CHAPITRE VIII
M. le chevalier de Carcabœuf pensait à toute autre chose, en ce moment, qu'aux embarras d'argent de son père! Lui-même se trouvait dans une situation extrêmement fâcheuse. Il est bon d'expliquer ce qu'étaient devenus ses projets de fortune et de grandeur.
La Société des Chemins de fer de la République Argentine s'était installée daus un fort bel immeuble de la rue de la Victoire. La vue des bureaux eût suffi à rassurer le baron, s'il eût pu les visiter. Au rez-de-chaussée, un grand hall où se tenaient trois chasseurs galonnés, et un pelit groom. A droite, une porte où se lisaient sur une plaque de marbre ces mots: Caisse, Bureaux de souscription ; k gdLUche, en vis-à-vis, sur une autre porte : Administration, Secrétariat.
Dans un vaste cabinet de travail, meublé avec un confort qui paraissait à Humbert le suprême luxe, le chevalier travaillait ; il écrivait des lettres sous la
dictée de Don Emilio, lettres qui prouvaient toutes combien l'argent affluait à la Banque, et quelles énormes affaires d'exportation et d'importation allaient se greffer sur la construction du chemin de fer.
Don Emilio correspondait avec de grands commerçants, industriels ou propriétaires ; il correspondait avec des compagnies de construction et de matériel de chemin de fer. Chaque jour, Ilumbert avait une dizaine de lettres à faire ; après quoi, il pouvait fumer des cigares en lisant des journaux, jusqu'à ce que l'horloge électrique marquât cinq heures ; il était libre alors, et pouvait user de son temps.
Il n'allait guère dans le bureau de la caisse ; il y entrevoyait des plumitifs qu'il jugeait au-dessous de sa dignité de fréquenter. Son titre de secrétaire le plaçait à un autre rang social, et Humbert avait le culte de la hiérarchie, lorsqu'il se trouvait en tenir le haut bout.
Il voyait seulement les Dubois, et un peu Don Emilio. Celui-ci, très lancé dans la vie parisienne, n'accordait à son jeune secrétaire qu'une attention distraite. Dubois s'occupait, lui, de la publicité. Pendant deux mois, les journaux furent remplis d'annonces magnifiques et d'affriolantes descriptions, sur les richesses dont le chemin de fer en projet devait faciliter l'exploitation. Commerce, industrie,
mines d'or, d'étain, de fer... toulserait galvanisé par cette fructueuse entreprise !
Deux cent mille actions de cent francs furent émises; l'affaire fut chauffée dans une quantité de feuilles financières à bas prix, et des millions de prospectus, merveilleusement faits pour allécher les gens en quête de gros dividendes. La société promettait huit pour cent d'intérêt, dès la première année; pour les années suivantes, le calcul des probabilités arrivait à des résultats vertigineux... Et vraiment^ jamais Dubois n'avait, d^me plume aussi habile, décrit pareilles splendeurs ! C'était quelque chose comme un conte des Mille et une Nuits. Une action de cent francs, remboursée en moins de trois ans, parles dividendes, devenait pour son possesseur une source de revenus considérables.
Et en vérité, comme malgré tant d'affaires identiques et dont le dénouement est inévitablement le même, il se trouve toujours des gens crédules et faciles à duper, les actions se vendirent bien, tout d'abord.
Plus que n'importe lequel de ceux qui venaient souscrire, Humbert était convaincu de l'avenir magnifique de l'affaire. La vie qu'il menait lui plaisait d'ailleurs assez, pour l'aveugler sur les quelques singularités qu'eût peut-être remarquées un homme moins naïf.
Il se lançait dans la vie mondaine avec une ar-
deur de jouir qui remplaçait chez lui l'ardeur guerrière de ses ancêtres. En même temps, une certaine parcimonie lui demeurait, qu'il avait acquise dans les années de misère de son enfance. On ne se débarrasse pas aisément d'habitudes aussi invétérées. Toujours, il avait vu chez lui l'économie la plus étroite érigée en vertu nécessaire. Donc, tout en se lançant autant que possible dans ce qu'il prenait pour le vrai monde, et se résignant aux dépenses indispensables pour y faire figure d'homme suffisamment élégant, il se garda de dépenser les cinq cents francs que lui versa fidèlement, les six premiers mois, Dom Emilio ; et par la même raison d'égoïste épargne, il envoya seulement cinquante francs à son père, à la fin du premier mois.
Ce pratique garçon allait surtout chez Dubois, et chez quelques-uns des amis de celui-ci : gens de plaisir chez qui l'on jouait, l'on soupait. Ton dansait. Humbert était un trop petit personnage pour être recherché dans aucune société. Le prestige de son nom était mince ; il n'avait aucune fortune, et personnellement était dépourvu de toute séduction : lourd et mal élevé, il paraissait bien ce qu'il était, un gentilhomme de campagne, tout à fait hors de son cadre, dans un milieu élégant. Et les quelques salons où fréquentait Humbert étaient élégants.
