CHAPITRE LI
Jean-François, vicomte de Rafélis de Broves,
Chevalier de Saint-Louis,
Colonel d'infanterie au corps royal de la marine,
Maire d'Anduze,
puis Lieutenant de roi, à Aiguesmortes,
Député de la noblesse de Provence aux Etats généraux, 1789.
Premier gentilhomme de la Chambre
de la reine Marie-Antoinette.
c au village de Broves, en 1729, Jean-François de 13 Rafélis de Brovès, frère de Jean-Joseph et de Pierre- André, était fils de Joseph de Rafélis de Brovès, el
de Marie- Marguerite de Glandevès du Castellet, daine de Brovès. Nous ne savons rien de L'enfance et de la jeunesse de Jean-François. Mais il y a lieu de croire qu'il entra, à
l'âge de l6 ans. dans les armées, au régiment de la marine ;
tout jeune encore il prit part à la guerre de 17 11 assista à la laineuse revue de l'Abbaye de Gissoin, dans Laquelle
Louis XV sut enthousiasmer une armée de cent mille hommes, la plus belle qu'on ait vu dans ces temps là. Il combattit à Fontenoy, y fut blessé, s'y distingua si bien qu'il fut dès ce moment promu à la dignité de chevalier de Saint-Louis. La preuve de ce fait est que le 4 mars 1746» étant parrain de Jean-François Fabre-Rolland, fils d'un habitant du village de Broves, il signa ainsi : « Messire Jean-François de Rafélis de Broves, lieutenant au régiment de la marine, chevalier de Saint-Louis (1). »
Dans la suite, Jean-François signa toujours le chevalier de Broves, jusqu'en 1783, où il prit le titre de vicomte, après la mort de son frère Jean-Joseph comte de Broves. Dans quelques documents relatifs aux années 1790, i;j9i, 1792, Jean-François aurait été, dit-on, qualifié du titre de marquis ; cela est possible parce qu'à cette époque il était premier gentilhomme de la chambre de la reine, et était devenu l'un des familiers du roi Louis XVI et de Marie- Antoinette. Mais cette velléité de marquisat n'a jamais eu de suite, et Jean-François n'est en réalité connu que sous le nom de vicomte de Rafélis de Broves.
D'ailleurs son fils Joseph-Barthélémy ayant été autorisé, par lettres patentes, de l'année i?9i, à porter le titre de comte, ce dernier titre seul a été retenu, et usité dans la famille.
Dans les notes laissées par mon père, il est dit qu'en 1751 eut lieu (à Draguignan sans doute, et en secret) « le mariage de noble Jean-François de Rafélis de Broves, chevalier, lieutenant au régiment de la marine, fils de noble Joseph-Barthélémy de Rafélis de Broves, et de Marguerite de Glandevès, avec noble Elisabeth de Mourgues, fille de noble Louis de Mourgues et de Anne de Troupel ; assistèrent à ce mariage Pierre- André de Rafélis de Broves, vicaire-général de Fréjus ; noble César de
(1) Actes de l'état civil de Broves, 1746.
Rafélis ; Marguerite de Rafélis ; Claude de Raymondis, chevalier, marquis d'Foux, seigneur de Thorance; Joseph de Raymondis, ehevalier de Saint- Jean-de- Jérusalem ■ commandeur de Tharaux ; Pierre-Antoine de Raimondis, chevalier de Saint- Jean-de- Jérusalem, capitaine de vaisseau. »
L'acte de mariage ci-dessus, relaté dans les papiers de mon père, est une copie qui aurait été prise sur la minute des registres, mais cette minute n'a pu être retrouvée, dans les états civils de Draguignan, ni dans ceux du village de Broves. Ne pouvant admettre que mon père et mon aïeul aient eu même la pensée de faire un faux en inventant un acte apocryphe de mariage, j'ai le devoir de faire observer que le mariage de Jean-François et de Elisabeth Mourgues, ou de Mourgues, a eu lieu effectivement en iyôi, qu'il a été légitime mais secret, et qu'il ne fut pour lors déclaré ni au public, ni à l'état civil, probablement parce que le chef de la famille Joseph-Barthélémy refusait son consentement au susdit mariage. Quoiqu'il en soit, voici le vrai et authentique mariage de Jean-François, que j'ai découvert à Anduze, département du Gard : « Lan 1753, et le seizième jour du mois de niai, après la publication pendant trois dimanches consécutifs à notre messe de paroisse, sans avoir découvert aucun empêchement canonique ni civil ; j'ai béni et réhabilité le mariage de noble Jean-François de Rafélis de Brovès, lieutenant dans la marine infanterie, fils de messire Joseph-Barthélémy de Raphélis de Brovès, seigneur de Brovès, sénéchaussée de Draguignan, et de dame Marguerite Glandevès, habitante dudit Draguignan, habitant ledit fiancé depuis plus de quatre années, en cette ville d'Anduze, d'une part :
« Et demoiselle Elisabeth Mourgues, fille Légitime de sieur Louis Mourgues, et de demoiselle Anne Troupel, de cette ville d'Anduze, d'autre part;
« Les deux parties procédant du consentement de leurs
parents, et ayant reconnu un jeune garçon, ondoyé 61
nommé Joseph-Barthélémy, âge d'environ tr<>i> semaines,
pour être de leurs œuvres ; lequel placé entre eux deux, nous avons légitimé, et remis dans tous ses droits. Ont été témoins de ladite bénédiction Henry Robert, avocat ; Paul Latour ; Mourgues, et Trouche, prêtre secondaire. Signé, le Chevalier de Brovès. »
«L'an et jour que dessus, Joseph-Barthélémy de Brovès, fils légitime de noble Jean-François de Brovès, lieutenant au régiment de marine infanterie, et de dame Elisabeth Mourgues, mariés, a reçu par nous, les saintes cérémonies du baptême, ayant été ondoyé par nous, dans sa maison, à cause du péril de mort, et nous lui avons donné le nom de Joseph-Barthélémy, né le 20 avril dernier. Le parrain a été Louis Piston, fabricant en bas, à la place de messire Joseph-Barthélémy de Brovès, son grand-père, et la marraine Jeanne Rouquette, à la place de demoiselle Anne Troupel, sa grand'mère maternelle.
Signé : Piston, Robert, Latour, le Chevalier de Brovès (i). »
Elisabeth Mourgues était la seconde fille de Louis Mourgues, qui est qualifié « bourgeois d'Anduze», dans les actes de baptême et de mariage de ses enfants. Le père d'Elisabeth jouissait à Anduze d'une réelle notabilité, l'on en peut juger par le nombre et la qualité des témoins qui signèrent à son mariage avec Anne Troupel (2).
Le marquis et la marquise d'Anduze-Saxé sont au nombre de ces témoins.
(( L'an i^55 et le 24 octobre a été baptisée demoiselle Marie de Rafélis-Broves, fille légitime de messire noble Jean-François de Rafélis de Brovès, capitaine au régi-
(1) Etat civil d'Anduze, 1753, fol. 390. -
(2) Voir l'état civil d'Anduze de l'année 1731, fol. 67.
ment de la vieille marine, et de dame Elisabeth de Mourgues, née le 26 octobre. Le parrain a été messire Jean de Rafélis de Brovès et de Saint-Roman, lieutenantcolonel d'infanterie ; la marraine a été Marie de Rafélis de Brovès, de la ville de Draguignan, le père présent a signé pour les autres absents. Signé, Brovès, Trouche, prêtre (1). »
L'acte ci-dessus permet d'observer que la famille Mourgues était également connue à Anduze, sous Le nom de Mourgues, et de de Mourgues. C'était une famille de bourgeoisie qui avait acquis ce qu'on appelait la noblesse de ville. Nous devons remarquer également que dès 1755, Jean-François était capitaine au régiment de la vieille marine. Ce régiment de la vieille marine qui avait ses casernements en Languedoc, et particulièrement à Anduze et à Aiguesmortes, est souvent cité dans l'histoire des guerres religieuses entre catholiques et camisards, au temps de Louis XIV.
Jean-François eut trois fds et trois filles de son mariage avec Elisabeth de Mourgues.
i° Joseph-Barthélémy, qui fut le comte de Brovès, contre-amiral.
20 Louis-Auguste, qui mourut à Draguignan. « Sépulture de Louis-Auguste de Rafélis de Brovès. Mis de François- Jean, capitaine au régiment de la marine, et de Elisabeth de Mourgues, décédé le i3 septembre i^f. âgé de sept ans, enterré au cimetière de la paroisse (-j). »
3° Charles-François, qui devint inspecteur généra] des postes, né en 1773.
(1) Etat civil d'Anduze, 1755, fol. 122,
(2) Etat civil de Draguignan.
jrj/J UNE FAMILLE DE PROVENCE
4° Marie, qui mourut en 1777, âgée de 22 ans, et qui fut ensevelie à Auduze (1).
5° Marie-Elisabeth, dont j'ignore jusqu'à ce jour la destinée.
6° Marie-Magdeleine, qui épousa Alexandre de Boisrobert, et devint marquise de Boisrobert.
Jean-François prit part avec son régiment à toutes les guerres du règne de Louis XV, il assista en particulier à la bataille d'Hastenbek, où le sang de France, représenté par les princes de Condé, soutint la gloire de la patrie, contre le sang d'Angleterre, représenté par le duc de Gumberland, et où le brave Ghevert dit brusquement au marquis de Bréhant : « Jurez-moi, foi de chevalier, que vous et votre régiment vous vous ferez tuer plutôt que de reculer. » Le serinent fut fait et tenu. L'armée de Cumberland chassée du plateau d'Hastenbek, revint par un mouvement circulaire, sur ce môme plateau, au moment où les Français qui la poursuivaient, en faisant eux-mêmes un mouvement semblable, venaient de l'abandonner. Les Anglais, trouvant là des canons français, les retournèrent et tirèrent quelques volées sur leurs vainqueurs. Un coup de ces canons français, tiré par les anglais, emporta le bras de Jean-François de Broves, tandis que le comte de Laval-Montmorency, et le marquis du Chàtelet, fils de cette fameuse marquise du Chàtelet, qui se mêlait de commenter Newton, étaient l'un tué, l'autre blessé de coups de mousquet. « On a su depuis que M. de Chevert, après avoir chassé les troupes qui gardaient la redoute et la hauteur d'Hastenbek t s'était toujours avancé, par les bois, sur la crête de cette hauteur, et que les troupes qu'il avait fait plier, descendant tout de suite vers la plaine, pour se rejoindre à leurs lignes, arrivées au bout des bois, au lieu d'y voir leur armée, qui était déjà retirée, se trouvèrent si
(1) Etat civil d'Anduze, 1777, fol. 58.
près des Français, qui marchaient en avant, qu'elles firent une décharge à bout portant sur le régiment de Champagne, qui fermait la droite, et qu'elles firent plier. Profitant de cet instant de désordre, l'ennemi rentra dans 1<bois, et monta sur la hauteur par derrière M. de Ghevert, qui n'en eut aucune connaissance, et poursuivant son chemin pour se retirer par nos derrières sans être vu ; lorsqu'elles furent à la redoute ou petit plateau, dont M. de Ghevert les avait chassées, elles y trouvèrent le régiment d'Eu, et qui selon la discipline française était débandé. Les ennemis s'emparèrent des pièces de canon du régiment d'Eu, et les pointèrent contre les Français, et ils en tirèrent quelques volées, mais ils poursuivirent leur retraite, et laissèrent les Français maîtres du champ de bataille (i). »
Jean-François et son cousin Rafélis de la Beaume, continuèrent la campagne d'Allemagne, et assistèrent aux défaites de Rosbac, de Minden, et de Greveld en i ;.*);. 1758, 1759.
