CHAPITRE V
A peine seule avec grand'mère, Valérie, non sans un horrible serrement de cœur, lui avait avoué qu'elle aimait Louis Le Braz. Grand'mère était bonne, mais elle était autoritaire, et entichée de préjugés de race, à un degré moindre, cependant, que le baron. Son émotion fut extrême, en apprenant que sa petite-fille méconnaissait sa dignité, au point de vouloir devenir la femme d'un simple bourgeois de Vannes. Elle reçut donc la confidence avec raideur. Et Valérie, consternée, commença de se dire qu'il lui faudrait, sans doute, renoncer au bonheur.
Elle baissa la tète et pleura ; grand^'mère s'attendrit un peu.
— Songe, ma petite-fille, tu es si jeune ! Tu ne sais pas encore ce qui peut te rendre heureuse. Tu crois toucher le bonheur. C'est une illusion. Le bonheur est dans le devoir accompli.
Cette maxime austère n'était pas de nature à consoler Valérie.
Elle sanglota :
— Oh ! grand'mère ! J'ai tant de chagrin.
— Viens ici !
Grand'mère redevenue jeune, le cœur ému par de vieux, vieux souvenirs, qui s'éveillaient en elle, prit sa petite-fille dans ses bras, et tâcha d'eudormir sa peine par des mots caressants.
— Grand'mère, vous me plaignez ! Vous m'aimez bien.
— Oui, mignonne, je t'aime. Et je te plains un peu, quoique je sois sûre que ton gros chagrin ne sera guère plus long qu'une pluie d'avril...
— Jamais je ne me consolerai.
— Pauvre enfant ! On se console de malheurs plus grands.
— Oh ! si vous pouviez savoir quelle est ma peine, vous prendrie2 mon parti...
— Petite fille, quand même je prendrais ton parti, mon fils, le baron, ne le prendrait pas, lui... murmura grand'mère, un peu ébranlée, car les larmes de Valérie lui étaient douloureuses.
Avec un commencement d'espoir, la jeune fille s'écria :
— Si j'avais votre approbation, chère grand'mère, le reste importerait peu...
— Mon approbation pour un mariage semblable ! A quoi penses-tu donc? se récria grand'mère, honteuse d'avoir faibli.
Valérie, malgré celte révolte, reprit courage, au fond de son coîur ; elle pressentait que l'afTection de grand'mère serait plus forte que l'orgueil. Elle se tut, songeant que, plus tard, elle reprendrait l'entretien...
— Voici Adhémar ! dit tout à coup la vieille dame, en regardant à travers les petites vitres de la fenêtre.
Et Valérie vit grand'mère très émue ; car elle savait la querelle qui avait éclaté entre les deux frères, et connaissant l'orgueil d^Adhémar tout aussi grand que celui du baron (mais nes'appuyant pas sur les mêmes causes), il lui paraissait surprenant qu'il reparût si tôt au logis.
Il entra dans la grande salle, et vint embrasser sa mère et Valérie...
— Je suis heureuse de te voir, dit la vieille dame. Une brouille entre vous m'eût élé très pénible. Je suis bien âgée ; je ne vais plus jamais à Vannes ; je craignais de mourir sans te revoir...
Adhémar garda la main de sa mère dans les siennes, et la caressa doucement. Il ne dit pas un mot, mais son émotion était visible.
— Il n'y a que de l'honneur à reconnaître ses torts 1 reprit-elle vivement, attribuant la gène de son fils à une révolte d'amour-propre. Un seul mot de regret à ton frère, et tout sera oublié.
Adhémar pâlit. Il dit, en s'efforçant de garder son calme :
— Ce n'est pas dans ce but que je suis venu, chère maman. Je ne regrette pas ce que j'ai dit à Armand ; car je le pense encore, et le lui répéterais au besoin... S'il vous a fidèlement raconté les faits, vous savez que j'ai élevé la voix seulement pour défendre les intérêts de Sylvie, que"" l'on sacrifiait délibérément à son frère: j'ai jugé que cette action est injuste, et je l'ai dit ; je suis prêt à l'affirmer de nouveau. Ne pensez-vous pas comme moi? Avez-vous approuvé pleinement que l'un de vos enfants fût dépouillé de tout, pour favoriser les ambitions de l'autre?...