11 se dégrossit un peu, car il ne manquait pas
d'une sorte de finesse de paysan retors ; il étudia la façon de saluer, d'entrer, de sortir, de se présenter, qu'avaient les autres, autour de lui ; il parvint à recouvrir d'une très mince écorce de civilité, sa grossière personne, et à passer inaperçu parmi d'autres jeunes gens, reçus dans ce monde indulgent.
Chaque soir, on jouait assez gros jeu, chez Dubois. Durant quelque temps, Humbert, prudent, résiïla au désir véhément qui le saisissait à la vue de l'or et des billets étalés sur les tables de jeu. Pourtant, une fois, il risqua un louis, en gagna trois, et se retira avec ce petit gain, heureux comme s'il eût conquis un royaume. Depuis, il recommença. Il avait cette influence extraordinaire et réelle, pourtant : la chance ; il gagnait presque chaque soir ; si, par hasard,, il perdait, il n'insistait pas et s'éloignait aussitôt de la table de jeu ; s'il gagnait, il restait jusqu'à ce qu'il eût environ cinq louis, puis il s'en allait.
Cette conduite, pleine de judicieuse prudence, et qui assimilait les autres joueurs à de simples bailleurs de fonds, fut tôt remarquée. Pendant un certain temps on se contenta de se dire entre soi que le petit Carcabœuf était un individu rapace, puis, peu à peu, on l'accueillit mal, on refusa déjouer avec lui; et le malheureux Humbert, d'esprit trop épais pour comprendre la cause de ce qui lui arrivait, vit ses
revenus réduits aux émoluments qull louchait à la banque.
Un soir que, n'ayant pu trouver aucun partenaire, il regardait tristement les autres jouer à l'écarté, un habitué de la maison vint s'asseoir près de lui, et, souriant, lui dit :
— Vous ne jouez pas ?
— Non. Je n'ai trouvé personne, ce soir.
— Vous avez beaucoup de chance !... On vous craint un peu, dit l'autre, avec un petit rire railleur.
Humbert le regarda, cherchant à savoir le fond de sa pensée ; mais pour connaître le fond de la pensée de Gustave Redmann, il eût fallu une autre cervelle que celle du pauvre chevalier. Il se leva pour partir, M. Redmann lui posa la main sur l'épaule et dit :
— Restez, causons un peu, si vous voulez. Vous vous en trouverez bien.
Et avec l'intuition que c'était peut-être vrai, Humbert resta.
Gustave Redmann était un brocanteur allemand, qui avait eu des débuts pénibles. 11 en parlait peu, et en généralités, évitant de donner des détails, que, d'ailleurs, personne ne songeait à lui demander dans cette société, où chacun était bien accueilli pourvu qu'il eût les dehors de la fortune.
A vrai dire, celte facile indulgence était, ici.
une vertu indispensable ; car, si chacun des habitués de la maison eût dû raconter tous les épisodes de son existence, il y eût eu peut-être d'assez pittoresques, mais regrettables détails à noter ! Non pas qu'ils fussent tous tarés!... Mais c'étaient des gens déplaisir, réunis dans le but de s'amuser, de races et d'atavismes très divers, et qui n'avaient, pour la plupart, pas de fortune acquise... ce qu'on appelle des brasseurs d'affaires... Beaucoup de courtiers de Bourse, une quantité d'étrangers, des femmes divorcées, mélange hétéroclite et brillant de personnes qui, se sentant, comme on l'a dit, plus ou moins en marge de la société, n'avaient qu'indulgence et indifférence pour leurs amis de rencontre.
Redmann avait exercé divers métiers dans sa jeunesse ; il avait beaucoup de flair commercial. Peu à peu, il amassa assez d'argent pour pouvoir entreprendre le commerce de bric-à-brac. Il vint à Paris, il y a trente ans, au moment où la fureur du bibelot commençait d'être à la mode ; nombre de gens, pour se conformer au goût du jour, achètent fort cher des objets souvent sans valeur, simplement parce qu'ils sont xvi" ou xviii« siècle. Ils ne demandent pas à ces objets l'émotion que donne l'œuvre d'art à ceux qui la comprennent ; mais seulement la jouissance d'avoir chez soi ce que d'autres plus riches ont aussi.
Redmann sut habilement profiter de cet engouement; il voyagea, il découvrit en province, où ces modes passagèrespénètrent moins vite, des meubles sculptés, des horloges, des faïences, achetés à bas prix et revendus fort cher.
A l'heure actuelle, il est riche. Depuis le moment où il vit Humbert, il le remarqua, et il lui fit l'honneur de l'étudier. Car il avait à cela un intérêt. Vingt ans auparavant, il s'était marié ; il avait épousé une Algérienne, une très belle femme qui, avec les années, était devenue l'une de ces énormes créatures, bouffies de graisse, ignoblement malpropres, que l'on rencontre dans les quartiers Israélites des villes africaines. Elle semblait fondre, tant sa peau était huileuse ; cette femme, vieillie avant l'âge, couverte de bijoux, et velue de robes tachées, sordides et somptueuses, trônait dans la boutique où Gustave gardait ses trésors, une assez sombre boutique située dans la rue Lafayelte.
