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CHAPITRE LIV

Joseph-Barthélémy, comte de Rafélis de Broyés

Contre amiral honoraire,

Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis,

Chevalier de Cincinnatus.

é à Anduze, vers la fin d'avril 1753, de Jcan-

||J François de Raphélis de Broves et d'Elisabeth

^JJL^^I de Mourgucs, Joseph-Barthélémy fut ondoyé

dans la maison paternelle, et reçut le baptême trois

semaines après, dans l'église paroissiale da Anduze.

Pris de bonne heure en affection, par ses oncles Jean- Joseph, lieutenant-général des armées navales, et Pierre- André, vicaire général de Fréjus, Joseph-Barthélémy lit ses études à Draguignan, au collège des Pères de la doctrine chrétienne.

Agé seulement de quatorze ans, il débuta dans la carrière navale, et fut reçu garde de la marine dès i J< >J . Nous possédons en effet un imprimé portant ce titre : « Exercice de géométrie théorique et pratique, par M. Joseph- Barthélémy de Rafélis Brovès, garde de La marine, écolier de mathématiques, au collège de Draguignan. » Il est dit à la fin de ce cahier : « Cet exercice aura lieu dans la salle des exercices des RR. Pères de la doctrine chrétienne à

Draguignan, le 10 du mois de juillet 1767, à quatre heures après-midi. » Il est encore dit, au préambule de cet imprimé : « Le but qu'on se propose, en étudiant la géométrie, détermine la forme que l'on doit donner aux éléments de cette science. Nous avons des géométries pour le génie, l'artillerie, la navigation, la physique. Ces éléments sont bien faits pour la plupart, mais nous n'avons adopté aucun de ces ouvrages. Nous avons été forcés de nous borner aux propositions absolument nécessaires, pour opérer par règle et par principe. » Dans ces exercices, il est aussi question de la science astronomique : « La connaissance des mouvements célestes est nécessaire dans la navigation; on peut, il est vrai, faire quelques opérations de pilotage, sans connaître l'astronomie, mais qui pourrait douter qu'un pilote éclairé par des règles sûres, n'ait de grands avantages sur celui qui n'agit que par routine. »

En 1768, embarqué sur la Provence, vaisseau commandé par M. de Broves, son oncle, Joseph-Barthélémy fit la guerre de Corse.

En 1769, il fut embarqué sur le Singe, commandé par un ami de sa famille, M. de Ray mon dis.

En 1770, Joseph-Barthélémy revint à bord de la Provence, commandée par son oncle, il fit avec lui la campagne de Tunis ; il assista à un combat devant les batteries de Bizerte, où le vaisseau la Provence s'embossa. Monté sur une chaloupe de ce vaisseau, il prit part à un autre combat, qui eut lieu devant la place de Souze ; étant de service autour des galiottes à bombes, pendant le bombardement, il combattit les chaloupes barbaresques envoyées pour surprendre les galiottes françaises.

En 1771, Joseph-Barthélémy fit une campagne dans le Levant à bord de la Pléiade, commandé par son grand'oncle, le commandeur de Glandevès, frère de sa grand'mère, Marguerite de Glandevès, dame de Broves. En 1772, Monsieur de Glandevès passa à bord du vaisseau le Séduisant, et il prit avec lui son petit neveu Joseph-Barthélémy de Broves.

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En 1773 et 177/41 devenu enseigne de vaisseau, ee dernier fut embarqué sur l'Engageante, frégate commandée par M. de la Brillanne.

En 1774» il fut transbordé sur YAtalante et mis sous Les ordres du capitaine de vaisseau M. de Moriès; ce dernier fut remplacé dans le commandement de YAtalante. en 1775, par M. de Glandevès.

En 177G et 1777, Monsieur de Glandevès ayant encore changé de bâtiment, emmena avec lui le jeune Joseph- Barthélémy à bord du vaisseau le Lion, et fit des croisicres sur les côtes de Provence, pour donner la chasse aux corsaires barbaresques.

En 1778 et 1779, Joseph-Barthélémy fut remis sous les ordres de son oncle M. de Broves, chef d'escadre qui montait alors le César, et commandait une division de l'armée navale du comte d'Estaing, en Amérique.

En 1780 et 1781, Joseph-Barthélémy, était à bord du vaisseau le Vaillant, capitaine M. de Seillant ; le Vaillant faisait alors partie de l'escadre de M. du Chaïfaut, laquelle opérait contre les Anglais sur la côte de Bretagne.

« G juin 1780, allocation à Joseph-Barthélémy deRafélis de Broves, lieutenant de vaisseau, embarqué sur le Vaillant d'une somme de 400 livres, pour indemnité * 1 » * déplacement extraordinaire pour le service du roi. Signé, Blouin » (1).

La même année 1781, il passa à bord du Saint-Esprit, qui faisait partie de l'armée de M. de Grasse eu Amérique.

En 1782, Joseph-Barthélémy, lui envoyé à bord de la

Provence, ce vaisseau faisait partie de l'armée navale

franco-espagnole, commandée par Gordova, et qui opérait

dans la rade de Cadix.

En 1782, il fut choisi par son oncle comme aide de

(I) Archives de la marine.

23q UNE FAMILLE DE PROVENCE

camps ; son oncle était alors inspecteur des classes dans les ports de la Méditerranée.

« 1784 (sic). Au sieur Raphélis de Broves, lieutenant de vaisseau, héritier du sieur comte de Broves, lieutenant-général des armées navales, pour remboursement de dépenses extraordinaires qu'il a faites à l'occasion de son inspection des classes en 1780. »

(( De par le Roy,

(( Trésorier général de la Marine et des Colonies. M. Simon-Charles Boutin, payez comptant des deniers de votre exercice de 1784, au sieur Raphélis de Broves, lieutenant de vaisseau, héritier du sieur comte de Broves, lieutenant-général des armées navales, la somme de 1G80 livres, que nous lui avons ordonné et ordonnons, pour remboursement des dépenses extraordinaires qu'il a laites à l'occasion de son inspection des classes 1780. Et rapportant par vous la présente ordonnance, avec la quittance dudit seigneur de Rafélis de Broves, ladite somme de 1680 livres, sera par vous passée et allouée en la dépense de votre état de 1784, et dans le compte de la présente année, par nos amés et féaux, les gens de nos comptes à Paris, auxquels mandons aussi le faire sans difficulté, car tel est notre bon plaisir. Donné à Versailles, le Ier mai 1784. Signé, Louis.

Contresigné, Maréchal de Castries (i).

En 1787, il commandait, avec le grade de major de vaisseau, la gabarre la Pintade, qui croisait sur les côtes de Bretagne, et il eut le malheur de faire naufrage avec sa gabarre, à l'entrée de la rivière de Nantes. Ce naufrage eut lieu vers la fin de 1788, car en 1787 « le comte de Broves, major des vaisseaux du roi, en activité de service à Brest, demande des lettres d'Etat, pour éviter les poursuites des employés du domaine à Aix, pour raison de

(1) Cette ordonnance peut encore servir de lettre patente.

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droits de lods, sur des biens possédés par ses ancêtres depuis des siècles. » Le 22 novembre 1787, le Chevalier de Vaugirand, capitaine des vaisseaux du roi, major de la quatrième escadre au département de Brest « certifie que M. Joseph-Barthélémy, comte de Rafélis de Broves, major des vaisseaux du roi, de la 3me division de la 7™ escadre, est actuellement présent au département de Brest, où il est retenu pour le service du roi. »

« Les lettres d'Etat ont été accordées au sieur de Rafélis comte de Broves, major des vaisseaux du roi, le 5 janvier 1788, mais elles sont datées du 21 décembre 1787, et adressées à M. Gorpelet, secrétaire du roi. » (1).

Les lettres patentes par lesquelles furent accordées les lettres d'Etat sont ainsi conçues. <( Le comte de Broves, major des vaisseaux du roi, en activité de service à Brest demande des lettres d'Etat, pour éviter les poursuites des employés du domaine à Aix, pour raison de droits de lods qu'ils prétendent être dûs, sur une donation à lui faite par une de ses tantes, de biens possédés par ses ancêtres, depuis des siècles ; le comte de Broves a en sa faveur les dispositions des ordonnances royales de 1778, qui accordent ces sortes de grâces aux ofliciers en activité de service.

Approuvé : Le Ministre d'Etat. Signature illisible (2). »

Joseph-Barthélémy a assisté à tous les combats de terre et de mer de l'armée navale du comte d'Estaing, notamment aux combats du 8 et du 10 août 1778, dans lesquels

(1) En marge : Conseil de dépêches, reçu au bureau du Contentieux.

(2) Toutes ces pièces sont aux archives de ta marine, au dossier de Joseph-Barthélémy, contre-amiral, et constituent autant d'actes et documents officiels, équivalant a dos lettres patente - Le mémoire par lequel Joseph- Barthélémy expose le besoin danlequel il se trouve d'obtenir des lettres d'Etat, es! adr688< Monseigneur le garde des sceaux de France, et est Bigné : Rafélis, comte de Brèves. Ce mémoire eu forme do lettre existe encore au ministère de la marine, au dossier du contre amiral, al est date de Brest, le 20 novembre 17^7.

23a UNE FAMILLE DE PROVENCE

l'on essuya le feu des batteries de Rhode-Island, pour entrer dans ce port et pour en sortir.

Il était aussi sur le César, dans le combat naval que livra ce vaisseau contre Ylsis, vaisseau anglais de 120 canons . %

Il assista encore aux deux combats qui furent livrés devant Sainte-Lucie ; à l'attaque de la Virgie, M. de Broves était à la tête d'une compagnie de grenadiers de la marine, dont près de la moitié demeura sur le champ de bataille ; ce combat eut lieu le 18 décembre 1778.

