BRIZEUX, MARIE
BRIZEUX, appelant.
Marie!... Elle s'en va!... Marie!...
].,S LES PADF.S
MAHiE, qui continuait sa route l'crs la gauche, s\irrétant
l'n étranger !
A Bri^eu.x.
Puis-je en quelque façon, Monsieur, vous obliger ? Cherchez-vous le chemin du village ?
BRIZEUX
Marie !
Avec moi, se peut-il, de la coquetterie ! N'avez-vous pas déjà reconnu cette voix ? Regardez-moi donc bien...
MARIE, interdite.
C'est la première fois...
BRIZEUX
Que dites-vous ? Vous vous moquez ; vous voulez rire !
MARIE
Mais non, je ne sais pas ce que vous voulez dire... Le hasard vous a fait m'appeler par mon nom. C'est vous qui vous moquez !
AU PONT KERLO I 99
BPIZEUX.
Qui? moi ! me moquer ! non, Ne dites pas cela, vous m'attristez, Marie ! Mais je ne comprends pas ! .. En quelle songerie Vous absorbez-vous donc méchamment puisqu'en vain Le compagnon des jours passés vous tend la main ?
MARIE, repoussant la main qu'il lui tend.
Non, vraiment !
BRizEux, s' éloignant.
Il suffit, mais cela me rend triste, Et je n'aurais pas cru !...
Revenant à elle.
Non, il faut que j'insiste.
Et vous me laisserez faire un dernier effort Pour réveiller en vous, Marie, un passé mort, Mon cher passé d'enfant que vous emplissez toute... Vous ne songerez plus à me montrer la route. Puisque je la connais presque aussi bien que vous.
LES PADES
MARIE
II est vrai, vous avez le parler lent et doux De ceux, ayant un jour quitté notre campagne, Qui n'ont point désappris la langue de Bretagne. Mais vous n'êtes pas né, bien sûr, dans le canton... Vos habits...
BBIZEUX.
J'ai porté le costume breton.
Vos cheveux...
MARIE
BRIZEUX
Ils sont courts comme en France on les porte Mais ils n'ont pas toujours été ras de la sorte, Et vous m'avez connu quand je les portais longs,
Sou7'ianî.
Et vous m'avez aimé parce qu'ils étaient blonds.
MARIE, moqueuse.
le vous ai donc aimé, maintenant I...
AU PONT K.BRLÔ 201
BRizEUX, gravement.
Oui, Marie !
MARIE, riant toujours.
C'est bien. Continuez votre plaisanterie,
On sait rire chez nous tout aussi bien qu'ailleurs.
Faisant un signe de la main.
Bien le bonjour, Monsieur; là-bas, nos travailleurs, Pendant que vous voulez ainsi m'en faire accroire, Ont soif, et voici l'heure où je leur porte à boire.
Marie fait un ?nouvement pour partir, Bri^eux l'arrête. BRizEux, suppliant.
Non I un instant encor.
MARIE
Non. Je pars.
BRIZEUX
Je voudrais Vous dire...
202 LES BADES
Non.
BRIZEUX
Vos travailleurs prendront le frais Sous ces arbres dont l'ombre à sommeiller invite. Et vous m'écouterez un peu.
MARIE
Soit. Parlez vile.
BRIZEUX
Je veux vous rappeler ce radieux passé Qui présent à mon cœur, en vous est effacé. Je veux vous rappeler ces paisibles années De tant de calme et de bonheur environnées. Parmi vos compagnons d'enfance n'en est-il Pas un, très doux, un peu triste, dont le profil En votre souvenir soit plus distinct que d'autres ? Dans la chaude saison qui mûrit les épeautres, Sous la coiffe de lin vos grands cheveux au vent. Vous alliez avec lui vous promener souvent... Et vers midi, quand rien sous le soleil ne bouge. On vous prenait avec votre corsage rouge Pour un coquelicot perdu dans les blés d'or.
