CHAPITRE LU
Le deuxième marquis de Rafélis de Roc. nés.
Capitaine aide-major au Régiment de Normandie, cavalerie.
icolas de Rognes, dont nous avons tracé la notice au chapitre xlii de cet ouvrage, eut deux fils et une fille. L'aîné de ses deux fils dont nous ignorons les prénoms, fut le deuxième marquis de Rognes, il eut le grade de capitaine aide-major dans le régiment de Normandie, cavalerie. Le deuxième fils de Nicolas de Rognes, fut Joseph-Isidore-Casimir, dont nous dirons quelque chose dans le chapitre suivant.
Le deuxième marquis de Rognes épousa, en 177'i. Anne Gabriellc de Cal vis son, Bile de Anne-Joseph deCalvissoD de Nogaret, seigneur de Marsillargnes. grand baron de Languedoc, qui descendait, dit-on. de ce Guillaume de Nogaret, fameux dans L'histoire de L'Eglise. La communauté de Rognes voulut témoigner à son seigneur combien elle lui était attachée. Convoquée parles commis, la population de Rognes se rendit à leur appel : on mit sur pied
une compagnie de fusiliers et une compagnie de hussards achevai. L'on fît venir de Manosque, où il y avait des hussards, tous les uniformes de hussards dont on avait besoin. On demanda à Saint-Maximin, des costumes de fusiliers, des timbales, des trompettes, des drapeaux ; on se procura des chevaux dans les pays voisins. Il y eut des compliments, des bouquets, des danses, etc., etc., comme on avait l'habitude de le faire en pareille occasion. Comme on l'avait fait aux noces de Nicolas de Rognes, il y eut aux noces de son fils des arcs de triomphe, des salves de boëtes, et de mousquetterie, des harangues, des farandoles et autres accoumpagnados . Vive les Rafélis! fut le cri qui retentit pendant toute la fête. Il y eut un diner, ou plutôt un nombre considérable de dîners auxquels la population tout entière dut prendre part. Les consuls et les conseillers furent comblés de remerciements par le seigneur qui leur témoigna toute la sensibilité possible . Monsieur de Galvisson, son beau-père, fut ravi de joie, en voyant combien les habitants de Rognes entouraient son gendre et sa fille de marques de respect et d'affection. Ces témoignages, en effet, rapporte un témoin oculaire, ne furent point commandés, mais ils partaient du fond des cœurs. L'on fit la remarque que pendant les jours qui suivirent l'arrivée du jeune ménage à Rognes, il y eut beaucoup de visites au château et que tous les seigneurs du voisinage avec leurs dames vinrent saluer et offrir des compliments au jeune couple .
1774» Le jeune marquis mécontent du nouveau maire de Rognes, parce qu'il avait accepté la charge de maire alors qu'il l'avait lui-même choisi pour exercer d'autres fonctions au service spécial de la seigneurie, il fit signifier au nouveau maire d'avoir à se rendre au château à un jour fixé, à l'effet d'entendre, clore et affiner les comptes des tailles.
Le maire se rendit au jour dit, accompagné de quatre assesseurs. De graves démêlés s'élevèrent, dans lesquels le maire et le seigneur se réclamèrent mutuellement de fortes sommes. L'affaire n'eut pas de suites ; seulement le
conseil de la communauté refusa au marquis le droit d'obliger les autorités municipales à se transporter an château, pour régler les tailles, assurant que si parfois la chose avait eu lieu au temps passé, cela n'avait été pratiqué ainsi que par déférence et par honnêteté envers Le seigneur, mais non par obligation.
Des événements d'un autre ordre vinrent changer Les préoccupations du marquis de Rognes. Sa femme venait de mettre au inonde une fille, et ses couches, qui avaient eu lieu à Aix, avaient été très heureuses, elle mit au monde une fille qui se portait à merveille. Cependant un médecin ignorant condamna la marquise de Rognes à une diette absolue. Les forces de la jeune femme s'affaiblirent à un tel point, qu'elle même se sentait mourir. Vainement elle se plaignit, vainement elle suppliait qu'on Lui donne à manger; comme l'ordonnance du médecin portait défense absolue de donner rien à manger à la jeune malade. L'on fut inexorable, et croyant veiller sur sa santé, on l'abandonna en réalité à la mort ; elle mourut, en effet, et mourut, dit-on, d'inanition. Ayant enfin, mais trop tard connu La cause fatale de son malheur, le marquis de Rognes fut saisi d'un accès de fureur et de rage contre ce médecin détestable, qui se trouvait justement encore présent dans la maison, et qui n'eut que le temps de s'évader et de se cacher, heureusement pour lui; car le marquis, en proie à un accès de fièvre chaude, l'épée nue à la main, le pourchassait d'appartement en appartement. S'il L'eût pu joindre, ill'eut certainement immolé pourvenger sa femme, c'en eût été fait, et ce médecin inepte eut été réduit à l'impossibilité de tuer ses malades.