A la prise de la Grenade, M. de Broyés était à la tète des colonnes qui donnèrent l'assaut ; il sauta le premier dans les retranchements, et de là, donna la main à M. le comte d'Estaing, pour l'aider à franchir le talus. M. le comte d'Estaing l'embrassa, sur les drapeaux renversés de l'ennemi, et lui donna la croix de Saint-Louis.

Il assista aussi au combat naval qui se livra le 6 juillet 1779, devant la Grenade, contre l'escadre de Faillirai Biron (1).

Pendant l'expédition que le comte d'Estaing fit contre Savannah, Joseph-Barthélémy demanda et obtint comme une faveur, d'être débarqué pour aller au feu. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet à son général :

« Monsieur le Comte,

« Permettez que je profite d'une occasion si agréable pour me rappeler à votre souvenir, et vous prier d'agréer mes compliments sur les diverses prises faites par les vaisseaux de votre escadre.

« Je m'étais flatté quelque moment, que vous daigneriez m'employer dans l'expédition de M. de Saint-Romain, mais les choses n'ayant pu avoir lieu, puis-je espérer que vous m'accorderez la grâce de descendre comme major des troupes de la marine, sous les ordres du plus ancien

1) Etats de services, aux archives de la marine.

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lieutenant? Si j'étais assez heureux pour obtenir l'ordre que j'ai l'honneur de vous demander, je tâcherais de le remplir de manière à mériter la continuation de votre estime .

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Rafélis Broyés,

« Lieutenant de vaisseau.

« A bord du César, le 25 septembre 1779 (1). »

Débarqué et envoyé au camp devant Savannah, il assista aux deux assauts qui furent tentés contre cette place, et dans lesquels les Français abordèrent l'ennemi, L'épée à la main, en deux combats corps à corps.

Etant dans la baie de Sandiock, sur les côtes de l'Amérique septentrionale, il s'empara, à deux heures du matin, et par surprise, avec le canot du vaisseau le César, armé seulement de quelques hommes, du brick anglais le Stanley, armé de cent hommes d'équipage.

Lieutenant de vaisseau à bord du Saint-Esprit, commandé par M. de Chabert, de l'armée navale du comte de Grasse, il assista à tous les combats et batailles navales, livrées par ce général. Il lut notamment à ceux qui eurent lieu devant Fort-Royal, contre l'amiral Hood. les 29 avril 1781, et 5 septembre 1781, etàccux qui furent livrés contre l'amiral Graves dans la baie de Ghasepcak. Il assista encore, les 25, 26 et 27 janvier 1782, aux combats de l'armée du comte de Grasse, contre l'amiral Hood, devant Saint-Christophe. Ces états de service existent aux archh es de la marine, et sont visés par le chef d'escadre des armées navales, commandant le port de Toulon. d'Albert de llioms.

Au cours de l'année 1782, le comte de Broves lil partie de l'armée navale unie, formée des escadres espagnoles et françaises, sous les ordresde Don ( lordoi a; il fut présent au

(i) Archives de la marine, au dossier de Jean-Joseph, Lieutenant-général des années naval'

siège de Gibraltar, et au bombardement de cette place ; ce bombardement avait laissé des souvenirs dans l'esprit de mon grand-père, qui disait n'avoir jamais vu plus terrible feu; les Anglais, eux seuls, tirèrent plus de 6000 coups de canon à boulets rouges.

Au mois de novembre 1782, la Provence se trouvait à Brest, où elle était revenue en compagnie du Réfléchi, conduisant au port de guerre trois prises faites sur l'ennemi (1).

La Provence reprit ensuite sa croisière et prit part au commencement du combat, qui eut lieu contre l'amiral Hood, dans le voisinage du mouillage d'Algésiras, dans lequel l'amiral Hood s'échappa, grâce au mauvais temps, de la même façon qu'il avait fait à Rhode-Island.

A bord de la Provence en 1782, Joseph-Barthélémy remplissait les fonctions de lieutenant, chargé du détail des dépenses ordinaires et extraordinaires du vaisseau. Nous avons un état de quelques-unes de ces dépenses ; l'on y remarque « le blanchissage de 232 draps de lit et de 5o chemises » en trois mois, pour tout un équipage ; l'on y remarque encore la somme de i92 réaux, soldés pour « 4 mains de papier à état, huit mains au griffon, deux mains au ministre, une main à lettre, et une bouteille d'encre, trois bâtons de cire à cacheter, deux canifs, deux crayons fins et une pièce de faveurs bleues. »

De 1786 à 1787, Joseph-Barthélémy continua son service à la mer, dans la flotte du comte d'Estaing, laquelle fut généralement employée à protéger les nombreux convois que le gouvernement dirigeait vers les armées navales de l'Amérique et des Indes, commandées l'une par le comte de Grasse et l'autre par le fameux bailli de SuflVen. Le vice-amiral, comte d'Estaing, montait le Magnifique, il réussit presque toujours à conserver sa flotte dans le meilleur état possible, malgré les longues traversées, les temps orageux, et les mers dures. L'on restait quelquefois

(i) Journal politique du 5 novembre 1782.

27 jours en panne, dans l'Océan pacifique, pour attendre

les flottes anglaises, mais celles-ci semblaient avoir pris le parti d'éviter les batailles navales, et réussissaient toujours à se dérober. Il n'y eut aucune bataille, dans le cours de ces campagnes du comte d'Estaing, et l'on se borna à faire des croisières.

Dans le cours de ses campagnes militaires, de 1767 à 1789, M. de Broves, selon l'expression d'un de ses anciens compagnons d'armes (M. l'amiral de Chayla), se montra toujours « l'un des plus braves et des plus loyaux officiers delà marine, qui aient existé (1). »

Mais ses deux plus beaux faits d'armes sont sa conduite à la bataille de la Grenade et sa prise du brick de guerre anglais le Stanley

L'escadre française, partie le 3o juin 1779 de la Martinique, parut le 2 juillet en vue de la Grenade. Le comte d'Estaing débarqua sur le champ i3oo hommes, sous les ordres du comte Dillon. Le général n'avait point de canons, il eût été trop long d'en faire venir. Dans la nuit du 3 juillet au 4 juillet, les colonnes françaises se mirent en marche. Le comte d'Estaing marchait entête, avec une compagnie de grenadiers de la marine, commandée par le comte de Rafélis de Broves, lieutenant de vaisseau. Quand on fut près des retranchements anglais, il en sortit un feu très vif; de plus, le vaisseau anglais 1* Yosck, mouillé tout près, dans le bassin de carénage, tirait à cartouches, contre les Français; malgré cela, pleins d'ardeur. le> grenadiers escaladèrent les retranchements. Un grenadier donna alors la main à M. le comte d'Estaing, pour l'aider à gravir un monticule un peu ardu pour un homme de La corpulence de M. le comte d'Estaing : mais ce brave soldat fut emporté par un boulet anglais. C'est alors qoe M. de Broves, qui était déjà dans L'intérieur duretranchement, s'élança vers son général, et Lui tendit La main.

(1) Lettre de l'amiral au ministre de la marine du 22 février 1811. Archives delà marine, dossier de Joseph- Barthélémy

comte de Broves.

pour l'aider à franchir les derniers obstacles. Le général s'écria en s'adressant aux grenadiers : « Mes amis il faut venger ce brave homme, suivez-moi, et vive le roi ! » Puis ayant M. de Broves à ses côtés, il combattit l'épée à la main. La Grenade fut enlevée, Ton apporta les drapeaux pris sur l'ennemi; en représaille des insultes faites par les Anglais au pavillon de la France, le général foula aux pieds les drapeaux britanniques, et sur ces drapeaux pris et foulés aux pieds, il embrassa M. de Broves, le félicita de sa conduite, et lui donna la croix de Saint-Louis.

Le général força les prisonniers ennemis à dresser un mât et à hisser de leurs mains le pavillon du roi de France. Nommé chevalier de Saint-Louis sur le champ de bataille, Joseph-Barthélémy ne reçut l'accolade solennelle que l'année suivante : son père Jean-François, colonel d'infanterie, et lieutenant de roi à Aiguemortes, admit solennellement son fils dans l'ordre royal et militaire de Saint-Louis; et cette cérémonie touchante eut lien dans l'église d' Aiguemortes, ainsi que je le tiens de la bouche de mon père.

A cette époque, la croix de Saint-Louis s'obtenait très difficilement ; de vieux ofliciers l'attendaient souvent toute leur vie, et elle ne leur était pas accordée, s'ils ne se distinguaient par des actions d'éclat. Cette décoration, si rare, était appréciée à ce point, qu'en ce même temps un officier de marine âgé de 32 ans, ayant été nommé chevalier de Saint-Louis, en eut une joie si vive qu'il en mourut (i).

Mon aïeul obtint la croix de Saint-Louis, à l'âge de 26 ans, et il l'obtint, non par grâce et par faveur, mais par justice; ayant cru devoir remercier M. le comte d'Estaing de sa promotion dans l'ordre royal et militaire, il reçut en réponse la lettre suivante : « C'est à vous-même, Monsieur, c'est à vos services que vous devez les grâces de Sa Majesté, Je n'ai fait que solliciter pour vous; les actions qui vous les ont fait obtenir, me persuadent que

(1) Journal politique, année 1779, page 276.

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vous mériterez de plus en plus L'estime de ceux qui ont l'honneur de servir avee vous, et que vous serez toujours digne de vous-même, et de Monsieur votre père. Je partage bien sincèrement la satisfaction que Monsieur votre père doit avoir de vous voir marcher sur ses traces, et j'apprendrai avec plaisir ce qui vous arrivera d'heureux.

