais il était très sensible au bien-être. Il se sentit, en un moment, enveloppé dans une atmosphère de luxe qui le grisa...
Ses yeux passaient de la lourde argenterie, aux meubles richement sculptés, à Deborah extrêmement jolie et élégamment vêtue d'une toilette d'intérieur de crêpe de Chine jaune paille... à son hôte, qji avait une allure d'homme riche, au domestique attentif et silencieux... En même temps, il dégustait les mets délicats, les vins fins, et quelque brutal qu'il fût, il jouissait aussi de l'admirable vue que l'on avait par la baie grande ouverte : la mer, encadrée dans les futaies, savamment disposées du parc.
En même temps que toutes ces jouissances physiques, le désir véhément de les goûter tous les jours de sa vie le saisit. Ses hésitations lui parurent stupides. Il chercha, dans ce qui lui servait de conscience, le respect des traditions de sa race, et ne le trouva plus. Il passa une journée délicieuse.
L'indolente Rachel s'installa sur une chaise longue avec quelques livres, et dormit jusqu'à cinq heures
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SOUS la véranda. Hedmann, Déborah et Humbert sortirent. Ils firent une charmante promenade en voilure, et visitèrent la plage. Mais Trouville était encore désert, à cette époque trop hâtive. Le casino était ouvert, mais il n'y avait personne ; on ne s'y arrêta pas longtemps ; les promeneurs revinrent à la villa, une heure avant le dîner, au moment où RI""' Redmann s'éveillait.
— J'ai des lettres à écrire ! dit Redmann.
Humbert et Déborah se trouvèrent seuls, et se promenèrent dans le parc, surveillés de la véranda par Rache! qui ne les perdait pas de vue, tout en lisant ses romans. Le chevalier, très timide, passa pourtant une heure agréable à écouler Déborah lui parler des fêtes qu'elle avait pu entrevoir. Elle était une petite personne frivole, affolée du désir de s'amuser et de mener une vie très mondaine. Elle avait de l'ambition.
Elle savait que M'" Redmann, fille du brocanteur de la rue Lafayette, ne pouvait être reçue dans tel milieu qui l'attirait, ne pouvait être vendeuse dans telle fête charitable, ou citée aux réceptions de telle grande dame, dont elle avait, d'en bas, admiré et envié la situation. Il lui fallait un autre nom ; elle avait deviné les intentions de son père ; et bien que le chevalier ne lui plût pas (il était trop rustre pour cela), elle se résignait à la pensée de l'épouser ; car le nom de Garcabœuf, l'un des plus purs de toute
la noblesse bretonne, soutenu par l'éclat d'une grande fortune, lui ouvrirait toutes les portes, et la placerait au premier rang.
Humbert, enivré du luxe dont il était entouré, se disait :
— Je suis né pour vivre dans un tel milieu! Les natures élevées ont besoin d'une existence fastueuse !
Puis, regardant la jeune fille qu'il accompagnait, il constatait qu'elle était jolie, élégante, raffinée... l'écoutant parler, il se disait qu'elle était spirituelle, bien qu'elle n'eût qu'un petit jargon bien léger.
Le dîner fut cordial. Redmann couvait son hôte d'un regard paternel. Hachel, étouffée de nourriture et gênée par son propre poids, s'endormit presque aussitôt que l'on fut rentré au salon. Déborah fit de la musique ; elle chanta, et sa voix parut délicieuse à Humbert, lequel renversé dans un bon fauteuil, fumant un excellent cigare, et dégustant un verre de kummel, pensait décidément que la vie est agréable, pour ceux qui savent se procurer les jouissances nécessaires dont aucun homme intelligent ne saurait se passer!... Très tôt, vers onze heures, M™"' Redmann, qui dormait mal dans son fauteuil au son de la musique, parla de rentrer dans sa chambre, et Déborah dut la suivre.
