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CHAPITRE III

Bernard de Fourcade était le fils d'un médecin qui, après avoir exercé son arl à Carnac^ y était mort dix ans auparavant ; il était allié par sa mère aux Carcabœuf ; chez ceux-ci, le culte de la famille existait à un degré peut-être exagéré, car ils reconnaissaient des cousinages remontant à deux siècles, pourvu que nulle mésalliance n'eût avili la parenté.

Sans aucune fortune, Bernard s'était voué à l'enseignement. En cela, son cousin Carcabœuf ne l'avait pas approuvé ; car il lui déplaisait qu'un homme allié à lui, servît le régime actuel. Bernard avait trente ans ; il était professeur du petit collège de Lannion. Là, il occupait ses loisirs à composer une histoire de la Bretagne, dont des fragments paraissaient dans des journaux du pays.

Bernard et Sylvie avaient été attirés l'un vers l'autre par une similitude d'idées, de goûts, de caractère, dès leur enfance vécue presque côte à côte.

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Depuis deux ans, ils étaient fiancés, ils attendaient pour se marier que Bernard fût nommé à un poste plus important ; il demandait de venir à Vannes, plus proche de Carnac, et où ses émoluments seraient suffisants pour lui permettre de fonder une famille.

Lui et elle savaient qu'il leur faudrait mener une vie précaire, sans le moindre plaisir mondain ; dès le début de leur existence, ils seraient condamnés à une médiocrité qui les entraverait jusqu'à la fin. Ils le savaient. La chanoinesse, habituée à une vie plus médiocre encore, acceptait, d'un cœur léger, cet avenir sévère; Elle n'avait pas vécu ; ses plus lointains voyages n'avaient pas dépassé Vannes ; elle ignorait totalement le monde, et ne savait pas à quoi elle s'engageait.

Pour Bernard, il le savait. Il avait assez souffert déjà de la pauvreté, pour comprendre que si elle est pénible à subir pour un jeune homme, elle doit être insupportable pour un chef de famille, qui souffre des privations des siens. Mais Bernard possédait une âme ferme et courageuse. Il avait une virile foi en lui-même ; il se sentait une valeur personnelle qui devait le tirer de l'ornière. Son histoire de Bretagne avait été remarquée de plusieurs critiques, qui lui avaient fait l'honneur de la discuter ; un éditeur parisien avait accepté de la publier, il espérait, plus tard, être appelé à Paris, oîi, à l'aide des nombreuses bibliothèques, il pourrait continuer les

études historiques qui le passionnaient, et qui devaient faire de lui-même mieux qu'un pauvre professeur de petite ville... Enfin il avait l'espoir... Et il aimait Sylvie... il estimait son caractère loyal, son intelligence ouverte, la réelle bonté de cœur cachée sous une apparence fâcheuse de raideur. Tout cet ensemble de hautes qualités, déparées seulement par un malheureux orgueil de race, qui s'atténuerait au frottement du monde, faisait de Sylvie une femme d'autant plus remarquable qu'elle s'ignorait elle-même, et n'était guère appréciée dans son milieu.

Grâce à Bernard qui lui envoyait des livres, elle s'était familiarisée avec les poètes et les grands écrivains français et anglais. Son perchoir, en haut de la tourelle, était un réduit tout-à-fait original, qui décelait dès l'abord les goûts de celle qui l'habitait.

On y accédait par des marches de pierres très usées, et qui allaient se rétrécissant à mesure que l'escalier montait plus haut, de sorte qu'il finissait un peu en échelle. Lorsqu'on était entré, par une porte si basse qu'il fallait courber la tête pour la franchir, on se trouvait dans une pièce assez grande, éclairée de trois côtés par de petites fenêtres : de sorte que, situé à une grande hauteur, éclairé de toutes parts, ce réduit ressemblait à la lanterne d'un phare. De là, toute la lande parsemée de

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menhirs apparaissait, entourée de bouquets de bois de cyprès, lugubres futaies de cimetière, les seuls arbres qui poussent dans ce pays ; des maisons aplaties sur le sol, de maigres champs de blé ; des étendues hérissées d'ajoncs épineux, coupées de murs bas en pierres sèches : enfin, au loin, une bande bleue, soulignant la ligne d'horizon, et qui était la mer...