Le marquis de Rognes ayant fait enfermer dans une boëtc d'argent le cœur de sa femme et ses cheveux, quitta sa maison d'Aix, et vint se renfermer au château de Rognes. Là, il ne voulut voir personne, et il se rendit inaccessible à qui que ce lut ; plongé, dit-on. dans la plus noire tristesse, il n'avait d'autre consolation que celle de baiser sa petite-fille, etles reliques de sa femme. Il demeura
ainsi de longs jours. Quand le grand accès de son affliction fut passé, il consentit peu à peu à recevoir les visites de quelques personnes amies, qui venaient essayer de le consoler, et ne lui parlaient que de son malheur. Peu à peu on lui conseilla de vivre pour le bonheur de sa fille, et d'abord de la faire baptiser. Il choisit pour parrain et marraine deux jeunes gens pauvres de la paroisse ; il invita à la cérémonie tous les principaux de l'endroit, et signa le premier en grand habit de deuil ; il fit des présents aux parrain et marraine, les maria ensemble, et fit les frais de la noce, après avoir fait la dot de la future.
Il entreprit de grandes constructions, voulant ajouter une aile de plus à son château ; il acheta toutes les maisons qui l'avoisinaient, les démolit de fond en comble, et puis il bâtit en pierre de taille. Il parait que cette construction fut mal exécutée et mal conçue, car à peine futelle terminée, que l'on fut obligé de la consolider en bouchant des fenêtres, Il y avait dans ce château de belles galeries, dans Tune desquelles était ce qu'on appelait la Grotte d'azur. C'était une rocaille composée avec de beaux coquillages et autres produits de la mer, artistement arrangés, et simulant une grotte marine. Le marquis fit à son château de folles dépenses, il voulait se distraire, et il oublia ses chagrins, en faisant toujours de nouveaux plans, et de nouvelles créations dans sa résidence de Rognes. Il vivait en grand seigneur, ayant un nombreux domestique, des chevaux nombreux avec des équipages brillants. Sa maison était montée sur un grand pied, il avait un maître d'hôtel, un office toujours bien en ordre ; il recevait ses visiteurs et ses parents avec faste, mais sans affectation, et il charmait tout le monde par ses manières et par le ton distingué qu'il mettait en toutes choses. Ses parents étaient à Aix, et ne se mêlèrent malheureusement jamais de ce qu'il faisait à Rognes, de sorte qu'il n'eut jamais le bonheur de recevoir d'utiles remontrances ; personne n'osa lui dire qu'au train avec lequel il allait, il s'acheminait infailliblement vers la ruine de sa maison.
LES RAFELIS ai 5
1777. Le marquis fit savoir par exploit à la communauté de Rognes qu'il réclamait tous les biens déguerpis. Cette affaire aurait eu des conséquences désagréables, si la marquise douairière, mère du jeune marquis, se portant procuratricc de son fils cadet, n'avait obtenu du marquis la déclaration qu'il se désistait de ses réclamations, et de l'arrêt porté en sa faveur par le parlement d'Aix, le 2 octobre 1777.
1779. Le marquis entama une négociation avec les recteurs de l'hôpital de Rognes pour l'achat de certains revenus appartenant audit hôpital, et que l'on connaissait sous le nom de directes. Les recteurs consentirent à cet achat, moyennant le prix de 10.000 livres en capital. Mais le conseil de la communauté de Rognes trouva que cette vente était préjudiciable aux pauvres de la paroisse, et se mit en mesure de faire casser cette vente. Il en résulta un grand et long procès dans lequel seigneurie et communauté achevèrent de se ruiner.
1780. Mal conseillé par un praticien capricieux et tracassier, le marquis de Rognes, fit requête au parlement d'Aix, à l'effet de faire ordonner aux consuls de Rognes de prévenir trois jours d'avance le juge de la seigneurie. quand ils avaient à réunir le conseil, sous peine de voir casser les délibérations et de cinquante livres d'amende. Opposition des consuls à cette requête. De là, une guerre nouvelle entre seigneur et consuls, guerre féconde en incidents. Citons seulement l'anecdote suivante : Un jour qu'on devait élire les nouveaux consuls, les principaux habitants étaient déjà réunis dans la salle de l'élection ; le préposé du seigneur préalablement convoqué, ne se présentait point, comme il aurait dû le faire. L'on expédia alors au château le greffier du conseil, avec mission de prier M. le préposé de vouloir bien se rendre au lieu de la réunion. afin que' le conseil puisse vaquer à ses opérations. Le marquis et le préposé du marquis répondirent au greffier que MM. les consuls revêtus de leur chaperon, ne s'étanl
2l6 UNE FAMILLE DE PROVENCE
pas rendus de leur personne au château, il n'y avait pas lieu de tenir compte de leur invitation.