— Voyez quelle vie patriarcale nous menons ! dit-
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elle à Humbert, en riant. Mais cela ne durera pas ! Dans quelques semaines, les autres villas seront habitées, et nous voisinerons. On dansera... Il faudra revenir, à ce moment-là !
— Certes, je reviendrai! s'e'criale chevalier, avec une chaleur qui fit sourire Redmann, et rougir Déborah...
La jeune fille sortit avec sa mère.
— Je suppose, dit Redmann, que vous n'allez pas vous couclinr maintenant, chevalier. Si vous voulez, nous allons faire un tour dans le jardin. La nuit est claire et très douce. Voyez ! la lune brille d'un éclat extraordinaire... J'aperçois d'ici un rayon sur la mer... C'est féerique.
Redmann avait, dans son commerce journalier avec l'art, appris à aimer ce qui est beau. Humbert regarda avec indifférence le paysage nocturne... les massifs sombres du parc, les allées, qui s'enfuyaient sous les ramures, les futaies qui prenaient une profondeur mystérieuse, les jets d'eau qui, traversés de lumière bleuâtre, semblaient des cascades d'argent liquide...
— Vous n'admirez pas ! dit Redmann, avec une sorte de pilié railleuse. Vous êtes réfraclaire aux beautés de la nature ?
Humbert, avec une soudaine décision, se lança en pleine eau...
— Je ne pense, en ce moment, qu'à M"^ Déborah.
Combien elle est charmante et belle 1 Elle mériterait d'être une grande dame.
— Quelle chaleur, mon cher ami !...
— Je n'ose pas dire tout ce que je pense 1 reprit lourdement Humbert, inhabile au madrigal.
— Osez, mon cher, osez... vous ne pouvez penser que des choses flatteuses, que je serai charmé de connaître, étant moi-même très fier de ma fille.
— Eh bien ! M"^ Détorah m'a conquis. Vous m'avez donné à entendre que vous désirez la donner à un homme de bonne naissance... D'autre part, vous m'avez plusieurs fois conseillé de me marier. Me voulez-vous pour son mari? Le nom que je porte est de très antique noblesse de chevalerie. Nous sommes allés aux Croisades, nous, bien réellement, et nous pouvons le prouver, ce que ne pourraient faire beaucoup de gens qui ont cette prétention, et ne remontent même pas à François P'. Godefroy de Garcabœuf partit avec cent lances pour Jérusalem, à la suite de Philippe-Auguste ; Jean III de Garcabœuf périt au siège d^Antioche. Nous avons le titre de baron, depuis l'an 1100...
Redmannécoutait, avec une vive satisfaction, cette énumération de titres. Il remarquait, et s'en amusait intérieurement, avec quel soin Humbert dressait l'état de sa race, comme s'il reconnaissait implicitement n'avoir d'autre valeur que celle de ses ancêtres.
— Mon cher ami, dit-il, je ne puis vous répondre ainsi, sans avoir réfléchi, consulté M"^' Redmann et ma fille ; car d'abord, avant toutes choses, je veux qu'elle choisisse librement et sans contrainte.
— Vous avez bien raison! s'écria le chevalier; mais croyez-vous que M"° Déborah me repousse?
— Je n'en sais rien... Je le lui demanderai demain.
— Alors, de voire part, pas d'obstacle?...
— Je n'en sais rien non plus. Je veux réfléchir mûrement, je vous l'ai dit. Demain soir, je vous répondrai. Mais, avant d'aller plus loin, une question 1 Vos parents approuveront-ils pleinement votre mariage?
Le chevalier hésita. Une sueur froide le prit, à l'idée de ce que serait le mépris du baron, pour un simple brocanteur...
— Mon père a quelques préjugée !... balbutia-til... Mais j'espère l'amener à accepter...