La tristesse de cette grande lande peuplée de pierres est pleine d'une incomparable poésie... Ce spectacle habituel, joint à la sévérité de la vie, avait formé l'âme de Sylvie, l'avait ouverte à la compréhension du beau. Combien de fois, lisant Shakespeare, avait-elle, levant les yeux de son livre, continué en rêverie sa lecture, avec ce sombre poème de pierres, sous les yeux.

La chambre était meublée simplement, comme on peut le croire.'. Dans l'énorme épaisseur des murs une alcùve était ménagée, où s'enfonçait le lit; une toilette, une petite table, deux chaises et une bergère vermoulue complétaient le mobilier; mais il se trouvait que tout cela étant dans la famille, depuis un siècle, possédait une réelle valeur artistique. Ces meubles avaient appartenu aux aïeules des Carcabœuf, et étaient de style Louis XV. Un petit miroir dédoré, au cadre de bois sculpté, un vieux cartel qui sonnait les heures d'un timbre lent et argentin, étaient des bibelots qui eussent fait la

joie d'une élégante. La nudité des murs disparaissait, en partie, sous les rangées de livres anciens et modernes qui composaient la bibliothèque du logis.

Seule, Sylvie lisait, Valérie n'ouvrait jamais un livre; c'était une bonne petite fée laborieuse, qui préférait manier l'aiguille en écoulant les légendes de grand'mère, vieux récits de chouannerie, ou contes du temps passé, auxquels toutes les deux croyaient avec une foi touchante. La chanoinesse, elle, s'isolait dans sa tour, lisant ses livres, contemplant la lande, ou bien allant faire de longues courses dans les petites routes bordées de pierres et de ronces.

Pour ces courses, dans lesquelles l'accompagnait Valérie, on sellait le petit âne gris, Cacolet, à moins q.ue, attelé à la charrue, accouplé avec la vache bretonne, il fût occupé au labour ; mais comme cela n'arrivait que quelques jours par an, la plupart du temps les deux jeunes filles montaient sur l'âne à tour de rôle, comme les villageoises qu'elles rencontraient allant au bourg, pour vendre leurs œufs et leur beurre.

Un peintre eût été ravi par ce pittoresque sujet de tableau... L'âne gris, trottant paisiblement ; et ces deux jolies femmes qui semblaient déguisées en paysannes, s'en allant par les petits chemins pierrailleux ; la seule différence qu'il y eût entre leur

costume et celui des ferinières, c'est qu'au lieu de coifle. elles avaient un petit voile de dentelle, et pas de tablier ; mais la même guimpe à collerette de batiste, brodée par Valérie, les mêmes manchettes bouffantes sortant des larges manches à lareligieuse, la même lourde mante bleue à capuchon, bordée de velours. Lorsque, avec cela, la chanoinesse portait lacroix de son ordre, elle avait l'air d'une dame de Saint-Cyr ; on cherchait de l'œil la coifle de haute allure que portaient les amies de M"^ de Mainlenon... Le lendemain du jour où la fête du retour de Humbert s'était terminée de si fâcheuse manière, Valérie appela sa cousine qui lisait dans sa chambre.

— Veux-tu, chanoinesse, que nous allions à la Trinité ? J'ai sellé Gacolet. Ton père et le chevalier sontàCarnac. Grand'mère s'est endormie, comme elle fait toujours après déjeuner... Allons voir pêcher des homards !

Sylvie se leva, prit sa mante et descendit... Valérie l'embrassa.

— Tu fais toujours ce que je veux, cha !..

Ce diminutif trop familier ôtait toute dignité au titre de Sylvie ; mais elle y était habituée et l'on ne pouvait demander à Valérie un décorum qui lui manquerait toujours.

— J'ai à te parler, mon cha... J'ai beaucoup de peine...

— De la peine, toi? reprit la chanoinesse, la regardant avec surprise. Et pourquoi?

— Je vais te le dire, si j'ose.

— Pourquoi n'oserais-tu pas ?