Grand'mère s'agita ; elle leva les mains et dit:
— Ne recommençons pas cette discussion. 11 s'agissait du relèvement de notre maison. C'est un noble but, qui excuse des moyens que je n'eusse pas, peut-être, approuvés en d'autres circonstances.
— Je suis sûr de votre cœur ! reprit chaleureusement Adhémar ; c'est pour moi une profonde joie de voir qu'au fond vous pensez comme moi. Quant à la splendeur du nom! Ah! ma pauvre maman! Je ne crois pas que ce soit Humbert qui la relève jamais.
— Pourquoi donc? Humbert a manifesté des sentiments très honorables, et qui m'ont agréablement surprise.
— Oui. Car ils apparaissaient pour la première fois !... Le chevalier, nous le savons, vous et moi, est un peu égoïste... J'ai crainte que ses actes ne
répondent guère à ses beaux sentiments... Et je n'approuve pas son alliance avec ces aigrefins qui feront de lui une dupe, si ce n'est pis encore...
— Je n'aime pas les gens de finance 1 dit hautainement la vieille baronne; mais j'espère, Adhémar, que vous m'effrayez à tort. Tout ce que nous possédons a été coufié au chevalier. Ce serait la ruine complète s'il échouait. Et je ne sais vraiment ce que nous deviendrions.
— Vous avez deux fils ! répliqua Adhémar. Vous semblez oublier que je suis ià... Laissons cela, je veux en venir tout de suite au but de ma visite ; je serais fâché qu'Armand me trouvât ici ; il m'a chassé de cette maison, bien qu'il n'en eût pas le droit ; et cette injure m'a été sensible. Je viens en ambassadeur, chère maman ; et c'est à votre cœur, à votre bonté, à votre jugement droit et sain que je m'adresse. Il s'agit de Valérie.
Valérie tressaillit. Grand'mère lui dit :
— Retire-toi, mon enfant.
La jeune fille sortit rapidement, très émue...
— Je viens, au nom de M. Louis Le Braz, vous la demander en mariage... continua Adhémar.
— Inutile d'aller plus loin, mon fils. Valérie vient de m'avouer qu'elle croit aimer ce jeune homme ; mais vous savez aussi bien que moi qu'un tel mariage est impossible.
— Chère mère, Louis Le Braz est un galant
homme, d'une excellente éducation, fort intelligent, et qui aime Valérie. Elle aurait avec lui toutes les garanties de bonheur. Je connais votre objection. Il n'est pas noble. Est-ce à vos yeux une raison suffisante pour repousser cette chance de vie heureuse qui se présente pour votre petite-fille? Je ne lui vois pas d'autre avenir, puisqu'elle est sans fortune, que de végéter ici dans la gêne, et de mourir vieille fille, sans famille et sans atl'ection. Le Braz, s'il n'est pas noble, appartient du moins à une excellente famille ; il a même le titre de baron.
— Noblesse de l'Empire ! murmura dédaigneusement la vieille dame.
— Il ne s'en pare point ; car il se fait appeler tout simplement Louis Le Braz.
— Cela fait honneur à son bon sens.
— Je vous le répète, chère maman, c'est à votre cœur que je fais appel. Il faut que tous vos enfants soient heureux. Sylvie, malgré moi, a été sacrifiée. Que celle-ci, du moins, ne soit pas victime d'un orgueil de race qui n'est plus guère de notre siècle.
— Tu plaides bien chaleureusement.
— Oui. Je songe à ma sœur Marguerite, que j'aimais de toute mon âme, et puisqu'elle n'est plus là, je veux défendre sa fille, comme elle l'eût fait...
Grand'mère, les yeux brouillés de larmes, soupira :
— Jamais le baron ne consentira.
— Vous avez raison, ma mère I riposta une voix indignée, qui fit se retourner les deux acteurs de celte scène. Jamais, de mon consentement, ce mariage déshonorant n'aura lieu.
— Déslionorant ! répliqua Adhémar avec véhémence. Pesez vos paroles, Monsieur. Je suis d'aussi bonne maison que vous, étant votre frère ; et vous m'insultez, en m'accusant de proposer à ma mère une alliance déshonorante.
— Oh ! vous avez l'orgueil chatouilleux !... commença le baron.
Grand'mère leva les mains.
— Je V0U8 ordonne, à tous les deux, de cesser cette discussion. 11 est affreux de voir mes enfants se dresser en ennemis l'un contre l'autre.