Jamais Racbel Redmann ne sortait. Elle s'occupait de la venle^ ety était d'une habileté consommée, qui égalait au moins la ruse que déployait son mari, pour acquérir à vil prix, en province, des objets qu'il revendait ensuite avec mille pour cent de gain. Elle semblait le génie de la brocante : sale et superbe. Les bijoux dont elle s'ornait étaient tous fort beaux et crasseux. Elle portait de vieilles admirables dentelles en loques; sa robe de chambre était
faite d'un damas de soie rouge ancien, digne d'une infante de Velasquez... mais de'shonorée par des taches de toutes natures ; et dans le bouffissement ridicule des traits, on retrouvait encore le beau profil de l'Algérienne : nez busqué, lèvres épaisses, mais d'un rouge vermeil, et deux yenx d'un noir d'encre, calmes, placides et implacables.
Elle laissait Gustave aller dans le monde, c'est-àdire chez des gens dans le genre de ce journaliste, auquel on avait vendu à crédit quelques babioles qu'il n'avait pu payer, et dont on escomptait la ruine prochaine, pour s'emparer des quelques objets intéressants qu'il avait pu acquérir en trente ans de vie aventureuse. Redmann et sa femme voyaient arriver les catastrophes. Ils les attendaient, comme des naufrageurs que la tempête enrichit. Ceci n'explique pas en quoi Redmann pouvait s'intéressera Humbert.
La raison était celle-ci. Il avait ime fille, Déborah, âgée de dix-neuf ans, et il voulait la marier. Ce brocanteur, à force de manier des objets anciens, des livres armoriés, des bahuts couverts d'écussons, des éventails et des bonbonnières ayant appartenu à des duchesses ayant tabouret à la Cour, avait été pris de l'ambition d'avoir un gendre qui fût d'une autre race que lui.
Il voulait, par sa fille, aborder un monde autre que le sien. Déborah était instruite, avait reçu une
belle éducation; il voulait, pour elle, un mari noble. Des américaines milliardaires s'offrent ce luxe. Lui Redmann, beaucoup moins riche, ne viserait pas à des noms historiques, à des litres grandioses. II cherchait une bonne gentilhommerie réelle ; pas de princes Valaques ou Brésiliens, une noblesse française sérieuse.
Mais trouver l'oiseau rare, assez pauvre pour épouser Déborah Redmann, c'était rencontrer, en même temps, quelque viveur capable de dévorer en peu de temps toute la fortune péniblement gagnée. Et cela, il ne le voulait pas. Le nom du chevalier de Carcabœuf l'avait frappé tout d'abord ; il avait remarqué avec intérêt la rusticité de l'homme, sa prudence paysanne, enfin, ce sordide calcul qui poussait Humbert vers la table de jeu aussi longtemps qu'il gagnait, et l'en faisait fuir à la moindre perte. Ce dernier trait enthousiasma Redmann. Celui-ci, du moins, avait le sens de l'acquisivité... Il ne dilapiderait pas la fortune de sa femme !.., Et Gustave préférait aussi un homme un peu rustre et mal dégrossi, comme le chevalier, car il serait plus facile à tenir en bride qu'un Parisien, qui considérerait son beau-père comme un simple banquier, sur lequel on tire à volonté des lettres de change !
Ce Breton, jamais sorti de son village, serait aisé à conduire ; il serait facile à un homme comme Redmann de lui faire accepter un contrat serré, compa-
rable à quelque bonne chaîne dorée, donnant à son signataire la liberté de ne toucher à rien de ce qui appartient à son conjoint.
Redmann, ayant résolu de conquérir la confiance de Humberl, daigna s'occuper de lui et le faire causer ; ceci n'était pas difficile. Ilumbert parla de l'affaire des chemins de fer delà République Argentine, avec une naïve bonne foi qui fît sourire « in petto » son interlocuteur.
— Il est très neuf, songea celui-ci, et d'une crédulité touchante !...
Il lui donna amicalement quelques conseils, et l'invita à dîner chez lui... Mais, avec une certaine morgue, Ilumbert refusa, alléguant un vague prétexte.
Les Carcabœuf étaient de race intransigeante ; le chevalier ne voulait pas se lier d'intimité avec un brocanteur. C'était un sentiment qu'eussentapprouvé grand'mère, le baron et la chanoinesse.
Redmann ne se froissa pas. Il sourit. Il savait que sa proie lui viendrait tôt ou tard... Il dit doucement :
— Rappelez-vous, cher Monsieur, que je me suis pris, pour vous, d'un réel intérêt. Si vous vous trouviez dans un embarras quelconque, pensez à, moi.
Humbert remercia froidement, et s'éloigna. De temps à autre, Redmann venait à la banque, pour voir Don Emilio ou Dubois. Il était toujours
reçu avec la politesse due à un homme riche. Et Carcabœuf commença de perdre quelque peu sa raideur d'attitude. Puis, le milieu où il vivait n'était pas favorable à d'aussi farouches principes.il en vint, peu à peu, à juger ridicule de repousser les politesses d'un homme, parce qu'il n'était pas de même race que lui. Et deux mois plus tard, Redmann, renouvelant son invitation, la vit acceptée avec plaisir. Uu Carcabœuf se trouva donc l'hôte d'un brocanteur allemand.