— Parce que tu es aussi Garcabœuf que mon oncle Armand. J'ai peur que tu ne comprennes pas.

La chanoinesse fronça ses noirs sourcils, et dit d'une voix brève :

— Quelle est cette plaisanterie ?

— Oh I Je t'en prie, Sylvie, ne te hérisse pas avant de rien savoir! Je n'ai d'espoir qu'en toi, à présent que l'oncle Adhémar ne reviendra plus... Tu m'aimes bien? Dis-moi que tu m'aimes, et que tu seras bonne pour moi?

— Certainement, je t'aime ; et je ne vois pas bien ce que tu peux avoir fait, qui m'empêche d'être bonne... Allons, petite fille, qu'y a-t-il?

La chanoinesse, bien qu'elle eût seulement deux ans de plus que sa cousine, lui parlait habituellement comme à un bébé ; c'était la domination involontaire d'une âme forte sur une âme faible, d'un esprit robuste et cultivé sur une petite créature ignorante et affectueuse.

Valérie sauta sur l'âne, Sylvie marcha à côté ; on sortit de la ferme, et après qu'on se fut engagé sur la route plate qui va vers la Trinité-sur-Mer, la chanoinesse répéta :

— Qu'y a-t-il?

D'un air piteux, Valérie avoua :

— J'aime quelqu'un.

Sylvie, pétrifiée de stupéfaction, s'arrêta ; l'âne en fit autant, et l'on se contempla une minute sans mot dire.

— Oui, j'aime quelqu'un, répéta Valérie avec nn peu plus de courage.

La chanoinesse songea que sa cousine avait vingt ans. Celte idée ne lui était pas encore venue. Elle commença d'admettre la possibilité de ce qu'elle venait d'entendre.

— Je me demande qui lu peux aimer?... Nous ne voyons jamais personne... Serait-ce Humbert?

— Oh non !...

Ce cri du cœur froissa un peu la chanoinesse...

— Quidonc, alors?

— Un jeune homme que tu as vu deux ou trois fois... à Vannes...

Sylvie secoua les épaules.

— Je ne sais pas du tout... Pourquoi ne le nommes-tu pas, tout de suite? Qu'est-ce que cette énigme que tu me poses? Je n'ai vu à Vannes que des amis de l'oncle Adhémar, de vieux messieurs, quipêchent à la ligne dans le canal...

— Ils ne sont pas tous vieux, murmura Valérie. La chanoinesse poussa un cri.

— Ce n'est pas M. Le Braz 1...

Valérie baissa la tête.

— C'est lui... Ne t'indigne pas, Sylvie! Pourquoi ne nous aimerions-nous pas ?

— Il t'aime aussi ? Il te l'a dit?... Il a eu l'audace de te le dire?

— Oui... mais c'était en présence de mon oncle Adhémar.

— Je ne me permets pas de qualifier la conduite de l'oncle Adhémar ; il est le frère de mon père ; cela me suffit... dit la chanoinesse d'une voix entrecoupée; mais je le blâme, oui !... Il semble prendre à tâche d'amener l'humiliation et la discorde dans notre maison... Déjà, hier, il a bravé son frère aîné, il a prononcé des paroles indignes d'un (Jarcabœuf...

Valérie soupira :

— Oh !... les Carcabqeuf !...

— Et j'apprends, maintenant, qu'il t'a exposée à l'insolence de cet individu de basse condition ! Qu'il se commette avec qui lui plaît, mais qu'il sache aussi faire respecter sa famille !...

Valérie trouva un peu de courage pour se révolter contre le ton méprisant avec lequel on parlait de celui qu'elle aimait.

— M. Le Braz n'est pas un individu de basse condition ; son père est d'une très ancienne famille du pays ; son grand-père était colonel, commandeur de la Légion d'honneur, et fut créé baron par Napo-

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léon P'. S'il n'en porte pas le litre, c'est par indifférence.

— Tu oublies de mentionner une de ses actions d'éclat. N'a-t-il pas tué notre bisaïeul?

— Non ! Cela n'est pas vrai ! C'est une légende fausse ! s'écria Valérie, avec une telle véliémence que l'âne prit cela pour un avertissement, et repartit de son trot paisible.