En 1764, nous trouvons Jean-François de Broves à Draguignan. « Le 14 septembre iyO'4, messire Jean- François de Rafélis de Broves, chevalier, capitaine au régiment de la marine, époux de Elisabeth de Mourgues, figure en qualité de parrain dans un acte de baptême (a). »
« L'an 1774, et le 10 du mois de mai après-midi, le conseil des habitants de la ville d'Anduze. assembles dans la salle de l'hôtel-de-ville, au son de la cloche, et à la voix delà trompe, par devant maître Pierre Chabaud, lieutenant de juge, il fut proposé par le dit Delpuech, premier consul. qu'au terme de l'arrêt du aa janvier 177^ la province ayant acquis les offices municipaux, créés par L'édil de 1771. il requiert l'assemblée de procéder à L'élection des consuls de la ville d'Anduze.
(1) Mémoires du baron de Be zen val, tome 1, page ^7 (k2) Etat civil de Draguignan, 170i, fol. 201.
(( L'assemblée ayant délibéré, nomme par acclamation noble Jean-François Raphélis de Broves, colonel d'infanterie, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis, comme maire et premier consul ; pour deuxième consul, l'assemblée nomme Jacques Bernard, gradué; pour troisième consul, rassemblée nomme Antoine Dufour, géomètre ; pour quatrième consul, l'assemblée nomme Guillaume Veirun, maître cordonnier ; et pour consulteurs politiques, l'assemblée nomme à la place des six consulteurs qui sortent de charge, les sieurs Leroux, capitaine ; François d'Alaferme, bourgeois ; Vignolle de la Farelle, bourgeois ; Etienne Roux ; Guillaume Bouquet, et Etienne Teissier .
« Les dites élections étant faites, ledit noble de Brovis (sic) ayant accepté la charge de maire, a pretté serinent entre les mains de M. le juge. MM. les consuls, la main par chacun d'eux mise sur les Saints-Evangiles, ont fait serment, moyennant lequel ils ont promis de bien et dûment remplir les fonctions de leurs charges, faire le bien et l'avantage de la communauté, protéger et défendre la veuve et l'orphelin, procurer à tous la justice, garder et faire observer les lois, ordonnances, et déclarations du roi, et en tout faire les devoirs de leur charge.
« Ayant été revêtus du chaperon rouge, qui en est la livrée, ils ont été installés et unis aux dites charges, pour en jouir avec les honneurs et prérogatives y attachées, enjoignant à tous les habitants de cette communauté et à tous autres qu'il appartiendra, de les reconnaître et considérer en qualité de maire et consuls, leur obéir, et avoir pour eux la déférence qui leur est due, avec défense de, en l'exercice de leurs dites charges, leur donner aucun trouble, et empêchement à peine de désobéissance et de 5oo livres d'amende.
« Signé : Chabaud, juge, et tous les maire, consuls et consulteurs politiques. »
Délibération du Conseil de la Communauté d'Anduze du 5 avril iyyô.
« M. de Brovis a dit qu'en toute la France, en général, on a déjà senti les effets de la bonté de notre souverain monarque ; continuellement occupé du bonheur de ses peuples, il ne cesse de témoigner ses bontés par de nouvelles bienfaisances, mais il a témoigné ses boutes à notre province du Languedoc en rétablissant un tribunal, que le peuple de son ressort avait vu, avec les plus grandes alarmes, suspendre de ses fonctions, dont il est si digne ; le parlement de Toulouse vient d'être rappelé à ses fonctions. Cet heureux événement ne peut que nous combler de joie ; mais il ne suffit pas que cette joie soit dans l'esprit des citoyens, il faut qu'elle soit exprimée extérieurement en rendant des actions de grâces, et en déterminant des réjouissances publiques.
« En conséquence, l'assemblée, sous le bon plaisir de Mgr l'Evoque d'Alais, décide qu'il sera chanté incessamment, dans l'église paroissiale d'Anduze, un Te Deum solennel, qui sera suivi de feux de joie, et d'une illumination générale de la ville. »
Il a été proposé par M. de Brovis (sic), qu'il a reçu une lettre de M. de Houx, premier président à mortier, au parlement de Toulouse, faisant Ponction de premier président au parlement, en date du 125 niai, par laquelle il exprime la satisfaction que la cour dudit parlement a eue de la délibération et de la lettre de la dite communauté d'Anduze, au sujet de l'intégration de la dite cour, requérant que ladite lettre sera lue et enregistrée.
L'assemblée ayant entendu la proposition de M.deBrovis, et lecture faite de la lettre dudit premier président, a déli-
béré à l'unanimité, qu'elle sera enregistrée comme suit la teneur.
« A Toulouse, ce 2 5 mai.
« J'aurais bien désiré, monsieur, de trouver un moment pour vous exprimer la satisfaction avec laquelle le parlement a reçu le témoignage que vous m'aviez prié de lui faire agréer, du vif intérêt que le corps de ville d'Anduze prenait à sa réintégration ; je m'empresse de lui faire part de la lettre que vous lui écrivîtes a ce sujet, et de la délibération ; l'un et l'autre sont énoncés dans le registre du parlement, sous une date bien voisine de celle de votre lettre. Mais je n'ai pu vous marquer plutôt sa sensibilité.
« Veuillez bien assurer vos collègues, et recevoir les assurances avec lesquelles je suis votre très humble et très obéissant serviteur. Signé : de Roux, président à mortier.
Au dos : A M. le chevalier de Rafélis de Broves, colonel d'infanterie, maire de la ville d'Anduze (i). »
Dans la même séance, l'assemblée nomme M. le chevalier de Rafélis de Broves, député pour l'assiette, et lui donne pouvoir <( pour en son nom aller en la ville d'Alais y escouter, discuter, conduire les délibérations en tout ce qui sera propre pour le service du roi, le bien du diocèse, et celui de la communauté. »
Dès son entrée à la mairie d'Anduze, M. de Broves entreprit de procurer a la ville d'Anduze un pont spacieux et élégant, pour franchir le petit fleuve du Gardon, et de construire des quais très solides et très beaux, pour préserver la partie basse de la ville exposée aux inondations des eaux du Gardon. « A proposé ledit premier consul, que les habitants de cette communauté voyent avec la plus grande satisfaction, que non seulement notre pont va être
(1) Délibération d'Anduze, 11 juin 1775.
rétabli, mais encore que par les secours qui nous ont été promis, et qui nous seront obtenus, par ceux qui s'intéressent pour nous auprès du roi, nous pourrons parvenir à réparer la basse ville (r). »
Dans une autre délibération du 20 juin 1776, il est encore question du rétablissement du pont d'Anduze. <( 17 juillet 1775. M. de Brovis (sic) déclare qu'il demanda à M. le contrôleur-général, de vouloir bien exempter la ville d'Anduze de la loi sur les farines ; qu'il lui a dit, qu'en 17G8, la ville d'Anduze fut grandement endommagée par une inondation de la rivière, qui entraîna les quais, et tomba (sic) les maisons ; que la province vint au secours de cette ville dénuée de ressources, et que l'Etat lui permit de percevoir une imposition sur les farines ; que cette imposition l'ait sa principale ressource, et que sa suppression laisserait les habitants d'Anduze exposés au plus grand péril, à cause de l'extrême petitesse de son taillable (2). »
Le 4 août 1775, Jean-François fit faire dans les villes de Montpellier, Nimes, Alais, Mende, Bagnols, Saint-Hyppolite, Saint-Esprit, Saint-Jean, et Lassalle, des adjudications pour réparations des quais de la ville d'Anduze.
Le 18 novembre 1775 « surabondante » publication des réparations a faire à la ville basse ; M. de Brovis offre la mise à prix de 56,5oo livres.
Au mois de février 1776, M. de Brovis, maire d'Anduze, et le conseil, délèguent aux Etats de Languedoc M . l'abbé de Gampredon, curé d'Anduze, avec la mission de plaider la cause de la ville, et d'obtenir les secours nécessaires à la réparation des quais, et à la construction du pool sur le Gardon.
3o novembre 1776. Le sieur du Merlet demande à la communauté une indemnité pour les dommages que Lui a
(1) Délibération du '<!'» février 1775.
('2) Ces derniers mois son! écrits « 1 1* la main du maire, el ajoutés entre les lignes.
l8o UNE FAMILLE DE PROVENCE
causé l'exhaussement du pavé de la rue, que la communauté a fait faire, afin que les eaux delà basse ville s'écoulent par le grand aqueduc. La communauté, sur l'instigation de M. de Broves, maire, décida de ne pas plaider cette affaire devant les juges ordinaires, mais de se retirer devant M. l'Intendant, pour faire évoquer vers lui toutes les constestations qui pourront être élevées, et dont il est le seul en droit de connaître ; et cela, afin de ne pas arrêter les travaux publics. L'assemblée fait en outre observer, que les travaux exécutés sont nécessités par ceux que fait la Province, et que dès lors la Province pourra être en cause, et qu'il est impossible d'appeler la Province devant un juge ordinaire. L'assemblée refuse d'admettre les demandes du sieur Olivier du Merlet.
