CHAPITRE IX
Une vive émotion attendait Humbert, lorsqu'il revint chez lui ; il trouva une dépêche arrivée depuis la veille :
'( Ton oncle Adhémar très mal. Reviens. »
Le chevalier eut un éblouissement. Il consulta promptement un indicateur, constata qu'un train devait partir une heure plus tard, prépara sa valise et partit.
Pendant le long trajet de Paris à Vannes, il eut le temps de réfléchir à la situation. Il fallait que son oncle fût mourant, pour que le baron lui télégraphiât. C'était peut-être la première fois que M. de Carcabœuf lançait une dépêche. Et cette prodigalité avait dû lui être pénible. Humbert, quelque brutal qu'il fût, n'avait pu se défendre d'un certain émoi, à la pensée que le frère de son père était peut-être mort à cette heure; mais, au fond de lui-même, une idée s'éleva qui prima tout autre sentiment : l'oncle Adhémar allait laisser à sa famille une for-
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tune suffisante pour vivre. Le baron allait pouvoir dégager sa ferme de l'hypothèque, il lui resterait même quelque bien, et sans nul doute, il consentirait à le confier de nouveau à son fils.
Devenu plus défiant, le chevalier, cette fois, se garderait des escrocs et des aventuriers. Peut-être Redmann, le voyant moins dénué, s'occuperait-il de lui?... Ilumberl roula ces pensées dans sa tête, durant quelques heures. Puis, il finit par s'endormir d'un sommeil paisible.
Il trouva, en arrivant à la gare de Vannes, Bernard de Fourcade qui l'attendait. Après qu'ils se furent assez froidement serré la main, Bernard dit :
— Depuis hier, je suis venu à l'heure de tous les trains venant de Paris. Nous vous attendions plus tôt. La dépêche a été lancée il y a deux jours.
— J'étais absent et je ne suis rentre' chez moi qu'hier, juste à temps pour prendre l'express... Mais je n'arrive pas trop tard, j'espère...
— M. Adhémar de Carcabœuf est mort hier matin...
Bernard, qui étudiait attentivement la physionomie de son futur beau-fr^^re, n'y découvrit pas l'émotion douloureuse qu'eût dû lui causer cette triste nouvelle.
■ — L'inhumation doit avoir lieu ce matin même. 11 est huit heures. Ce sera dans deux heures.-
— Mon père est-il ici ?
— Oui. Le baron est venu lorsqu'il a su son frère atteint d'une congestion pulmonaire. Les deux frères se sont réconciliés...
— J'ensuis bien aise! dit le chevalier avec un mouvement de joie.
Bernard ne se méprit pas sur la cause de cette joie. Ce n'était pas le sentiment d'un cœur généreux qui a souffert de voir la brouille entre deux frères... c'était le soulagement du neveu qui a craint de voir l'héritage de son oncle lui échapper ! Bernard n'estimait pas le chevalier. Il le jugeait tel qu'il était. Il dit brusquement :
— Vous ne me demandez pas de nouvelles de votre grand'mère et de Sylvie ?
— Mais si... j'espère qu'elles sont en bonne santé ?
— Non, M"'' de Carcabœuf est frappée d'une congestion cérébrale ; elle aimait tendrement son fils. Celte mort presque soudaine l'a terrassée. Sylvie soigne sa grand'mère...
— Et Valérie?
— On a été dur pour ellel dit tristement Bernard. Elle a pu voir son oncle ; mais le baron a défendu qu'on la laissât approcher de sa grand'mère.
— C'est exagéré! déclara Humbert. Qu'a-t-elle fait, en somme ? elle a préféré la fortune à la misère. Elle a épousé un homme riche. Je ne peux vraiment pas la blâmer.