— Demande à grand'mère de te la raconter ! reprit Sylvie. Tu ne mets pas en doute ce qu'elle affirme, j'imagine?

— Grand'mère peut être trompée comme les autres. M. Louis a expliqué les faits, avec preuves à l'appui, à mon oncle Adhémar, en ma présence. Il lui a fait lire un procès-verbal de la mort du chevalier de Carcabœuf, qui futblessé mortellement par un bleu ; le colonel Le Braz trouva notre aïeul mourant au coin d'un champ, à l'endroit où s'élève la vieille croix de pierre; il le fît transporter au logis, où le blessé mourut en arrivant. Une vieille servante voyant le colonel, en ce moment, avec ses soldats, ramener le chevalier, crut que c'était lui le meurtrier; elle le dit, le bruit en courut dans le pays ; et c'est pour y couper court que le colonel avait pris le témoignage des soldats qui l'accompagnaient, lorsqu'ils trouvèrent M. de Carcabœuf mourant, et lui portèrent secours... ce qui était une preuve d'humanité rare à cette époque-là...

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La chanoinesse avait écoulé avec patience ; elle dit d'un ton ferme :

— Ma clîère amie, celte histoire est bien singulière. Je ne doute pas de la bonne foi de M. Louis Le Braz ; mais son grand-père m'est suspect. Pour se laver d'une action odieuse, il a bien pu fabriquer cette preuve, peu convaincante, d'ailleurs ! Le témoignage de deux ou trois brigands est de peu de poids à mes yeux.

— Tu n'as pas le droit de suspecter son honorabilité ! répliqua Valérie avec un courage inaccoutumé. Le caractère du colonel Le Braz était estimé même de ses ennemis. Et, en somme, s'il avait eu le malheur de tuer notre aïeul dans une bataille, ce n'eût pas été un meurtre... il n'avait pas à s'en défendre...

— Bien ! riposta la chanoinesse, de moins en moins convaincue. Admettons que la tradition soit fausse. Le colonel, au lieu de tuer le chevalier, l'a secouru. Prouve cela à mon père ! Peiises-tu que cette rectification le fera consentira ton mariage avec Louis Le Braz?

— Pourquoi s'y opposerait-il !

— Parce qu'il reste prouvé que les Le Braz ont été nos adversaires, durant de longues années ; ils ont affiché des idées révolutionnaires qui font horreur ; leur fortune a pour origine la spoliation d'un couvent de religieuses, et enfin, ce sont des gens de

roture qui, longtemps, ont été serfs des Carcabœuf et des Saint-Colomban !... Nous avons, dans nos archives, des papiers où leur nom est mentionné.:. Ils sont de la plus basse condition.

— Ces papiers datent du xiii" siècle, sans doute ?...

— Non, du XVI^.. Du temps de Henri 111, un Le Sraz était meunier pour le seigneur de Carcabœuf ; il lui payait deux sols de rente, et lui devait trois jours de corvée...

— Ma bonne Sylvie, une humiliation qui remonte au XVI* siècle me laisse tout-à-fait indiflérente ! Louis m'aime ; il est bon, il est honorable, il a reçu une éducation excellente. Qu'est-ce que cela peut me faire que, du temps de Henri lU, un meunier nommé Le Braz ait fait des corvées chez un Carcabœuf!...

Valérie parlait au nom de la raison ; mais la chanoinesse avait, en ce sens, l'esprit absolument muré... Il lui fallait une rude leçon, pour mater son orgueil. La vie allait se charger, avant peu, delà lui donner. Elle secoua les épaules avec impatience.

— Parle à mon père, si tu veux. Tu dois savoir, à l'avance, ce qu'il te répondra. Pour moi, je ne puis te promettre d'être ton aUiée ; d'abord parce que je n'oserais pas parler à mon père, ensuite parce que je suis révoltée autant qu'il le sera lui-même contre un mariage pareil.

Valérie baissa la têle.

— Tu es impitoyable, Sylvie. Tu disais que lu m'aimes !

— Oui ; mais moins que l'honneur.