Encore le sieur Bernard, deuxième consul, a dit que les Etats du Languedoc sont réunis depuis le 28 de ce mois de novembre, et qu'il convient d'y envoyer des députés pour solliciter leurs bontés, à l'occasion des ouvrages et réparations à faire dans la partie basse de la ville d'Anduze, et à l'occasion de la reconstruction du pont d'Anduze, que doit traverser la route d'Anduze à Alais.
L'assemblée, à l'unanimité, a délibéré, et a député M. de Broves, colonel d'infanterie, maire de cette ville, et le sieur Rafin du Grouzet, ancien officier, pour se rendre à la ville de Montpellier, à l'effet de faire à l'assemblée, au nom de la communauté d'Anduze, les remontrances et supplications nécessaires à nos seigneurs des Etats, pour l'achèvement des ouvrages dont s'agit, et pour qu'ils obtiennent les secours nécessaires pour qu'on puisse continuer les ouvrages, qui sont à sa charge, et qui sont des dépenses trop au-dessus de ses forces, ainsi que la chose est connue de messeigneurs des Etats.
« 8 juin 1777. Monsieur de Broves a dit, que les ouvrages et réparations immenses que la ville d'Anduze se vit dans la nécessité de faire, pour se garantir des irruptions du Gardon, /eurent (sic) le motif de l'établissement d'une subvention, qu'il lui fut permis de faire lever pour
LES RAFÉLIS l8l
dix années. Mais le produit de cette subvention, ni les secours que la communauté a obtenus et espère obtenir du roi, ne peuvent pas suflire pour conduire les ouvrages qui sont en voie d'exécution, jusques à leur parfait achèvement, puisqu'ils feront l'objet d'une dépense d'environ i3o.ooo livres, y compris l'achapt des terrains, maisons, et autres fonds, dont le local doit être occupé pendant la construction des ouvrages ; que même ces fonds ont été ébrôchés par le payement des intérêts des charges municipales, et que toute distraction faite, le produit net, qui restera de cette première subvention de dix années, ne fournira pas un objet de plus de 2;5.ooo livres ; qu'indépendamment de ces réparations immenses, la communauté est obligée de faire beaucoup d'autres dépenses ; qu'elle ne peut charger davantage son taillable, qui est déjà extrêmement surchargé et qui est de petite étendue ; que le produit des quelques patrimoniaux, dont elle jouit, est absorbé et au-delà par les dépenses ordinaires, achapt des eaux amenées à la ville, réparations aux églises et édifices publics, aux fontaines, aux cloches, à la maison curiale, à l'hôtel-de-ville, à la Tour-de-1'Horloge, à la place publique, aux casernes, et aux rues de la communauté, remboursement des capitaux déjà empruntés, et payement des intérêts des susdits capitaux,
L'assemblée ayant délibéré sur tout cela, ordonne de supplier le roi de permettre à la ville d'Anduze, de faire une nouvelle subvention, pendant dix ans, à commencer de 1780 ; ordonne qu'on priera la Province de venir eu aide pour réparer le chemin, qui est tout le long de la pièce de M. de Générargues, ordonne la continuation des ouvrages exécutés, dans la partie basse de la ville d'Anduze.
« 10 novembre 1778. La communauté d'Anduze a écrit à M. de Cabanes de Gamont, syndic du diocèse d'Alais,
de vouloir bien s'intéresser à la communauté d'Andii/c. auprès de nos seigneurs des Etats, afin de lui obtenir les seeours et rétablissement delà nouvellosubvcntion décidée.
!8a UNE FAMILLE DE PROVENCE
dans les précédentes délibérations du conseil de la communauté. La communauté d'Anduze est d'autant plus persuadée que M. de Gamont s'intéressera pour la communauté, avec tout le zèle et l'affection qu'il lui a montrés en toute circonstance, puisqu'il a eu la bonté de le promettre à M. Debrovès (sic). »
En résumé, M. de Broves a été l'un des maires de la ville d'Anduze qui ont le plus travaillé pour l'ornement et la défense de cette ville . On peut même dire que c'est à lui que la ville d'Anduze doit ce qu'elle possède de plus utile et de plus imposant, son pont et ses quais. Administrateur prudent et à hautes vues, il sut concevoir des plans considérables, et obtenir les ressources nécessaires pour les exécuter. Il ne négligeait pas non plus les plus humbles détails, dont le soin et le souci incombent à tout édile sérieux. Il conduisit les eaux dans les fontaines publiques, répara les toits, le parvis, et le clocher de l'église paroissiale, fit des réparations considérables à la maison claustrale, à l'hôtel-de-ville, aux pavés des rues de la ville (i).
Il affecta au service des écoles communales, de vieilles casernes, qui ne servaient plus à aucun usage (2).
Une des sollicitudes les plus remarquables de M. de Broves dans son administration de la ville d'Anduze, fut relative au prix du pain. Dans l'année 17^5, le conseil de la communauté fut obligé de délibérer souvent, et de prendre des arrêtés, soit contre les boulangers qui ne voulaient plus tenir du pain dans les boutiques, soit contre ceux qui s'obstinaient à vendre le pain à un prix plus élevé que celui qui fut déterminé par le conseil (3).
(1) Voir délibération du 10 juin 1776.
(2) 23 janvier 1776, M. de Brovis a pris sur lui-même de faire affecter les casernes, qui ne servent plus aux troupes, au service des écoles royales.
(3) Voir les délibérations du 16 août, du 22 août, du 30 août, du 3 septembre 1775.
LES RAFÉLIS l83
Le i3 septembre 1775, M. de Broyés fit prendre la délibération suivante, dans laquelle on reconnaît le caractère militaire et énergique du maire d'Anduze. « Dans le temps que le gouvernement ne paraît s'occuper que de procurer au peuple le pain à un prix raisonnable, certains boulangers d'Anduze en font augmenter le prix ; cette prétention de leur part, doit être considérée comme une entreprise criminelle; car l'augmentation qu'ils réclament n'est pas juste ; elle excite les murmures et des rumeurs dans le peuple de cette ville, et des lieux circonvoisins. Les boulangers cherchent à tracasser continuellement et à mettre le désordre. Il convient de punir ces gens inquiets, qui sont de vraix séditieux. Le parti le plus simple, le plus sage et le plus utile, serait de faire interdire pour toujours, ceux des boulangers qu'on découvrirait pour être les chefs de la révolte. En conséquence M. de Brovis a déclaré qu'il avait écrit pour cela à M. le contrôleur-général, à l'eflet de faire interdire pour toujours les boulangers qui se montrent les plus séditieux. »
En septembre 1777, M. de Broves eut encore à s'occuper de la question des boulangers, et du prix du pain.
« L'assemblée du conseil de la communauté d'Anduze, considérant que les bleds de la récolte de cette année, donnent un produit moindre d'environ onze livres par s aimée, délibère que, sans tirer à conséquence, les boulangers seront autorisés à percevoir deux deniers de plus par livre de pain blanc, et d'un denier par livre de pain bis. » Mais cette augmentation des prix du pain eut pour résultat de soulever les murmures du peuple. « Les habitants de la ville d'Anduze ayant su qu'à Alais, les boulangers n'ont pas eu L'augmentation donnée à Anduze, se sont récriés, et ont proclamé injuste la délibération prise hier 10 septembre 1777, par le conseil de la communauté. Alors le conseil envoya des émissaires en la ville d'Alais, à l'effet de s'assurer que la communauté d'Alais n'a en elïet pas accorde'' aux boulangers L'augmentation du prix du pain. Les commissaires ayant déclaré qu'à la ville
j84 UNE FAMILLE DE PROVENCE
d'Alais le prix du pain n'avait aucunement été changé, le conseil de la communauté d'Anduze, considérant que dans les années précédentes les boulangers ont eu des conditions avantageuses, qu'il n'y a pas possibilité de faire un nouveau règlement chaque fois qu'il y a une différence de qualité dans les blés et farines révoque en conséquence la délibération prise hier, et n'accorde aucune augmentation ni indemnité aux boulangers. »
Alors ce fut le tour des boulangers à se récrier et à se mettre en état de rébellion contre les décisions du maire, et du conseil. Le 17 septembre suivant ils assignèrent le maire et le conseil devant le juge. Le conseil répond à cette assignation « que la communauté ne peut plaider sans l'autorisation du sénéchal. »
En résumé boulangers et communauté transigent : « Le conseil accorde aux boulangers un denier par livre pour les indemniser de la mauvaise farine qu'ils ont dû faire, à la suite de la sécheresse, qui a été cause que l'eau a manqué aux moulins. Cette indemnité ne durera que jusqucs à ce que l'eau sera plus abondante aux moulins, et ne leur est accordée qu'à titre de faveur, et pour éviter les constestations (1). »
Mais les boulangers ne se soumirent pas même à cela, et refusèrent cette transaction. Alors le maire déclarant qu'on ne peut refaire sans cesse les tarifs, et que les tarifs seraient inutiles s'ils n'avaient une certaine fixité presque irrévocable, fit requête à monseigneur l'Intendant du Languedoc, afin d'obtenir la permission de plaider contre les boulangers, et celle de fa»re un nouveau tarif de subvention, c'est-à-dire de fixer à nouveau les taxes à percevoir pour chaque objet passant aux octrois de la ville d'Anduze.
M. de Broves eut à faire usage de l'énergie naturelle de son caractère, dans certaines situations critiques, dans
(1) Délibération de 17 septembre 1777.