« J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec la plus grande estime, le Comte d'EsTAiNG, vice-amiral de France. »

La prise du brick de guerre anglais le Stanley \n\v le comte de Broves, est encore un fait d'armes remarquable, et l'on peut le comparer aux coups de main les plus hardis et les plus heureux de Jean Bart. Pendant la guerre d'Amérique le César, commandépar le chef d'escadre comte de Broyés, se trouvant dans les parages de la baie de Sandyoock. le commandant envoya son neveu, Joseph-Barthélémy, avec quelques hommes d'équipage, sur le grand canot, avec la mission d'aller fouiller la rade de Sandyoock, et se mieux assurer de l'absence de l'ennemi. Ayant remarqué dans le fond de la baie un brick Anglais qui y était en panne et sans défiance, Joseph-Barthélémy réussit à se dérober sans ôtre aperçu ; il conçut aussitôt le projet audacieux de s'emparer de ce bâtiment, à la faveur de la nuit et par surprise. Il demeura caché jusques fort avant dans la nuit, derrière les rochers de la cote, défendant à ses hommes de remuer et de parler. Puis vers minuit, voj ant tous les feux éteints à bord du brick, et préjugeant que tout l'équipage anglais était endormi, il lit silencieusement larguer les voiles, et la chaloupe glissa rapidement et ^ans bruit vers le Stanlej\ L'obscurité noire dissimula sa marche, et lui permit d'aborder le brick, sans que sou approche ait été observée par la vigie inattenliv e. La chaloupe française abat sa voile, et sa mature, et s'enfile doucement connue un corps mort, sous le mât de beaupré de L'Anglais, dont les sous-barbes se trouvent à portée de

la main des Français. M. de Broyés se liisse doucement le sabre aux dents, suivi de ses hommes ; il rampe, [>;ir le

mât et les haubans de beaupré, jusques sur le gaillard d'avant du Stanley, il s'élance lui-même d'un bond sur la vigie, et la force au silence, le poignard sur la gorge ; pendant ce temps-là, ses hommes ont fermé les écoutilles et réduit les 120 hommes de l'équipage, en les emprisonnant dans l'entrepont. Le capitaine du brick, surpris dans son sommeil, est garrotté et enfermé dans sa cabine. Cela fait le lieutenant de vaisseau français saisit la barre, les matelots français coupent les câbles à coups de sabres, larguent les voiles, hissent le pavillon fleurdelisé à la cime du grand mât, et le navire traînant à sa suite le canot du César, rallie l'escadre française. Ce fait d'armes valut à Joseph-Barthélémy la décoration de Cincinnatus, et fit sensation dans les deux marines françaises et anglaises. Nous en avons retrouvé l'expression dans une lettre adressée, par le comte d'Estaing lui-même, à M. de Broves, pour lui annoncer sa nomination dans l'ordre militaire de Cincinnatus.

« Paris, 10 Février ijgo.

« A Monsieur le comte de Broves,

« Je n'ai pas cessé, Monsieur le Comte, de représenter que vous étiez compris dans la première liste de messieurs les officiers de la marine, qui doivent être admis dans la société de Cincinnatus. J'ai continuellement observé que ce billet d'invitation avait été égaré dans les bureaux. J'ai certifié que ces diplômes vous seraient expédiés d'Amérique parce que vous étiez sur la liste, que j'ai envoyée au général Knoz, secrétaire-général de la société de Cincinnatus. J'ai dit que vous deviez être traité comme les deux majors de l'avant-garde et du centre, qui avaient été admis en cette qualité. J'ai été dans le cas heureux de répeter que vous étiez aussi appelé à grossir le nombre, si honorable pour la nation et pour la Société, des sujets désignés dans le Résolved, parce qu'il autorise à proposer ceux qui se sont distingués par des actions particulières.

La présence d'esprit, la bravoure, et l'audace toute à la fois imposante et réfléchie, qui caractérisent le véritable esprit militaire, je les trouve en vous, qui avec un simple canot avez su prendre la corvette le Stanley, et vous rendre maître de ceux qui auraient pu vous faire leur prisonnier. C'est une action, qui toute seule, vous donne le droit incontestable & obtenir les plus hautes récompenses militaires. T ai tâché de me consoler des rejus que f ai éprouvés en aimant à raconter cette action vraiment glorieuse pour vous et pour la marine du roi. Mais, Monsieur le Comte, jusqu'à hier après-midi, je n'ai pu que cela. Monsieur le comte de la Luzerne, convaincu que vous ne deviez pas plus longtemps souffrir d'une erreur, m'a autorisé à vous marquer que vous pouviez porter la marque de la Société. C'est avec le plus grand plaisir que je remplis ce devoir. Par des motifs d'administration, le Ministre exige que vous ne lui en parliez pas, il supposera que vous avez reçu le billet d'invitation en même temps que les autres. Monsieur le chevalier de Fleurieu est également prévenu de cette décision .

Agréez, M. le Comte, l'assurance de ma satisfaction.

Signé : d'EsTAiNG, vice-amiral de France (i). »

Le comte de Broves fut promu au grade de major de vaisseau lorsque la paix fut signée entre la France et l'Angleterre. Alors le comte d'Estaing eut l'idée de réunir à Paris tous ceux des officiers de la marine qui s'étaient distingués en Amérique, tous ceux qui avaient obtenu des grades, et qui avaient mérité la croix de Saint-Louis. Il voulu même profiter de cette fête pour recevoir solennellement les nouveaux chevaliers créés par le roi Louis \\ I. Le général donna une brillante fête, il aimait les ovations. La popularité de d'Estaing excita la jalousie de Lafayette lui-même. Le peuple chantait dans Paris : « Quand ByrOD voulu danser à d'Estaing, il fut s'adresser, vous danserei

(1) Archives de la marine

Byron, eh î bien vous danserez. » Un jour qu'on jouait la tragédie de Bayard à la Comédie Française, l'acteur mit dans la bouche du chevalier Bayard la tirade suivante :

« Ecoute, ô mon élève, espoir de la Patrie, D'Estaing cœur tout de flamme à qui le sang me lie, Toi, né pour être un"jour, par tes hardis exploits Ainsi que ton aïeul bouclier de ton roi. »

La prophétie de l'acteur ne se réalisa guère, et d'Estaing fut un trop faible bouclier de son roi, aux journées d'octobre 1791. 11 aimait l'ostentation et les hommages, et se plaisait à se montrer au roi et à la nation, entouré de tout ce qu'il y avait de plus distingué dans l'armée navale. Tel fut sans doute le motif de la réunion, qu'il organisa, en faisant une invitation à tous les chevaliers de Saint-Louis promus pendant les guerres maritimes. Le jeune de Broves ne manqua pas au rendez-vous, car il était connu et particulièrement estimé par le général.

Après la paix il retourna à son département, c'est-à-dire à Toulon, et ne fut guère embarqué que pour des croisières, ou pour les manœuvres navales, que l'on a coutume de prescrire aux capitaines de vaisseaux et aux chefs d'escadre, afin d'exercer les équipages.

En 1783, il eut le malheur de perdre son principal protecteur, Jean-François, son oncle ; il en fut héritier. Le roi de France, en reconnaissance des services du lieutenantgénéral, accorda une pension de quatre mille livres à sa veuve, et de 5oo livres à ses deux neveux. « Le Roi a accordé à la veuve de Monsieur le comte de Broves, lieutenant-général des armées navales, une pension de quatre mille livres, et une pension de 5oo livres à M. de Broves, lieutenant de vaisseau, et une pareille à son frère, neveux de cet officier général. Ces grâces auront lieu à compter du 12 novembre 1783, jour de la mort de M. le comte de Broves. Pour extrait : Blouin. »

24 janvier 1784.

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En marge : « Les brevets de MM. de Broyés, neveux, sont du 21 décembre 1^83, la pièce a le n" 14 (i). »

Quelque temps après, le roi ajouta à cette faveur toute personnelle, une autre grâce devant rester héréditaire dans la famille, il lui donna par lettres patentes, le droit de porter le titre de comte, et de le transmettre, en sa qualité d'héritier du comte de Broves, Lieutenant-général, et en considération de ses bons services. Il avait effectivement hérité des biens de son oncle, lesquels lui avaient été* transmis, en vertu d'un fidéi-commis, par sa tante Madame de Selles. Il était devenu seigneur du château, des terres et domaines de Broves, et de Saint-Roman. Il avait également hérité de capitaux considérables, et d'une magnifique argenterie. Le lieutenant-général avait vendu son hôtel de Draguignan, quelque temps avant sa mort. mais la famille de Broves avait plusieurs maisons à Draguignan. Un ancien oflicier de marine, qui avait servi dans sa jeunesse sous les ordres de M. de Broves, «lisait que ce dernier tenait, avant la révolution, un grand étal de maison, et qu'il vivait de telle manière, que 1 On doit supposer qu'il possédait au moins cinquante mille livres de rentes. Tout cela est considérablement exagéré. La terre de Broves et de Saint-Roman rendait seulement quatre mille écus, ainsi que le prouvent les reçus suivants trouvés à Broves : <( Je soussigné (sic) en ealité (sic) d'héritier du comte de Broves mon cher frère, (déclare) avoir reçu de sieur Pierre Fabre, fermier-général de la terre de Broves, la somme de 3.ooo livres, pour la paye échue cejourd'hui, dont le quitte à Broves Le •>] juin mil sept

cent huitante-tr ois .