Redmann interrompit avec un ton de sécheresse et de dureté extrêmes ; car son orgueil de parvenu se révoltait, et ce n'était pas la première fois. Il avait fort bien compris la cause de la longue hésitation de Humbert ; maintenant que celui-ci avait fait vers lui un pas décisif, il pouvait lui parler vivement ; il le fit :
— Ëcoutez-moi ; et réglons une fois pour toutes
une question qui me tient au cœur. Vous semblez craindre quelque opposition de la part de vos parents. Si cela est, restons-en là. Jamais ma fille n'entrera dans une famille, la tête basse ; si les Carcabœuf sont trop fiers pour s'allier à nous, je ne suis pas embarrassé pour cela, le moins du monde ; et, je vous le répète, il vaut mieux briser là. Vous me parlez de préjuge's: c'est le mot exact ; il y a aussi le bon sens et la raison. Monsieur votre père se dira qu'un jeune homme sans position, sans instruction pour s'en faire une, dédaigneux du commerce, et inapte aux carrières libérales, enfin dénué de toute fortune, doit s'estimer très heureux d'être le mari d'une femme belle, honorable et riche. Laissez-moi finir 1 Si vous vous mariez à une jeune fille de votre milieu, elle sera aussi pauvre que vous ; ce n'est pas ce que vous cherchez. Bref, dans un mariage bien assorti, chacun des deux conjoints apporte quelque chose à la communauté : l'un a la fortune, l'autre donne un beau nom ; ils sont quittes, et n'ont pas à se croire obligés mutuellement l'un envers l'autre. Voilà ce que je voulais dire. Méditez mes paroles, vous reconnaîtrez que j'ai le droit de prétendre entrer la tète haute dans la famille de mon gendre, et qu'il y aurait manque de dignité à subir des rebuffades... J'exige que votre père me fasse lui-même la dernande officielle et assiste à votre mariage, et
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que voire sœur soit demoiselle d'honneur de ma fille.
— Ma sœur est entrée au couvent...
— Ah? Depuis quand?....
— Depuis mon retour à Paris.
— Mais votre père est de ce monde, lui. J'attendrai sa visite. Puis, écoutez-moi encore ! J'aime jouer cartes sur table. 11 faut que vous sachiez nos origines ; elles sont humbles, mais honorables, et comme vous les sauriez toujours, je préfère que ce soit maintenant, et je veux que vos parents en soient instruits également.
Humbert, atterré, écoutait... Redmann avait une façon agressive d'avouer sa bassesse d'extraction. Il semblait en être fier, et prendre plaisir à humilier son futur gendre, en lui faisant bien toucher du doigt la différence de niveau social qui était entre eux.
— Mon grand-père était un pauvre savetier allemand...
Humbert bondit.
— Un savetier !... Mais, cher monsieur, pourquoi me faire connaître ces détails, que je préfère ignorer ?
— Je vous ai dit que vous devez savoir, avant tout, qui nous sommes. J'ai débuté très pauvrement. Mon père, lui, était cordonnieraDresde.il avait une sombre échoppe dans un quartier misé-
rable ; nous étions là dix enfants, dans une détresse noire ; ce que sont devenus mes frères, je l'ignore ! II est probable que quelques-uns d'entre eux conliniient le métier paternel. Je ne voulus pas me re'signer à cette situation ; à douze ans, je faisais déjà du commerce ; j'achetais des chiiïons, de vieilles ferrailles, des os, que je revendais avec bénéfices. Plus tard, avec ce que j'avais amassé, j'agrandis mon cercle d'affaires. Kn même temps je m'instruisais, j'avais le goût des Beaux-Arts, je fréquentais les musées ; je me misa voyager. Je commençai à faire le commerce qui m'a amené à ma fortune actuelle.