A ce dîner, assistait aussi Paul Dubois. M"*^ Redmann se lava les mains et le visage pour cette circonstance ; et Déborah, merveilleusement belle, dans une tea-goivn en forme de péplos, de crêpe de Chine ivoire, garnie de vieux point d'Alençon, parut à Humbert la plus admirable beauté qu'il eût jamais entrevue.
11 se fit aussi gracieux que son naturel brutal pouvait le lui permettre; mais il lui manquait l'esprit léger de réparties qui distinguait Paul Dubois. Celui-' ci se montra beaucoup plus brillant que son lourd compagnon. Et, se sentant éclipsé, Humbert en conçut une fureur extrême, en même temps que Déborah lui paraissait plus charmante, puisqu'un autre que lui essayait de lui plaire.
Redmann voyaittout cela, et jouissait en son cœur du succès de ses calculs. On parla de la banque. Les affaires étaient florissantes. Le premier versement
pour les actions émises s'était efTec'ué depuis deux jours,dans d'excellentes conditions. ..D'un autre côté, les meilleures nouvelles arrivaient d'Amérique. Le tracé du 3hemin de fer était complètement terminé. Les matériaux et les ouvriers arrivaient sur le terrain. On allait commencer les travaux plus vite qu'on ne l'espérait d'abord ; dans six mois l'inauguration aurait lieu... et les actions donneraient des dividendes.
— C'est admirable !... admirable !,.. répétait Redmann avec beaucoup de bonhomie.
Les deux jeunes gens quittèrent tard la maiso^du brocanteur ; tous deux emportaient une vive admiration pourDéborah. La jeune fille avait chanté, d'une fort belle voix de contralto ; elle avait su faire les honneurs de sa personne avec une grâce qui avai pris le cœur de chacun des deux amis. Ils se séparèrent froidement. Humbert, rentré dans la petite chambre qu'il habitait au quatrième étage d'une maison de la rue Saint-Georges, passa une partie de la nuit éveillé, par l'idée, repoussée d'abord avec horreur, puis peu à peu accueillie, que Déborah ferait une charmante baronne deCarcabœuf... le vieux Redraann devait être fort riche... Fille d'un brocanteur allemand ! ceci serait un obstacle sérieux aux yeux de toute la famille. Le chevalier ne s'illusionnait pas sur les séductions de sa personne ; il l'avait vu, Paul avait su plaire mieux que lui, mais Paul
était Dubois^ tout simplement. Le chevalier de Carcabœuf devait l'emporter, et il avait d'ailleurs une situation présente et une fortune future, qui devaient le faire désirer comme fiancé, par n'importe quelle jeune fille, fût-elle plus belle encore que Déborah !... Redmann dut faire de beaux songes cette nuit-là. Ceux de Humbert furent riants aussi... 11 rêva que le baron, vaincu par la grâce, l'éclat, la richesse de Déborah, lui ouvrait ses bras et l'appelait sa fille.
Le matin, à dix heures, Humbert arriva aux bureaux de la banque. Il était en retard de près d'une heure, et songeait avec anxiété que Don Emilie devait l'attendre depuis ce temps, et serait de fort mauvaise humeur. Il hâta le pas.
— Don p]milio n'est pas encore arrivé, dit l'un des chasseurs.
— C'est surprenant! répondit Humbert, avec un soupir de soulagement; car il craignait une algarade de son supérieur.
— M. Dubois non plus, n'est pas venu, ni M. Paul. • — Vous savez que M. Dubois ne vient souvent que
vers midi.
El Humbert entra dans le cabinet de Don Emilio. Uue énorme masse de lettres attendait sur le bureau; il n'osa les décacheter, et, pour passer le temps, prit un journal et se mita lire en attendant le directeur. Une heure se passa. Personne.
Une certaine inquiétude le prit. Serait-il arrivé
quelque accident à Don Emilio ? son imagination n'alla pas plus loin. Elle était de faible envergure ! Vers onze heures et demie, le caissier parut :
— Don Emilio n'est pas venu?
— Non, dit laconiquement Humbert, qui n'aimait pas se familiariser avec ses inférieurs.
— C'est une chose bien singulière, dit le caissier avec une anxiété visible, M. Dubois est absent aussi...
— Eh bien?... qu'en concluez-vous ?
— Je n'en conclus rien, Monsieur de Carcabœuf, je dis seulement ceci: il est étrange que Don Emilio ne soit pas ici ce matin ? peut-être vous a-t-il laissé la clef du coffre-fort ?
— Tous savez bien qu'il l'a toujours avec lui !
— Alors, il faut l'envoyer chercher, cette clef! car vous n'ignorez pas, sans doute, que nous avons une traite de douze mille francs à payer aujourd'hui?
— Et Don Emilio ne vous a pas laissé d'argent pour cela?
— Non. C'est pourquoi je m'étonne qu'il ne soit pas venu.
L'anxiété de l'employé parut si profonde à Humbert, qu'une sorte de crainte vague le saisit luimême... mais si indéterminée encore, qu'il ne s'y arrêta pas.
— Don Emilio aura oublié cette traite, dit-il. Je vais téléphoner chez lui.