« Signé : BrOVÈS, de Sri î î . »)

« En qualité d'héritière de haut ei puissant seigneur messire Jean-Joseph de Rafélis, mon cher frère, je déclare

avoir reçu, du sieur Pierre Fabre et associés, la somme «le 3ooo livres pour la première paye de la ferme géné-

(1) Archives delà marine.

ralle (sic), de Broves et Saint-Roman, échue le jour d'hier, de laquelle somme je le quitte à Broves, le 2. mars mil sept cent huitante trois . Signé : Broves, de Selle. »

Lorsqu'il était en Provence, Joseph-Barthélémy faisait de longs séjours, soit à Broves, soit à Draguignan. Draguignan, malgré l'éloignement de Jean-François, qui résidait davantage en Languedoc, était demeuré un centre où les membres épars et dispersés de la famille des Rafélis, aimaient à se réunir. Jean-François s'y rendait presque tous les ans, surtout lorsque son fris, Joseph-Barthélémy faisait son service de mer ; alors il gérait les intérêts de son fds, lequel s'arrangeait du mieux possible pour le rejoindre, et se retrouver à Draguignan, avec son oncle le vieux chanoine Pierre André, qui habitait une maison de modeste apparence, 'située non loin de cette maison de Raymondis, dont M. Mireur a si bien esquissé l'histoire, et qui est en effet si riche en souvenirs de tous genres.

Là, encore, il retrouvait la société de ses tantes, mesdames de Selles et d' Allons. Là, encore, il allait embrasser son jeune frère, Charles-François, qui n'était Agé que de douze ans, alors que lui-même en avait déjà trente, et qu'il avait le grade de lieutenant de vaisseau, et la croix de Saint-Louis. Ce jeune enfant se faisait nécessairement une très haute idée de son aîné, et de là vint, sans doute, l'habitude qu'il contracta, dès son bas âge, de ne parler et de n'écrire à son aîné, qu'avec un ton de déférence et de respect fort marqué. Là, il retrouvait encore de vieilles et de jeunes religieuses ursulines, ses cousines ; ses cousins de Rafélis de la Beaume, et de Tourtour, et d'autres appartenant aux diverses branches de nos familles, éteintes aujourd'hui depuis longtemps.

Joseph-Barthélémy reprenait à Draguignan la vie de famille, la vie provinciale, quelque peu oubliée, dans les relations officielles de l'état militaire. Il y avait, à Draguignan, les Raymondis, les Villeneuve, les Glandevès, les Favas, les Barras, etc., toutes familles de militaires et

de marins, liées avec celle de Joseph-Barthélémy, par des amitiés, dont l'origine séculaire remontait au quinzième siècle. L'on venait nombreux à Draguignan, M. le vicomte de Broves y menait sa fille et son gendre, le marquis de Boisrobert, et l'on faisait ensemble de Longs

séjours à Broves.

A la fin de 1789, le comte de Broves, major des vaisseaux du roi, joua dans les événements qui se passèrent dans la ville de Toulon, un rôle très honorable, qui lui lit courir de graves dangers, et qui fut toutefois diversement apprécié, suivant qu'il fut jugé par les esprits imbus des principes monarchiques, ou par les esprits épris des maximes de la Révolution.

Dans cette émeute de Toulon, qui fut sur le point d'amener les plus grands malheurs, M. de Broves n'échappa qu'avec beaucoup de peine, au sort funeste de M . de Belzunce, son parent, et son ami, qui avait été massacré par les insurgés de la Provence.

Le comte d'Albert de Rions, commandant le port «le Toulon, se proposant de maintenir une police exacte parmi les ouvriers de l'arsenal et de la flotte de Toulon. et de préserver de toute atteinte les forces navales, qui lui étaient confiées, avait chassé de l'arsenal quelques maîtres d'équipage insubordonnés.

Les coupables ennemis de la patrie, de la monarchie et de la société, persuadèrent aux ouvriers qu'ils pouvaient et devaient faire la loi, que tout acte d'autorité était une injustice et un attentat contre les droits de l'homme et du citoyen, que tout homme constitué en dignité, était par le fait même indigne de la confiance du peuple.

Le 7 décembre 1789, une dépuration de la municipalité de Toulon, accompagnée d'une grande populace menaçante, et agitée, vint demandera M. d'Albert de Laisser rentrer à l'arsenal deux ouvriers, qu'on avait renvoyés La veille. L'amiral refusa, disant qu'une pareille concession

serait la destruction de toute discipline. Alors un des officiers municipaux s'adressant à la foule s'écria : « Vous le voyez, le général est inexorable ; allons sauver la ville ! » Monsieur de Ruât, lieutenant de vaisseau, se récria sur ce mot, disant : « La ville n'est aucunement en danger, surtout elle n'est pas mise en danger par les officiers de la marine, qui sont aussi bons citoyens que vous. » Dans le tumulte de cette manifestation, M. de Saint-Jullien, capitaine de vaisseau, se trouva pressé de toutes parts, on lui arracha l'épée qu'il avait à son côté, et une canne à épée qu'il tenait à la main. Le bout de la canne, ayant été emporté, par ceux qui l'avaient saisie, la lance qui était dans la canne demeura à nu, et blessa légèrement un homme du peuple. La sédition continuant, et les officiers municipaux insistant toujours auprès de M. de Rions, pour obtenir la grâce des ouvriers renvoyés, l'amiral eut un moment de faiblesse, il craignit de manquer de prudence, en exaspérant le peuple par un refus obstiné ; c'est pourquoi il accorda la grâce des ouvriers renvoyés, et promit de les faire réintégrer. Tout cela se passait dans une des grandes salles du rez-de-chaussée, à l'hôtel de l'amiral. Alors le consul sortit de cette salle, et, faisant sonner de la trompette, annonça lui-même au peuple le bon succès de la manifestation, et le triomphe de l'esprit de rébellion.

Pendant que ces événements avaient lieu, M. de Broves, major de vaisseau, se trouvait chez un de ses amis, M. de Bras ; il fut averti par les domestiques de ce dernier de ce qui se passait à l'hôtel de M. de Rions ; la sédition avait commencé à huit heures du matin, et ce ne fut qu'à onze heures que M. de Broves, mis enfin au courant de ce, qui avait eu lieu, s'empressa de se rendre auprès de son général. Les avenues de l'hôtel de l'amiral étant fermées, et apercevant sur le champ de manœuvre, qui est à côté de l'hôtel de l'amiral, un détachement de matelots canonniers, qui y avait été amené par M. de Martignan, lieutenant de vaisseau, sur un ordre de M. de

Rions, M. de Broves s'en rapprocha. Le détachement était rangé sur trois rangs, et se Reposait sous les armes. M. de Broves s'arrêta près de là, attendant une occasion favorable pour pénétrer dans l'hôtel. Ses intentions étaient si peu hostiles, qu'il avait son épée au fourreau. Mais la vue de cette épée irrita un homme du peuple, lequel enhardi parla sécurité de celui qui la portait, s'avança par derrière, et voulut saisir cette épée ; ce fut alors que, pour empêcher cet insurgé de lui ôter son épée, M. de Broves la tira rapidement hors du fourreau, et en même temps, ordonna à la troupe de porter les armes.

M. de Mazange, ofïicier du régiment de Barrois, qui se trouvait près de M. de Broves, dans ce moment là, dit, dans sa déposition, que M. de Broves harangua le peuple, qui jetait des pierres contre les fenêtres de l'hôtel, et que voyant le peuple de plus en plus furieux, prêt à se précipiter sur lui, M. de Broves avait alors mis le sabre à la main. A ce signal, le peuple fit un mouvement en arrière, et comme il y avait grande presse, plusieurs personnes furent renversées.

Le peuple s'étant quelque peu éloigné, M. de Broves s'adressa à la troupe de marine, lui disant : « Soldats, souffrirez-vous qu'on insulte ainsi votre général ? » Puis il donna l'ordre de porter les armes.

A ce commandement, trois ou quatre canonniers abattirent leurs fusils, d'autres obéirent au commandement, et d'autres demeurèrent reposés sous les armes. Sur quoi Le peuple se mit à crier : « Bravo la marine, à bas les armes. » Alors le peuple lit un retour offensif, et recommença à jeter des pierres, soit contre les fenêtres de rhôtel, soit contre la personne de M. de Broves. M. de Kions. pour se soustraire à ces insultes, se retira dans L'intérieur de ses appartements et M. de Broves (tant parvenu à escalader la balustrade de l'escalier, pénétra aussi dans L'hôtel. L'on accusa M. de Broves d'avoir voulu taire tirer Mule peuple. Mais les armes n'étaient pas chargées, et ne pouvaient l'être, puisque les troupes sortaient de la

caserne, et n'avaient point reçu de cartouches. Eût-il eu l'intention de faire tirer sur le peuple, on ne saurait incriminer sa mémoire, car il est toujours permis de repousser la violence par la violence ; or, le peuple insurgé commettait des violences, il essayait de désarmer un officier supérieur, et il jetait des pierres contre l'hôtel de l'amiral. Mais M. de Broves n'eut pas la volonté de commander le feu : s'il avait eu réellement l'idée de commander le feu contre l'insurrection, on n'aurait pu le blâmer sérieusement. Toutefois ses intentions ne furent point telles. Il voulut simplement intimider le peuple, et commander à la troupe, afin de la faire rapprocher, et de se rapprocher avec elle de l'hôtel de l'amiral, dans lequel il désirait pénétrer. Or, pour mettre la troupe en mouvement, il fallait nécessairement lui faire le commandement de portez armes. Quand une troupe est reposée sur les armes, quel que soit le mouvement qu'on veut lui faire exécuter, il faut préalablement lui faire porter les armes . Après que M. de Broves fut rentré dans l'hôtel, M. de Saint-Jullien, capitaine de vaisseau, fut assailli, poursuivi, frappé à coups de crosses de fusils, et tomba couvert de blessures, presque sous les yeux de la garde nationale, qui arrivait dans ce moment sur le champ de manœuvres. Alors les officiers de la marine, MM. de Rions et de Broves accoururent sur la place, pour protéger M. de Saint-Jullien. En ce moment, un individu, un ouvrier de l'arsenal, vint sur l'amiral en tenant une hache levée, et c'est avec peine que les officiers de la marine parvinrent à sauver les jours de M. de Rions. Cependant il est remarquable qu'aucun de ces officiers ne tira l'épée, tous la gardèrent au fourreau. Lorsqu'ils se retirèrent pour rentrer dans l'hôtel, avec MM. de Rions et de Saint-Jullien, les officiers de la marine furent assaillis d'une grêle de pierres. Le peuple en voulait surtout aux officiers de marine, tout le monde fit la remarque que les officiers de l'armée de terre ne furent aucunement insultés. Lorsqu'un de ces officiers passait, le peuple disait :

« C'est un officier de terre, laissons-le aller. » M. de Bonneval, major général, étant sur la galerie de L'hôtel de l'amirauté, un soldat de la garde nationale eut La hardiesse de sortir des rangs, pour venir lui porter un coup de sabre, qui ne l'atteignit pas ; personne d'ailleurs, n inquiéta ce soldat pour cet acte coupable.