Bernard dissimulait avec peine le sentiment de
répulsion que lui inspirait son compagnon. Il le connaissait fort peu. Jamais, peut-être, il n'avait été seul si longtemps avec lui que durant ce trajet qu'ils faisaient, à pied, de la gare à la maison du pauvre Adhémar. Aucune sympathie n'avait jamais existé entre eux. Bernard jugeait que Humbert était une nature lourde, brutale et égoïste ; Humbert, lui, ne prenait jamais la peine de réfléchir sur le caractère des autres, et de formuler un jugement. Ce qui l'intéressait personnellement occupait seul ses pensées. Bernard reprit :
— Il y a une questionj:]ue je désire vous adresser. Tous me pardonnerez si elle est indiscrète... J'ai lu, hier, un journal qui annonce la fuite de Don Emilio et de Dubois, direcleursdelaBanquedelaRépublique Argentine. Cette nouvelle est-elle vraie?
— Oui, dit laconiquement Humbert.
— Oui?... Mais le journal ajoute que le chevalier de C..., secrétaire de ladite banque, a été arrêté... et que l'on n'est pas sûr encore de son innocence !...
— On en est parfaitement sûr ! répliqua Humbert avec violence. La preuve c'est qu'on m'a relâché. J'ai passé indûment une nuit au Dépôt.
— Que le baron n'apprenne jamais cela! dit Bernard avec énergie. Vous m'entendez ? Arrangez-vous de façon à ce qu'il ignore toujours que son fils a été arrêté, et soupçonné d'escroquerie!
Humbert secoua les épaules avec impatience.
— Je n'ai de conseils à recevoir de personne ! ditil brutalement. Si j'ai été arrêté, je vous le répète, c'est pour la faute des autres. J'ai perdu là vingt mille francs, et c'est la meilleure preuve de mon honorabilité...
Bernard s'arrêta consterné.
• — Tous avez perdu tout ce que possédaient vos parents?murmura-t-ildouloureusement. Mon Dieu!,. C'est là ce que je craignais. Que vont-ils devenir?
— L'oncle Adhémar avait assez de fortune, pour que cette brèche soit réparée ! répliqua le chevalier. Je ne pense pas qu'il ait déshérité son frère ?
— Il doit y avoir un testament... dit Bernard, évitant de rencontrer les regards d'un homme qu'il arrivait à mésestimer.
— Un testament !...
Et Humbert, pour la première fois, sentit une réelle douleur... car il eut l'intime certitude que si A'dhémar avait fait un tel acte, c'était dans le but de le déshériter...
— Il ne m'a jamais aimé I... murmura-t-il avec une expression de dépit.
— Nous arrivons. J'espère que vous aurez le courage de surmonter vos émotions ! dit froidement Bernard.
L'aspect de la maison était lugubre, par ce beau matin de juin. Des tentures noires lamées d'argent
décoraient la porte ; une chapelle ardente avait été installée dans le vestibule.
Dans de si pénibles circonstances, Humbert put éviter les questions et les reproches de son père. Celui-ci était profondément atteint par la mort d'Adhémar, et par le danger où se trouvait sa mère. Il conservait sa raideur d'attitude ; mais à travers la rigidité de sa physionomie, on pouvait lire le réel chagrin qu'il éprouvait.
A cette heure suprême, mille souvenirs d'enfance remontaient du lointain passé, et lui serraient le cœur. Il se revoyait, enfant, courant les champs pierreux de la lande avec son frère, et allant pêcher dans les salines... bambins à têtes blondes, qui n'avaient encore aucune inquiétude, et se laissaient vivre insoucieux du lemlemain, malgré la gêne de la maison paternelle... Depuis, étaient survenues les peines, les séparations, la brouille elle-même... cette brouille qui attristait le cœur du baron Armand, comme un remords à cette heure... Et l'œil sec, la prunelle fixe, la bouche serrée, comprimant dans son cœur l'affreux déchirement de voir disparaître pour jamais ceux que l'on a aimés, M. de Carcabœuf se raidissait pour ne pas être faible, et ne pas pleurer comme une femmelette... comme Valérie, dont il tolérait la présence dans un angle du salon où il se tenait lui-même, et où le chevalier vint lui serrer la main.
Un éclair de plaisir brilla dans les yeux du vieux Carcabœuf, en revoyant son fils, après une si longue absence. Ils s'assirent l'un près de l'autre ; et Bernard s''approcha de Valérie, qui, en grand deuil, pleurait, le visage caché dans son mouchoir, sans que l'on s'occupât d'elle.
— Vous venez d'arriver? demanda Bernard.