— "S'ous ferez bien. Il est près de midi, je m'étonne qu'on ne soit pas venu encore, pour toucher l'argenl... Un protêt ferait le plus mauvais effet, vous comprenez? et puis, c'est aujourd'hui le 30 mai, on. doit payer les émoluments des employés...
Humbert se précipita vers le téléphone ; mais il n'obtint aucun renseignem.ent. Don Emilio était parti la veille au soir, pour aller à Trouville avec des amis. Cela n'avait rien de surprenant. Il faisait parfois de courts voyages de plaisir. Le caissier devint de plus en plus inquiet. En ce moment, un garçon de recettes survint pour toucher la traite en question. 11 vit le désarroi que le chevalier parvenait mal à cacher.
— Le patron est introuvable?... Et pas d'argent? gouailla-t-il... Eh! Eh!... ce n'est pas la première fois que je vois cela !... une jolie débâcle en Bourse, lorsque l'on va savoir cela!...
— Qu'entendez-vous dire? se récria haulainement Humbert. Don Emilio est allé à Trouville.
— Ou ailleur?...
— Mais M. Dubois est à Paris.
— C'est différent. Alors, payez la traite?...
— M. Dubois va arriver ici, tout à Theure. D'ailleurs, je vais téléphoner chez lui.
Humbert téléphona. La réponse fut inquiétante.
Le malin même, à sept heures (en pleine nuit, pour des gens qui ne se levaient pas d'habitude avant onze heures), M. et M"'' Dubois et leur fils étaient partis, après avoir passé la nuit à faire hâtivement leurs malles. Ils étaient à Dinard, avec des amis.
— Ils sont en fuite I s'écria le caissier, tragique.
— Ce n'est pas vrai ! cria Humbert,épouvanté pourri tant.
■L — Allons donc ! riposta le garçon de receltes
^Bdevenu insolent. Est-ce que l'on va à Dinard et à
^Brrouville au mois de mai ? Ils sont à Bruxelles,
^Boù ils vont dévorer gaiement l'argent qu'ils ont
^^ escroqué aux naïfs. Rien n'est pajé de tout ceci !
Ils ont dépensé cent mille francs pour s'installer.
^ Et je p.irie qu'ils n'ont pas réglé les employés,
avant de partir?... Ça, c'est abominable!... Les
actionnaires... mon Dieu, ils savent ce qu'ils
risquent ! Mais de pauvres diables comme nous...
Par une intuition bizarre de ce qui se passait, les chasseurs et le groom avaient osé pénétrer dans le cabinet directorial, et écouter la conversation. Ils liront chorus avec le caissier, et accablèrent d'injures les deux patrons en fuite. Humberl reprit un peu de courage.
— Voyons! dit-il, il y a quelque malentendu. Il est impossible que ces messieurs soient des fripons.
Un rire insullanl l'inlerrompit...
— Je vais aller moi-même chez Don Emilio, et chez M. Dubois, interroger les domestiques... Allez me chercher une voiture.
— Ce que je vais chercher, c'est le commissaire ! dit l'un des chasseurs. Et ne laissez pas sortir celuici ! continua-t-il insolemment, en désignant Humbert. Il partirait peut-être aussi pour Dinard... Il doit répondre pour les autres. Il était trop lié avec Dubois, pour n'avoir pas su quelque chose...
— Insolent! cria Humbert, en levant sur cet homme un poing formidable.
— Vous ne me faites pas peur ! Et je vais chercher le commissaire ! on verra ce que vous lui répondrez !
Il sortit en courant. Humbert, reprenant son sang-froid, attendit avec calme l'arrivée de la police. Quelques minutes après, le secrétaire du commissaire survint, et commença une enquête.
— Depuis deux jours les actionnaires ont opère' le premier versement de vingt-cinq francs par titre, expliqua le caissier. Si ces messieurs sont en fuite, ils emportent plus d'un million.
— Le coup est joli ! dit le garçon de recettes d'un air admiratif.
— Rien n'a pu vous faire pressentir cette fu*' demanda le fonctionnaire à Humbert.
— Rien, ^Monsieur. J'ai dîné hier soir avec Pam
LES RACES QUI MEURENT l'iS
Dubois. Nous nous sommes séparés à minuit; il était insouciant comme de coutume, et ne devait rien savoir.
— Vous devez vous tenir à la disposition de la justice ; car il ne reste plus que vous du Conseil d'administration.
— Comment ! s'écria Humbert affolé. Me soupçonnez-vous de complicité ?
— Peut-être.
— Si j'étais complice, je serais parti avec ces messieurs... Et si, vraiment, ils sont en fuite, ce que je ne crois pas encore... non, je ne puis le croire!...^ répéta-t-il avec obstination. Eh bien ! je serais ruiné... Car j'ai mis dans l'affaire vinR-t mille francs... tout ce que je possédais...
— C'est possible... et c'est fâcheux !... reprit très poliment le secrétaire; mais mon devoir est de m'assurer de vous. Vous n'avez aucun répondant... Vous pouvez disparaître... et rien ne prouve vos dires...
— Aucun répondant ? Si ! J'ai M. Gustave Iledmann...