Dire la souffrance d'orgueil du chevalier n'est pas possible... Dix fois, il fut sur le point d'interrompre Hedmann, et de lui dire:
— Rompons là 1
11 se contint, dans la crainte de se faire un ennemi de cet homme,
— Aujourd'hui, je possède deux millions, continua l'autre. C'est une fortune modeste, je le sais bien. Mais je l'ai faite moi-même, et honorable-
« ment. Veuillez noter ceci, monsieur de Carcabœuf. Je n'ai pas voulu seulement vous faire bien connaître l'humilité de ma naissance, j'ai voulu que que vous essayiez de comprendre que j'ai le droit d'être fier, étant parti de si bas, de me trouver où je suis, et sans que dans ma vie il y ait une tare. Je
défie mes ennemis, si j'en ai, de mettre en doute ma parfaite honorabilité. Il y a, à mon sens, lieu de se sentir plus fier d'être monté très haut par sa propre valeur, que d'être descendu très bas, d'une race jadis puissante...
Cela était absolument vrai, mais ne toucha pas pourtant le cœur de Humbert. 11 se sentait glacé à ces révélations pénibles pour sa vanité... Épouser la petite-fille d'un savetier, avoir pour beau-père cet homme qui avait, dans sa jeunesse, vendu des peaux de lapin et des chiffons, et pour oncles, de bas artisans, végétant dans une ville allemande.., 11 eut une poussée violente de l'orgueil des Carcabœuf, et se dit :
— Non 1 Jamais je n'accepterai pareille humiliation...
— Vous connaissez maintenant ma famille. Je ne rougis pas du tout d'avoir été pauvre, d'avoir débuté par des commerces modestes. A présent, ne me parlez pas. Cette histoire vous a un peu bouleversé. Vous êtes élevé dans des idées spéciales, tout-à-fait contraires à la raison et au sens pratique de la vie. Nous sommes dans la lutte, mon cher ami, il faut jeter par-dessus bord le bagage encombrant des vieux préjugés. De nos jours, on ne peut exiger d'un homme que rhonorabilité. Vous êtes un peu refroidi, en ce moment; mais, après réflexion, vous raisonnerez
probablement suivant le bon sens... Quant à M. le baron de Carcabœuf, vous lui direz tout ceci, car je veux qu'il le sache, et je le lui dirai moi-même, si vous ne le faites pas. Seulement, s'il a quelque be'sitation, arrangez-vons de façon à ce que je ne le sache pas. Je suis fier de moi, de ma fille, de ma fortune; je n'accepterais, en aucun cas, de n'être que toléré... Allons ! Bonsoir ! Vous me répondrez demain. Ah ! je dois peut-être aussi vous avouer que, en ma qualité d'Allemand-, j'ai fait mon devoir contre la France, en 1870. Mais, en vérité, je n'ai aucune haine contre elle!...
Et sur ce dernier aven, Redmann, quittant rapidement son hôte, rentra dans la maison... Ce départ précipité prouvait qu'il avait une profonde connaissance du cœur humain. 11 venait de blesser l'orgueil de Carcabœuf, et son patriotisme. Si, en ce moment, Humbert eût prononcé une parole, c'eût été pour tout rompre. Mais Redmann savait qu'après le premier mouvement, dont il faut se défier, parce qu'il est bon, il y a le second mouvement: celui de l'intérêt personnel.
Faisant la balance entre les deux maux dont il était menacé : la misère sans ressources, et une humiliation connue de lui seul, Humbert se résignerait à ce dernier parti... Et Redmann avait été fort habile en avouant en bloc ses infériorités. Les apprenant une à une, Humbert se fût révolté, à
la fin. Tandis qu'après le premier choc, sa pense'e allait s'habituer à tout cela... et il passerait outre.
Il demeura une heure dans le parc, en proie aux pensées les plus pénibles ; l'orgueil froissé, l'humiliation, la colère, le désir de jouir de la fortune qui s'offrait, se combattaient en lui. Comme l'avait jugé Redmann, l'orgueil d'abord l'emporta. Toutes les maximes dans lesquelles il avait été élevé se dressèrent contre la mésalliance, et puis, peu à peu, le calme lui revint. Regardant en face sa situation, le chevalier, tout seul avec lui-même, dut s'avouer son incapacité absolue d'être autre chose qu'un paj^san.