LES RAFÉLIS l85
lesquelles se trouva la ville d'Anduze de 1777 à 1778. « Le 7 février 1777, les consuls exposent que la police de la ville n'appartenant pas au conseil de la communauté, mais aux ofïiciers de justice, qui ne font rien pour maintenir le bon ordre, il n'y a plus de discipline dans cette ville d'Anduze; que depuis quelque temps l'on n'entend plus parler que de tapages nocturnes, enfoncements de portes, vols etc., etc., au point que les habitants ne peuvent plus trafiquer la nuit dans les rues. » Le 14 mars 1777, M. de Broves dit encore au conseil : « Depuis quelque temps règne ici un desordre affreux, on s'introduit dans les maisons par escalade et par fraction (sic) ; certaines gens se sont transplantes dans cette ville et mènent une vie suspecte ; on a trouvé dans les maisons habitées par ces gens suspects, du linge et autres objets volés. » Sur ce rapport l'assemblée ordonna qu'on prierait les ofliciers de justice de sévir, et que cette prière leur serait adressée au nom du bien public, et pour l'amour de l'ordre. L'assemblée ordonne encore qu'il soit demandé à M. le comte de Gambis, commandant de la ville et citadelle d'Alais, un détachement de troupes, afin qu'il puisse faire des patrouilles, et prêter main forte aux honnêtes gens. En cas qu'il y aurait impossibilité de fournir ce détachement, l'assemblée demande audit sieur comte, gouverneur du fort d'Alais, de vouloir bien permettre aux habitants de la ville, de faire des patrouilles bourgeoises, commandées par MM. les consuls, lesquelles patrouilles bourgeoises seront armées. » Le 14 janvier 177S « rassemblée considérant que des désordres continuels sont commis, qu'il y a à tout moment des vols dans les maisons et des coupements (sic) d'arbres dans les propriétés, délibère de faire annoncer à son de trompe, que toute personne qui fera connaître les coupables sera récompensée de cent vingt livres de récompense. » Le 28 juin 177S « M. \ olle, deuxième consul a dit <pie l'assemblée sait comme tous
les habitants de la ville d'Anduze, les desordres qui ^>nl arrivés aujourd'hui, dans celte ville. Des gens allroupp. »,
l86 UNE FAMILLE DE PROVENCE
et armés de gros bâtons, et de grosses cannes ferrées, sont arrivés, ce matin, venant de la ville d'Alais ; ils ont fait connaître que c'était à dessein prémédité qu'ils étaient venus semer la sédiction (sic) dans cette ville. Ils y ont en effet commis beaucoup de désordres à force ouverte. M • Debrovès, premier consul, maire, y étant été (sic) pour interposer son autorité, a été battu, et a reçu un coup de bâton à la tête, quil y a fait (sic) une plaie considérable.
Tous les habitants ont été exposés aux dangers de cette troupe de gens mutinés, et on a couru après eux, et l'on en a arrêté sept, qui sont emprisonnés. L'on croit qu'il y en a, qui sont déjà décretté au corps (sic), pour une espèce d'assassinat, qu'ils commirent il y a quelques jours. Et comme il y a ici, sédition, émotion populaire, force publique, et des coups sanglants donnés à M. le premier consul, maire de eette ville, et à d'autres personnes, ainsi que le tout est notoire, et plus particulièrement détaillé dans le procès-verbal, dressé par ledit M. Debrovès, qu'il a remis sur le bureau, et que le cas paraît royal, et mérite punition sévère et exemplaire, ledit sieur Voile, deuxième consul, agissant au nom dudit sieur de Broyés, premier consul, maire, requiert l'assemblée de délibérer. L'assemblée délibère de sévir contre les perturbateurs et sédictionnaires, suivant la rigueur de la loi. Et supposé que le cas ne soit pas royal, l'assemblée prie le premier consul de poursuivre le procès-verbal. L'assemblée, craignant aussi le retour des sédictionnaires , détermine de faire monter la garde autour de la prison, avec la garde bourgeoise, pendant le temps qui sera nécessaire. »
Le 12 juillet suivant, l'assemblée du conseil de la communauté d'Anduze considérant que M. de Brovès, premier consul, maire de la ville, avait été Jort excédé et Jort maltraité, le 28 juin dernier, et considérant le rapport du chirurgien sur l'état des blessures de M. Debrovès, délibère d'adresser à M. l'intendant procès-verbaux et rapports, et de lui demander l'autorisation de poursuivre la
punition de délits ayant trouble Tordre et la sûreté publique, puisqu'il s'agit de coups portés à un magistrat, qui s'occupait à écarter une troupe de gens, qui commettaient des désordres.
Nous ne savons comment se termina cette malheureuse affaire.
Au mois d'octobre 1776, commença un procès qui dura assez longtemps, entre la marquise d'Anduze Saxi, et le maire de la ville d'Anduze.
La marquise d'Anduze prétendait que les officiers juges ou lieutenants de juge de la seigneurie, devaient avoir la préséance et la présidence dans les conseils de la communauté, alors même que le maire était présent à rassemblée. Elle prétendait encore que les assemblées des communautés étaient illicites, dès qu'elles étaient tenues sans une autorisation du roi ou du seigneur local, et que dans ce cas ces assemblées étaient réputées crimes (T Etat . C'est pourquoi la marquise s'était pourvue auprès du sénéchal, et attendait avec confiance la sentence du juge établi pour protéger les droits honorifiques des seigneurs.
Le maire, M. de Brovis, répondit à cette dame : « 11 est bien étonnant que madame la marquise d'Anduze méconnaisse les arrêts, qui attribuent la connaissance des difficultés, qui s'élèvent entre les seigneurs et les communautés, au conseil d'état du roi. La communauté de la ville de Béziers, ayant lait appel contre une sentent te rendue par le sénéchal, en une affaire semblable, obtint gain de cause, et fit casser par le conseil d'Etat du roi, non seulement la sentence rendue contre lui par le sénéchal, mais encore un arrêt du parlement de Toulouse, qui axait confirmé la sentence du sénéchal . »
Le 3o novembre suivant, la marquise avant continué à soutenir ses prétentions contre le maire et le conseil de la communauté, M. de Broves lit adopter la délibération suivante : « 11 est intéressant «le s'adresser au plus \ ite, a MM. les syndics généraux de La Province, et de les BUpplier de poursuivre sans retard, un arrêt provisoire du
l88 UNE FAMILLE DE PRO VENGE
conseil d'Etat du royaume, et de faire enjoindre aux gens de madame la marquise d'Anduze de se retirer, chacun en droit soi, pour les faits dont s'agit, devant monseigneur l'intendant, avec défense de se pourvoir ailleurs, à peine de nullité et de cassation. »
Le 3 janvier 1777, M. de Broves dit au conseil, que parmi les conseillers politiques nommés l'année dernière, il en existe qui, sans doute à cause de leurs occupations, n'ont jamais assisté au conseil de la communauté, et que quelques-uns de ces conseillers politiques sont les serviteurs de madame d'Anduze, et ont déclaré qu'ils n'assisteraient pas aux délibérations relatives aux constestations qui existent entre la marquise et le maire : « Il dit, que cela même était contraire aux intérêts de la communauté ; celleci, étant dans le cas de s'assembler fréquemment, à cause des réparations, et autres affaires pendantes, avait besoin de personnes qui assistent avec assiduité aux délibérations. )) L'assemblée comprenant les raisons ci-dessus, procéda au remplacement de huit conseillers politiques, et nomma, à leur place, huit nouveaux conseillers.
Le 16 mars 1777, les dames d'Anduze ayant présenté une nouvelle requête, M. de Broves répondit à cette requête de la façon suivante : « L'assemblée de la communauté croit inutile de répondre aux subterfuges, dont les dames d'Anduze ont rempli leur requête. Quelles disent, ou qu'on leur fasse dire, que le premier consul d'Anduze n'a pas la qualité de maire, elles n'en seront pas plus avancés.
L'instruction des Eltats du Languedoc de 1775 les condamne. Anduze n'a jamais prétendu être au nombre des villes de première classe, où le deuxième consul prend la qualification de lieutenant de maire. Le deuxième consul d'Anduze n'a jamais pris cette qualité. Une fois la qualité de lieutenant de maire a été attribuée au deuxième consul d'Anduze, mais ça a été par erreur, et cette erreur ne lui attribue d'ailleurs aucune prérogative. »
14 janvier 1778, la marquise porta de nouvelles plaintes au sénéchal contre le maire d'Anduze, M. de Broves, qui
LES RAFELIS lB9
s'était permis de recevoir le serment des nouveaux conseillers élus, tandis que, d'après elle, le juge de la seigneurie avait seul qualité, pour recevoir ledit serment. M. de Broves répondit à ces dames que les prétentions actuelles de la marquise, étaient les suites et les conséquences de leurs prétentions au sujet de leurs droits et prérogatives de justice, lesquels étaient l'objet d'un procès pendant, devant le Conseil d'Etat du roi. Que d'ailleurs, tous les édits de création d'office, donnaient aux premiers consuls les prérogatives de recevoir le serment des autres consuls. Qu'enfin les questions de privilèges et prérogatives particuliers au maire et aux juges des seigneuries, ne pouvaient être décidées que par le roi, à qui seul appartient, comme législateur, le droit de décider, quelles sont les prérogatives, et quels sont les honneurs attachés aux charges qu'il crée.
Aux approches de la Révolution française, il existait, dans presque toutes les communes de France, non seulement des rivalités et des malveillances, entre la classe bourgeoise, et celle de la noblesse, mais encore un antagonisme fâcheux entre les droits des seigneurs justiciers, et ceux des communautés, qui protestaient presque toujours contre la mauvaise police, ou contre les prétentions surannées de nos seigneuries démodées, et mal soutenues . Que fit la monarchie, en présence de ces antagonistes, qui tous les deux faisaient, avec une égale confiance, appel à ses conseils? Parfois elle donna raison au seigneur contre la communauté : Parfois elle donna raison à la communauté contre le seigneur. Le plus souvent le conseil d'Etat du roi opposait à ces réclamations également passionnées, La force d'inertie, il ne décidait rien, et prolongeait les procès, laissant au temps et aux conjonctures le soin d'éteindre les questions, qu'on n'osait pas résoudre. Mais de quelque nature que fut le procédé employé par le conseil du roi, il aboutissait à créer contre le roi, contre le système monarchique des mécontentements et des rancunes.
Le demandeur avait raison et le défendeur n'avait pas
j9o UNE FAMILLE DE PROVENCE
tort, en ces sortes de contestations au sujet des droits honorifiques, et des droits de police, puisqu'ils pouvaient l'un et l'autre appuyer sur des raisons solides leurs prétentions. Mais tout le monde était nécessairement unanime à se plaindre des juges d'Etat, qui ne jugeaient rien, et des législateurs inutiles qui n'osaient ni faire des édits nouveaux, ni soutenir les anciens. Cet état de choses déplorable fait partie, assurément, de cet ensemble d'abus, qui a contribué à détacher les Français de l'amour des rois et de la royauté.
Les gentilhommes qui émigrèrent en iy92 aimèrent à croire et à dire « qu'émigrer n'était pas déserter ». Il se peut bien soupçonner que pour plusieurs d'entr'eux l'émigration fut une réelle désertion. Quantité d'entr'eux avaient de profondes rancunes contre l'ancien gouvernement. Les rois avaient tourné le dos aux seigneurs, quand il s'agissait de la conservation des seigneuries ; les seigneurs purent bien trouver bon de lâcher un peu les rois, quand il s'agit de la conservation de la royauté .