— Eh bien ! Vous lui écrirez l'embarras où vous vous trouvez. Et d'ailleurs, si vous êtes innocent, et même victime de cette escroquerie, vous serez remis .'.timédiatement en liberté...
Et M. le secrétaire apposa les scellés, fit avancer un fiacre, y installa Humbert entre deux agents, et
le fit conduire au dépôt, en attendant qu'im fonctionnaire compe'tent pût l'interroger.
Dire l'anéantissement de ce pauvre garçon, lorsqu'il se vit en telle situation, est chose impossible. Ceci e'tait l'écroulement de toute sa vie. Il avait fait de si beaux projets ; il avait eu une telle foi dans la parole de deux escrocs, il s'était si réellement cru arrivé à une autre situation ! La chute était terrible. Les paroles de son oncle Adhémar lui revinrent en mémoire. Et il regretta son imprudence.
Mais il s'apitoya sur son propre sort surtout, et ne songea que vaguement à l'affreuse situation où allaient se trouver tous les siens. Il n'avait pas d'inquiétude sérieuse sur sa prochaine mise en liberté. Il savait qu'après interrogatoire complet, sa parfaite innocence serait aisément prouvée ; on trouverait d'ailleurs, sur les livres, Ja trace des vingt mille francs qu'il perdaif dans cette affaire.
11 fit télégraphier à Redmann de le venir voir. Mais, soit que le brocanteur fût absent de sa maison, soit qu'il jugeât à propos de laisser son jeune ami réfléchir dans les angoisses de l'emprisonnement, le commerçant ne se présenta pas ce jour-là ; et comme M. le commissaire ne trouva pas le loisir nécessaire pour interroger son prisonnier, le pauvre Humbert dut se résigner à passer la nuit en ceJlulc.
LES RACES on MEURENT 147
Celle niiil fui vérilablemenl cruelle. Jamais, en sa vie, Humbert n'avait exercé sa facullé imaginalive au poinl où il l'exerça durant ces longues heures.
Préoccupé de plus en plus de son avenir immédiat, se demandant ce qu'il allait devenir à Paris, ayant pour toute fortune quelques centaines de francs, ses relations, et pas de crédit, il en vint à songer à Redmann comme au seul homme qui pût le sauver en cette détresse.
Le lendemain, vers dix heures, M. le commissaire daigna enfin paraître, avec le secrétaire, et interrogea sérieusement le chevalier. Celui-ci n'eut pas de peine à prouver sa bonne foi, il était évident que, puisqu'il perdait en celte aventure' tout ce qu'il possédait, il avait ignoré, jusqu'à la dernière minute, les agissements de ses supérieurs. On lui annonça qu'il allait être libre ; mais que son témoignage serait nécessaire à la j ustice, et qu'il aurait à donner des renseignements, au cours de l'enquête qui allait avoir lieu.
A ce moment, Redmann apparut; le chevalier s'élança vers lui, avec un cri de soulagement :
— Enfin, vous voici !...
— Je n'étais pas chez moi, dit Redmann avec effusion, et je suis rentré lard hier... Venez déjeuner avec moi... Nous parlerons de vos affaires.
— Je n'ai d'espoir qu'en vous ! répliqua le pauvre Humbert, avec un abandon qui fit sourire Redmann.
Celui-ci l'emmena dans un restaurant, commanda un repas copieux, et lorsque son protégé eut apaisé son premier appétit :
— Eh bien ? En quoi puis-je vous être utile ?
— Je me trouve sans position, et il me reste deux cent cinquante francs, sur lesquels je dois cent francs à mon propriétaire.
— Vous avez bien quelques parents qui vous aideront !
— Tout ce que possédait mon père m'a été confié... Je l'ai mis dans l'affaire de Don Emilio...
— C'est stupide ! !
Ce mot échappé à Redmann,fît froncer les sourcils au chevalier, qui, malgré sa défaite, gardait encore intact tout l'orgueil des Carcabœuf.
— Ne vous fâchez pas ! C'est l'intérêt que je vous porte qui m'entraîne à vous parler ainsi. Comment avez-vous pu risquer votre fortune avec un Don Emilio? Êtes-vous si naïf, que vous n'ayez pu, tout d'abord, juger le personnage?...
— Comment le jugiez-vous donc, vous?
— Mais, comme un escroc... Ce qu'il est en effet. Je vous réponds que si ses actionnaires avaient vu sa figure, ils ne s'y seraient pas laissé
prendre, si naïfs qu'on les puisse supposer... C'est comme ce Dubois!... un aventurier, un bohème cousu de délies, et qui vivait d'expédients !
— Tous saviez tout cela ! Vous dites que vous me portez inle'rêt, et vous ne m'avez pas prévenu ! s'écria Humbert.
— Mon cher ami, il eût été malséant de ma part de vous communiquer des soupçons et non des certitudes, sur les gens qui vous employaient; ensuite, je ne savais pas que vous aviez mis des fonds dans cette affaire ; je vous croyais un simple secrétaire ; par conséquent ne risquant rien, que de perdre quelques émoluments non payés ! Pas de récriminations, elles ne servent à rien ! Si vous voulez que je vous aide, mettez-moi au courant de voire situation de famille. Vous êtes très discret, et n'ouvrez pas la bouche sur ce qui vous concerne.