— Oui... le baron m'a laissée entrer... Il sait combien j'aimais mon oncle Adhémar... Mon mari n'est pas venu... On ne l'eût pas admis.
— Ma pauvre enfant ! dit le jeune homme avec une affectueuse pitié, car il admirait celte douceur de cœur qui constatait la dureté, mais qui ne s'en plaignait pas,
— Je voudrais tant voir grand'mère ! ajouta la jeune femme, en serrant ses mains l'une contre l'autre.
Bernard jeta un coup d'oeil vers le baron et son fils ; tous deux causaient à voix basse. Tout au bonheur de revoir le chevalier, M. de Carcabœuf ne pensait plus aux autres personnes qui pouvaient se trouver là...
— Venez ! dit Bernard. Nul ne s'inquiète de nous. Il n'y a pas à craindre un conflit regrettable. Je vais vous conduire à la chambre de M^" de Carcabœuf.
— Mais, mon oncle Armand le saura !,,.
— Je prends tout sur moi. Il est juste que vous
puissiez voir votre grand'mère ; elle seule a le droit de vous éloigner d'elle : personne autre ne doit le faire.
Et la soutenant, car elle chancelait, il l'entraîna vers la chambre où grand'mère, abattue par la congestion cérébrale, demeurait inerte, non pas privée de raison ; car un sourire détendit ses traits, en apercevant sa petite-fille... mais dans l'impossihililé de faire un mouvement.
— Vous l'avez amenée ! dit Sylvie d'un ton de reproche, pendant que Valérie se jetait sur grand'mère, et l'embrassait en sanglotant.
— Oui, Sylvie, je trouve que c'est une véritable cruauté, de prétendre empêcher cette pauvre enfant de voir sa grand'mère.
— Mon père avait défendu...
— En faisant cette défense, il outrepassait son droit... Je hais la tyrannie. Voyez combien grand'mère est heureuse.
— Oui, dit Sylvie, avec un secret sentiment de jalousie... Elle aime beaucoup Valérie.
— Pas plus qu'elle ne vous aime, chérie; mais il y a longtemps qu'elle ne l'a vue...
Et Bernard sourit d'un air de reproche afifectueux.
— Je suis exigeante et exclusive dans mes affections 1 avoua Sylvie, en mettant sa main dans celle de son fiancé.
— Oui; mais VOUS êtes droite et loyale... Votre âme est un pur cristal, net et transparent... Je lis toutes vos pensées dans vos yeux...
— Même les mauvaises !
— Oui; car vous êtes trop fière pour les cacher, et c'est cette loyauté qui vous a faite si chère à mon cœur, que je mourrai en vous aimant... y eût-il cent ans que nous fussions mariés!
— Nous serons Philémon et Baucis... murmurat-elle dans un sourire étincelant.
— 'Oui. Vous serez toujours belle âmes yeux; nous vieillirons l'un près de l'autre, sans nous en apercevoir... et rien ne nous séparera, pas même la mort... Nous ne nous survivrions pas longtemps...
— Cher Bernard !...
Grand'mère ne pouvait entendre ce dialogue, mais elle le pressentait peut-être; car son regard se posait affectueux sur ses trois enfants.
En voyant Valérie s'avancer vers elle, Sylvie se raidit... deux sentiments puissants se combattaient en elle... l'amitié qui la poussait vers sa compagne d'enfance... l'orgueil blessé qui dédaignait M™^ Louis Le Braz... Valérie se trompa sur son attitude :
— Je devais d'abord embrasser grand'mère, ditelle en ouvrant les bras, pour étreindre Sylvie; mais je suis bien heureuse de te revoir... J'ai tant de fois parlé de toi à mon mari...
La chanoinesse recula. ..Valérie s'arrêta. ..Bernard dit:
— Soyez bonne !...
Etgrand'mère, bouleversée sans doute, par celte scène pénible, parvint par un effort surhumain à desserrer ses lèvres closes et balbutia :
— Embrassez-vous !...
La chanoinesse céda... Et en touchant de ses lèvres les joues fraîches de Valérie, elle sentit s'élever dans son cœur le souvenir de leur affection de jadis, et le regret de ce qui ne serait jamais plus...
