‹ Les radesChapitre 5 sur 47 · A LA GARDE-GUERIN · texte numérisé non relu

A LA GARDE-GUERIN

Tes lèvres sur mon front de fiévreux que tu baises.

Je prononce des mots sans suite, incohérents,

Et je te dis parfois des paroles mauvaises !

Silencieuse, tu m'écoutes en pleurant...

Et je te brutalise, ô misère ! ignorant

Que c'est toi, que c'est toi, ma pauvre chère femme,

Qui me soignes, qu'hier encor nous nous aimâmes.

Lentement je guéris, pâle convalescent, Et loi, beaucoup plus pâle encor que moi, tu sens Que ton œuvre n'est pas, hélas ! interrompue. Combien de nuits sur la chaise-longue étendue, Tout habillée et me veillant, te relevant Combien de fois par nuit ? Et, le matin, fiévreuse, Mais le cachant, toujours vaillante et si heureuse De voir que je n'ai plus de fièvre, tu souris !

Je suis robuste grâce à toi, je suis guéri.

Moi qui t'avais tant fait souffrir, ma bien-aimée,

Et dans une infortune infinie abîmée.

Lazare ne sortit qu'une fois du tombeau

Et, ce qu'il avait vu, ne voulut pas le dire.

J'en suis sorti deux fois et mon cœur se déchire...

Je dis ce que j'ai vu : double miracle, beau

Comme un poème écrit avec ton sang, martyre !

En silence et si tendre, alors tu pris mon bras.

La bruyère étendait son tapis sur nos pas ;

Nous descendions ; la mer nous souriait, ravie

De nous voir souriant à la nouvelle vie,

Et je compris, en cet instant passionné,

Que tu m'aimais bien mieux pour m'avoir pardonné.

Novembre igi3.

mm

Un soir, devant la Tour Eiflel

Jamque rubescebat stellis aiirora fugatis, Cum procul ohscuros colles bumilemque yidemus Itaîiam. Italiam primus conclamat Achates, lialiam lœto socii clamore salutant.

ViRG., Aen., III, 521.

A Madame Charles Huntziger.

DEBOUT, le buste droit pour que l'air embaumé Nous effleurât de sa caresse le visage, Nous étions au balcon, seuls, par un soir de mai, Attentifs au stellaire et divin paysage.

Les étoiles étaient si nombreuses, qu'à voir Le ciel s'illuminer sans fin de leurs phalanges, On eût dit qu'au fond bleu d'un céleste pressoir S'entassaient les grains d'or d'idéales vendanges.

En face, autour de nous, jusqu'où portaient nos yeux, C'était Paris, multipliant d'autres lumières. Aussi bien pour les gens de plaisir que pour ceux Dont la nuit ne clôt point les tâches coutumières ;

Lueur fixe ou mobile, Ossas sur Pelions De clartés s'étageant aux faîtes de la Ville, Tous ces feux dont Paris, la nuit, par millions. Pour l'amour, le travail ou le crime rutile;

Puis le Métro, tel qu'un éclair sur l'horizon Soudain jailli hors de ses routes souterraines, Ou bien, s'ouvrant en sacrilège floraison, La réclame qui prend le ciel pour ses arènes.

En même temps, rumeur lointaine et proche, cris. Sursauts, tout ce qui vit, tout ce qui meurt ou souffre, La respiration tragique de Paris Venait à nous immensément, comme d'un gouffre;

Et quand la brise était plus forte, triste autant Qu'un soupir d'homme, un lent, long soupir métallique Traversait l'air : c'était la Tour, se lamentant De n'être pas construite en marbre pentélique.

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