Alors la municipalité, soutenue par la garde nationale, vint demander et exiger que M. de Broves, qui avait commandé la troupe, fut livré aux officiers de la municipalité. M. de Rions réunit alors un conseil de guerre, et l'avis général fut que l'on pouvait sans trop grands dangers s'en rapporter à la prudence de la municipalité, et à son esprit de justice. M. de la Roque fut chargé d'aviser la municipalité de la satisfaction qu'on était disposé à lui donner, et cette déclaration qui fut faite à une heure de l'après-midi, parut calmer entièrement la sédition.

Mais à deux heures de l'après-midi, les gardes nationaux, surexcités et enhardis par le départ de la plupart des officiers de marine, violèrent les portes de l'amirauté, l'on tira des coups de fusils jusque dans l'intérieur du cabinet de l'amiral, et l'on exigea impérieusement que M. de Broves, accusé d'avoir voulu faire tirer sur le peuple, soit livré à la garde nationale.

L'amiral opposa une longue résistance, mais l'avis des quelques capitaines de vaisseaux, présents dans l'hôtel, ayant été qu'on pouvait prendre au sérieux les assurances qu'on donnait de veiller à la sûreté de M. de Broves, il promit que cet oflicier se livrerait lui-même.

En effet, M. de Bras, que l'on avait chargé d'aller annoncer à M. de Broves, la décision qui venait d'être prise à son égard, trouva cet officier déjà déterminé à faire de son propre mouvement ce qu'on venait lui proposer. Mais le général, le voyant approcher, et ne pouvant supporter l'idée de le voir arracher à ses amis, courut vers lui, et lui proposa «lèse défendre et de périr avec lui, ainsi qu'avec le petit nombre de ses camarades, qui se trouvaient à portée de courir les risques d'une telle peso-

lution. Mais M. de Broves, supérieur à toute crainte, et fort du témoignage de sa conscience, le remercia, et se remit lui-même entre les mains de la garde nationale.

Le détachement de gardes nationaux qui l'emmenait, défila devant le reste de la garde nationale, rangée en bataille. Parvenu au bout de l'allée, le détachement fit halte, et mit la bayonnette au fourreau. M. de Broves put d'autant moins se garantir de l'idée funeste qu'on allait le passer par les armes, que lorsqu'il sortait de l'hôtel de l'amirauté, un garde national lui avait dit : « Nous allons t'arranger comme ton camarade Belzunce. » Il pensa qu'il allait être fusillé, mais cette idée ne se manifesta ni sur son visage, ni dans sa contenance ; il tira seulement sa montre, et la présentant à l'officier de l'escorte, il le pria de la donner à son domestique, pour prix de ses bons services. Mais cet officier ne la prit pas, et ne put s'empêcher de laisser échapper quelques larmes. Le détachement se remit en marche, et arriva au palais, où M. de Broves fut mis au cachot. Dans le trajet, à travers les huées, les menaces et les injures de la populace, il eut la consolation d'entendre quelquefois ces paroles : « Quoi ! c'est celui-là ? il était si doux, si honnête ! »

Bientôt après, l'on amena dans la même prison, MM. d'Albert de Rions, vice-amiral ; de Bonneval, capitaine de vaisseau ; de Village, capitaine de vaisseau ; et de Gastellet, capitaine de vaisseau. Ces messieurs furent d'abord enfermés pendant quelques heures dans une prison, où se trouvaient avec eux des criminels condamnés pour vol. Puis on les mit tous ensemble dans une chambre particulière Pendant toute la nuit les gardes nationaux se plurent à les inquiéter par des cris sauvages, et par des propos bien propres à leur faire supposer que leur dernière heure n'était pas loin. M. de Broves demeura en prison dans cette situation critique et presque désespérée, jusqu'au 14 décembre, jour où, par un décret de l'Assemblée nationale, sanctionné par le roi, la municipalité reçut l'ordre de procéder immédiatement à l'élargissement

des ofliciers de la marine détenus au palais do justice. Le i5 décembre, les consuls accompagnés des officiers municipaux, et de ceux de la garde nationale, firent sortir l<-> ofliciers de la marine, et sous l'escorte de quinze hommes pris dans chaque compagnie de la garde nationale, les firent conduire jusqu'à l'hôtel de l'amirauté.

Pendant la captivité de MM. de Rions, de Broyés, de Bonncval, de Village, et de Gastellet, tous les officiers de la marine présents à Toulon demandèrent à subir le même sort que leurs chefs, et ils agitèrent le projet de se rendre en masse à la prison, pour s'y faire écroucr. Les officiers de marine présents à Marseille et à Aix, écrivirent une lettre de protestation, en faveur de leurs camarades. Un seul d'entr'eux, M. de Flotte, se cacha pendant huit jours, se déguisa, et s'enfuit de Toulon à Marseille, où il demeura sous le nom de Martin, il craignit d'être, comme les autres, proscrit ou prisonnier (i).

La vie des prisonniers fut sauvée, grâce à la contenance des régiments de Barrois et de Dauphiné, qui se montrèrent résolus à prêter main forte à la loi, et à faire exécuter contre les insurgés, la loi martiale, qui venait d'être proclamée.

Ces événements produisirent une profonde et pénible impression, dans tout le corps de la marine. Les marins de Brest écrivirent au roi que « prêts à verser leur sang jusqu'à la dernière goutte, pour le service de Sa Majesté, et de son royaume, ils mettaient à ses pieds l'expression de leur sensibilité, protestant que, si les milices nationales s'attribuaient le droit déjuger et d'emprisonner ceux auxquels Sa Majesté avait confié son autorité, se soumettre à cet état de choses était un sacrifice au-dessus de leurs forces. »

(t) Rapports adressés parles officiers 'lu corps royal de la marine, à M de Carainan, gouverneur militaire de Provenoei

Archives du Var.

25o UNE FAMILLE DE PROVENCE

En compagnie de ses codétenus, M. de Broves fit demander au maire de Toulon (le nommé Roubaud), un passeport pour aller à Marseille. Le passeport fut ainsi libellé : « Nous, Maire et Consuls de Toulon, certifions que, en vertu d'un décret de l'Assemblée nationale, M. de Rafélis-Broves a été remis en liberté, sous la sauvegarde de la loi. Prions MM. les Consuls et Maire de laisser passer ledit sieur de Rafélis-Broves, avec le détachement qui l'accompagnera (i). »

En voyant ce détachement de soldats, et ces précautions militaires, M. de Broves indigné ne put s'empêcher de hausser les épaules, et de dire aux consuls : « Eh quoi ! vous n'êtes pas en état de contenir deux ou trois cents coquins, qui sont dans la ville ! »

Il se rendit à Marseille, auprès de M. de Caraman, gouverneur militaire de la province, et fit à ce général l'exposé véridique de tous les événements de Toulon.

Violemment attaqué par les enragés que l'on appelait déjà du nom de Jacobins, M. de Broves eut besoin d'être puissamment défendu à l'Assemblée nationale. Robespierre, Ricard et Bouche, députés de Toulon, vociféraient dans l'Assemblée : ils disaient : « Que le despotisme militaire tenait les fils d'une conspiration universelle contre la liberté, et que si le roi Louis XVI était entouré d'hommes comme M. de Broves, le sceptre royal traînerait aujourd'hui dans le sang des citoyens (2). »

Mais M. de Broves et les officiers de la marine furent défendus à la tribune de l'Assemblée par M. de Malouet, et par le vicomte de Mirabeau, par M. de Champagny et par M. de Liancourt. M. de Broves était présent à l'Assemblée, lorsque tout ce procès s'y discutait, le 16 janvier 17%, et le 18 janvier 17%, lorsque l'Assemblée à l'unanimité, sauf les enragés Jacobins, vota l'ordre du jour suivant : « L'Assemblée nationale déclare que dans

(1) Journal Potitique du 10 décembre 1790, page 3 46.

(2) Journal Politique du 16 janvier 1790.

LES RAFKLIS 2.">I

les faits incrimines aux officiers de Toulon, il n'y a pas lieu à désapprobation ; l'Assemblée offre à MM. de Rions, de Broves, et autres, le témoignage de son estime, pour des guerriers, dont les services ont soutenu la gloire de la nation (i). » Il parait que les épisodes héroïques de la vie militaire de mon grand-père, furent racontés dans les groupes de l'Assemblée nationale, et que la prise du Stanley lui valut une sorte de popularité parmi les députés, et une estime profonde dans l'esprit du roi Louis XVI. (gui l'admit dès lors à la cour, dans laquelle son père Le vicomte de Broves, avait d'ailleurs, des fonctions officielles.

