CHAPITRE VII
Un jour du mois de mai suivant, le baron, d'un ton solennel, prit la parole à la fin du repas de midi :
— Ma mère, je voudrais vous entretenir d'une chose très grave, qui nous arrive :
Aussitôt, la chanoinesse se leva pour sortir ; Marie-Anne, la servante, était dans la cour, où elle soignait la vache et l'àne.
— Reste, Sylvie, dit le baron. Tu n'es pas de trop ici. Et c'est un conseil de famille ({ue j'assemble. Je veux votre avis à toutes deux, dans le mortel embarras où je me trouve.
Grand'mère et la chanoinesse échangèrent un regard d'angoisse, lorsque le baron ajouta :
— Il s'agit des intérêts que nous devons pour l'hypothèque. La date du paiement échoit dans huit jours ; et je n'ai pas la somme nécessaire.
— Le chevalier ne doit-il pas l'envoyer? demanda M"" de Carcabœuf.
— Il s'y était engagé, répondit le baron d'une voix mal assurée ; je lui ai écrit, il y a plusieurs jours déjà ; [je suis surpris de n'avoir pas de réponse, ^f
— Il me semble que l'on doit pouvoir compter sur la parole de Humbert, dit la chanoinesse. Il vous a promis d'envoyer l'argent ; il le fera.
Un court silence suivit ces paroles ; le baron parlant avec effort, reprit :
— Il m'avait promis aussi de m'envoyer une partie de ses émoluments, chaque mois. J'ai reçu cinquante francs le premier décembre ; et depuis, rien...
Un [silence, encore, suivit ces paroles, aveu pénible d'un commencement de doute ; grand'mère ni Sylvie ne parlèrent. Le baron ajouta :
— Il sait que cette ferme peut, tout juste, subvenir à nos besoins les plus pressants ; du moment qu'elle est hypothéquée, elle ne rapporte plus rien pour nous ; l'année a été désastreuse, mon blé d'hiver est à dtmi pourri, et rongé par la nielle; plusieurs pommiers ont élé renversés; le toit de la grange laisse passer la pluie, de sorte qu'une partie des fourrages a été gâtée.
— Gomment? avec quelles ressources avons-nous subsisté, alors, durant les mois d'hiver?
— J'ai vendu quelques récoltes de grains, et nous dépensons fort peu, car nous vivons presque exclu-
sivement des produits naturels de la ferme ; mais le peu d'argent que nous avons de'pensé devait servir à [layer une partie des inte'rêts. Je n'ai rien, absolument rien ; je suis en retard pour payer les impôts, et si mon fils ne se décide pas h répondre à ma lettre, je ne sais comment faire, en vérité?....
— Obtenir un délai?... murmura grand'mère M*^ Le Dansera complaisant pour nous. Il vénère les Carcabœuf.
— Sa complaisance ne peut aller bien loin. Un délai de quelques jours ne sera rien. Et d'ailleurs les impôts ?...
— Montent à quelle somme?
— Soixante-dix francs.
— Que vous n'avez pas?
— Non !...
Ils se turent encore,' et Sylvie, atterrée, murmura:
— Il est impossible que Humbert nous laisse dans une telle détresse ; il a donné sa parole...
— Nous pourrons vendre Gacolel I dit le baron.
— Vendre Cacolet ! s'écria la chanoinesse, avec un serrement de cœur.
Cacolet, l'âne gris, la bonne bête patiente et douce, qui les avait si souvent promenées, Valérie et elle, à travers les chemins pierreux de la lande 1 C'était un ami dont il allait falloir se séparer. Peut
être tombcrail-il entre les mains de quelque paysan qui le brutaliserait?... Sylvie sentit des larme?, dont elle eut honte, mouiller ses yeux.
— Oui, continua le baron se méprenant sur la cause de l'émotion de sa fille. Cacolet me manquera pour les labours; c'était un bon serviteur, mais il se fait vieux. Ce sera bientôt une béte inutile... Je louerai, lorsqu'il le faudra, le cheval de mon voisin Le Kaër. Cacolet vaut encore soixante-dix francs; je le ferai vendre mercredi à Vannes; il paiera les impôts.