Humbert s'exécuta. Redmann apprit que la famille de Carcabœuf était absolument ruinée ; cette révélation lui fut désagréable ; il avait espéré que son gendre aurait quelque peu de fortune : or, ce gentilhomme, non seulement en était dénué, mais encore paraissait absolument inapte à s'en faire une.
D'un autre côté, il était de très antique race; après la mort de son père, il aurait le litre de baron ; dans sa province, son nom avait une importance qu'il perdait à Paris : mais qui empêcherait Redmann
d'acquérir quelque belle lerre en Bretagne, et de s'y retirer avec sa fille, et le mari de sa fille, apparenté à toute la vieille noblesse bretonne? Redmann était assez riche pour pouvoir se passer la fantaisie vaniteuse de relever une vieille maison ruinée... 11 songea à tout cela, pendant que Humbert lui contait la vie de travail et de privations du baron.
— Ces gens-là seront charmés d'un pareil mariage ! pensa-t-il. On fera une petite pension à ce baron et à la vieille dame. Ou bien, nous les prendrons avec nous, si Rachel le veut... C'est assez décoratif, ces momies titrées... Cela fera l'efTet de vieux bibelots, dans notre château moderne. El je pense que, connaissant leur infériorité de fortune, ils auront, pour qui les tire de misère, toute la reconnaissance convenable...
Si, devant le baron, Redmann eût émis ces pensées, nul doute qu'il eût reçu, en plein visage, le châtiment de son outrecuidance...
— Voici ce qu'il faut faire, dit-il après avoir réfléchi. Je suis tout prêt à vous aider ; je vous recommanderai cà quelqu'un de mes amis, pour vous procurer une situation équivalente à celle que vous venez de perdre... Si je ne réussis pas, vous pourriez m'aider dans mon commerce...
— Je... Je ne me sens pas les aptitudes nécessaires... dit Humbert, contenant avec peine son orgueil froissé par cette proposition...
LES RACES OUI MEURENT jol
— Oh ! Vous êles intelligent I Vous vous mettriez vite au courant de tout cela ! reprit Redmann ne saisissant pas la nuance...
— Les Garcabœuf n'ont jamais fait œuvre commerciale.
— Et c'est tant pis pour eux I dit sèchement Redmann. Ils seraient sans doute moins pauvres.
— Peut-être ! mais ils ne seraient plus gentilshommes ! dit liautainement Humbert. Le travail payé entraîne la dérogeance. Et cela, non. Il me reste toujours la ressource de me rengager. Un Carcabœuf ne déroge pas, en servant son pays.
Redmann fut maté par cette arrogance ; en somme elle lui plut. Et le jeune homme avait raison ; sa seule valeur était sa noblesse ; il ne devait pas risquer de la compromettre ; car, sans elle, il tombait à zéro.
— Je ne vois qu'un recours immédiat ; l'oncle dont vous m'avez parlé, et qui est riche, ditesvous !
— Mon oncle Adhémar ? Oh ! Je n'ai rien à attendre de lui, avant sa mort. 11 ne m'aime pas. Il n'aime que lui. Et sa fortune, très suffisante pour un célibataire qui vit économiquement dans une petite ville bretonne, ne lui permettrait pas, je le crois, de me prêter une somme quelconque...
Redmann hocha la lêle, et dans le désir de faire
Ib2 LES RACES QUI MEURENT
mesurer à son protégé la profondeur de l'abîme où il était, il dit ;
— Je ne sais vraiment pas quel conseil vous donner. Pour entrer dans une maison de banque sérieuse, ou dans une administration, vous serez forcé de déposer un cautionnement de quelques milliers de francs... Vous voici réduit à rien. Le temps presse ; vous ne pouvez rester sans ressources. Vous tomberiez vite à des expédients indignes de vous... D'autre part, vous devez penser avec peine à la situation réellement effroyable dans laquelle vont se trouver votre père et votre grand'mère... Comment sortir de cette mauvaise passe ?
Humbert, découragé, baissa la tète. Hedmann reprit :
— Il n'y a qu'une possibilité pour vous de jouir jamais de la fortune qui doit entourer votre nom... Un riche mariage.
— J'y avais pensé ! dit naïvement le chevalier... c'est la cause principale qui m'a déterminé à venir à Paris.
— Et M. le baron approuvait vos projets?
— Certes. 11 ne doutait pas que je ne fisse aisément un beau mariage. Des noms moins purs et moins anciens que le nôtre sont désirés par tant de jeunes filles, ambitieuses de changer de caste ! Nous étions seigneurs de tout un canton, dès l'an mille. Nous avons une vieille charte, qui date de ce temps-
là... Robert Carcabœuf y faisait don d'une prairie à une abbaye de moines...