— Adhémar prend à tâche de se poser en antagoniste de toutes mes idées et de ma volonté !
— Je prends à tâche de protéger les êtres faibles que votre orgueil n'hésite pas à sacrifier...
— Adhémar, mon fils, calme-toi...
— Que le baron veuille bien dire en quoi cette demande en mariage, faite par un homme estimé de tous, est déshonorante?
— Le grand-père de Le Braz a tué l'un des nôtres. Adhémar sourit avec amertume.
— Votre loyauté, ma mère, fera aisément justice de celte calomnie.
Le baron marcha sur son frère d'un air de menace.
— Calomnie, avez-vous dit ?
— Je l'ai dit.
Les deux hommes se mesurèrent du regard. Grand'mère se leva, et d'un geste les éloigna l'un de l'autre.
— Vous me faites mal... dit-elle d'une voix si changée que le baron se recula, en détournant la tète...
Adhémar la prit dans ses bras, et l'embrassa.
— Êles-vous d'accord avec Valérie? reprit le baron. Sait-elle votre démarche d'aujourd'hui?
— Non. Elle aime Louis Le Braz, voilà tout.
— Elle l'aime ? Et sans doute, sous votre influence, elle s'est décidée à passer outre à toutes les résistances?
— Une seule volonté compte. C'est celle de ma mère ! dit fermement Adhémar. Vous n'avez pas sur elle les droits de l'afTection, car jamais vous ne lui en avez témoigné ; elle a vécu chez vous, sans que vous vous en soyez occupé. Vous faites acte de tuteur, seulement pour briser son avenir. C'est insuffisant pour faire respecter votre volonté. Et si elle écoute mes conseils, je...
— Emmenez-la ! interrompit le baron, avec une fureur pâle réellement effrayante. Que je ne la revoie jamais. Faites d'elle ce que vous voudrez. Ma-
riez-la à l'un *de vos compagnons de plaisir, et qu'elle devienne ce qu'elle pourra. Elle n'est plus des miens. Je la raye de notre race...
Ce fut à ce moment-là que Bernard et Sylvie apparurent, terrifiés.
— Vous n'avez pas qualité pour cela. Notre race n'est pas représentée par vous seul. Et vous tranchez un peu trop brutalement, en présence de notre mère...
Grand'mère à demi évanouie, fermait les yeux... et semblait faire une prière...
— Que décidez-vous, maman ? Le bonheur ou le malheur de votre petite-fille?...
— Emmène-la, mon fils... murmura la vieille dame. Elle ne peut plus rester ici...
— Mais êtes-vûus contraire à ce mariage? Opposezvous votre formelle volonté? Ne pensez-vous pas que tout être humain a droit à sa part de bonheur en ce monde? Et que c'est chose grave de modifier l'avenir des autres, pour obéir à un préjugé, même respectable!...
— Emmène-la ! répéta grand'mère, défaillante, et dans le cœur de laquelle une lutte terrible s'élevait, entre la tendresse et l'orgueil.
— Dites, mère, lui permettez-vous d'être heureuse?
— Oui, murmura grand'mère...
— Emmenez cette fille ! gronda le baron. Et que
son nom ne soit jamais prononcé ici! ajoula-l-il en se retournant vers Bernard et Sylvie.
La chanoinesse, tremblante, sortit pour aller prévenir sa cousine, et l'aider à faire promptement ses pré[iaratifs. Le baron quitta la pièce.
Bernard s'approcha d'Adhémar, et lui serrant la main :
— Vous avez bien agi ! dit-il chaleureusement. Vous avez bien plaidé une cause juste. Oui. Tout être humain a droit à sa part de bonheur... Et ce sera votre éternel honneur de l'avoir compris, Madame, ajouta-t-il, en s'inclinant [nofondément devant grand'mère... et d'avoir sacrifié votre orgueil de naissance à votre bonté et à votre tendresse maternelle...
— Oh ! mon enfant, dit la vieille femme à son fils. Quelle douleur vous m'avez faite, en échangeant ces paroles de défi avec votre frère.
— J'ai souffert aussi, maman, répondit Adhémar, dont tous les nerfs étaient ébranlés ; mais il faut savoir lutter pour le bon droit... Je suis fier de vous avoir convaincue... Et vous serez si heureuse d'avoir été plutôt grand'mère, que baronne de Carcabœuf.