Le 26 février 17%, M. de Broves demanda et obtint un congé de six mois. « Paris, 26 février 17%. Congé de six mois avec appointement, pour affaires, accordé à M. Rafélis Broves, major de vaisseau de la troisième division, septième escadre (2). »

Au mois d'avril 17%, M. de Broves était encore à Paris avec son général, M. d'Albert de Rions, et avec M. le vicomte de Broves, son père, et Charles-François, son jeune frère. Il habitait l'hôtel des Indes, rue Traversière St-Honoré. L'Assemblée nationale était toujours agitée, il y avait dans son sein de continuelles contestations, à cause des désordres monstrueux, qui se produisaient par tout, en France. L'on accusait, en pleine assemblée M. de Favras, qui avait voulu, disait-on, affamer Le peuple; l'on dénonçait M. de Bezcnval, suspect d'avoir voulu faire massacrer le peuple. L'affaire de Toulon était aussi sans cesse rappelée à l'Assemblée. Le nommé Ricard, député de Toulon, disait en toute occasion : « Les officiers du port de Toulon, ont violé la majesté de la nation, en ordonnant de l'aire l'eu sur un peuple sans armes (3). » Le nom de M. de BroveB, avec ceux de

(1) Journal Politique, 18 janvier 1790.

(2) Archives de la marine.

(3) Journal politique, du 21 décembre 1790.

Favras et de Bezenval, étaient signalés comme les noms des pires ennemis de ce qu'ils appelaient la nation. Du reste, les incendies flambaient partout, en province l'on entendait, sans discontinuer, parler de châteaux incendiés, de gentilshommes assassinés, de prêtres égorgés et précipités en des fosses immondes. — Un grand nombre de membres du clergé et de la noblesse, avaient par leur mauvaise conduite, attiré contre eux-mêmes, et contre le corps entier auquel ils avaient l'honneur d'appartenir, les haines, les méfiances et les colères du peuple. M. de Broves n'était pas de ce nombre là, on en peut juger par cette lettre écrite à la veille des événements de Toulon, quelque temps après l'abolition des droits féodaux, et adressée à Pierre Fabre, habitant de Broves, et fermier général de toutes ses terres.

« Toulon, 24 novembre ij8g.

« Je réponds, mon cher Monsieur Fabre, avec empressement, à la lettre que vous m'avez écrite. Vous auriez dû me parler de votre santé, à laquelle vous savez que je je prends un intérêt bien véritable ; j'espère que puisque vous ne m'en parlez pas, vous vous trouvez beaucoup mieux : je vous exhorte à vous bien ménager, à vous tenir chaudement, car le froid commence à se faire sentir dans ce pays-ci, et je présume qu'il doit être rigoureux à la montagne. Sur la lettre de M. Lautierje me déterminai à envoyer à la communauté le pouvoir de nommer les deux experts, pour lui- donner une nouvelle preuve de mon entière confiance, et les engager à maintenir l'heureuse tranquillité, dont vous avez joui jusqu'à ce jour, malgré la fermentation générale.

LES RAFÉLIS a53

J'ai laissé à Aix l'estimation et' l'arpentage des biens nobles, et je vais écrire pour demander de me les envoyer. Je vous les ferai passer, parce que je sens que cela peut abréger infiniment cette opération, et éviter à La communauté et à moi des frais, qui sont maintenant en commun, puisque nous n'aurons plus désormais qu'un même intérêt, la communauté et moi. Parlez de moi à nos braves habitants, présentez mes respects à nos dignes pasteurs. bien des amitiés à la chère Jeanneton, elle jera bien a" aller passer quelques jours avec ma tante, et même de venir ici lorsque sa présence ne sera plus utile à Broves. Mon frère, le chevalier Charles est toujours en mer, je l'attends le courant de décembre, il se porte aussi bien que toute ma famille de Languedoc. J'attends avec impatience des nouvelles de mon père, qui ne m'a pas écrit depuis quelque temps, il parait que Paris est un peu plus tranquille.

Recevez, mon cher Monsieur Fabre, etc.

Le Comte de Broves (i). »

Cettre lettre dans laquelle se discerne aisément Le caractère doux, bon, simple, équitable et affectueux de mon grand-père, est peut-être la dernière qu'il ait écrite comme propriétaire et seigneur de la terre de Broves et de Saint- Roman. Lorsqu'il quitta Toulon, le i5 décembre i;^.». ce fut pour s'éloigner à jamais de Broves. car il n'y retourna jamais plus. Il se rendit à Paris dans les premiers jours de janvier 17%, il y séjourna jusqu'au mois de mars 1780, il alla de Paris à Brest en mars 17D0. de là il s'embarqua pour la Martinique et Terre-Neuve, et ne revint en France qu'à la fin de Tannée [^90, débarquant à Brest,

(1) Lettre donnée par la famille Fabre, aux archive- de lMauuignan.

pour retourner de nouveau à Paris. Tout concourt à me faire affirmer que le comte de Broves passa l'année 1791 toute entière, soit à Brest, soit à Paris : il ne quitta plus la personne du roi ; il fut du nombre de ceux qui furent initiés au secret du voyage de Varennes. Quelques jours seulement avant l'attentat du 10 août 1792, M. de Broves quitta la famille royale ; ce fut le commencement de son émigration. Au retour de l'émigration, en 1^96, il ne revint pas à Draguignan, mais à Gomps, dans le Gard, canton de Manduel. Ainsi l'on peut affirmer que la famille n'est plus à Broves, depuis 1789.

Le 2 mars 1790, le comte de la Luzerne, ministre de la marine, annonça à M. de Broves, major de vaisseau, que le roi l'avait nommé au commandement de la corvette la Blonde. Le 8 mars, M. de Broves reçut le billet suivant, écrit de la main même de M. de la Luzerne.

« M. le comte de la Luzerne a l'honneur de faire mille compliments à M. le comte de Broves, et de le prévenir que l'Assemblée nationale, devant demander que l'on fasse passer promptement aux colonies les décrets qu'elle vient de rendre, il est nécessaire qu'il se tienne prêt à partir. A Paris, ce lundi 8 mars 1790. »

Le commandant de la Blonde se rendit de suite à Brest, passa la revue de son bâtiment le 16 mars, et se mit en rade, prêt à partir, le 17 mars 1790. Mais ce ne fut que le 24 avril qu'il reçut le courrier, si longtemps attendu, lequel remit à M. le comte d'Hector, les paquets renfermant les décrets de l'Assemblée nationale, concernant les colonies. M. le comte de Broves reçut livraison des paquets de dépêches destinées au gouverneur de la Martinique, M. le vicomte de Damas; au gouverneur de la Guadeloupe, M. le baron de Glugny ; au gouverneur de St-Domingue, M. le comte de Peynier ; et à MM. les gouverneurs de Gayenne, de Tabago et de Ste-Lucie.

La Blonde ne put appareiller que le 25 avril, dans la

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nuit, et elle arriva sans incidents à la Martinique, le ji mai, après 25 jours de navigation. « Je ne mis point d'embarcation à la mer; M. de Pontevès, commandant Y Illustre, eut la bonté de me pretter son canot, pour débarquer les paquets, dont j'étais chargé pour le gouverneur général, auquel j'ai remis tous ceux des Isles-sous-lc- Vent (i). »

De Fort-Royal, la Blonde appareilla de suite pour Portau-Prince, en vue duquel elle se présenta le 28 mai, après avoir déposé, en passant à St-Doiningue, où elle ne s'arrêta quun quart d'heure, les paquets destinés à M. de la Galissonnière.

Etant à cinq lieues de Port-au-Prince, M. de Broves fit mettre à la mer le grand canot de la Blonde, et gagna la terre à force de rames, afin d'apporter plutôt ses dépêches à M. de Peynier. Ce ne fut que le 3o mai, à 11 heures du matin, que la Blonde put jeter l'ancre dans le port de Port-au-Prince.

Le commandant de la Blonde avait donc exécuté sa mission avec une rapidité remarquable, le trente-deuxième jour après son départ de Brest. M. de Broyés avait à son bord 174 hommes d'équipage ; son second était M. de la Baronnais ; son premier lieutenant était M. de Terves ; son second lieutenant était M. le chevalier île Valous ; tous lieutenants de vaisseau ; les autres officiers du bâtiment étaient des enseignes. Il y avait à bord de la Blonde 3o mousses, et 7 élèves de marine : M. de Broves lit un règlement de service et de police particulier /><>ur MM. les élèves embarqués sur la Blonde ^ dans lequel je remarque cet article : <( Les élèves ne paraîtront sur le pont ni en bonnet ni en pantoufles (sic).

Tandis qu'il était à Port-au-Prince, et qu'il se disposait à se rendre à Saint-Domingue, pour se mettre, conformément à ses instructions, sous les ordres du commandant

(1) Journal de la Blonde.

de la station navale, M. de Broves reçut la nouvelle que M. l'amiral de la Galissonnière l'avait choisi pour commander la station de Terre-Neuve, à la place de M. le chevalier de Suzannet, qui avait été désigné pour ce commandement, mais qui, depuis quelque temps, était reparti pour la France. Dans cette station de Terre-Neuve, mon grand-père eut sous ses ordres, l'aviso Y Espoir, commandé par M. de Fabry, lieutenant de vaisseau; le brick Y Expédition, commandé par M. de Villemagne, lieutenant de vaisseau; et le Goéland, commandé par M. le Tourneur, lieutenant de vaisseau. Il avait de plus autorité sur M. d'Anse ville, gouverneur de la station de Saint-Pierre-de-Terre-Neuve, et M. Dumesnil-Ambert, gourverneur delà station de Miquelon.