— Dés l'an mille, murmura Iledmann, avec le genre de plaisir qu'il éprouvait, lorsqu'il lui arrivait de trouver quelque objet de réelle valeur parmi ses vieux meubles... C'est une date, cela !... Il faut absolument vous marier à une jeune fille de famille riche. Qu'elle ne soit pas noble, vous devez vous y allendre ; et vous devez faire attention que ses parents soient d'honnêtes gens, réellement riches, et non pas des faiseurs de poudre, comme l'honorable Dubois, qui vous inspirait une confiance si illimitée !.., Vous êtes jeune... Et vous prenez aisémentle clinquant pour de l'or pur.
Humbert dit :
— C'est vrai.
— Il vous faut des gens dans notre genre à nous ; c'est-à-dire, d'une honorabilité parfaite et riches. Ma fille aura cinq cent mille francs de dot ; et j'entends lui laisser un million à ma mort... C'est une fortune comme cela, qui vous est nécessaire.
Humbert n'était pas intelligent, cependant l'attaque était si directe, qu'il ne put ne pas la comprendre : il éprouva un bizarre sentiment d'humiliation,., Et pourtant la très gracieuse figure de Déborah passa en son souvenir... Mais aussi, la boutique du brocanteur...
io4 LES RACES QUI MEL'REXT
— Je n'aurai jamais de parents dans le commerce, dit-il.
— Oh ! Quand ma fille sera mariée, je me retirerai des afTaires, répliqua Redmann. J'achèterai quelque belle propriété en province, et j'y ferai assez grande figure avec le million qui me restera, pour que personne n'ait l'idée de se demander si c'est dans le commerce ou à la Bourse que j'ai acquis ma fortune... Remarquez, mon cher ami, que les affaires financières sont, en réalité, une sorte de commerce, et très souvent malhonnête. Remarquez aussi que, dans la banque de don Emilio, vous étiez un salarié... Croyez-moi! ces vieux préjugés ont peut-être cours encore, dans certaines provinces reculées ; mais, à Paris, de semblables scrupules sembleraient des anachronismes.
Et comme Humbert, dont la nature brutale et faible subissait facilement l'ascendant d'une personnalité plus ferme, baissait les yeux et se taisait, il ajouta :
— D'ailleurs, je parlais en thèse générale ; vous pensez bien que je ne suis pas embarrassé pour marier ma fille, lorsqu'elle le vourlra. Elle est assez belle, spirituelle, élégante, pour n'avoir que l'embarras du choix. J'espère que vous ne vous êtes pas mépris sur mes paroles.
— Non, non... murmura Humbert, en proie à une gêne et à un dépit croissants.
Car, en ayant l'air d'attacher peu de prix à sa personne, Redmann piquait au jeu ce sot garçon, pétri de toutes les vanités et de toutes les nullités. Le brocanteur se leva :
— Je suis désolé de vous quitter, mon cher, dit-il d'un air dégagé qui atterra Humberl.Il se fait tard. Je dois rentrer chez moi. Je vous souhaite quelque bonne chance ; et je serais heureux d'apprendre que vous avez réussi...
— Mais ne voulez-vous pas vous occuper de moi ? demanda le pauvre chevalier, sentant son dernier espoir lui échapper.
Redmann qui s'éloignait déjà, dit :
— Oui... Je tâcherai de penser à vous. Mais je suis très occupé, vous savez. Et puis, il est bien difficile de caser un jeune homme qui n'a pour toute fortune que son nom... Il vous faudrait au moins quelque vingt ou trente mille francs.
Humbert rougit de honte.
— Enfin ! venez nous demander à déjeuner l'un de ces jours. Nous reparlerons de tout cela ! ajouta Redmann, en s'éloignant après un léger salut.
Furieux, humilié, désespéré, le chevalier demeura immobile sur le.seuil du restaurant où ils avaient déjeuné. Et malgré l'épaisseur de sa sottise, il comprenait fort bien l'alternative où il était placé : épouser Déborah Redmann, ou mourir de faim ; pas même de quoi vivre un mois. D'un côté la ruine-,
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ruine complète : car si IndifTérent qu'il fût aux peines des autres, il frémissait à l'idée qu'il avait dissipé absolument tout ce que possédaient les siens... de l'autre côté, la fortune, avec une femme très belle, qui avait, à première vue, fait sur lui profonde impression... Il y avait Rachel... Mais elle ne sortait jamais; on eût ignoré son existence, si on ne l'eût pas vue toujours dans son magasin. Quant à Redmann, il avait une allure et des manières d'homme bien élevé, et pouvait être présenté partout...
En roulant ces pensées dans sa cervelle, Humbert remontait le boulevard des Capucines. 11 vit sortir d'une grande maison de couture, une femme de tournure très élégante ; il reconnut soudain Déborah ; il la salua, et la regarda monter dans un joli coupé de remise qui s'éloigna au grand trot... Un parfum de violette ambrée lui monta au cerveau... il se rappela que, deux jours avant, il avait savouré ce parfum exquis...
— Elle est très belle... une grâce charmante... une allure, une élégance !... Elle est plus grande dame que ma sœur ! pensa-t-il, faisant en ceci l'erreur la plus grossière ; car Déborah n'avait que l'élégance légère d'une Parisienne à la mode ; la chanoinesse avait une distinction de race et d'éducation qui, en sa présence, eût fait dire de la vive Déborah : « Quelle est cette soubrette mal élevée?»