— Oui, nous sommes tristes, murmura Valérie, se serrant près d'elle; mais nous nous aimons. Ce que je t'ai dit déjà, je le le répète. Tues ma sœur. Tout ce que j'ai est à toi... Dans quelque peine que tu puisses te trouver, pense à nous ! Tu auras toujours un toit où t'abriter... Le nôtre !
— J'ai d'abord celui de mon père.
Valérie hocha la tête pensivement, en regardant Bernard. Tous deux lurent la même inquiétude dans leurs yeux,
— Vous êtes bonne, chère Valérie, dit Bernard. Je compte entièrement sur votre promesse. Nous l'aimons, vous et moi. Il ne faut pas qu'elle soit malheureuse... Nous y veillerons !... Mais je crains d'attendre longtemps encore ma nomination. Je vous la confie, elle...
— Bernard, vous ne savez ce que vous dites, murmura Sylvie...
Une sonnerie lente des cloches de la cathédrale arriva voilée par l'éloignement, jusque dans la chambre. Tous tressaillirent. Grand'mcre ferma les yeux, et une indicible horreur se peignit sur ses traits pétrifiés par le mal...
— Parlons ! dit Bernard, entraînant Valérie, pendant que Sylvie, oubliant toute autre chose que la duuleur degrand'mère, ae rapprochait du lit.
Dans la soirée, le notaire, AP Le Dan, procéda en présence de la famille à l'ouverture du testament. Adhémar de Carcabœuf léguait toute sa fortune à ses deux nièces, Valérie et Sylvie, à charge pour celles-ci de servir à leur grand'mère une pension viagère dont il fixait le chiffre.
« J'ai voulu, disait le testateur, pourvoir à l'avenir de Sylvie, en lui constituant une fortune à laquelle nul ne devra loucher. Je suis trop sûr de mon frère Armand, pour craindre un instant qu'il veuille, en pesant sur l'esprit de sa fille, s'opposer à ma volonté dernière. Le chevalier, ayant été mis en possession de toute la fortune de son père, n'a pas droit à autre chose; et si ses espérances se réalisent, la somme que j'eusse pu lui laisser lui paraîtrait insignifiante. Quant à Valérie, je n'avais aucune raison de la déshériter. Enfin, si je n'ai pas, comme je l'eusse fait il y a peu de mois, laissé toute ma for-
tune à ma chère mère, c'est que j'ai craint que, par bonté, elle ne se laissât entraîner à aventurer cette mince fortune dans quelque ruineuse spéculation. Si j'agis mal, j'en suis sincèrement peiné, mais après de longues réflexions, j'ai cru de mon devoir de faire ainsi. »
Il y avait dans celle sorte de jugement, des considérants un peu pénibles pour le chevalier, et même pour son père. 11 e:-t inutile d'essayer de peindre la fureur intérieure du premier, qui voyait s'enfuir toute espérance de se relever. Quant au baron, il fit bonne contenance ; mais sur son visage pincé, une expression que la chanoinesse connaissait bien, lui indiqua à quel point il était touché, de ce qu'il considérait comme une preuve de blâme et de défiance...
On lut l'acte à grand'mère; elle fît, d'un mouvement des yeux, signe qu'elle approuvait.
Bernard, n'ayant obtenu qu'un congé fort court, était forcé de partir le soir même. Il se trouva seul avec la chanoinesse.
— Je suis désolée ! lui dit-elle. Ce testament me paraît un acte injuste. Il me donne un rôle abominable vis-à-vis de tous les miens. Je les dépouille.
Bernard dit gravement:
— J'étais certain que vous pensiez cela. Je ne voulais pas vous en parler ; mais je suis heureux
que vous preniez l'initiative d'un débat à ce sujet. Je ne juge pas comme vous. Le testament m'apparaît digne de l'homme intelligent et bon qu'était votre oncle Adhe'mar. Il avait le droit absolu de disposer d'une fortune qu'il avait acquise luimême ; il l'a fait, avec une lucidité et un courage admirables... car il lui a fallu du courage, n'en doutez pas, pour rompre avec toutes les traditions de sa famille, et déshériter l'aîné, celui qui porte le nom...