Si M. de Broves fut un administrateur utile de la ville d'Anduze et s'il réussit à faire terminer de grands travaux d'utilité publique, c'est grâce à l'heureuse habileté avec laquelle il sut se concilier l'estime et l'amitié des évêques d'Alais, et en particulier de monseigneur de Balore. Il ne manquait pas de leur faire sa cour, comme on disait de ce temps là ; et ce qui mieux était encore, il veillait avec un soin attentif à ce que la communauté, dont il dirigeait les intérêts ne laissât jamais passer, sans en user, l'occasion de présenter des compliments et des hommages aux prélats, qui étaient alors les véritables gouverneurs du pays des Gévennes. A chaque année Ton trouve dans les registres d'Anduze des délibérations telles que les suivantes :
« 16 mars 1776, les habitants de la ville d'Anduze ont été alarmés sur la santé de monseigneur l'évèque d'Alais, pendant son séjour dans la ville de Montpellier. Mais ils sont actuellement dans la plus grande joie d'avoir appris que ce prélat est de retour à Alais. Tous nos concitoyens
LES RAFÉLIS l9l
connaissent les bontés qu'il a continué de nous témoigner, pendant toute la durée des Etats de Languedoc. La communauté d'Anduze ne pouvant témoigner que faiblement sa reconnaissance audit seigneur évoque d'Alais, doit lui faire une députation pour le remercier, et témoigner sa joie, et le supplier de lui continuer ses attentions. L'assemblée, empressée de témoigner sa joie, et de faire ses remerciements, a nommé MM. de Broves, maire ; de Broves son fils, enseigne de vaisseau; de Lafarelle, capitaine d'infanterie ; pour être députés auprès de monseigneur l'évêque d'Alais, à l'effet de le féliciter et de le remercier. »
« 7 février 1777, l'assemblée de la communauté d'Anduze délibère à l'unanimité de députer M. de Rafélis de Broves et M. de Lafarelle à monseigneur de Balore, évoque d'Alais, pour le remercier de sa protection auprès des Etats qui sont pleins de confiance pour ce prélat, et afin de complimenter notre prélat sur l'heureuse arrivée de ses respectables parents, M. son père et M. l'évoque de Belley, son oncle. »
6 décembre 1777. « A été dit que monseigneur l'évoque d'Alais, qui fut député à Paris, pour présenter au roi les cahiers des Etats de la province de Languedoc, est de retour dans la ville de Montpellier, où M. Debrovis a eu l'honneur de le voir. Ce digne prélat lui a t'ait part de tous les soins qu'il a pris, dans sa députation, pour procurer à notre communauté les secours qu'elle sollicite. Les témoignages de bonté que nous a donnés monseigneur notre évoque, ne peuvent nous Laisser douter de son attention pour cette communauté, qui lui devra une reconnaissance éternelle. Le premier consul croit qu'il est nécessaire de présenter les remerciements de la communauté, et de supplier notre prélat de nous continuer ses mêmes bontés, et de L'intéresser pour nous de nouveau aux Etats
actuels, pour qu'ils daignent continuel- de porter cette communauté, dans le cahier des doléances, qui doit être
l92 UNE FAMILLE DE PROVENCE
présenté au roi à l'effet de nous faire accorder la continuation des sommes ordinaires. L'assemblée a décidé de charger M. de Broves, de faire mettre sous les yeux de monseigneur l'évêque d'Alais, la présente délibération. » Tous les ans M. de Broves était désigné par le conseil de la communauté d'Anduze, pour assister à Alais à l'assemblée de l'assiette, c'est-à-dire à la répartition des impositions et des tailles. En 1777, et en 1778, il fut député par la ville d'Anduze, aux Etats du Languedoc, qui se tenaient à Montpellier. <( On a dit qu'une lettre de cachet du roi, donnée à Fontainebleau le 12 octobre dernier a été reçue, dans laquelle, il est porté que les Etats de Province sont fixés au 27 du courant. Cette lettre adressée aux diocésains d'Alais, est accompagnée d'une autre lettre de M. Cabanes de Camont, syndic du diocèse, en date du 27 octobre, et comme la communauté a droit de députer la présente année aux Etats de la Province, l'assemblée est requise de délibérer.
Lecture faite des dites lettres du roi, et de M. de Cabanes de Camont, l'assemblée délibérant, a unanimement nommé M. de Rafélis de Broves, maire, premier consul d'Anduze, colonel d'infanterie, pour se rendre en la ville de Montpellier, dans ladite assemblée des Etats, aux jours indiqués, lui donnant pouvoir d'accorder, discorder, consensentir, dissentir, conclure, délibérer, sur tout ce qui sera délibéré, au service du roi, soulagement de la Province, et avantage de cette ville d'Anduze en particulier. »
Malgré sa grande activité, et son zèle qui veillait à tout, et s'occupait avec le môme intérêt des petites choses et des grandes ; M. de Broves semble avoir eu des contradicteurs. Il s'occupait en effet de tout, du langoyeur (tueur de cochons) comme du peseur public, qui ne faisaient pas, ou faisaient mal leur service ; du trompette municipal dont le trompe avait besoin d'être remplacée, et du facteur rural qui, faisant le transport des dépêches depuis Anduze jusques àMende, était une personne « pu azile » (sic) (peu agile). Tout fut renouvelé à Anduze sous son administra-
tion féconde, depuis les ponts, depuis les quais, Les plac< a publiques, les édifices publics, etc., les fontaines publiques, jusqu'aux chaperons des consuls : « L'assemblée a délibéré de faire faire quatre robes rouges pour les consuls, qui seront faites de camelot de Lille écarlate, avec l< s revers et parements de la couleur convenable, et semblable à celle qu'ont MM. les consuls d' A lais. Demande, pour cela, à M l'intendant la permission d'emprunter 200 livres, pour pourvoir aux frais des dites robes. » La communauté, comme on le voit, n'était guère fournie d'argent, puisque pour faire confectionner quatre robes, il fallait en emprunter le prix. L'argent disponible avait été tout entier employé aux dépenses nécessaires ; peut-être cette pénurie passagère des finances municipales soulevat-elle contre le premier consul des oppositions, et des murmures. Toujours est-il qu'au 29 décembre 1778, nous trouvons la délibération suivante, dans les registres de la ville d'Anduze. « 29 décembre 1778, M. Bernard, deuxième consul, a dit : Voici que nous sommes au temps des nominations consulaires, et, qu'en l'exécution de l'arrêt du conseil du 27 octobre 1774» M. de Broves, premier consul, maire, ayant exercé ses fonctions, pendant quatre années, avec tout le zèle possible, et à la satisfaction de tous les habitants en général ; il voit avec regret que ledit messire de Broves ne veut plus absolument continuer, ni permettre qu'on l'élise de nouveau ; quoique la communauté soit libre de le faire, conformément aux instructions énoncées dans la lettre de M. de Cabanes de ('.amont. s\ ndic du diocèse, du 23 juillet 177 \ ; sur quoi requiert délibérer. »
Le nom de M. de Broves parait encore une dernière lois dans le;, délibérations de la ville d'Anduze, le 20 mai 1 ;v"- L'archevêque de Narbonne, monseigneur de Dilloiî jki^.i par Andu/e, se rendant à Alais. par la route de Mialet. « La communauté, regardant comme Impossible que monseigneur l'archevêque, ne passe pas par Andu/e. et ne s'arrette pas dans cette ville, ordonne qu'il sera fait une
l94 UNE FAMILLE DE PROVENCE
réception solennelle à ce prélat. Les armes du prélat seront peintes, et placées à l'entrée de la ville ; on tirera les boëtes, et quelqu'un sera chargé de le haranguer. On enverra à Alais une députation pour saluer monseigneur l'archevêque. Ces députés sont MM. d'Olivier du Merlet, premier consul, maire d'Anduze ; M. de Brovis (sic), colonel d'infanterie ; noble Antoine Vignoles de la Farelle, capitaine, et M. le curé de cette ville ; lesquels sont désignés pour faire supplique, et remercîments à monseigneur l'archevêque. »
Monseigneur de Dillon, archevêque de Narbonne, était président-né des Etats du Languedoc et le premier personnage de la province : il s'est acquis des droits à la mémoire et à la reconnaissance de la postérité par les grands et utiles travaux qui furent exécutés, sur tous les points du Languedoc, sous son inspiration et sous sa direction. La ville d'Alais, la ville d'Anduze, celles de Montpellier, Nimes, Pont-Saint-Esprit, Aiguemortes, Cette, Lunel, Toulouse ont été comblées de ses bienfaits, ou plutôt des effets de son heureuse et toujours grandiose initiative. L'abbé Arthur Dillon, neveu et vicaire général de monseigneur de Dillon, a écrit quelques notes sur les voyages de monseigneur de Dillon, dans le Languedoc ; et Ton a retrouvé le récit de celui dont nous parlons, et dans lequel l'archevêque de Narbonne passa par Anduze. « Monseigneur l'archevêque a dû être satisfait de ce voyage, les cœurs volaient au-devant de lui. Une troupe de soixante cavaliers en uniformes neufs, élite de la bourgeoisie d'Anduze, est venue nous prendre à une lieue de la ville, tandis que cent hommes de la bourgeoisie, tirés de la même classe de citoyens, nous attendaient sous les murailles. Les fanfares, les boëtes, les cris du peuple assemblé sur les quais, et la beauté du jour, donnaient à cette entrée un ton qui vaut bien le faste et l'éclat. Une pyramide élégante, en face du pont, offrait une inscription d'un très bon style à l'honneur de monseigneur l'arche-
LES RAFKLIS l95
vêque de Narbonne. Elle prouve que le cœur forme tous les talents, et que son langage sait prendre tous les tons.