AU PONT KERLÔ 20$
MARIE
Je me souviens d'Alan, d'Albin et puis encor De Daniel ; chacun d'eux fait valoir une ferme Oij, chaque jour que Dieu donne, on travaille ferme Pour nourrir les enfants dont la maison s'accroît; Et c'est dur, vous savez, bien plus que l'on ne croit, De nouer les deux bouts dans les pauvres familles, Sans parler de la dot que l'on doit taire aux filles.
BRizEUX, à part.
Moi seul, hélas ! suis oublié ; mon cœur se fend !
Haut.
Alors... il ne vous souvient pas d'un autre enfant ?...
Rappelez-vous : quand on se poussait dans les haies ;
Au bois de Ker-Melô quand on cueillait des baies ;
Rappelez-vous celui qui suivait tous vos pas...
Cela ne vous dit rien ? Il ne vous souvient pas
Qu'il ne vous quittait point des yeux, même à l'église,
Sans que le bon curé jamais s'en scandalise ;
Il ne vous souvient pas qu'il prenait des leçons
Au presbytère, avec d'autres jeunes garçons
Dont l'un, m'a-t-on conté, l'an dernier fut fait prêtre,
Yvon, le fils aîné du vieux sonneur ?...
204 ^-^'S PADES
MARIE, indifférente.
Peut-être, Mais tout cela n'est pas très clair, c'est si lointain !
BRIZEUX
Et qu'il abandonnait ses livres de latin
Pour courir après vous vers l'Ellé, sous les saules,
Et qu'au retour, baissant la tête et les épaules,
Rappelez-vous, l'incorrigible garnement
Était par le curé secoué vertement ?
Un jour vinrent ici, des campagnes voisines,
Trois filles aux regards rieurs, les trois cousines
De votre compagnon, curieuses de voir
Celle que leur cousin chérissait au Aloustoir.
Vous, timide et courant comme une jeune biche.
Heureuse aussi de faire aux trois sœurs cette niche.
Vous vous sauviez fuyant à travers le ravin.
La poursuite fut longue, acharnée. A la fin,
On trouva la sauvage au fond du cimetière ;
Sous les branches de l'if vous étiez tout entière
Cachée, et les trois soeurs purent vous voir alors.
Fleur vivante poussée au jardin de nos morts !
Oui, cela me revient ; même je me rappelle Que j'avais ce jour-là ma coiffe de dentelle,
ai; pont keblo 2od
Et qu'une des trois sœurs d'un brusque mouvement La déchira, ce qui me fut un gros tourment.
BPizEux, s'animant.
Et maintenant, ce pont, regardez bien, Marie ! Pour moi ce paysage est comme une féerie Et j'en vais évoquer le plus riant tableau. Vous vous étiez assis tous deux au bord de l'eau. Vous et ce compagnon rêveur de votre enfance Dont vous avez, je vois, perdu la souvenance. Seuls dans ce val, enfants joyeux, cœurs ingénus, Votre plaisir était de mouiller vos pieds nus Au limpide courant du Scorff, sous une ombelle D'aubépine ; soudain...
C'est vrai, je me rappelle.
\'otre ami pourchassait un de ces moucherons Dont le vol effleurant l'onde y traçait des ronds.
L'insecte était venu, sur ma main, peu tarouche. Se poser...
Et l'enfant, voulant tuer la mouche, S'apprêtait...
MARIE
Mais moi, bonne au pauvre insecte ailé, Je le pris par le bout de l'aile et je soufflai Dessus, pour le rendre à ses sœurs les demoiselles Qui traînaient sur l'eau claire un murmure après elles.
BRIZEUX
Votre mémoire enfin s'éveille, c'est cela !
Mais lorsqu'ainsi votre pitié se révéla,
Qui donc, le cœur épris de la jeune enfant frêle
Que vous étiez alors, qui donc veillait sur elle ?
L'élève paresseux du bon abbé Le Nir,
Celui dont j'évoquais en vain le souvenir.