— Triste courage !... Injurieux pour mon père...
— Injurieux? En quoi?
— En ce qu'il exprime un manque absolu de confiance en son équité envers moi. Mon oncle m'aimait-il plus que ne fait mon père? Et mes intérêts n'étaient-ils pas en bonnes mains ?
— Non. Vos intérêts les plus vitaux avaient été, une fois déjà, sacrifiés aux ambitions injustifiées du chevalier. Cette exploitation de votre générosité pouvait recommencer. Votre oncle ne l'a pas voulu.
La chanoinesse, avec une indignation qui la fit pâlir, dit :
— Mesurez vos paroles, Bernard, et songez que vous parlez de mon père !
— En employant le mot « exploitation » je pensais au chevalier..,
iO
— Vous ne l'aimez pas... dit-elle amèrement. Avouez-le 1
— Ne me demandez pas de vous dire mon sentiment sur lui.
. — Oh ! dites ! Je vous le demande. Il est bon de savoir ce que vous pensez de votre future famille!
— Je n'estime pas Humbert.
— Vous ne l'estimez pas. Cela signifie, 5<i je ne me trompe, que vous ne jugez pas qu'il soit un honnête homme.
— Oui, Sylvie, c'est bien cela. Je vous révolte. Tant pis. Vous m'avez adjuré de parler. Je serai toujours avec vous, d'une franchise brutale. J'ai eu, aujourd'hui même, avec votre frère, une conversation qui m'a confirmé dans l'opinion que j'avais. C'est un égoïste, et un homme sans délicatesse. S'il en eût eu quelque peu, eût-il souffert que sa grand'mère, son père, sa sœur fussent dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, afin qu'il allât essayer à Paris une affaire, dont il était d'ailleurs trop ignorant et incapable, pour pouvoir mesurer le danger.
— Poursuivez!... dit-elle, les yeux étincelants. Won frère est sot, inlélicat, égoïste... quoi encore?
— Rien... C'est assez. Ce que je puis vous affirmer, c'est qu'en me parlant de la perte de tout ce qu'il avait obtenu de son père, il ne pensait qu'à son propre sort, à lui ! Il n'a pas même eu un mot, pour plaindre ses victimes... Et vous voyez qu'il a
laissé le baron sans lettre et sans argent durant toute son absence.
— ■ Humbert a perdu tout ! répéta la chanoinesse consternée. Gomment vous a-t-il avoué cela?
— Parce que je l'ai interrogé... J'avais lu, dans un journal, la nouvelle de la fuite des directeurs de la banque.
— Mon Dieu... Les journaux en ont par'é !... dit Sylvie avec angoisse. C'est un scandale, alors?... Une escroquerie?... Ce que craignait mon oncle Adhémar?... Il y a des gens dupés ?
— Oui. Mais rassurez-vous; votre frère ayant perdu tout son avoir dans celte affaire, ne peut être soupçonné de complicité...
— Alors, notre nom ne sera même pas prononcé?
— Si... Humbert sera appelé en témoignage, voilà tout...
— Que faire ? murmura Sylvie... Quel coup pour mon père ! Et ce malheureux testament qui me lie I Comment rembourser l'hypothèque? Et vous avoue rez, pourtant, que je ne puis, moi, jouir d'une petite fortune, pendant que je verrai mon père chassé de sa maison par les recors !
— Voici ce que vous pouvez faire : acheter la ferme, ou bien prendre l'hypothèque à votre charge ; j'entends que c'est vous qui prêteriez les fonds à votre père; et plus tard, s'il ne peut vous rembourser, la ferme vous appartiendra de plein droit.
— Vous voyez la dureté du testament ! Je ne puis même rendre aux miens, les biens de notre famille. Je ne puis que leur prêter...
— Tant mieux. Car si vous pouviez donner, avant vingt-quatre heures, vous seriez aussi pauvre que vous l'étiez hier.
Sylvie dit avec une indignation mélangée de tristesse :
— Vous ne saurez jamais, Bernard, ce que vous me faites souffrir, en me parlant comme vous venez de le faire. Celte mésestime où vous tenez ceux qui me sont chers, m'atteint en plein cœur. Si vous m'aimiez, comme vous le dites, vous n'auriez pas de tels sentiments.