— 11 faut écrire de nouveau à Humbert. Peut-être n'a-t-il pas reçu votre lettre, mon père. Une lettre peut s'égarer.
— lîumbert doit savoir que la date du paiement approche. 11 ne devrait pas attendre qu'on lui écrivît pour payer! dit grand'mère avec amertume.
— Il aura oublié, murmura Sylvie défendant son frère contre son propre sentiment. Il a, sans doute, taïit d'alTaires très importantes! Celle-ci lui aura échappé.
Grand'mère dit sévèrement :
— Il n'est pas d'affaire plus importante que de faire honneur à sa parole. Un gentilhomme ne devrait pas oublier un engagement de ce genre... Humbert ne nous écrit jamais. Que sont devenues ses espérances brillantes, nous ne le savons pas. Ce que nous savons, c'est qu'il semble se soucier fort
peu de l'embarras où il nous a mis. Il ne daigne pas même s'inquiéter de savoir ce que nous devenons. Il nous témoigne une indifférence absolue. Cela n'est pas d'un honnête homme.
Le baron, le cœur serré, la physionomie fermée, écoutait cela, en baissant la tête. Sylvie se tut. Et après ces paroles qui n'étaient pas trop sévères, grand'mère reprit :
— Je pense, Armand, qu'il faut écrire de nouveau pour rappeler ce garçon à son devoir. Et je t'engage à ne pas lui ménager l'expression de ton mécontentement.
Après cette pénible conversation, Sylvie, désolée, inquiète, se demandant, à bon droit, quelles ressources leur resteraient, s'ils ne pouvaient payer la somme due et qu'ils fussent forcés de vendre la ferme, monta dans sa chambre, et réfléchit tristement à la situation.
Personne à qui demander un conseil ! Elle le sentait bien, à présent; le baron, trop enfoncé dans ses travaux grossiers, était aussi ignorant des affaires que le plus fruste paysan de la contrée. S'il y avait un moyen quelconque de se relever, il ne saurait pas le saisir. L'oncle Adhémar eût pu donner un conseil utile, mais on ne pouvait s'adresser à lui, dans une affaire qu'il avait, de tout son pouvoir, essayé d'empêcher...
Les regards de Sylvie tombèrent sur une lettre
qu'elle écrivait à Bernard et qui était commencée depuis la veille... Lui, peut-être, saurait agir ?... Elle hésita. Le baron n'approuverait pas, sans doute, qu'un homme, qui n'était pas encore de la famille, fût mis au courant de son embarras d'argent, et surtout du manque de parole du chevalier. Ceci fit hésiter Sylvie ; elle en ressentait elle-même une déception morale douloureuse ; Humbert faisait faillite à tous les sentiments d'honneur qu'à défaut de bonté et de délicatesse de cœur, un Curcabœuf devait posséder à un haut degré ; elle se sentait humiliée dans l'àme, à constater son égoïste et brutale insouciance... personne, même Bernard, ne devait soupçonner celte lâche conduite...
Depuis six mois qu'il était à Paris, Humbert avait écrit deux fois ; — sa première lettre contenait cinquante francs ; il donnait peu de détails sur la banque qui se fondait ; — sa seconde lettre était ar. rivée le l*"" janvier. Les souhaits d'usage ; et moins de détails encore que dans la première lettre. Ses parents ignoraient absolument ce qu'il devenait...
Depuis, le silence absolu... En récapitulant ces choses, et jugeant d'un coup d'oeil d'ensemble cette altitude, l'angoisse de la clianoinesse s'accentua à tel point,- qu'elle se décida à consulter Bernard.
Elle lui confia donc, en lui demandant conseil, l'embarras où se trouvait le baron ; elle en reporta la cause sur l'hiver pluvieux, sur les mauvaises ré-
coites ; elle ne mentionna même pas le nom de Humbert, sans se douter que, pour l'esprit clairvoyant de Bernard, cette abstention était le pire aveu... Le baron ne regardait jamais ses lettres ; grand'mcre les lisait d'un œil distrait. Celle-ci partit le lendemain, la veille du jour où l'on devait emmener à Vannes le pauvre Cacolet.