La réponse fut apportée au conseil, lequel une seconde fois, envoya des émissaires pour supplier le préposé de vouloir bien assister à la réunion, et pour supplier le seigneur de vouloir bien ordonner à cet officier de se rendre à la maison de ville, afin de ne pas empêcher les opérations du conseil par son absence. Le seigneur et le préposé répondirent que les consuls ne s'étant pas présentés en chaperon au château, et que l'heure étant indue pour tenir l'assemblée (il était deux heures du matin, et les pourparlers avaient commencé la veille à deux heures du soir), ils se refusaient à tenir compte de la convocation. Le conseil qui s'était piqué de fermeté, et qui était resté en permanence, pendant une partie du jour et une moitié de la nuit, fit appeler un notaire, afin de pouvoir tenir séance conformément aux règlements. Mais le notaire qui avait été mandé refusa d'obtempérer à la réquisition des consuls. On alla chez un second notaire, lequel se récusa de nouveau. On s'adressa à un troisième notaire, lequel fut de l'avis des deux autres, et se refusa à faire un acte désobligeant pour le seigneur. Bref, le pauvre conseil fut obligé de renoncer à tenir l'assemblée, et chacun rentra penaud dans sa maison. L'on rit beaucoup au château ; mais tout cela était mauvais, des entêtements de cette sorte aboutissaient en effet à mettre le feu aux quatre coins de l'ancienne société française.
1781. Cette année là le marquis de Rognes voulut creuser un puits pour avoir de l'eau dans ses écuries. Mais il se trouva que les eaux qu'il captait dans ce puits n'étaient autres que celles de la fontaine publique, qui fut dès lors sensiblement afTaiblie.il s'en suivit des procès etdes chicanes, dans lesquelles, on mit, de tous côtés, du mauvais vouloir, et l'on dépensa pour ce puits beaucoup d'argent.
1783. A force de plaider et de bâtir, le marquis se trouva criblé de dettes, et l'on apprit, par les papiers publics, que
la terre de Rognes avait été mise en vente. Alors la communauté de Rognes rêvant d'être à tout jamais débarrassée
des seigneurs et des seigneuries, examina s'il n'y aurai! pas possibilité pour elle d'acquérir cette terre, afin de la dépecer ensuite, et de la vendre par parcelles. On nomma des avocats pour étudier cette affaire, et l'on sut que M. de Rognes prétendait demander 800.000 livres de son domaine.
1785. L'on apprit que les estimations des experts portaient le prix de la terre de Rognes à 600.000 livres, et la totalité de ses revenus à 18.000 livres. Alors les consuls écrivirent au marquis de Rognes et à sa famille, afin de lui offrir d'acheter cette terre au prix de 600.000 livres. Le marquis répondit favorablement, et se montra disposé à donner la préférence aux offres de la communauté.
Dans ces ventes de terres nobles, il y avait deux choses très distinctes : les droits seigneuriaux et les terres. La communauté se proposait d'acheter le tout, de vendre en les détaillant les terres, de se réserver les droits seigneuriaux. Les terres valaient 400.000 livres, les droits seigneuriaux en valaient 200.000. La communauté aurait eu pour elle ces droits seigneuriaux, elle aurait été à la fois communauté et seigneurie, c'était une belle affaire, d'être soimême son seigneur. Mais l'on était à la veille de la Révolution qui anéantit toutes les seigneuries, de sorte que si les habitants de Rognes avaient effectivement réalise cette affaire en 1785, elle s'en serait repentie et aurait bien regretté son argent en 1789. Fort heureusement pour elle le marquis de Rognes lui fit le tour de manquer de parole ; au lieu de vendre à la communauté de Rognes il vendit à M. d'Albertas, en 1792.
Poursuivi par ses créanciers, M. de Rognes n'habitait plus son château, il s'était retiré à Avignon, il y était malade d'une maladie de langueur, qui se prolongea longtemps, et il y vivait, dit-on, dans la plus grande gêne. Il loua ensuite une petite maison à Villeneuvc-lès-Avignon.
où il mourut en 1792, Il laissa une fille, Victorine de Rafélis de Rognes, qui se maria avec un marquis de la Tourdu-Pin.