— Je vous aime avec tout mon cœur, déclara Bernard chaleureusement. Et l'aveuglement où je vous vois augmente ma tendresse pour vous. Je souhaite de toute mon âme que ceux dont vous prenez la défense avec tant de véhémence, ne se chargent pas eux-mêmes de vous dessiller les yeux...
Sylvie se détourna, et voulut s'éloigner ; Bernard la retint:
— Souvenez-vous que vous êtes ma fiancée... ma femme ! J'ai votre parole, et vous avez la mienne. Je compte sur votre loyauté.
— Que signifie celte phrase ?
— Elle signifie ceci : Je pressens quel'on va faire appel à votre générosité... Souvenez-vous que vous ne
devez pas sacrifier voire avenir elle mien à l'ambition ou à l'orgueil des autres.. Nous avons le droit de vivre, nous aussi. El tenez, je ne veux d'autre juge que votre grand'mère ; vous l'avez vu : elle a approuvé la disposition du testament ; eh bien ! rapportez-lui notre entrelien ; demandez lui conseil ; et je suis bien tranquille, je sai? ce qu'elle vous' dira. Elle est baronne de Garcabœuf, mais elle est grand'mère avant tout ; elle trouvera inique que l'un de ses enfants soit éternellement sacrifié. Vous voyez qu'elle approuve Valérie.
— Ne me parlez pas de Valérie ; elle a agi bassement ! Et laissez-moi vous dire ceci : Vous affirmez un peu vite que l'on me demandera quoi que ce soit.
— Vous verrez.
Puis le baron survint ; Bernard se prépara à partir ; il voulut baiser la main de sa fiancée ; mais elle se retira de lui ; et il la sentit raide, glacée, froissée dans le plus intime de son être...
Bernard, le cœur serré, la regarda tristement ; elle quitta la chambre ; le baron, trop préoccupé de ses propres affaires, n'avait rien vu. 11 serra la main de Bernard.
— Nous te reverrons bientôt, j'espère! dit-il.
— Oui. Ce jour serait mal choisi pour parler de mariage; mais j'espère que vous me permettrez avant peu de fixer l'époque du mien avec Sylvie.
— C'est vrai... elle est riche, à présent...
— Vous ne pensez pas, Monsieur, que ce soit celte cause qui me fasse vous parler ainsi? répliqua Bernard avec hauteur.
— Eh ! bon Dieu ! mon garçon, que te prend-il ? se récria M. de Carcahœuf, surpris. Est-ce que je ne te connais pas depuis ton enfance? ne sais-je pas bien que tu l'aimais pauvre?... Je ne doute pas de toi, pardieu... J'ai voulu dire : à présent qu'elle a un peu de fortune, vous pouvez vous marier, sans attendre que tu sois nommé à Vannes.
— Qu'allez-vous faire? reprit Bernard. Grand'mère ne peut être transportée à Carnac. Resterezvous ici?
— Cela m'est impossible, la ferme ne doit pas rester abandonnée plus longtemps, puisque je suis seul à la faire valoir. Nous parlons ce soir même.
— « Nous t> partons...
— Oui. J'emmène le chevalier qui restera quelques jours en Bretagne, avant de retourner à Paris...
— Retourner à Paris? Pourquoi faire?... songea Bernard.
— J'emmène aussi ma fille, mais pour deux jours seulement. Elle reviendra ici, soigner sa grand'mère. En attendant son retour... cette personne restera dans la maison de mon frère.
LES RACES QUI MEURENT 17o
— Cette personne?... Ah! Valérie, vous voulez dire?
— Oui... M'"" Le Braz.
— Grand'mère sera bien heureuse de l'avoir près d'elle. Elle l'aime.
— Ma mère a des faiblesses que son grand âge explique, mais qui seraient impardonnables au mien, riposta sèchement le baron, en serrant une dernière fois la main du fiancé de sa fille.
Et Bernard gagna la gare, l'esprit plein d'appréhension, et le cœur serré. Il craignait quelque événement regrettable; il était triste d'avoir chagriné Sylvie, et qu'elle l'eût quitté si froidement.