LA PRIERE DE MA MERE I
Le silence n'est plus troublé sur la falaise, Que par une chanson lointaine de douanier. Ou le pas d'un pêcheur rentrant chez lui, tout aise D'avoir un abondant poisson dans son panier.
Partout c'est le repos ; et la mer haute étale, — Tranquille après l'effort gigantesque du flux, — Jusqu'aux confins de l'horizon, sa nappe égale. Comme lassée, indolente, ne bougeant plus...
Ma mère a terminé sa tâche ; elle est contente, Ayant, un jour encor, soigné ces fleurs qui font Ses délices et rien, à présent, ne la tente Que d'être seule un peu devant le ciel profond.
Ma mère, alors, suivant une chère habitude Pour elle devenue un devoir journalier, Et bien que la montée à ses vieux ans soit rude, Gagne sa chambre à pas traînants, par l'escalier.
La mer, le ciel qu'elle a tant vus ne Pont blasée De leur splendeur ni l'un ni l'autre et, chaque soir, Elle s'en vient vers eux, tout contre la croisée. Dans le même fauteuil de l'ancien temps s'asseoir.
Elle savoure autant que toute autre, sans doute, L'heure de pourpre et d'or où le soleil s'unit Aux flots, mais voyageuse attentive à sa route. C'est Dieu qu'elle aperçoit partout dans l'infini.
Pour elle, la Beauté n'est rien sans la Prière, Et, pensive, profil perdu sur l'horizon, A sa fenêtre ainsi qu'en un ciel de verrière, On dirait une sainte et qui fait oraison.
Silencieusement, elle adore, elle admire, Du commencement sûre autant que de la û-n, Et sa prière, mieux que l'encens et la myrrhe. S'élève et trouve accueil près du Maître divin.
Sa prière n'est point l'aspiration vaine Du poète qu'émeut le soir qui tombe, et dont L'émotion au gré du hasard se promène, Comme un bateau sans gouvernail, à l'abandon.
Sa prière est précise et ferme ; c'est un acte D'humilité, d'amour, d'espérance et de foi, Qu'elle accomplit avec la connaissance exacte Des grâces dont il faut solliciter l'envoi.
LA PRIERE DE MA MEPE IQ
Epouse en même temps que mère et que grand mère,
Avec le ciel elle a de muets entretiens
Où, perspicace et tendre ensemble, elle énumcre
Les bienfaits qu'elle attend de Là-Haut pour les siens.
Et, face à la lueur du phare, c'est en elle,
Ce souhait qui s'achève en pleurs, qu'à ses enfants
Luise pareillement la Lumière Eternelle
Pour les conduire où sont les célestes Levants.
Que ma prière, seulement sentimentale, Est peu de chose auprès de la sienne ! Rêveur Pris par l'illusion jadis en son dédale. Je dédie à de vains mirages ma ferveur.
Quand, devant un soleil couchant, je m'extasie. Ce que j'y cherche, hélas ! ne s'y rencontre pas. Et ce n'est que du vide et de la poésie Qui me font les bras plus rompus, les pieds plus las.
Quelques-uns des plus beaux paysages du monde Parfois sont apparus à mon désir errant : Golfes bleus, îles d'or que la lumière inonde... J'en rapportais un mal encor plus torturant,
Voyageur nostalgique et trop lettré qu'envoûte Une chimère insaisissable de beauté, Et qui, de ne pouvoir l'étreindre en ses bras, toute, Se lamente comme un enfant désenchanté.
La joie en moi laissait une saveur amère, L'extase n'était plus qu'un ténébreux tourment, Faute de n'avoir pas appris, avec ma mère, A goûter l'une et l'autre en Dieu, divinement.
Je l'ai trouvée assise ainsi, des soirs sans nombre Je demeurais au fond de la chambre, écoutant Le bruit du chapelet de ma mère dans l'ombre, Confus de ne prier comme elle, à cet instant.
Un soir, je ne suis pas resté près de la porte. Ma mère, et ce dut être à votre âme bien doux : Entra dans votre chambre un fils d'une autre sorte Qui, lorsqu'il eut posé son front sur vos genoux.
Vous donna le bonheur enfin de reconnaître Cet enfant dont la voix sur la vôtre épelait Sa prière, dans l'homme auprès de la fenêtre Récitant avec vous, maman, le chapelet 1
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Envoi de fleurs
QUAND j'ai reçu vos fleurs, maman.
Elles penchaient, toutes fanées.
Leurs tiges lamentablement, En Altesses découronnées !
Mais, ce soir, mises brin par brin Dans un vaSe d'eau fraîche et claire, Elles n'ont plus leur air chagrin Et sont souriantes, ma mère.
Lorsque vous m'accueillez, maman, Lumière où se dissipe l'ombre, Un prodige pareillement S'accomplit en votre enfant sombre.
De mon tront las comme les fleurs Et comme elles fané, ma mère, Votre baiser mêlé de pleurs Fait s'enfuir la tristesse amère.
Et je renais paisiblement A mon enfance grave et blanche :
Eau fraîche et pur baiser, maman, Fleur qui se fane, âme qui penche.
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MON père est dans son potager ou dans sa serre. Voilà ses deux amours. Le potager, l'ancien. Fort dépité, voit tout de suite l'adversaire Dans l'intruse qui n'est, sans doute, bonne à rien. Le Maître sut d'un mot apaiser sa colère.