Grand'mère secoua la tête tristement.
Presque aussitôt, Valérie revint, les yeux rouges, bouleversée... Elle se jeta au cou de grand'mère. Adhémar les vit très émues toutes deux ; il craignit aussi que le baron revînt, et que quelque fâcheuse
scène s'ajoutât à celle, très pénible, qui venait d'avoir lieu. D'autorité, il emmena sa nièce.
— Je voudrais vous revoir, grand'mère... Mon oncle Armand me chasse... Je n'oserai pas venir...
— Vous viendrez quelquefois à Vannes ? n'est-ce pas, mère ? dit Adhe'mar, en l'enveloppant de ses bras. Deux des vôtres sont éloignés de vous, malgré eux. Vous ne nous abandonnerez pas,Valérieet moi...
— J'irai... dit la pauvre grand'mère, brisée par tant de secousses. J'irai, si mes forces me le permettent.
— Certes... Vous êtes, grâce à Dieu, robuste et agile, comme à trente ans.
Adhémar serra la main de Bernard. Valérie vint embrasser Sylvie.
— Toi aussi tu viendras !
La chanoinesse avait une physionomie sévère et fermée ; elle blâmait, en son cœur, l'oncle Adhémar, acharné à contrecarrer son frère ; et Valérie, qui allait descendre de sa caste, pour entrer dans la bourgeoisie. Son orgueil était froissé, et elle déplorait la faiblesse de grand'mère.
— Je ne sais pas ! dit-elle. Maintenant que je vais être seule, je serai très occupée; j'aurai peu de temps à consacrer à des visites...
Valérie comprit ; elle détourna la tète, et suivit l'oncle Adbémar qui sortait. Sylvie rencontra le regard attristé de Bernard.
Contrariée, elle remonta dans sa tourelle, sans assister au départ de sa cousine... Mais, seule chez elle, elle pleura, ce qui lui arrivait rarement ; car elle ressentait vivement la perte de l'amitié très douce, très intime, qui les avait unies, Valérie et elle, depuis leur enfance... Un lien très fort, fait des mêmes souvenirs, des mêmes habitudes, des mêmes préoccupations, et d'une tendresse fraternelle qu'il était cruel de perdre...
Bernard repartit le lendemain matin ; et le logis trop grand pour ses hôtes, à présent que Valérie et le chevalier l'avaient quitté pour toujours, retomba dans sa tristesse, une tristesse plus morne, plus décourageante que jamais.
Grand'mère devenue soucieuse, le baron ulcéré par ce qu'il appelait la révolte de son frère et de sa nièce, ne parlaient plus guère. Puis, malgré qu'ils en eussent, une inquiétude coutinuelle les rongeait au sujet des h3^pothèques prises sur la ferme, et dont il faudrait payer les intérêts dans quelques mois. Si le chevalier ne réussissait pas tout d'abord!...
Celte pensée était si effrayante qu'ils ne voulaient pas s'y arrêter... Mais elle assombrissait le baron, déjà peu porté à l'aménité.
De sorte que l'hiver s'annonça fort triste, pour Sylvie, dont la jeunesse allait s'étioler de plus en plus, dans de mesquines préoccupations, entre ces
deux vieillards moroses, dans ce milieu misérable, sous le toit ruiné du logis, qui semblait ne rester debout que par dévouement pour ses maîtres, comme ces vieux serviteurs de jadis, qui se dévouaient jusqu'à la mort...
CnAPITRE VI
L'hiver fut long ; peu de neige, mais d'incessantes tempêtes ; des pluies torrentielles, des rafales terribles, venues du large, traversaient la lande comme une trombe, et assaillaient la maison de toutes parts.
La chanoinesse ne se souvenait pas d'avoir passé d'aussi sombres heures. Avec Valérie, la gaieté du logis avait fui; elle était le rayon lumineux, la légère chanson d'oiseau, qui rendait possible l'existence en un tel milieu. Maintenant, grand'mère, découragée, ne racontait plus ses légendes, ne chantait plus, de sa voix tremblante et comme en allée, les chansons des chouans qu'aimait sa pelite-fille préférée :
Allons, les gars, voici les bleus.
Egaillons-nous dans les campagnes.
Allons, les gars, voici les bleus.
Egaillons-nous, marchons au feu !