« La cavalcade a voulu nous conduire au-delà de la ville, sur le chemin d'Alais. La marche a eu quelque noblesse au commencement, mais monseigneur l'archevêque, voulant hâter le pas, pour ne pas coucher dans les montagnes, a fait disparaître le bon ordre, et notre grandeur. Les chevaux de la voiture ont pris le trot, les cavaliers ont Voulu suivre, et au bout de cent pas, nous avions déjà la moitié de notre escorte engagée dans nos traits. Mais rien n'égale le danger qu'a couru le timbalier de la troupe ; il montait un petit roussin boiteux, et très fougueux. Ce petit animal ne voulait plus aller, qu'en passant de la droite à la gauche du chemin, accrochant, culbutant tous ses voisins. Enfin il a poussé la témérité jusqu'à venir attaquer les roues de la voiture, que six forts chevaux faisaient tourner avec vitesse. C'est alors que nous avons vu ces brillantes timbales voler en éclat, le timbalier tomber à droite dans un fossé, et le petit roussin enseveli à gauche dans une ornière. Il ne restait plus du timbalier que la housse brillante de satin bleu, attachée au moyen de la grande roue, et que nous emportions, en guise de trophée. L'escorte dans ce désarroi a pris le parti de descendre pour pisser (sic), et si vous connaissez les effets de la peur, vous savez qu'elle ne se manifeste pas d'abord, par une opération aussi simple. Nous avons gagné pays, pendant ce temps là, et nous n'avons plus revu nos héros (i). »
Au cours des années qui suivirent celles dans Lesquelles M. de Broves administra la ville d'Anduze, bien des événements se produisirent, qui modifièrent profondément l'existence de mon bisaïeul. Son frère, Jean-Joseph, était parvenu au point culminant de sa carrière; il avait conquis,
(1) Voyage en vers et en berline, adressé à madame la comteSM de Beinthcim, 178G.
l96 UNE FAMILLE DE PROVENCE
avec honneur, le grade de lieutenant général dans la guerre de l'indépendance d'Amérique, il avait perdu sa première femme, il s'était remarié, il était mort quelques mois après son mariage, enfin il avait laissé la majeure partie de ses biens et son titre à Joseph-Barthélémy, son neveu, fils de Jean-François.
Jean-François, avait dès lors pris la direction des biens de son fils, Joseph-Barthélémy, lequel, déjà lieutenant de vaisseau, et désireux de continuer à servir dans les armées navales, se déchargea, avec une déférence respectueuse, de la gestion de sa fortune, et pria son père, Jean-François, de prendre en main ses intérêts, et de regarder comme siens, les biens que son oncle lui avait légués, soit à Draguignan, soit à Broves. M. de Broves se rendait tous les ans à Draguignan, et à Broves, et il y faisait de longs séjours, qu'il utilisait pour régler les affaires de son fils. Ainsi en 1786, étant à Broves, il signa l'acte d'un payement de droits de lods. Sa signature est : « Le chevalier de Broves (i). » Cependant une lettre autographe que nous possédons de lui, porte la signature : « Le vicomte de Broves. »
Ces deux signatures font voir que, jusqu'en 178G, notre bisaïeul usa indifféremment de ces deux manières de signer, et qu'il prenait souvent, et quelquefois ne prenait point, le titre qu'il crut devoir adopter exclusivement, lorsque son fils, Joseph-Barthélémy, fut autorisé par le roi, à porter le titre de son oncle, le comte de Broves, dont il était l'héritier.
La lettre que nous allons citer, prouve avec quel intérêt M. de Broves suivait les affaires de son fils, quel esprit de suite, quel souci des menus détails, quel sens pratique il apportait en toutes choses.
(1) Cahier des droits de lods de la seigneurie de Broves,
LES RAFÉLIS l$j
« Dr a gui gn an, le 4 mars Ij85.
« J'ai reçu, mon cher M. Fabre, tout le contenu de votre lettre, dont je vous remercie. Je joins ici une note de tout ce que je vous envoie, par le retour de Pierre Gaitte, que (sic) vous voudrez bien faire enfermer, les merluches, dans le grand ofïice, suspendues de manière à ce que Les rats ni touchent point.
<( Je suis fâché que les fermiers n'aient pas été d'accord, sur l'estime des bœufs; j'en ay parlé à M. d'Alons, qui m'a dit que lorsque les deux parties avaient consenti à nommer des experts, il fallait s'en tenir à leur décision. Pierre m'a dit qu'il offrait au nouveau fermier de lui payer le capital des bœufs, en argent. Si celui-ci est content de cet arrangement, j'y consens aussy. Mais avant toutes choses, il faut s'assurer si cela convient au nouveau fermier, et s'il a de quoy remplacer les bœufs tout de suite, (sic) pour pouvoir faire les travaux actuels. Cependant j'aimerai (sic) mieux, qu'ils s'arrangassent (sic) entr'eux, et que les bœufs restassent tels qu'ils sont, parce qu'il est toujours avantageux, d'avoir des animaux qui soient accoutumés au pays, et qui n'en craignent pas les eaux. 11 faudrait tâcher de -les accomoder (sic), en leur faisant partager Le différend, et Pierre m'assure qu'il si prêtera, et qu'il relâchera quelque chose du prix de l'estime. Quant au foin que les bœufs auront mangé, depuis le premier mars jusques à l'époque que le nouveau fermier les prendra sur son compte, il me paraît juste qu'où en tienne compte aux anciens fermiers, c'est-à-dire qu'au Lieu de cinquante quintaux qu'ils doivent laisser, ils n'en Lesseronl (sic) <ju à proportion de ce qu'on évaluera que Les bœufs peuvent raisonnablement avoir mangé. Enfin, je laisse tout à votre prudence, et je m'en rapporte à ce que vous ferez, persuadé que vous ferez pour le mieux. Quant à la terre de
Saint-Roman, je me prêterai à ce que vous jugerez être Le
plus avantageux. J'irai à Broves des <|uc Le temps scia un
j98 une famille de Provence
peu radoussy (sic), et nous prendrons le parti qui paraîtra le plus convenable.
* « Je vous le repette faites en sorte que les fermiers s'arrangent plutôt que plus tard. Je vous souhaite le bonjour, et suis, mon cher M. Fabre, avec attachement, votre très humble serviteur. Signé, le vicomte de Broves. »
« Mes compliments je vous prie àM.Lautier, je le remercie du gibier qu'il m'a envoyé ; je vous serai obligé de faire creuser une bonne pièce de bois, pour placer les pierres à aiguiser.
« Note de ce que j'envoy, par Pierre Gaitte :
68 livres de son pour la volaye (sic). 61 livres de merluches en deux paquets.
2 pierres à aiguiser, avec la manivelle.
i masse de fert (sic).
i masse de bois cerclée de fert (sic).
6 chaises. »
Le destinataire de cette lettre appartenait à une famille Fabre, qui, de père en fils ont été les hommes de confiance de nos grands parents. Ils avaient la charge de surveiller les fermiers, de faire respecter les chasses, et de faire rentrer les revenus des deux terres de Broves et de Saint- Roman. Cette famille existe encore à Broves et elle y est bien représentée, elle a été fidèle pendant la révolution, elle a fourni des prêtres à l'Eglise, et c'est le descendant de Pierre Fabre, qui m'a remis l'autographe, que je viens de transcrire; c'est encore lui qui a cédé aux archives du Var quelques documents, qu'il possédait, et dont je donnerai tout à l'heure la copie.
C'est vers cette époque, c'est-à-dire de 1781 à 1788, que M. de Broves fut nommé lieutenant pour le roi à Aiguesmortes. Il est certain qu'il exerça cette fonction, car les lettres qui lui furent accordées en 1789, lorsqu'il fut nommé député aux Etats généraux^ mentionnent que « Jean-
LES RAFÉLIS l9<J
François, vicomte de Rafélis de Broves, chevalier de Saint- Louis, colonel d'infanterie, était aussi ancien lieutenant pour le roi à Aiguesmortes. » Les lieutenants de roi, étaient des gouverneurs de ville, de port, de forteresses. Les lieutenants de roi au gouvernement d' Aiguemortes existaient depuis 16122, c'est-à-dire depuis rentrée de Louis XIII dans Aiguesmortes. Comme le gouverneur ne résidait jamais, le lieutenant de roi était en réalité gouverneur. Le traitement du lieutenant de roi à Aiguemortes était d'environ 3.o99 livres. Le lieutenant de roi administrait plutôt qu'il ne rendait la justice.
Pour obtenir ces sortes d'emplois il fallait avoir été militaire, et avoir, pour le moins, le grade de capitaine. Nous présumons que notre bisaïeul reçut le brevet de lieutenant de roi, à Aiguemortes, en récompense de ><s services à Anduze, et de ses services militaires, et à la recommandation de monseigneur de Dillon, président des Etats de la province de Languedoc, qui avait pu apprécier ses hautes capacités administratives, dans les relations qu'il avait eues avec lui, soit aux Etats auxquels M. de Broves fut plusieurs fois député, soit à Anduze, lors des grands travaux exécutés, dans cette ville, par la province de Languedoc, par les ordres de M. de Dillon, et sous la direction du premier consul, maire de celte ville. M. de Broves. Je n'ai jusqu'à ce jour pas réussi à découvrir le moindre document relatif à la licutenanee de M. de Broves à Aiguesmortes. L'on en trouverait peut-être aux archives de l'Hérault; dans le fond de l'intendance du Languedoc: ou au ministère de la guerre, ou encore aux archives nationales .
Procès verbal de V Assemblée générale
des trois ordres de la Sénéchaussée de Draguignan,
Grasse, Castellane,
pour élire des députés aux Etats généraux
de ij8g.
L'an 1789 et le 7 avril, à 8 heures du matin, à Draguignan, dans l'église des Pères de la doctrine chrétienne, par devant nous Jacques-Athanase de Lombard de Taradeau, conseiller du roy, lieutenant général civil et criminel de la sénéchaussée de Draguignan, président et commissaire du roy, en présence de messire Honoré Thomé de la Plane, conseiller et procureur du roy, et de sieur Thouron, greffier de la sénéchaussée de Draguignan, ont été assemblés les députés des trois ordres de ladite sénéchaussée. A savoir : Dans Tordre de la noblesse, MM. Honoré François de Perrache, chevalier, seigneur d'Ampus, maréchal de camps et années du roy, chevalier de Saint-Louis. Louis-Henri de Villeneuve, des comtes de Barcelonne, marquis de Trans, premier marquis de France. Comte de Tourrette, seigneur de Pibresson et autres places, colonel d'infanterie, chevalier de Saint-Louis. François de Giraud d'Agay, ancien capitaine des vaisseaux du roi, brigadier de ses armées, chevalier de Saint-Louis. Joseph-Antoine de Pernot du Bourguet, ancien capitaine des vaisseaux du roi, chevalier de Saint-Louis. François- Madelon-Melchior de Raymondis-Canaux. chevalier de Saint-Louis. Henri- Auguste de Colomb de Saillans, chef d'escadre des armées navales du roi, chevalier de Saint- Louis. François-Charles d'Hérault, ancien lieutenant des vaisseaux du roi, chevalier de Saint-Louis. Antoine de Giraud d'Agay, ancien capitaine des vaisseaux du roi, chevalier de Saint-Louis. Antoine de Brun de Favas, capitaine des vaisseaux du roi, chevalier de Saint-Louis. Louis- Jean- Baptiste de Leclerc de Lessigny, chevalier. Alexandre- Marc de Perrache, chevalier, seigneur de Bargemon de
Vauclausc, Saint-Auban, Castellanc etCastillon, chevalier de Saint-Louis.