Or, retourner là-bas, dans la vieille ferme enfumée et branlante, reprendre les guêtres de toile et le paletot de peau de bique, conduire de nouveau la charrue, passer sa vie sur la triste lande pierreuse, entre son père et sa grand'mère, ayant pour perspective d'épouser quelque fille très noble et sans un sou, et de peiner, comme l'avait fait le baron, pour ne pas mourir de faim avec sa famille, cela était impossible, absolument impossible 1... Tout son être se révoltait contre une pareille vie ; sa paresse, son égoïsme, sa vanité injustifiée, tout cela s'opposait à ce parti chevaleresque, mais pas du tout pratique. Et quel désappointement éprouverait le baron, s'il voyait revenir son héritier plus pauvre
qu'auparavant, et dépouillé même de ses espérances!... Et la chanoinesse?... cette bonne Sylvie, qui s'était sacrifiée pour que leur avenir fût glorieux 1... Pouvait-il leur infliger pareille désillusion? Non! Il les aimait trop pour cela! Puisque l'on comptait sur lui, pour relever la famille, eh bien ! il la relèverait coûte que coûte !
Alors, examinant dans un autre esprit les tares qui l'avaient choqué si fort, il arriva à conclure que chacun n'est responsable que de ses actes. Si le grand-père de Déborah avait été un pauvre savetier de Dresde, elle était, elle, une élégante et charmante femme. Son père avait peut-être volé quelques pendules, en 70 ; mais il en avait revendu aux Parisiens beaucoup d'autres ! il avait quelque peu porté la hotte du chifîonnier, elle portait, elle, des dentelles, des déshabillés de mousseline de soie, et des fourrures de prix. Elle, seule, était en cause.
Jamais le chevalier n'avait exercé à ce point ses facultés intellectuelles. Il raisonnait juste en ceci, que chacun vaut par soi-même et non par ses ancêtres ... mais alors, quelle valeur lui restait-il à luimême? qui jusqu'ici s'appuyait sur celle de Jean III mort au siège d'Antioche, ou de Godefroy, écuyer de Philippe-Auguste !
Assis sur un banc de marbre, à l'ombre d'un groupe d'admirables conifères, il jeta un regard
autour de lui. Le silence n''était troublé que par le bruit de la mer, brisant doucement sur la plage, et par le murmure des jets d'eau, élançant vers le ciel étoile leurs panaches diamantés par la lumière laiteuse de la lune. Les élégantes lignes de la villa ressortaient en claires valeurs sur la masse vigoureuse des arbres du parc ; les vitraux de la serre scintillaient sous les rayons lunaires ; à travers ses légères charpentes métalliques, on distinguait des feuillages des tropiques, fougères, palmiers, plantes aristocratiques et soignées ; et les gazons des pelouses brillaient des millions de perles que la fraîcheur de la nuit pose sur les brins d'herbe. Tout cela était beau, tout cela respirait le luxe, la certitude de la fortune solidement établie. Au lointain, Humbert entendit s'ébrouer les chevaux, dans leur somptueuse écurie. 11 se leva.
— Allons ! Refuser ceci serait fou. Mon père fera comme moi. Il se révoltera d'abord... et il comprendra ensuite... D'ailleurs, Déborah est si belle... Je puis être épris d'elle, il me semble? Et nul ne peut m'accuser de spéculation pure. Ce ne sera pas la première fois qu'un gentilhomme commet, par amour, une mésalliance...
Sur cette triomphante idée, fatigué d'avoir tant pensé, M. le chevalier rentra dans sa chambre et s'alla coucher.
A cette même^heure, le barou, seul dans la vieille ferme, ne pouvait dormir, en pensant à sa mère malade encore, à Bernard en danger de mort, à Sylvie, à Sylvie surtout ! dont il s'accusait d'avoir brisé l'avenir et préparé le malheur.