POUR LES MIENS
Mon grand-père
'Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Ouverts à quelque immense aurore, 'De Vautre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore.
Sullt-Prudhomme.
GRAND-PÈRE, je n'étais encore qu'un enfant Qui rit et pleure et ne sait pas songer devant Un visage d'aïeul déformé par la vie, Quand ton esprit limpide et ton coeur sans envie Partirent pour le seul voyage sans retour. Puis, j'ai vécu selon mes passions, le jour Me ramenant après le jour une autre fièvre, Sans que ton nom jamais ait tremblé sur ma lèvre.
La tristesse, grand-père, avec l'âge me vint
De t'avoir délaissé pour tant de rêves vains.
Aussi, rien maintenant dont mon cœur ne profite,
Cher aïeul que la mort nous enleva trop vite,
— Grand-père grave et bon dans la tombe étendu, —
Sinon pour regagner le temps que j'ai perdu.
Du moins, pour mieux savoir quelle fut ta pensée,
Et quels desseins trop généreux l'avaient lassée.
Quand, dans l'obscurité d'un village breton.
Tu mourus en disciple attardé de Platon.
Longtemps, pour que ton âme en moi toute renaisse,
Sur la toile où sont peints les traits de ta jeunesse
J'arrête mon regard qui t'interroge ; alors.
Du céleste pays oii revivent nos morts.
Tu viens vers moi, les yeux lointains, la lèvre amère.
Tel en tout que souvent t'a raconté ma mère.
Et tel que ton portrait encore te fait voir :
Cravate à triple tour sur un haut col, en noir,
Et l'air un peu fatal, inquiet, hamlétique,
Dans un de ces habits de coupe romantique .
Qu'on remarque, serrant les tailles en anneau,
Aux vignettes d'Alfred et Tony Johannot.
Mil huit cent trente 1 Adolescent pensif et mince, A peine dans Paris débarqué de province. Tu devais te sentir ivre aussi, quand brillait L'héroïsme du peuple au soleil de Juillet,
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Et, non le moins vibrant dans une heure où tout vibre,
Prendre ta large part de l'orgueil d'être libre.
C'est le temps où plus d'une émeute gronde et bout ;
Toutes les libertés veulent qu'on soit debout ;
Sur la scène on construit des barricades comme
Dans la rue, et voilà l'occasion d'être homme !
J'imagine ta vie à cette heure de feu :
Studieuse toujours, mélancolique un peu
Comme celles, parmi les livres obstinées,
Qu'inquiète, au delà de l'heure et des années,
Le désir d'aller dans les choses plus avant.
Et le problème d'être heureux, étant savant.
Dans le rond de clarté que ta lampe dessine,
Un poète entre deux traités de médecine
Sur la petite table accueillante et, parmi
Des livres sur les fleurs et les herbes, l'ami
Près duquel il n'est point de douleur que l'on craigne.
Et de qui les conseils sont toujours bons : Montaigne.
Ainsi m'apparaît ta jeunesse, avec ce pli
Qu'on voit au front, en deuil de tout l'inaccompli,
De ceux, pour l'action partis un jour du rêve.
Qui, trouvant le parcours trop long, l'heure trop brève.
Font halte pour toujours et se croisent les bras.
Car, épris de désirs trop nobles, tu erras
— Mon cœur au peu qu'il sait de toi se le suggère —
Dans la forêt où dort l'éternelle chimère ;
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Mais, n'ayant pu que de très loin l'apercevoir. Tu n'en sus pas moins vivre et faire ton devoir, Brave homme qui se tait, s'incline et se résigne A la réalité vulgaire, comme un cygne Fendant, bien que son sort appelle un double azur, Sous un ciel sans lumière un lac qui n'est pas pur. Dix ans tu te penchas sur la douleur humaine. Médecin toujours prêt qu'à toute heure on emmène, Lorsque tombe la neige, ou qu'il vente, ou qu'il pleut, Et dont on reconnaît les bons soins quand on peut. La tâche où tu mettais tant de sollicitude A ton corps toujours plus défaillant fut trop rude ; Tu dus l'abandonner, grand-père, et tu devins L'arbitre aux jugements sages et qui convainc, Vers qui tous accouraient comme vers un refuge, Sûrs de trouver à ton prétoire le Bon Juge.
Tu vivais de la sorte, utile à tous, ayant Souci des faibles, simple, et du destin brillant Disparu comme un songe au tournant des années Te consolant avec les fleurs dernières-nées Ouvertes le matin, sous tes pas, dans les champs. Et joyeux, vers le soir, si les soleils couchants Ordonnaient sur le ciel de divins paysages ! A la façon des philosophes et des sages,
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Oubliant le réel, sérieux, doux, qui vont,
Curieux seulement de savoir ce que font
Les insectes, les fleurs, les vents et les nuages,
Et d'aimer la nature en tous ses clairs visages,
Il me semble te voir, grand-père, un livre en main,
A l'ombre t'asseyant au bord d'un vieux chemin :
C'est l'automne ; de temps en temps une châtaigne
Vient tomber sur la page où bavarde Montaigne ;
Un insecte, de ses élytres incertains,
Comme pour épeler les distiques latins
Dont on trouve aux Essais moisson riche et sagace.
Rôde aux feuillets ouverts sans que ta main s'agace.
Et quand le temps a fui, que tu t'es assigné
Pour lire, dans Montaigne, en guise de signet
C'est une fleur que de tes doigts pieux tu glisses !
Le livre qui faisait, grand-père, tes délices,
Ton petit-fils jamais ne l'ouvre sans songer
Que pas un mot subtil ne t'en fut étranger,
Et qu'il te consola, jusqu'au bout, d'une vie
Toujours trop loin de son idéal poursuivie !
Et, quand j'en ai relu ce que tu préférais,
Entre ton cher Montaigne et la toile où tes traits
Survivent, je sens bien qu'alors il s'insinue
Dans mon âme un peu de ton âme mieux connue...
La prière de ma mère
Comme au temps ou j'étais un foui petit enfant, Je garde la ferveur de votre foi, ma mère.
E. B, [Les Chrysanthèmes.)
LE jour n'est plus ; la nuit n'est pas encor ; c'est l'heure Indécise du soir dite a entre chien et loup », Où le premier baiser de l'ombre vous effleure, Tout s'évanouissant, peu à peu, dans du flou.
Les barques, tout à l'heure errantes sur la baie,
Sont à l'ancre le long du môle, maintenant;
Un phare à l'occident s'allume, qui balaie
La mer, tantôt blanc, rouge et vert, d'un feu tournant.