Lesdits députés nomment d'abord les scrutateurs, qui, après avoir déposé leur billet dans l'urne, doivent ensuite dépouiller le scrutin .
Lesdits scrutateurs, ayant pris leur place devant le bureau, il a été procédé, par voie de scrutin, à l'élection des deux députés de la noblesse .
Par l'événement du scrutin messire Jean-François, vicomte de Rafélis de Broves, colonel d'infanterie, ancien lieutenant pour le roi à Aiguemortcs, chevalier de Saint- Louis, et messire Joseph, marquis de ViUeneuve-Bargemont, seigneur de Saint-Auban, ont été déclarés députés de la noblesse aux Etats généraux.
Dans cette assemblée, le clergé et le tiers-état donnèrenl un véritable scandale. Un certain abbé, Cavalier, lit lecture d'un étrange mandement de l'évêque de Fréjus, Mgr de Beausset de Roquefort, ainsi conçu :
« Au clergé séculier et régulier assemblé.
« Dieu m'a donné, mes chers enfants, la consolation <lc croire que j'ai gravé dans vos cœurs mon entier dévouement au bonheur public, et au soulagement des peuples. Recevez le vœu constant que je forme (rajouter aux liens surnaturels qui m'attachent à tous mes diocésains, celui d'un intérêt inséparable de moi-même . Je ne me réserve en cela que le droit d'être le premier citoyen dans l'ordre civil, comme je le suis dans l'ordre spirituel. Pénétré de cette justice (pie vous me deve/. je compte que vous aurez égard à mon désir, qui n "a d'autre objet que la religion et la gloire de Dieu.
« Signé. Emmanuel, évêque de Fréjus. »
L'on protesta contre celte Lettre destinée par ^<>n auteur à influencer les députés-électeurs; l'abbé Cavalier, au
nom du haut clergé, ayant voulu se plaindre de ce que I' -
représentants du bas clergé étaient plus nombreux que ceux du haut clergé, les députés du clergé, et ceux du tiers-état protestèrent contre lui. Les députés de la noblesse déclarèrent « ne prendre aucune part aux constestations qui s'élèvent entre V ordre du clergé et celui du tiers-état, désirant uniquement se conformer aux ordres du roi. » Monseigneur de Beausset-Roquefort, oncle de l'évêque d'Alais, plus tard cardinal, ne fut point élu député du clergé aux Etats généraux de 1789.
La lettre suivante écrite par M. de Broves, douze jours après son élection, montre avec la plus complète évidence combien fut honorable, pour lui, le choix qui fut fait de sa personne, pour une mission aussi considérable que celle d'aller défendre les intérêts de la noblesse aux Etats généraux de 1789. Il n'était point en Provence, et il n'y séjournait pas longtemps, lorsqu'il y venait quelquefois pour ses affaires. Il n'était point membre de l'assemblée des électeurs. Il n'avait pas non plus posé sa candidature, et n'avait même pas songé à en suggérer l'idée ; retenu à Alais, au pays des Cévennes, il était absolument étranger à ce qui se faisait à Draguignan, dans la chapelle des Pères doctrinaires. Néanmoins, les représentants de la noblesse se souvinrent de lui, eurent confiance en ses talents, et l'élurent le premier, déclarant par ce vote qu'à leur avis, le vicomte de Broves était de tous les nobles de la sénéchaussée, le plus capable de soutenir la cause de tous. Dans de telles conditions, une élection est vraiment glorieuse.
« A Alais, ij avril 138g.
« Je ne me serais pas attendu, mon cher monsieur Fabre, que messieurs de la noblesse eussent jeté les yeux sur moi, pour avoir l'honneur d'être un de leurs représentants aux Etats généraux, et n'ayant pris aucun arrangement relatif à cette mission, le premier moment n'a laissé que d'être très embarrassant. Mon absence sera
LES RAFELIS qo3
sans doute bien pins longue que je ne me Tétais proposé.
« Je vous prie de vouloir bien veiller conjointement avec votre chère femme, à qui je fais mes bien sincères compliments, à nos intérêts, afin quetoutaille le mieux possible.
(( Mademoiselle Janneton et Miret (Casimir) retourneront à Broves, dans les premiers jours du mois prochain. Ce dernier s'occupera au jardin, et à tout ce qui sera nécessaire. Vous ferez retirer du grenier le vieux foin et le donnerez à nos chevaux, vous mettrez à la pla< e du vieux foin celui du pré de Santeron de cette année. Il faudra aussi se pourvoir de paille, afin de n'en pas manquer le reste de Tannée.
« Je recommande à Claire et à Joseph de s'occuper le plus utilement possible, et de veiller à ce que rien ne se perde, et ne se dépense par leur faute. Je joins ici une note des pensions, que je vous prie de payer exactement aux échéances.
« Si l'argent provenant de la vente du blé, que vous avez faite, ne sulïit pas pour faire face aux dépenses à Clamagnan et à Broves, vous vous adresserez à M. le Chevalier d'Eoulx, pour qu'il vous en fournisse. Tenez tout en compte, et que les maçons fassent de la bonne besogne. Lorsqu'il n'y aura plus de vin, pour la cuisine, il faudra en envoyer chercher par charges, à mesure qu'il en manquera.
« Nos dames de Broves et de Boisrobert se portent fort bien, et vous font des compliments, ainsi qu'à votre chère moitié. Les miens bien empressés aux maisons de M. le curé, Lautier, Fabre, et généralement à tous nos habitants que nous aimons. Madame de Boisrobert jouit d'une bonne santé, le petit Charles est un superbe entant, il est grand, fort et vigoureux ; ses amitiés à vos curants.
« Adieu, mon cher monsieur Fabre, comptez toujours
sur l'amitié, et l'attachement bien sincère, avec Lequel,
je suis bien entièrement à vous.
« Votre serviteur,
« Le vicomte de Broves.
(( Je compte partir le 20, et être à Paris le 27, jour de l'entrée des Etats généraux (1). »
Comme on en peut juger, M. de Broves partit subitement pour Paris, laissant ses affaires à l'abandon, tellement que trois ans et demi après son départ, et six mois après sa mort, sa cuisinière la Janneton, dont il est parlé dans la précédente lettre, n'avait pas encore reçu les gages qu'on lui devait, et qu'on avait négligé de lui payer avant de partir. « Depuis trois ans et demi, M. de Rafélis de Broves, partit de ce lieu de Broves, pour se rendre en Languedoc, et de là aux Etats généraux (2). »
Le 27 avril i^89, le grand Maître des cérémonies rendit publiquement une note déterminant le costume de cérémonie des députés des trois ordres. Tous les députés de la noblesse devaient porter le manteau d'étoffe noire de la saison, un parement d'étofle d'or sur le manteau, une veste analogue au parement du manteau, des culottes noires, des bas blancs, une cravate de dentelle, un chapeau à plumes blanches, retroussé à la Henri IV, comme celui des chevaliers de l'ordre. Il n'était pas nécessaire que les boutons de l'habit soient en or.
Pour les habits de deuil, MM. les députés de la noblesse portaient le manteau à revers de drap noir, l'habit de même, des bas noirs, une cravate de mousseline, les boucles etl'épée d'argent, chapeau à plumes blanches, retroussé à la Henri IV (3).
Le roi avait donné ordre aux officiers municipaux de Versailles d'assurer des logements pour MM. les députés ; l'on avait dressé des listes d'appartements à louer, et l'on avait indiqué le prix de chacun de ces appartements. De sorte qu'à leur arrivée à Versailles, les députés eurent de
(1) Lettre conservée aux archives du Var.
(?) Réclamation de gages de sa cuisinière, faite à Broves, le 22 octobre 1792, archives du Var.
(3) Mercure, du 5 mai 1789.
suite le moyen de choisir le logis qui leur parut le plus convenable. Ils n'avaient pour cela qu'à s'adresser « à M. Emard, greffier de la ville, rue de la Paroisse, près de la Grille du Dragon, n° 3o. » (i).
Par la faveur du maréchal de Bris sac, dont il était depuis de longues années le protégé et l'ami, Jean-François fut admis à la cour de Versailles, comme l'avait été son frère Jean-Joseph ; considéré comme l'un des plus dévoués serviteurs de la maison de Bourbon, il lut nommé premier gentilhomme de la Chambre de la reine Marie- Antoinette : son cousin Jean-Charles de Rafélis de la Beaume était aussi gentilhomme ordinaire de la Chambre de la même reine. Le roi Louis XVI voulut encore avoir auprès de lui, comme garde du corps, le second fils de M . de Broves, Charles-François, qui était entré depuis plusieurs années dans le corps royal de la marine, et qui était déjà parvenu, quoique tout jeune, au grade d'enseigne de vaisseau.
Charles-François, mandé par son père à Versailles, quitta immédiatement sa carrière, et se voua à veiller, dans les gardes du corps, à la sécurité des personnes de la famille royale. Il fut un des derniers gardes du corps de Louis XVI, il fut présent à ce fameux banquet, où les gardes du corps firent une ovation à la reine et au roi.
Un peu plus tard, lorsque le fils aine de M. de Broves eut été compromis et incarcéré, lors des fameux événements de Toulon, le roi, pour l'intérêt qu'il portait à M. de Broves et à sa famille, daigna s'occuper Lui-même de cette affaire. « M. le vicomte de Broves, député de Draguignan, en Provence, à l'Assemblée nationale.se rendait à L'Assemblée, par la terrasse des Feuillants aux Tuileries. Le roi s'y promenait alors. Sa Majesté aperçut M. de Broves et fit un mouvement vers lui, et L'appelant par son nom. daigna lui annoncer que son lils. L'un des officiers détenus à Toulon, était libre, et qu'il sérail défendu, et justifié des injustes accusations portées contre Lui. M. Le vicomte de
(1) Mercure de France, du S avril 1789.