— Dis que l'orgueil, plutôt !... Qu'importent de pareilles raisons, lorsqu'il s'agit du bonheur de toute la vie !

— Si je suis impitoyable, comme tu le dis, reprit la chanoinesse avec agitation, je sais du moins me sacrifier la première... TuTasvuhier.

— Je l'ai vu ?... Et ne sais-tu pas bien que Bernard t'aime ; et que ta part de l'héritage de ton père n'était pas ce qui l'attirait vers toi !...

— Ce que je sais, c'est que je lui rendrai sa parole... Si faible que fût cette fortune, c'était quelque chose, pour des gens qui ne possèdent rien. Je ne veux pas que Bernard s'enfonce dans la pauvreté, à cause de moi...

Valérie ne répondit pas à cela , elle était absorbée dans de tristes pensées ; la chanoinesse dont l'àme était triste aussi, mais ne prenant pas assez au sérieux les chagrins de sa cousine qui lui semblait une enfant, tomba dans des réflexions mélancoliques. Bien qu'elle ne regrettât pas le sacrifice fait la veille et si aisément accepté, elle avait peine à se •satisfaire elle-même, par la pensée des hautes destinées réservées au chevalier. Et elle se trouvait placée dans la plus cruelle des alternatives : ou rom-

pre avec Bernard, et par là détruire leur bonheur à tous deux ; ou Tépouser quand même; et Jui apporter une pauvreté plus complète encore que ce qu'ils avaient craint jusqu'alors.

— J'écrirai aujourd'hui même à Bernard, pour lui annoncer que j'ai renoncé à ma part de l'héritage de mon père, dit-elle, émettant tout haut sa pensée. Je lui rendrai sa parole... C'est un déchirement, mais il est nécessaire.

Ces paroles étaient modérées ; elles prirent pourtant, par le ton contenu dont elles étaient prononcées, un accent si douloureux, que Valérie, oubliant pour un moment sa préoccupation, regarda sa cousine. Et elle lui dit :

— Songe au chagrin de Bernard !...

— C'est là ma plus vive peine...

— Et tu te crois le droit de sacrifier non seulement toi, mais un autre, pour ce que tu appelles la gloire des Garcabœuf ?

— Ce que j'appelle la gloire !... répéta Sylvie irritée... Quel mot emploierais-tu?

— L'orgueil ! dit audacieusement Valérie. Ne t'indigne pas. Je pense que mon oncle n'aurait pas dû exiger de toi le sacrifice de tout ^,on avenir ; le chevalier ne devait pas l'accepter, et tu ne devais pas l'offrir. Chacun a le droit de compter pour quelque chose. Il ne s'agissait pas de vie ou de mort, mais d'argent. Humbert semblait faire mépris de

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Marthe de Saint-Colomban et de sa fortune. Il eût mieux fait de s'en contenter, et de ne pas de'pouiller tous les siens, pour un résultat douteux, sans s'inquiéter de ce que vous pourrez devenir, grand'nière et toi, s'il ne réussit pas.

Ce que disait Valérie était vrai. La chanoinesse en fut froissée. Elle secoua les épaules avec impatience.

— Bavardage de petite fille ! Tu ne sais rien delà vie, et tu oses juger mon père et le condamner ! Tu oses, malgré ton ignorauce, supposer que le chevalier pourra ne pas réussir.

— Je ne connais pas la vie ; mais tu x\e la connais pas mieux que moi, riposta Valérie. Et je m'appuie, moi, sur les paroles de l'oncle Adhémar.

— Ne parle pas de l'oncle Adhémar, Sa conduite, hier, fut odieuse. 11 a renié toutes nos traditions, et bravé son frère aine...

— Pauvre oncle Adhémar ! Il est bon ! Je suis sûre qu'il pense à moi avec peine... Je n'espère plus qu'en lui.

— Oh ! quant à cela, sa complicité peut t'être acquise, dit sévèrement Sylvie ; mais je ne vois pas bien à quoi elle te servira. Tu ne t'enfuiras pas, j'imagine ! Tu n'oublieras pas ta naissance, au point de nous couvrir de honte.