Elle lançait, encore cela, avec une crànerie amusante, autrefois. Maintenant elle se taisait, et Sylvie la voyait vieillir, elle si verte, jusqu'alors.
Les soirées devenaient lugubres ; la chanoinesse lisait, comme jadis, les Annales 7'eligleuses du diocèse, au bruit du rouet de la servante ; mais le baron ne s'endormait plus paisiblement. Il songeait, l'œil fixe et le sourcil baissé; il songeait aux récoltes noyées dans la pluie, au toit de la grange que la dernière tempête avait presque arraché, aux intérêts qu'il allait falloir payer, cependant.
Et grand'mère, au contraire, si bien éveillée le soir, si fort intéressée par les lectures pieuses, dormait d'un lourd sommeil où elle apparaissait soudainement vieillie, les traits tirés, les yeux creux, les lèvres pâles... si bien que la lectrice pouvait s'arrêter sans que personne s'en aperçût... Et souvent les ronflements du rouet, le tiotac de l'horloge, l'orchestre de la tempête enflant ses voix graves et aiguës dans la cheminée et autour des murs, furent les seuls bruits où se berçaient le chagrin et le découragement de la jeune fille.
A neuf heures, le baron se dressait comme à l'appel d'un clairon ; grand'mère s'éveillait ; on disait la prière, à laquelle M. de Garcabœuf ajoutait une mention spéciale pour le chevalier, puis après avoir conduit sa grand'mère dans sa chambre, Sylvie regagnait sa tourelle, battue des vents comme un
navire, et dont les murs frémissaient d'une sorte de vibration continue...
Cette vie recluse développait ce qu'il y avait d'un peu rigide dans le caractère de la chanoinesse. Elle était sérieuse autrefois ; elle deviut grave. Ses seules distractions consistaient à lire Montaigne, Pascal, Montesquieu, Shakespeare, en regardant la pluie noyer les pierres de la lande.
Une brume grise envahissait son âme ; elle se sentait moralement enveloppée d'une atmosphère glaciale ; plus rien ne l'intéressait. Un seul poiut vibrant restait dans sa vie : Tamour de Bernard, Tespérance d'être heureuse plus tard... Quand?... hélas! C'était l'incertain...
Sans cette espérance d'avenir heureux, même éloigné, la chanoinesse eût accepté avec tranquillité d'entrer aux Usurlines de Yannes, comme l'avaient fait, avant elle, beaucoup de demoiselles de Carçabœuf. Un cloître eût été moins triste. Elle, qui avait eu jusqu'alors la crainte et l'horreur du couvent, comprenait à présent la résignation de celles qui la précédèrent dans cette voie... Vivre ainsi équivalait à mourir... Mais qu'était donc sa vie présente ?.. Oh !.. S'il n'y avait pas eu Bernard!..
Ils correspondaient; chaque semaine, elle recevait une lettre où il lui disait son espoir dans l'avenir, elle était au courant de ses travaux ; il amassait des
matériaux pour le second volume de son histoire de Bretagne ; en même temps il commençait un travail sur les vieilles poésies populaires bretonnes. De ces lettres, Sylvie se réconfortait pendant toute une semaine ; elle les collectionnait; lorsqu'elle se sentait trop triste, trop découragée, elle allait les relire, — dans sa chambre, — puis elle écrivait à Bernard aussi. Et n'ayant plus que lui, à présent, elle épanchait toutes les tristesses de son cœur dans ces lettres, qu'elle laissait commencées durant plusieurs jours, et qui étaient comme un journal de sa vie recluse.
Aussitôt après son départ, Valérie avait écrit à sa cousine. Mais le baron saisit la lettre et la brûla ; une autre suivit quelques jours après, et fut retournée ignominieusement avec la mention : refusée. Toutes relations furentdonc rompues de ce côté. Cependant, grand'mère reçut une lettre deux mois après le départ de sa petite-fille, et elle ne la communiqua pas au baron, mais elle en parla à la chanoinesse.
— Ta cousine se marie.
Sylvie tressaillit. Elle s'attendait à cela, cependant, puisque c'était pour cette cause que latransfuge avait quitté le toit ancestral.
— Ainsi, murmura-t-elle ; elle se résout à cette dé' chéance...