Broves attendri de cette marque de la sensibilité du roi, ne putexprimer sa reconnaissance que par des larmes. » (i).
Mort de Jean-François de Broves, dans la journée du 10 août IJQ2.
Au bruit funèbre du tocsin, qui retentissait dans tout Paris, se répondant de distance en distance, accoururent au château des Tuileries, des gentilshommes, qui venaient offrir à leur roi le reste de leur sang, et apprendre à la postérité que la noblesse française à travers de si difficiles conjonctures, était restée fidèle à ses devoirs. Des nobles étaient venus du fond de leur province ; ils faisaient leur première entrée à la cour, quand le canon des révolutionnaires allait embraser le palais des rois.
Du nombre de ces gentilshommes, furent MM. Jean- François, vicomte de Rafélis de Broves, député aux États généraux et à l'Assemblée Nationale ; Charles-François de Rafélis de Broves, ancien garde du corps, enseigne de vaisseau, qui était demeuré auprès de son père, au service du roi, après le licenciement des gardes du corps, en 1^89, et enfin Jean-Charles de Rafélis de Broves de la Beaume- Tourtour, leur cousin, issu de germains. Ces trois personnages avaient déjà assisté, et avaient combattu ensemble pour l'ordre et pour le roi, aux journées fatales du 5 et 6 octobre i^9i ; ils étaient à Versailles lorsque le peuple envahit le château de Louis XIV, et emmena la famille royale à Paris.
Tous ces gentilshommes étaient armés lorsqu'ils vinrent aux Tuileries. Du reste, depuis 1789, les troubles étaient si fréquents à Paris, que l'on n'était pas toujours en sécurité dans les rues de cette capitale révoltée. Je me souviens d'avoir vu une lettre écrite à cette époque par mon bisaïeul, où il disait textuellement : « Nous ne sortons plus sans avoir notre sabre et nos pistolets. » L'on s'organisa, dans
(1) Journal politique, du 24 décembre 1789, page 84.
le palais môme, et le commandement des trois cents gentilshommes fut donné à un maréchal octogénaire, Le maréchal de Mailli. Le nombre des défenseurs de la famille royale aurait été bien plus considérable, si les gardes nationaux, qui s'étaient emparés des portes du château, sous prétexte de les garder, n'en eussent interdit rentrée aux fidèles royalistes. Les trois cents fidèles serviteurs du roi, passèrent la nuit du 9 au 10 août dans le palais, et le lendemain au matin, voyant l'attitude hostile de la Garde nationale, et de la gendarmerie à cheval, ils divisèrent leur petit bataillon en deux compagnies. La première compagnie, sous les ordres du baron de Vioménil, et du comte d'Hervilly, fut se placer à la porte des appartements de la reine, dans la galerie des Carraches. La seconde compagnie, commandée par M. de Puységur, s'établit dans L'œil de bœuf. Chacune de ces compagnies se divisa en trois pelotons de douze hommes de front ; chacun de ces pelotons était commandé par un officier général.
Les messieurs de Broves, au nombre de trois, firent partie de la première compagnie, préposée à la défense des appartements de la reine.
La reine harangua elle-même ces petites troupes, à côté desquelles étaient plusieurs compagnies de grenadiers. S'adressant surtout aux grenadiers, elle leur dit : « Messieurs, tout ce que vous avez de plus cher, vos femmes, vos enfants, vos propriétés, tout dépend de noire existence. Notre intérêt est commun ; vous ne ile\ ez pas avoir la moindre défiance de ces braves serviteurs, qui partageront vos dangers, et vous défendront jusqu'au dernier soupir. »
Ces paroles furent prononcées avec tant de dignité, que les larmes coulèrent de tous les yeux : le roi, (en costume de ville, au lieu qu'il aurait dû être en tenue militaire. L'épée au côté), ajouta quelques mots, qui tirent un heureux effet, à telle enseigne, que Les grenadiers se mirent d'eux-mêmes à charger leurs fusils.
M. de Belair vint avertir la reine que la Carde natio-
2o8 UNE FAMILLE DE PROVENCE
nale voyait, avec peine et inquiétude, qu'il y avait du monde sous les armes, dans ses appartements. La reine répondit : « Rien ne pourra nous séparer de ces messieurs, ce sont nos amis les plus fidèles ; mettez-les à l'embouchure du canon, et ils vous feront voir comme on meurt pour son roi. » (i).
Néanmoins, comprenant le danger auquel allaient être exposés les derniers défenseurs de la maison royale, elle voulut essayer d'en éloigner ceux qui lui parurent les plus âgés, c'est-à-dire les moins robustes, et les moins capables de se défendre et de sortir sains et saufs du combat. Elle s'adressa spécialement au vieux comte de Broves, le priant, et même le suppliant de ne pas exposer davantage ses jours, vu son grand Age. Elle voulut même user de son autorité, et lui commander de se retirer. Le comte de Broves fit à la reine Marie-Antoinette une réponse qui est historique (2) :
(( Je nai déjà, dit-il, que trop obéi à des ordres de ce genre ; rien ne me séparera jamais de mes maîtres. Mais je me souviendrai tout le reste de mes jours, des bontés de la reine . »
Mais au lieu de se défendre, au lieu de vouloir vaincre ou mourir, à la façon des vieux rois francs, au milieu de ses fidèles serviteurs, le roi Louis XVI s'enfuit des Tuileries et vient se livrer lui-même à la Convention. Affectés du départ du roi, les Suisses et les gentilshommes demandent à aller le rejoindre à l'Assemblée nationale. Bientôt chacun devenant incertain, et hésitant sur ce qu'il doit faire, quelques-uns crient à la trahison, et cherchent à s'échapper de ce palais cerné de tous côtés par la haine et par la sédition ; chacun quitte son rang, et l'on se répand pêle-mêle dans les salles ; personne n'osait plus donner
(1) Histoire de la Révolution, par le vicomte de Conny, tome III, page 245.
(2) Histoire de France, de Lacretelle, tome IX, page 204.
LES RAFÉLIS 2o9
des ordres . A neuf heures, les portes du palais furent enfoncées à coups de canon. Vestermann avait braqué trente pièces de canon devant la porte royale.
Les Suisses, rangés en bataille au pied du grand escalier restèrent immobiles. Mais cinq des leurs ayant été assommés à coups de massue, ils firent feu, et dispersèrent les Marseillais. Des fenêtres du palais, les gentilshommes aidèrent à les éloigner, en les fusillant de tous côtés. Nos parents étaient là, ils firent le coup de feu en compagnie des Suisses inébranlables, qui auraient sauvé, eux seuls, la monarchie, si le pauvre roi que la France avait alors, n'eût envoyé à tout ce inonde, l'ordre de mettre bas les armes, et d'arrêter les compagnies qui accouraient de Ruel et de Gourbevoie, portant secours à celles des Tuileries.
Alors les Marseillais, revenant à la charge, envahirent les Tuileries ; les derniers défenseurs du palais se groupèrent,au nombre de quatre-vingts, au pied du grand escalier. Notre bisaïeul, son fils et son cousin M. de Rafélis de la Beaume, faisaient encore partie de cette troupe. Le combat fut engagé de si près, que les gentilshommes purent faire usage de leurs sabres et de leurs pistolets . Pendant quelques instants, cette poignée de braves tint tète à la horde toujours grossissante des Marseillais et des Sans- Culottes. C'est alors sans doute que fut massacré sous les yeux de M. de Broves, Jean-Charles de Rafélis de Brovea de la Beaume-Tourtour, ancien capitaine an régiment de Champagne. C'est alors que le jeune Charles-François l'ut renversé, et laissé pour mort au milieu des cadavres. Il fut sauvé comme par miracle, mais il avait reçu des blessures si graves à la tête, qu'on fut obliger de le trépaner.
Serrés les uns contre les autres, et obéissant toujours au maréchal de Mailly, les gentilshommes cherchèrent alors à se faire jour l'épée à la main, et à sortir de ce palais, OÙ toute défense était devenue impossible ; chaque pas qu ils font leur présente un combat à soutenir, et est marque par le cadavre de quelqu'un des leurs, dont la perte eelaircit
les rangs de moment en moment. Toutefois leur marche héroïque à travers une foule de soldats et de peuple qui veulent les massacrer, s'accomplit dune façon relativement heureuse. Réunis aux débris des Suisses et des Gardes nationaux restés fidèles au roi, tous ensemble, au nombre de cinq cents, sortirent du jardin des Tuileries avec le mot d'ordre de se rallier aux Champs-Elysées. Mais les feux de bataillon des troupes Marseillaises les accueillirent, dès qu'ils mirent le pied hors de la grille. L'uniforme rouge des Suisses les signalèrent à l'attention et à la vengeance des ennemis du roi ; les Marseillais et les citoyens s'acharnèrent sur eux. Les gentilshommes, peut-être, grâce à leur costume de ville, parvinrent à se sauver et à sortir de ce gouffre, mais le plus grand nombre y périt. « De ce nombre, furent le baron le Yioménil, M. de Casteja et de Clermont d'Amboise. Le vieux comte de Broves, qui est venu combattre, et que la reine conjurait de quitter le château, est alors atteint, le sang qui ruisselle sur sa figure le signale au peuple, et il est massacré sur les marches de l'église Saint-Roch. » (i).
Mon père nous a dit que son grand-père, ayant traversé les rues qui sont perpendiculaires à la rue Saint-Honoré, et ayant réussi à remonter, sans être reconnu, une partie de la rue Saint-Honoré, fut assailli sur les marches de l'église Saint-Roch, dans laquelle peut-être il allait essayer de pénétrer, pour s'évader par une autre porte à travers les quartiers plus paisibles de Paris. C'est là qu'il fut massacré à coups de baïonnettes. Chaque fois que je suis allé à Paris, je n'ai jamais manqué d'aller faire une station sur les escaliers de l'église Saint-Roch. Je les ai parcourus en tous sens, en me disant : « C'est peut-être ici, c'est peutêtre là, que mon bisaïeul est tombé, et ces pierres ont gardé quelques jours la tâche de son sang. » Il périt en effet sur les marches de cette église, le 10 août 1^92, vers deux heures de l'après-midi.
(1) Histoire de la Révolution, par le comte de Cony, tome III