— Nous nous plaçons à un point de vue tout-à-fait opposé! répliqua Valérie, avec une fermeté qui im-

pressionna désagréablement la chanoioesse. Je ne suis pas assez fière de ma naissance, pour lui sacrifier le bonheur de toute ma vie ; et quant à vous couvrir de honte ? comment l'entends-tu ? Epouser un homme honorable n'est pas une déchéance. Et si je le fais malgré vous, vous pourrez vous corso- 1er. Le nom des Carcabœuf n'est pas en cause. Je suis Valérie de Kérity.

— Rentrons ! dit brusquement la chanoinese. Celte pénible conversation a trop duré. Je te prie de songer avant d'agir, à la peine que tu feras à grand'mère, dont lu es la préférée, à mon père, à moi qui t'aime comme une sœur... Auras-tu le courage de rompre avec nous tous? 11 s'agit, pour toi, de choisir entre M. Louis Le Braz et tous ceux qui t'ont aimée jusqu'alors... 11 s'agit de résister à une passionnelle de petite fille, ou de payer d'ingratitude toute l'affection que tu as trouvée chez mon père.

Valérie, les yeux pleins de larmes, soupira et ne répondit pas. La promenade s'acheva tristement. L'âne gris cheminait d'une allure paisible ; bientôt, au-dessus de la lande, la tourelle du logis apparut, entourée des vieux pommiers fendillés, aux branches chargées de fruit dorés.

— Je demanderai à grand'mère de nous raconter ce soir l'histoire d'Isabelle de Carcabœuf, dit la charfoinesse. Elle ne la dit jamais, car c'est une histoire

pénible pour nous; mais elle te sera salutaire, peutêtre.

Le baron et le chevalier revenaient de Vannes. Humbert paraissait très satisfait, le baron un peu soucieux. Tous entrèrent dans la grande salle. La vieille dame tricotait à sa place habituelle près de la fenêtre. Elle avait eu, le matin, une longue conversation avec son fils ; sans doute, celui-ci était parvenu à la convaincre ; elle avait moins d'orgueil que lui, mais elle avait consenti par faiblesse et par ignorance du danger, à ce qu'il courût cette effrayante aventure.

— Eh bien, mon fils, avez-vous réussi ? dit-elle.

— Oui, ma mère. J'ai hypothéqué tout notre bien pour la somme de vingt raille francs, presque sa valeur. Maître Le Dan, mon notaire, a bien agi dans cette circonstance...

— Les Le Dan ont été nos hommes de loi depuis deux siècles. Quelles sont les conditions?

— Nous devons payer des intérêts à 5 0 0, jusqu'à ce que nous puissions rembourser la somme.

La vieille baronne ne savait pas faire le moindre calcul.

— Cela fait ?

— Mille francs par an, en deux termes.

— Mille francs par an ! Mon fils, où trouverezvous celte somme? s'écria-t-elle effrayée.

— Graud'mère, ne vous inquiétez pas ! dit Humbev[. C'est moi que cette question concerne seul, puisque c'est à moi que mon père confie la somme. Mille francs ne sont rien. Je vous les enverrai, sans compter une partie de mes émoluments. Je veux, chère grand'mère, que vous ayez une existence plus confortable : mon père fera réparer les bâtiments de la ferme; il pourra acheter d'autres terres, et avec tout cela, avant deux ans, l'hypothèque sera remboursée, et j'aurai fait le mariage brillant qui doit nous tirer de la gène où nous avons végété jusqu'ici...

— Vous êtes un bon fils ! dit la grand'mère qui, pourtant, aimait peu le chevalier... Il faudra aussi assurer l'avenir de votre sœur, qui sacrifie tout pour vous.

— Certainement! répondit Humbert, auquel les promesses ne coûtaient guère, et qui n'avait pas même mentionné Sylvie dans ses projets.

La chanoinesse, le cœur un peu serré, embrassa grand'mère, et monta dans sa tourelle, pour écrire à Bernard :

Le soir, à la veillée, Valérie, qui avait conservé un peu de rancune contre sa cousine, dit :

— Sylvie, tu ne demandes pas à grand'mère de nous dire l'histoire d'Isabelle de Carcahœuf?