Grand'mère regarda la chanoinesse d'un œil
triste... Elle comprenait l'exclamation, car son orgueil saignait, en pensant que la fille de sa fille allait être une petite bourgeoise, s'appeler M'"° Le Braz... mais son cœur s'émouvait pour Valérie. Elle se découvrait une indulgence dont elle e'tait un peu honteuse; elle continua :
— Valérie m'écrit... Elle me supplie d'assister à celle cérémonie.
Sylvie ne répondit pas ; ses lèvres tremblèrent, ses noirs sourcils se rapprochèrent. :,
— Elle te demande aussi, toi...
— Je n'irai pas... dit vivement la chanoinesse... Je ne sanctionnerai pas, par ma présence, une mésalliance qui déclasse Valérie.
— Tu es bien sévère.
— Irez-vous, grand'mère?
— Non. Moi, je ne le puis pas. Mais j'avais espéré que loi, tu le ferais. Elle sera si chagrine, de n'avoir pas une personne de sa famille ce jour-là.
— Elle a choisi Savoie, elle-même! Cependant, si vous l'exigez, grand'mère, j'irai.
— Je n'exige pas. J'espérais que tu demanderais à le faire...
— Vous connaissez mes sentiments... et ceux de mon père...
Grand'mère soupira. Elle regrettait parfois d'avoir laissé se développer en son fils aîné une morgue exaltée, qui dominait chez lui tout sentiment ; de
sorte qu'en lui^ il ne se trouvait place que pour l'orgueil.
Si elle eût écouté son cœur, elle fût allée à Vannes ; car elle savait quel serait le chagrin de Valérie, et cela primait tout pour elle ; à l'âge de grand'mère les passions s'éloignent ; on juge de haut les petites vanités que l'on a prisées jadis, et l'on n'attache plus de prix qu'à ce qui en vaut la peine. La vie apprend aux âmes droites l'indulgence et la bonté. On a soimême failli si souvent, que l'on devient tolérant pour les faiblesses des autres. Elle dit :
— J'irais, si je ne craignais de peiner ton père, il penserait que je prends parti contre lui. Seulement, il m'est pénible d'être privée de la vue de deux de mes enfants.
— Je vous le répète, grand'mère, si vous le voulez, j'irai, redit Sylvie d'un ton adouci.
— Non, Ton caractère est raide et hautain. Tu ferais sentir à ces gens que tu les considères comme tes inférieurs. Tu humilierais Valérie dans son mari. Mieux vaut t'abstenir.
— Grand'mère, vous êtes fâchée 1... supplia Sylvie en l'embrassant.
— Non, ma petite-fille, ce n'est pas ta faute... On l'a élevée dans ces idées-là... Moi-même, y ai contribué... Je crains seulement que tu souffres toimême de ta hauteur de caractère...
— Oui... murmura Sylvie, pensant ù ce que lui
avait dit Bernard; je le crains aussi, mais je me mépriserais si j'agissais en sens contraire de mes idées. J'aimais Valérie d'une affection de sœur. Eii bien! Si j'épouse Bernard, s'il est nommé à Vannes... je ne la verrai pas ; car je blâme ce qu'elle a fait, je trouve honteuse cette déchéance volontaire.
— Ma pauvre enfant 1 soupira grand'mère.
Le lendemain, la vieille dame écrivit péniblement une lettre, de sa grande écriture anguleuse et parsemée de fautes d'orthographe; et Sylvie la vit empaqueter, dans une petite boîte, une antique broche, ornée de trois diamants, bijou très ancien et sans valeur.
— Tu auras le bracelet, dit-elle à la chanoinesse.
Celle-ci comprit que grand'mère envoyait à Valérie ses vœux et son cadeau de noces : son cœur s'émut, en pensant à l'affectueuse amie qu'elle avait perdue. Elle alla dans sa chambre chercher une bonbonnière d'ivoire, à laquelle elle tenait beaucoup, car elle venait de sa mère, et c'était le seul objet de valeur qn'elle possédât.
— Joignez ceci à votre cadeau, grand'mère.
— Si tu lui écrivais quelques lignes? elle serait si heureuse !...
— Non, grand'mère. Je ne saurais que lui dire I Il me serait impossible de la féliciter. Ce présent,
i08 LES RACES QUI MEURENT
c'est à Valérie de Kérity que je l'envoie, et non pas à M"^ Le Braz... Elle aimait cette bonbonnière, elle la désirait beaucoup ; elle la gardera, en souvenir de moi...