Mon père est dans sa serre ou dans son potager, Mais oi!i qu'il soit, toujours l'accompagne sa pipe : Un tout petit péché véniel bien léger; Et, quand il sait ma mère absente, il s'émancipe : Sa pipe éteinte, il recommence à la charger.
Mon père est dans son potager ou dans sa serre. Il possède à fond l'art d'élever des melons ; Pas assez d'eau, trop de soleil, fâcheuse affaire I Que d'ennuis, que de soins méticuleux et longs, Sans compter le mulot, sournois, creusant la terre.
Mon père est dans sa serre ou dans son potager.
« Trop de soleil » allait rôtir ses noirs de carmes,
Ses chers enfants ! Il ne laissait d'envisager
La situation désastreuse sans larmes.
Quand brusquement la pluie écarta tout danger.
iMon père est dans son potager ou dans sa serre. Les cent bras de la vigne escaladent le mur ; Le soufre à l'action puissante la libère Du mildew ; son raisin, mon père en est très sûr, Vaudra celui de Chanaan qu'un peuple espère.
Mon père est dans sa serre ou dans son potager. Ma mère est là, lisant, délicieuse idylle ! Tandis que son époux s'occupe de ranger Des semis, et c'est une églogue de Virgile Dont Pâme, croirait-on, sur eux vient voltiger.
Mon père est dans son potager ou dans sa serre. Ah ! les bégonias merveilleux que le sang Des crépuscules teint, qu'une clarté lunaire Opalise, que le soleil resplendissant Vêt de son or, fleur somptueuse, fleur stellaire I
LES PADES 25
Mon père est dans sa serre ou dans son potager. C'est d'un feu singulier qu'il brûle pour les fraises : May queen, Docteur Maurer et cœtera. .. Songer Qu'il est en train de les cueillir le rend tout aise. Et surtout, qu'on aura plaisir à les manger.
Mon père est dans son potager ou dans sa serre. Ma mère avec sa canne entre : « Papa, bonjour ! » Le cœur de l'un près du cœur de l'autre se serre. Mes vieux parents ont la jeunesse de l'amour, Pour se comprendre il leur a suffi de se taire !
Septembre igiS.
A la Garde-Guérin
Cuncta tuus sepelivit amor, nec femina post te Ulla dédit collo dulcia vincla vieo.
Prop. III, 15-q.
A ma chère femme.
JE suis monté ce soir à la Garde-Guérin. Juin souriait, songeant à la Saint Jean prochaine. Des nuages légers s'allongeaient aux confins De la terre et du ciel, suaves pèlerins Qu'un souffle à l'occident poussait en souple chaîne. Tout était doux et clair et pur et tendre et fin. Un de ces soirs où l'on dirait qu'un ange passe, Annonçant Dieu qui va paraître dans l'espace — Inoubliable soir, soir unique, divin î
A LA GARDE-GUEHIN 27
A droite éclatait la blanciieur du sémaphore De Saint-Lunaire, avec son mât, le cône noir Qu'on hisse dès qu'un temps mauvais est à prévoir,
— Ce guide qu'au péril de la mer l'homme implore. — Puis, à la pointe extrême vers le large, Espoir Suprême, espoir certain de l'éternelle Aurore,
— Guide que l'âme suit — haute, en granit massif, Une Croix étendant ses bras sur les récifs
De la mer, de la vie...
A gauche la muraille Du gigantesque cap Frépel, cap agressif, Tel un avant de cuirassé que la bataille Attend ; les Ebihens somptueux sous cet or Que multiplient les fleurs immortelles d'Armor, Le genêt et l'ajonc, cet insurgé...
Comme une Béatitude immense emplissait l'infini ; Les ondes et la terre et le ciel, rajeunis, Chantaient un hymne au Créateur ; d'argent bruni. En adoration apparaissait la lune ; Et je vis le soleil se coucher dans la mer. Et tu n'étais pas là...
Mais un matin d'hiver.
Tu étais là, bravant près de moi la tempête- La Manche furieuse, avec un bruit d'enfer, Soulevait ses embruns au-dessus de nos têtes.. La respiration formidable du vent Faisait bondir vers nous, ivres, se poursuivant.
Les chevaux de la mer, monstrueuses cavales Qu'éperonnait le fouet mugissant des rafales. Nous haletions devant ces houles colossales... Et la mer montait à l'assaut de notre amour ! Mais notre amour la défiait ; tout alentour Assourdissait : la mer était notre vassale I Calmes, maîtres de nous, vainqueurs des éléments, Nous dominions les Eaux et nous buvions le vent Avec ivresse. Ah ! la minute triomphale Où, te serrant entre mes bras, dans cette paix, Dans le recueillement de nos cœurs, je songeais A ce passé toujours présent : l'enfant prodigue. Meurtri de toutes parts et recru de fatigue, Dont la pauvre âme était triste jusqu'à la mort, Tu l'arrêtas — ainsi le flot que l'on endigue — Au bord du gouffre... L'âme était sauve ; le corps A son tour fut atteint. En songeant à ces choses. Je ne puis qu'éclater en sanglots... car, dès lors. Héroïque, sans que jamais tu te reposes, Tu ne vis que pour moi, pour écarter la mort Qui me guette souvent et, même, qui me mord... Ah ! quelle angoisse, quel tourment ! Et tu ne dors. Quand tu le peux, que par excès de lassitude, La tâche devenant, à la longue, trop rude. De temps en temps, ma douce sœur de charité, Tu te résous à prendre un biscuit et du thé. Tu tiens mes mains, quand je délire, et tu m'apaises En appuyant, les yeux de larmes humectés.