La vieille dame tressaillit, et regarda par-dessus ses lunettes, ses deux petites-filles, dont l'attitude

lui parut singulière. La chanoinesse toisait Valérie d'un œil irrité ; Valérie avait une expression de bravade qui changeait sa physionomie, si douce d'ordinaire. Grand'mère ôta ses lunettes, et dit :

— Qu'y a-t-il entre vous, mes petites? Vous me paraissez en délicatesse ?

— Il n'y a rien, grand'mère, répliqua Valérie. I\la cousine m'a parlé tantôt d'une légende très curieuse, et que vous ne m'avez jamais racontée.

— Oui, ajouta la chanoinesse, d'un ton sévère. Je vous prie, grand'mère, de nous la dire. Valérie saura, à travers la légende, comprendre l'histoire... Cela pourra lui être utile.

Grand'mère réfléchit un moment. Elle était bien vieille, grand'mère ; mais elle se souvenait d'avoir été jeune. Il y avait dans l'attitude combative de ses petites-filles, quelque chose d'insolite qui la frappa. Elle rapprocha, dans son esprit, les paroles de Sylvie des allusions faites, quelquefois, par l'oncle Adhémar ; elle eut une intuition vague de ce qui se passait, et son cœur en fut attristé. Elle était une vieille bretonne, ignorante et superstitieuse autant qu'une paysanne ; elle croyait entièrement à la légende dont on lui parlait, et ne séparait pas, comme disait Sylvie, l'histoire et la légende. Elle commença de sa voix cassée :

— Je n'aime pas penser à ces choses. Elles sont

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pénibles ; mais puisque vous désirez les entendre, je vais vous les raconter. Isabelle de Carcabœuf était l'aînée de la famille, on ne sait pas bien à quelle époque, mais ce devait èlre du temps du roi Henri,

Le roi Henri, c'était le Béarnais, dont malgré leurs profondes convictions catholiques, les Carcabœuf avaient été partisans.

— Elle était belle, continua grand'mère ; elle avait des yeux bleus et une haute allure, comme toutes les Carcabœuf.

— Comme Sylvie, dit Valérie, oubliant pour un instant sa rancune ; ta es très belle, chanoinesse !

— Un homme sans naissance, un bourgeois de la ville de Vannes, osa jeter les yeux sur elle; et malheureusement, oubliant toutes les fiertés de sa race, Isabelle de Carcabœuf aima ce jeune homme qui était beau, et avait fait une action d'éclat, durant les guerres qui désolèrent le pays à ce moment-là. Isabelle n'osa avouer à son père sa honteuse faiblesse. Elle s'enfuit de la maison, pour épouser ce jeune homme, et son nom fut effacé de la Bible de famille. Dieu la punit terriblement.

Valérie baissait les yeux, et regardait les tisons mourir dans l'âtre. Le baron dormait ; le chevalier, enfoncé dans ses rêves d'avenir, projetait de partir

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dès le lendemain pour Paris ; Marie-Anne filait son roué à l'arrière-plan... et une chandelle de suif, dont la mèche charbonnait, remuait de grandes ombres mélancoliques sur tous ces personnages... l'obscurité s'amassait dans les profondeurs de la salle.

— Comment Dieu la punit-il, grand'mère?

— En faisant mourir celui pour lequel elle avait oublié tout... Peu de mois après son mariage, elle devint veuve. Elle n'essaya pas de se rapprocher de son père, qui, elle le savait, l'eût repoussée. Elle résolut d'entrer au couvent. Mais, auparavant, un moine lui conseilla, en réparation du chagrin causé à sa famille, de se rendre, chaque nuit, à la croix de Saint-Colomban...

— La vieille croix près des salines?...