Lorsque l'instant de cette séparation arriva, la Chanoinesse fut déplorablement faible. Elle passa ses bras autour du cou de la bonne bête et l'embrassa, sans pouvoir retenir ses larmes.
— En vérité, ma fille, voici un singulier désespoir. Tu as- témoigné beaucoup moins de chagrin lorsque le chevalier nous a quittés I dit le baron d'un tun bourru.
Grand'mère hocha la tète d'un air qui en disait long. Sylvie répondit naïvement :
— Je savais que je reverrai Humbert, tandis que je ne reverrai pas Cacolet... Et j'ai peur qu'il ne soit malheureux.
Le baron éloigna brutalement sa fille, et donna un coup de trique à l'âne gris. Grand'mère ajouta, en regardant son fils :
— Et puis, Cacolet est un ami, qui nous a servis fidèlement durant toute sa vie... On peut le reg'^etler, lui !...
Sans répondre, le baron emmena l'âne chez un
de ses voisins, qui allait à Vannes, et se chargeait de le vendre au marché.
— Je suis vraiment ridicule d'avoir un pareil chagrin ! dit Sylvie, s'efTorçant de sourire.
— Pas du tout, mon enfant. Tu mènes une vie .-i recluse, que les événements les moindres prennent pour toi de l'importance. Et tu as si peu de gens à aimer, que lu souffres pour un animal que tu perds et que tu aimais... C'est une bien pénible existence, pour une femme de ton âge. Que moi, que ton père, nous vivions ainsi !... qu'importe? Xous avons eu nos heures de jeunesse et de joie... Mais toi?...
— Chère grand'mère, je suis heureuse, je vous jure, dit Sylvie.
— Tu es heureuse !... De quoi?... Notre gêne se fait détresse. Tu es pliée à de basses besognes, indignes de toi. Jamais un plaisir, jamais un voyage, jamais la visite d'une amie. Toujours la compagnie morose de deux vieillards. Pour seule distraction, la messe, le dimanche à l'église de Carnac, et des lectures pieuses, chaque soir, pour ta vieille grand'mère... Je remercie Dieu, que Valérie soit mariée à ce jeune homme qui l'aime 1 Je ne la verrai plus, sans doute; mais je sais qu'elle est heureuse, elle. Je voudrais que tu fusses maiiée, mon enfant; il ne faut pas larder à épouser Bernard.
— Le moment serait mal choisi, dit énergiquenient la chanoinesse. Je ne vous laisserai pas, vous
et mon père, à l'heure où noire détresse devient pire que jamais ! Je prévois le moment où Marie- Anne, devenue impotente, ne sera qu'une personne de plu? à soigner. Que feriez- vous, alors? nous ne pouvons payer même une petite servante. Je resterai,
— Non ! s'écria grand'mère, je ne le veux pas. Tu dois vivre. Tu ne dois pas être sacritîée au bonheur de tous les tiens. Aussitôt que Bernard sera nommé à cette place qu'il désire, il faut que le mariage ait lieu.
— En vérité non, grand'mère. Où est mon devoir, je resterai.
Grand'mère dit d'un ton pénétré :
— Tu es une vraie Carcabœuf. C'est grand dommage que, parfois, ton orgueil fasse taire ton cœur I
Le soir même, le paysan qui s'était chargé de vendre Cacolet, rapporta cent francs au baron.
— Vous avez fait un excellent marché ! s'écria celui-ci. Cacolet ne valait pas cette somme. Comment avez-vous pu trouver quelqu'un assez sot, pour acheter cent francs un vieil âne à demi usé.
— Il y a des gens si bizarres ! répondit Le Kaer, sans plus s'expliquer.
Mais, rencontrant le lendemain la chanoinesse dans un chemin creux de la lande, il lui dit :
— J'ai quelque chose pour vous, Madame. Une lettre...
Sylvie recula d'un pas.
— Elle vient de votre cousine, M"^ Yale'rie. C'est elle qui a acheté Cacolet.