Etant à Saint-Pierre-de-Terre-Neuve, le commandant de la Blonde, vit périr sous ses yeux un bâtiment anglais : « Le 9 juillet 1^90, à 8 heures et demie du soir, le vent « étant très fort, le temps très bruineux, et faisant très « grande pluie, j'entendis au large des coups de canon ; « inquiet pour Y Expédition que j'attendais, j'envoyai le « canot à terre avec un officier, prévenir M. d'Anse ville, « et le prier de faire tirer de distance en distance, des (( coups de canon de la batterie de 4» afin de faire connaî- « tre à ce bâtiment en détresse, sa position relativement à « la terre. Je détachai en même temps une chaloupe du (( roi, armée avec plusieurs hommes de mon équipage, « qui se présentèrent de bonne volonté, pour aller porter « secours à ce bâtiment, mais on le trouva entièrement (( perdu, et nous n'avons sauvé que quelques hommes « seulement (i). »

Au mois de juin 1^90, la France fut menacée d'entrer de nouveau en guerre contre les Anglais, le commandant de la station de Terre-Neuve fut informé, par les dépêches de M. de la Luzerne, ministre de la marine, des arme-

Il) Extrait du journal de la Blonde.

ments, que les différents des cours d'Espagne et d'Angleterre avaient occasionnés, dans les ports français, où l'on avait déjà armé 14 vaisseaux de ligne, 14 frégates, et 14 corvettes ou avisos. Il travailla immédiatement à rétablir d'anciennes batteries de canon, qui étaient hors d'usage. Il fit élever des talus, placer des fascines, remonter des pièces sur les affûts, refaire par ses canonniers Les paquets de mitraille, qui étaient dans le plus grand désordre : il lit débarquer de sa corvette, et des bâtiments sous ses ordres. de la poudre, des boulets, des balles, des pièces de cordages, etc., « malgré tout cela, écrit-il dans le journal de la (( Blonde, tout ce qu'on peut attendre de ces moyens « de défense, c'est une capitulation plus ou moins honné- « reuse (sic) pour les habitants. »

Dans son journal, M. de Broves exprime la satisfaction particulière que lui avait fait éprouver la bonne conduite des habitants et marins de Terre-Neuve : « Je ne dois pas, « dit-il, passer sous silence la satisfaction que j'ai eue de « voir qu'il reignait (sic) parmi tous les matelots de Terre- « Neuve, une concorde et une subordination, dont le Fran- « cais pouvait se glorifier avant cette présente époque, et « auxquelles sans doute l'honneur ne tardera pas de le « ramener. Deux hommes seulement, sur plus de G. 000 (( hommes, se sont écartés du respect dû à leurs officiers : (( ils ont été conduits à mon bord, et mis aux fers, au pain « et à l'eau, pendant plusieurs jours, après lesquels, je les « ai rendus à la demande de leur capitaine, et depuis lois « ils ont été l'exemple de l'atelier. » (1).

La colonie de Saint-Pierre et Miquelon ne lui donna pas la môme satisfaction. Mon grand-père en avait conservé un souvenir pénible. Vingt-quatre ans après, dans une lettre adressée au roi Louis XVIII, pour rappeler ses services passés, il disait au roi : « Sire, au commandement de la divi- « sion de Terre-Neuve, est attaché celui de la colonie des

(1) Extrait du journal de la Blonde.

« isles de Saint-Pierre et Miquelon. Nous étions dans un « moment critique, et ce ne fui pas sans peine, que je « parvins à contenir dans l'ordre, les habitants et les équi- « pages des nombreux bâtiments, qui se trouvaient sous « ma police, en 1790. »(i).

En effet les habitants de Saint-Pierre et Miquelon imposèrent presque au commandant de la Blonde leurs volontés, et lui arrachèrent en quelque sorte la permission de tenir une assemblée générale, afin d'élire ceux qui seraient chargés de dresser les doléances et les réclamations de la la colonie au roi, et à l'assemblée nationale. Le commandant ayant répondu que rien ne l'autorisait à donner la permission demandée, ils lui adressèrent une lettre dans laquelle ils disaient : <( Il est malheureux pour les habi- « tants del'Isle Saint-Pi erre-de-Miquelon de n'avoir pas le « talent de se faire comprendre. » Toute la lettre est dans ce ton aigre-doux. N'ayant pas obtenu de réponse satisfaisante à leur sens, ils forcèrent le curé de Saint-Pierre d'annoncer au prône une assemblée de tous les habitants, à l'issue des vêpres. Ils se réunirent, en effet, et formulèrent des plaintes relativement à l'administration de la justice, et à la mauvaise et peu équitable distribution des secours accordés par le roi, aux indigents de l'ile. Ils demandèrent naïvement que l'on défende aux Américains d'acheter la morue des Anglais, et qu'on les force à acheter celles des Français.

« Le 3 décembre 17%, à 10 heures du matin, la corvette (( la Blonde, fut rendue au roi, et à 3 heures après midi, « j'ai passé la revue de désarmement, ayant fait 8 mois et (( 17 jours de campagne. A Brest le 3 décembre 1790, « signé : Rafélis Broves . »

Ainsi se termine le journal de la Blonde.

(1) Lettre au Roi, archives de la Marine.

M. de Fleurieu, ministre de la marine, félicita M. de Broves et lui transmit la satisfaction du roi, pour sa conduite dans ces temps difficiles.

« Paris, janvier i;9i.

« Monsieur le Comte,

« En vous témoignant par ma lettre du 20 décembre dernier combien j'étais satisfait de la manière dont vous avez rempli votre mission, je n'ai consulté que L'opinion avantageuse que j'avais de vos talents, et de votre intelligence, et je ne fais que prévenir le jugement que vient de porter le Conseil de Marine de Brest, sur la conduite que vous avez tenue, pendant la campagne de la Blonde, que vous commandiez. Le procès-verbal de cette séance m'a fait connaître que vous avez rempli cette mission, qui vous avait été confiée, avec la plus grande célérité, et que, dans celle qui vous a été confiée à Terre-Neuve, vous n'avez négligé aucune occasion de prendre toutes les connaissances possibles sur la pèche, et de rendre tous les services, qui pouvaient dépendre de vous. Vous avez maintenu l'ordre, la discipline et la concorde, parmi les habitants des îles, et parmi les équipages des nombreux bâtiments soumis à votre police, vous avez réparé les batteries, et assuré la subsistance des habitants, pendant l'année i^9o. Le roi, à qui j'ai rendu compte de ces détails, a donné beaucoup d'éloges à votre conduite, et c'est un plaisir pour moi de vous transmettre sa satisfaction.

« Signé : De Fleuiuku. (l)s

(1) Archives de la Manne.

26o UNE FAMILLE DE PROVENCE

M. le comte de la Luzerne avait écrit à M. de Broves le 3o juillet 1790.

« J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 3o mai et les certificats de réception des paquets, dont vous étiez chargé, pour les gouverneurs de la Martinique, et de Saint-Domingue. Je n'ai pas perdu un moment pour rendre compte au roi de la célérité avec laquelle vous avez rempli la mission importante, qui vous était confiée. Sa Majesté a accordé attention à tous les détails que vous m'avez adressés à ce sujet, et me charge de vous marquer qu'elle a reconnu avec beaucoup de satisfaction, que vous vous êtes conformé dans tous les points à ses instructions ; c'est avec un plaisir bien grand, que je vous transmets l'approbation de Sa Majesté, et les éloges qu'elle a donnés à votre zèle, et à votre diligence, ainsi qu'à l'intelligence avec laquelle vous avez rempli ses intentions. Elle est bien convaincue que vous continuerez à justifier sa confiance, pendant le cours de votre campagne.

« Signé : De la Luzerne.

u Vu et vérifié conforme aux originaux. Baron de Suzannet, vice amiral; le comte de Vaugiraud. (i). »

Du Ier janvier 1791 au mois d'août de la même année, M. de Broves fut vraisemblablemeut employé, dans une fonction de son grade, soit à Brest, soit au Havre. Nous savons d'une façon certaine qu'à partir du mois d'août 1791, jusque vers le mois de juin 1792, il résida à Paris auprès de son père et de son frère, se dévouant tous ensemble à offrir au roi, leur bras et leur vie, pour le salut de sa per. sonne. En 1814, il écrivait au roi Louis XVIII pour lui rappeler les services de son père, et ceux qu'il avait luimême rendus à la famille royale, il lui disait : « Sire, pér-

il) Archives de la Marine.

mettez-moi de rappeler à Votre Majesté mon assiduité « auprès du roi votre auguste frère après son retour de « Varennes. (i) »

D'autre part, M. de Broves était absent de la revue passée le i5 mars 1792, ainsi qu'en font foi les états du ministère de la Marine (2).

Le roi Louis XVI était, comme captif, dans son palais des Tuileries ; Lafayette était devenu son geôlier, mais un grand nombre de gentilshommes étaient accourus à Paris, pour défendre la vie du monarque, et mettre à ses pieds leur dévouement; plusieurs d'entr'eux s'offrirent eux-mêmes à l'assemblée nationale, comme otages, ne craignant pas d'exposer leur tête, pour assurer la liberté et la conservation de leur prince. M. de Broves fut de ceux-là, et pour prix de sa fidélité, il reçut deux grâces : la première fut sa nomination au grade de capitaine de vaisseau, qu'il reçut le Ier janvier 1792, étant âgé seulement de 39 ans; la seconde faveur fut celle de porter à Coblentz,où se trouvait alors Monsieur, frère du roi, une lettre de cachet, et, de plus, une dépêche verbale, que lui donna le duc de Brissac, le respectable ami de son père, qui fut assassiné à Versailles au mois de septembre 1792, après avoir échappé aux aifreuscs journées des 10 et 11 août i-Ds. Les Rafélis furent au nombre des amis iidèles de la famille de Louis XVI. Ils n'avaient point courtisé les monarques, au temps où ceux-ci régnaient avec gloire, niais ils accoururent auprès du tronc à L'heure suprême. Ils auraient voulu verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang, pour L'aider à ressaisir son autorité, mais, désolés par La trop grande bonté du roi, trahis pour ainsi dire par sa fatale inertie. ne trouvant pas l'occasion de combattre avec lui, ils se résignèrent atout risquer, à tout perdre, et à mourir avec lui. Ils étaient quatre du même sang : le père, vieillard

(1) Lettre au roi, du 19 mai 181 i, archives 'le la Marine.