Tout à l'heure, celui qui délaissait les autres
Pour vous et dont les yeux se miraient dans les vôtres !
MARIE
Attendez!... Oui, c'est vrai!... Je crois, mais vaguement.
Revoir son air, son attitude, en ce moment.
Oui, très doux, comme vous disiez, de la tristesse
Un peu dans son regard !... Qui donc... qui donc était-ce ?
AU PONT K.ERLÔ '207
Et blond, n'est-ce pas !... Oui, souvent il avait soin De moi, me prenait par la main... mais c'est si loin ! Et puis...
BRIZEUX
Et puis
MAPIE.
Lorsqu'il me disait quelque chose, Je ne comprenais pas toujours très bien, à cause . Qu'il était de la ville et que j'étais des champs. Dailleurs il n'a pas dû rester chez nous longtemps. Un jour il e^t parti, vers sa quinzième année... Je ne sais quelle fut depuis sa destinée ! Il aura fait de moi comme j'ai fait de lui : On se quitte, on s'oublie, et bien sûr qu'aujourd'hui, Devenu le mari de quelque demoiselle, Il a d'autres soucis que de penser à celle Du Aloustoir.
Elle fait des efforts de mémoire.
Oui, les noms, quand on court après eux. Ils vous fuient... Comment donc s'appelait-il ?
BRIZEUX, après un silence.
Brizeux !
A part.
Des larmes ? Non ! Il ne faut pas 1
S' essuyant les yeux.
A la bonne heure Elle ne saurait pas, hélas ! pourquoi je pleure !
MARIE
Vous avez dit ?
Brizeux !
Oui ! oui ! C'est ce nom-là ; Et qii'est-il devenu depuis qu'il s'en alla, Ce beau Monsieur?
BRIZEUX, à part.
Que faire ? Oh ! mon Dieu ! Que lui dire ? A quoi bon la troubler? Pourtant... C'est un martyre...
Haut.
Monsieur Brizeux demeure à Paris maintenant.
AU PONT RERLÔ 20^
MARIE
Je l'aurais parié ; ce n'est point surprenant. Il a toujours eu l'air d'un monsieur de la ville. Et qu'y fait-il >
BRiZEUx, à part.
Ame candide, esprit tranquille, Non, tu ne sauras pas que je suis celui-là.
A Marie, et d'une voix hésitante.
Vous voudriez savoir ce qu'il fait ?...
Mais voilà Que vos veux... On dirait...
BPiZEux, vivement.
Ce qu'il fait... pas grand'chose !
Il fait... des vers ; écrit... des livres, et l'on cause Un peu de lui.,.
MARIE, sans comprendre.
Des vers ? Je ne sais pas très bien, Monsieur, ce que cela veut dire...
BRIZEUX
Oh ! ma foi, rien De sérieux, un tas de mots pour ne rien dire Et que seuls les oisifs prennent le temps de lire.
Ah 1 le pauvre garçon, c'est dommage qu'il ait Ainsi tourné ! Pourtant, si son métier lui plait ! Mais qui donc étes-vous pour si bien le connaître ? J'y songe, son parent ?...
Non...
MARIE
Son ami peut-cire
BRrzEux, résolument.
Oui, son ami. J'habite à Paris comme lui ; Il me dit chaque jour sa joie ou son ennui. Me fait le confident de toutes ses pensées Et nous vivons surtout dans les choses passées, Et c'est avec bonheur que l'un l'autre, souvent, Nous évoquons là-bas nos souvenirs d'enfant!