La chanoinesse prit la lettre et la lut. - « Dans quelle détresse êtes-vous doue, que vous en êtes réduits à vendre Cacolet ? Le chevalier ne vous a-t-il pas tenu parole ? Louis et mon oncle Adhémar le pensent. Si cela est, nous sommes là, pour vous tirer d'embarras. Je n'ose pas m'adre.sser directement au baron. Un mot de toi, et vous recevrez la somme qui vous est nécessaire. Je t'aime toujours, chère Sylvie, et toi, m'as-tu oubliée? »
Un passage de cette lettre révolta Sylvie :
« Louis pense que le chevalier n'a pas tenu sa parole... »
Ainsi cet « individu » savait ce qui se passait. Il se permettait de prévoir, de présumer... et de juger mal Humbert de Carcabœuf... Sylvie n'eut pas même la pensée de communiquer à son père cette offre généreuse. Elle savait qu'il préférerait la ruine totale, à la honte de recevoir un service de son frère^ ou de Louis Le Braz.
Trois jours encore s'écoulèrent. Chaque matin, le baron et Sylvie guettaient le passage du facteur; ils attendaient, avec une confiance désespérée, une lettre du chevalier.
La veille de l'éche'ance, le baron dit à sa fille :
— Si Humbert ne nous envoie rien, notre prêteur saisira tout ce qui nous appartient. Je crains que nous ayons à discuter ce qu'il conviendra de faire, en pareil cas.
— Hélas ! murmura la chanoinesse... ce qu'il conviendra de faire...
— Ma mère irait chez son autre fils, cela est juste et naturel, continua le baron, avec un courage réellement admirable ; pour toi, je te conseillerais d'entrer au couvent, en attendant ton mariage avec Bernard. Quant à moi, je trouverai toujours une occupation...
— Heureusement, mon père, nous n'aurons pas à prendre de si tristes résolutions. J'aperçois le facteur, et il se dirige vers nous.
Il y avait une lettre, en efi'et. Le baron la saisit, examina l'écriture de l'enveloppe :
— Ah ! dit-il désappointé.,. C'est de Bernard.
11 l'ouvrit. Cinq billets de banque de cent francs s'en échappèrent.
— Qu'est-ce que cela? dit-il en regardant Sylvie stupéfaite et confuse. Tu as donc confié, à Bernard, l'embarras où nous sommes?...
Sylvie baissa la tète, pendant que le baron lisait.
« Je suis bien heureux de pouvoir vous envoyer la somme qui vous est indispensable. Elle représente le prix du premier volume de mon Histoire
de Bretagne. Merci, chère aimée, d'avoir pensé à recourir à moi ; celte marque de confiance m'attache à vous davantage si c'est possible... »
— Tu avais demandé l'aide de Bernard? intprrogea le baron d'un ton ambigu, partagé entre le soulagement qu'il éprouvait de posséder la somme" nécessaire, et la contrariété qu'un étranger connût ses ennuis.
— Je n'ai pas demandé son aide, je vous l'affirme, père. Je lui ai dit seulement combien nous étions malheureux ; et j'ai bien expliqué que nos embarras proviennent d'une mauvaise récolte, et non d'une autre cause.
Le baron, satisfait, rendit la lettre à sa fille, car les épanchements des deux fiancés l'intéressaient peu.
— Bernard est imbonami, dit-il... Il nous sauve. Tu as bien fait de te confiera lui. Il est presque de la famille... et tu as agi judicieusement, en ne lui parlant pas de Humbert. Le silence de celui-ci doit avoir quelque cause grave que nous ignorons. Peutêtre est-il absent de Paris... ou malade,..
— Dieu veuille qu'il soit heureux I dit la chanoinesse avec ferveur. Je pense comme vous, père. Nous recevrons certainement avant peu des nouvelles de mon frère... Une force majeure a seule pu l'empêcher de nous écrire. Quoi qu'en pense grand'mère, il a trop d'honneur pour ne pas tenir sa parole s'il le pouvait.
Le baron, ému, serra la main de sa fille, marque d'estime qu'il accordait rarement.
— Tu es digne de ta race... L'honneur d'être ce que nous sommes s'achète par des sacrifices de toutes sortes, ma fille. Il faut savoir les accepter...
— Je m'en sens le courage ! répliqua la chanoinesse, avec une fierté dont, malheureusement, celte cause n'était pas digne...