— Oui... Isabelle devait accomplir cette pénitence durant un mois avant d'être admise à prononcer ses v«eux. C'était dans l'automne. La nuit vient vile au mois de novembre. Aussitôt que l'Angélus avait sonné à l'église de Carnac, l'aînée des Carcabœuf s'enveloppait de sa mante, et allait prier au pied de la croix. Il y avait, dans ce temps-là, un faux-saulnier, nommé Barlanec... Cet individu rentrait chez lui, très tard dans la nuit. Il faisait de la contrebande et aussi du braconnage. Il avait failli être pendu, et n'avait dû son salut qu'à l'intervention du curé de Saint-Colomban. Il vil, durant plusieurs

nuits, une forme noire se glisser du côté de la croix, et disparaître sans bruit. Il pensa que ce devait être le diable qui s'en allait à Quiberon, assister au prêche ; car il y avait alors, de ce côtélà, plusieurs familles de parpaillots huguenots... Il prit son arquebuse. Il vint à l'afrûl, et lira; mais le coup ne partit pas et il vit s'enfuir l'ombre qu'il prenait pour le malin. Alors, il se souvint avoir entendu dire que, pour nuire au démon, il faut avoir un objet béni. Il fit fondre l'anneau de mariage de sa femme, en fît une balle, et revint la nuit suivante, se cacher au même endroit. C'était la dernière de la pénitence imposée à Isabelle de Carcabœuf. En s'agenouillant au pied de la croix, elle reçut, en pleine poitrine, la balle d'argent du fauxsaulnier. Elle poussa un cri ; il accourut, et vit qu'il avait tué iM"^ de Carcabœuf.

— Ah! dit-elle en mourant, vous m'avez tuée, à l'heure où finissait ma pénitence... Mais j'en remercie Dieu, qui me réunit à celui que j'ai perdu.

Isabelle de Carcabœuf, chanoinesse de Nuremberg, rentra morte sous ce toit où nous sommes ; mais son père n'assista pas aux funérailles, et elle fut enterrée loin des siens, dans le quartier des pauvres et des paysans...

— Et Barnalec?

— Ses descendants payent encore son crime ;

toute sa race a été composée de bandits, beaucoup ont été en prison pour vol... ce fut un Barnalec qui, en 1798, porta le premier coup de hache à la statue de saint Gornély, en l'église de Carnac... Actuellement, leur dernier descendant écrit des articles incendiaires contre la religion et la noblesse, dans r « Impartial de Vannes ». C'est une race maudite, la Semaine catholique a signalé cet homme, plusieurs fois, à la réprobation des fidèles. Et pour moi, je pense qu'il finira mal. Cela prêche l'égalité... C'est un Danton, un Marat... un Collot d'IIerbois. L'une de ces pestes publiques que Uieu envoie sur la terre pour éprouver ses serviteurs, un manant qui voudrait s'égaler à ses supérieurs !...

Grand'mère se tut ; le baron se réveilla, dit la prière; et chacun se retira chez soi; Valérie, pensive, dit à la chanoinesse :

— Je comprends pourquoi tu as vouki que grand'mère me dise l'histoire d'Isabelle de Carcabœuf. Elle est triste... Mais je ne pense pas que Dieu ait voulu la punir parce qu'elle a foulé aux pieds des préjugés de caste... et puis, je préférerais, comme elle, un bonheur de quelques mois, à une longue vie d'ennui et de froide indifférence 1

Stupéfaite, la chanoinesse découvrait en Valérie une vraie femme. Elle n'avait, jusqu'alors, su y voir qu'une petite fille. Elle rentra chez elle, et tard

dans la nuit, elle songea tristement à ce qui arriverait de ce côté... et aussi à Bernard, qui, le lendemain, apprendrait que leur mariage était devenu impossible.

Un vent humide passait sur la lande, et venait frapper les trois fenêtres de la tourelle. Souvent, dans les nuits d'hiver, Sylvie avait senti son aérienne demeure frémir, enveloppée par la tempête. De tous les points de l'espace le vent heurtait ses murs ; son grondement emplissait le logis, s'engouffrait dans les cheminées, résonnait dans l'escalier... Ce soir, on eût dit une pédale d'orgue, une basse profonde et continue, servant d'accompagnement aux décourageantes pensées qui lui endeuillaient l'âme... Au petit jour seulement, elle s'endormit... à l'heure où ses voisins, les pigeons blancs, s'éveillaient, roucoulaient, lissaient leurs plumes sur le toit, au bord des vieilles gouttières de plomb, dans les premières lueurs grises du matin.

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