AU PONT KERLÔ 211
Que de fois ne m a-t-il pas fait, avec des larmes
Dans la voix, le récit touchant et plein de charmes
Des jours de sa jeunesse enfuie ? Et que d'instants
Il consacrait à vous dépeindre 1 Je l'entends
Encore me disant avec regrets vos courses,
Vos jeux au pont Kerlô, vos haltes près des sources
Et son amour pour vous, la fille du Aloustoir,
Cette grappe du Scortî, cette fleur de blé noir,
Comme toujours il vous appelle. La semaine
Dernière, il m'est venu dans Paris, du domaine
Qu'auprès de Quimperlé cultivent mes parents,
Un mot pour m'appeler au pays. De très grands
Intérêts à régler, parait-il. Or la veille
De mon départ, Brizeux m'a dit : « Je te conseille,
St tu vas par le bourg d'Arzanno d'aller voir
Marie, et de lui faire en même temps savoir
Que, si mon corps est loin, mon cœur est tout près d'elle,
Et que mon souvenir lui demeure fidèle.
Puis tu lui remettras ce livre où j'ai parlé
D'elle et du bon pays que traverse l'Ellé. »
Voilà. Je m'en allais devers votre demeure,
Quarwl vous m'avez croisé sur le pont tout à l'heure ;
Et, sans vous adresser le moindre compliment,
Vous êtes aussi jeune et belle, assurément,
Qu'autrefois, puisque sans vous avoir jamais vue,
Au portrait qu'il me fit je vous ai reconnue !
Vous ne m'en voudrez pas si j'ai tenté d'abord
De me faire passer pour lui ; c'était plus fort
Que moi ; rien qu'en voyant celle qu'il a rêvée, L'histoire d'autrefois soudain s'est ravivée : Je n'ai pu résister à mon profond émoi, Et devant vous j'ai cru que Brizeux c'était moi.
Offrant le livre à Marie.
Ce livre...
MARiE, le repoussant de la main.
Gardez-le : je puis bien vous le dire, Je suis une ignorante et je ne sais pas lire !
BRIZEUX, à part.
Je l'avais oublié !
MARIE
Non plus.
Mon mari ne sait pas
BRIZEUX, à part.
Mariée ! Ah !
MARIE
Quand le travail des bras Est achevé, quand la dure journée est faite, On n'a point la pensée aux choses dont la tète
AL" PONT KERLÔ 2l3
Des messieurs comme vous dans les villes s'emplit. On soupe au soir qui tombe et l'on se met au lit, Afin, le jour suivant, de reprendre l'ouvrage Avec la même force et le même courage. Savoir lire ! A quoi bon ? Chez nous on n'a besoin Que de savoir taucher le blé, faner le foin, Labourer à l'automne et faire la semaille ! Et d'un bout de l'année à l'autre l'on travaille. Le bonheur, voyez-vous, c'est de rester ici Dans la maison de ses parents,' de vivre ainsi Qu'ils ont vécu toujours, pieux, rangés, fidèles, Sous le vieux toit de chaume aimé des hirondelles, A l'accomplissement de son humble devoir. Le bonheur, c'est de vivre à deux et c'est d'avoir Des enfants qu'on élève au mieux et que l'on choie Pour que dans la maison ils mettent de la joie.
Changeant de ton.
Mais le soleil est haut et je suis en retard. Vous remercierez bien, n'est-ce pas, de ma part, Monsieur Brizeux et lui raconterez la vie Tranquille que je mène et dont je suis ravie ; Que je suis mariée et que j'ai deux enfants Aux fronts purs, aux yeux vifs, aux rires triomphants, Et que l'ambition qui plus que tout m'est chère Est d'être bonne épouse et bonne ménagère. Bonjour, Monsieur.
Elle s'éloigne vers la gauche, en chantant.
Aucun pays n'est plus beau Que le pays d'Arzannô
En Bretagne, Et celui qui l'a quitté.
C'est justice, en vérité.
Que la peine l'accompagne.
Quand on s'est passé l'anneau Dans l'église d'Arzannô
En Bretagne, On vit doucement, en paix, L'esprit tranquille, et jamais, Jamais l'ennui ne vous gagne.
Et l'on descend au tombeau Près l'église d'Arzannô,
En Bretagne, Avec l'espoir que, là-haut.
Tous les défunts d'Arzannô Retrouveront leur compagne De Bretagne,
AU PONT-KERLÔ 2l5