— Tu es une étrange fille !... Puisque tu aimos Valérie, pourquoi cette rigueur?
— Je l'aime dans le passé, comme une amie très chère, qui est morte, et que l'on n'oubliera jamais.
A celte parole cruelle, grand'mère tressaillit. Elle fit le geste de repousser la bonbonnière, mais elle vit que la chanoinesse avait parlé avec la profonde conviction que l'honneur du nom exigeait cette sévérité. Elle ne dit rien, et emballa la boîte avec la broche.
Puis, huit jours plus tard, un jeudi, elle mit sa vieille robe de soie, son mantelet garni de dentelles jaunies, et répondit à son fils qui l'interrogeait :
— Je fais dire une messe aujourd'hui, pour quelqu'un que j'aime, et je vais assister à celte messe.
Le baron pinça ses lèvres minces, et sortit sans répondre.
— Je désire aller avec vous, grand'mère, si vous le permettez? ditS3'lvie qui avait compris...
— Tu me fais plaisir, ma fille, répondit grand'mère. Je prierai Dieu de me pardonner l'erreur que j'ai commise, en inculquant à mes enfants des idées
contraires à la bonté. Désires-tu lire un passage d'une lettre qui te concerne, et que j'ai reçue hier de Vannes?
— Oui, je veux bien.
Elle parcourut du regard trois longues pages, où Valérie remerciait grand'mère, avec eflusion, de la leUre affeclueuse et de la broche enrichie de diamants. « Jeta porterai le jour de mon mariage, disait-elle, et je penserai qu'eu ce moment même, vous prierez pour moi, dans Téglise de Carnac, avec Sylvie. Mon oncle Armand a renvoyé ma lettre, et j'ai compris qu'il m'interdit d-^ correspondre avec sa fille. Soyez mon interprète, grand'mère, dites-lui que son présent m'a arraché des larmes, parce que j'y ai vu la preuve qu'elle me pardonne. Et surtout, grand'mère, diles-lui ceci : Si, comme le craint mon oncla Adhémar, les affaires d a chevalier tournent mal, si la ruine survient, et que son mariage, à elle, se trouve indéfiniment retardé, mon bonheur le plus grand sera de l'avoir chez moi; elle est ma chère sœur, et tout ce qui est à moi est à elle... J'exprime cela maladroitement et sans esprit, mais avec tout mon cœur. »
Sylvie fut émue ; mais elle se raidit :
— Dis-moi la pensée? interrogea grand'mère.
— Valérie ne réÛéchit pas qu'en cas de rjine, ma place est auprès de mon père...
— Et si ton père, si moi-même étions disparus ?
— J'aurais alors un refuge plus convenable pour M"'' de Carcabœuf que la maison de M. Louis Le Braz : le couvent,
— Que Dieu ne te punisse pas! dit seulement grand'mère, d'un ton contenu ; c'est mo", c'est ton père, qui avons commis la faute...
Les deux femmes sortirent de la maison, et s'acheminèrent vers l'église de Carnac, dont le clocher s'élance comme an mât de navire au-dessus de la plaine plaie... Grand'mère, un peu courbée, s'appuyait sur le bras de Sylvie, haute et droite, dont la croix d'or de son ordre brillait entre les plis de sa lourde pelisse de drap bleu.
Après ce jour, la monotone existence recommença : heures grises, jours vides d'émotions, où la jeune fille se sentait à peine vivre... végéter, plutôt, dans l'ennuyeuse régularité des occupations forcées. Le baron devenait de plus eu plus sombre; la servante, fatiguée par l'âge, ne pouvait suffire à la besogne, et il fallait que de ses belles mains de patricienne, la chanoinesse entreprit les besognes les plus basses. Elle avait un peu l'allure, devant la cheminée de la cuisine, louchant du bout des doigts des casseroles et autres ustensiles vulgaires, d'une reine de contes de fées réduite à un temps d'épreuves, et changée par un méchant génie en une servante de ferme... Peau d'Ane, oubliant ses diamants dans les galettes d3 sarrazin... Mais, hélas! la chanoinesse n'avait
pas de diamants à perdre. Et grand'mère, attristée, découragée, vieillie, sujette à des sommeils fréquents depuis quelques mois, la regardait eu soupirant, et songeait à l'autre, à sa toute petite, qu'elle ne reverrait plus !