(2) Archives de la Marine.

vénérable, officier supérieur, magistrat distingué, député fidèle ; le fils aîné, déjà presque célèbre, capitaine de vaisseau, ancien commandant de station navale ; le fils cadet, enseigne de vaisseau, ancien garde du corps ; à ces trois Rafélis il en faut joindre un autre, Jean-Charles de Rafélis de la Beaume, gentilhomme de la reine Marie-Antoinette. Tous les quatre restèrent fidèles, ils n'émigrèrent pas, ils firentce que tous les nobles, et tous les officiers auraientdû faire, ils demeurèrent à Paris, ne négligeant aucune occasion de consoler le monarque, et de mettre à ses ordres, et en sa main leur dévouement et leur vie. J'ai entendu dire que dans une échauffourée, qui eut lieu à Paris au moment du retour de Varennes, mon grand-père reçut un jour une blessure au bras gauche.

Les révoltes fréquentes des équipages et l'indiscipline qui régnait impunément dans les armées de terre et de mer, rendant, pour ainsi dire insupportable le service des officiers à bord des vaisseaux, l'émigration des officiers de la marine prit un développement si grand, de 17% à 1791, que le roi fut obligé d'écrire aux commandants des ports, le i3 octobre 1^91, pour faire connaître combien il était affecté vivement par les émigrations, qui se multipliaient sans cesse, dans le corps de la marine. « Comment se peut-il « faire, disait le roi, que les officiers d'un corps, dont la « gloire m'a toujours été si chère, et qui m'ont de tout (( temps donné tant de preuves de leur zèle, se soient lais- « ses égarer, au point de perdre de vue ce qu'ils doivent « à mon affection, et à la patrie ! »

M. de Broves n'émigra pas, tant que l'on conserva quelque espoir de salut pour la monarchie, l'ordre et la justice. L'on peut même dire qu'il n'émigra pas du tout, mais que, se trouvant légitimement en mission, par ordre du roi de France, il demeura simplement à Coblentz; lorsqu'il vit que tout semblait perdu en France, que son père avait été massacré, que sa famille était proscrite, que son roi était prisonnier au Temple, et que la Convention nationale pesait avec despotisme, sur Paris et sur toute la France.

Enrôle dans l'armée des Princes, il eut l'honneur d'être nommé capitaine de la 2me Compagnie de l'escadron «le la marine. Ce grade explique mieux que tout ce que 1 On peut dire, la confiance dont il jouissait, auprès des princes français. Il était considéré comme « l'un des plus braves « et des plus loyaux o (liciers qui aient existé dans le corps « de la marine. » Voilà ce qui lui valut l'honneur d'être capitaine dans une armée, où de nobles vieillards revêtus du grand cordon des ordres du roi de France, où des commandeurs de Saint-Louis, des commandeurs de L'ordi e de Malthe, par la plus héroïque abnégation, étaient simples soldats, et marchaient le fusil sur l'épaule, et le sac au dos, contre les ennemis de l'ordre, de la royauté, et des autels sacrés de la religion. Avant d'être capitaine dans l'armée des Princes, M. de Broves avait été simple soldat; il le dit lui-même. « Après m'ètre acquitté de ma mis- (( sion, avec le zèle d'un serviteur fidèle, j'eus l'honneur « d^tre agréé dans le corps de cavalerie, commande par « le comte de Lasteyrie, d'où je passai au commandement « de la deuxième compagnie de l'escadron de la marine. « où j'ai servi jusqu'au licenciement de l'armée des Prin- « ces. (i). »

« Le présent comte de Broves a commandé la deuxième « compagnie de l'escadron delà marine, qui est entré en « Champagne, sous les ordres de leurs Altesses Royales, « le comte de Provence, et le comte d'Artois, frère du « roi. (2). »

En effet, en 1792, l'armée des princes pénétra en France, mais trahis parla Prusse, que Dumouriez et Danton avaient corrompue avec de l'argent, les Princes furent obliges de rétrograder, au moment même où la Convention tremblait de voir la monarchie rétablie, par les années allier-.

(t) Lettre au roi, 18 juin 1814.

(2) Marine, archives, mémoire en demande de cordon roi

note écrite par le Ministre, sur la marge du mémoire.

a(î/J UNE FAMILLE DE PROVENCE

Madame de Staël a dit : « Dix mille nobles autour du roi « auraient sauvé sa vie et sa couronne », à plus forte raison auraient-ils sauvé le trône, s'ils étaient arrivés avec l'appui des monarchies d'Europe. Mais tout fut contre la maison de Bourbon ; on sent, en lisant l'histoire, qu'un peu d'énergie l'aurait sauvée, soit à l'époque de l'émigration, soit au 10 août 1792, soit au voyage de Varennes, soit pendant la captivité du roi aux Tuileries, et en bien d'autres circonstances notables. Mais Dieu ne le permit point.

M. de Broves prit part à la campagne de 1792 et de 1794. Il combattit à Bentheim, et il était à la tête des chevaliers français, qui entrèrent dans ce village, « la bayonnette au « canon » : Le prince de Condé, leur dit : « Messieurs, « vous êtes tous des Bayards, mais je passe mon épée à « travers le corps de celui qui me passera devant. » Sous les ordres du brave du Chilleau, vice amiral, M. de Broves combattit encore à Obcrkamlak, où 4-ooo gentilhommes français culbutèrent 1G.000 hommes bien retranchés. Le prince de Gondé, ayant demandé au maréchal Yurmser, ce qu'il pensait de sa petite armée : — (( Monseigneur, (( répondit le maréchal, votre petite armée grandit au « feu. »

La ville de Toulon ayant arboré la cocarde blanche, et proclamé roi, Louis XVII, fils du malheureux Louis XVI, grâce à l'énergie de MM . de Saint-Jullien, dTmbert, et de Trogoffe, capitaine de vaisseau, et surtout grâce à la présence devant Toulon de l'amiral Hood, et de l'escadre anglaise, le comte de Provence, quitta précipitamment Ham en Yestphalie, pour se rendre en Provence.

Le comte de Broves, qui avait la confiance et l'amitié de M. d'Avaray, capitaine des gardes du prince proscrit, et confident de ses pensées, fut invité à précéder le roi, dans son expédition. Ayant un nom fort connu à Toulon, et ayant exercé dans cette ville plusieurs commandements, il était plus que tout autre, par ses connaissances locales, son grade, et son caractère énergique, capable de rendre

des services, dans l'entreprise du comte de Provence. Mais Louis XVIII mit une lenteur désespérante, à traverser l'Allemagne; il aurait fallu arriver à Toulon, rapide comme la foudre, s'organiser, et livrer bataille : au lieu de cela il marcha fort lentement, et lorsqu'il allait s'embarquer pour Toulon, le jeune Bonaparte u avec le glaive « de la liberté, et la bayonnette de légalité, » l'avait déjà replacée sous le joug de la république.

Tout porte à croire que M. de Broves fut au nombre «les défenseurs de Toulon :« Après le licenciement de L'armée « des princes, je me suis rendu en Angleterre, d'où je lus « au siège de Valenciennes, de là à Gènes, pour passer a « Toulon, et enfin à Vérone. » (i).

M. de Broves fut l'un des quelques amis fidèles, qui suivirent le roi à Vérone, et il était quelquefois admis le soir en la présence du Prince, qui vivait fort relire, et passait son temps à lire les gazettes, et à raisonner sur les événements du jour. En 1794, le comte de Provence donna à M. de Broves le certificat suivant :

« Louis-Stanislas Xavier, fils de France, oncle du roi. régent du royaume, certifions que M. le comte de Broves, major des vaisseaux du roi, chevalier de Saint-Loui^. esl resté fidèle aux bons principes, et qu'il a donné des preuves de son attachement pour le roi, et pour la monarchie. pendant la campagne de 1792, qu'il a laite sous nos ordres. en qualité de capitaine de la deuxième compagnie de l'escadron de la marine, et à Toulon lors de la révolte de cette

ville en 1793.

« Signé : Louis Xayikk.

« 22 juin 1794. » (2).

(1) Mémoire adressée au roi. Archives de la marine.

(2) Archives de la Marine, dossier de Joseph- Barthélémy.

Cette pièce, qui peut servir de lettre patente, existe, je l'affirme, dans les archives de la marine, où je l'ai copiée moi-même mot pour mot.

M. de Broves se trouvait encore à Vérone, au moment où le roi Louis XVIII, suivi seulement du comte d'Avaray, et du comte d'iVgoult, deux amis de mon grand-père, quitta Vérone pour se rendre à l'armée de Condé, au camp de Riégel,près de Brisgau (avril 1796). Le roi au moment du départ était entouré de ses fidèles serviteurs « au « moment du départ, prêt à monter dans sa voiture, le « roi daigna honorer M. le comte de Broves de ces paro- « les : Adieu, M. de Broves, je compte sur vos services, « nous nous reverrons en France (1). »

Accablé de malheurs, après le licenciement de l'armée de Condé, Joseph-Barthélémy erra à l'étranger, résigné et sans espérance, depuis l'année iy96 jusqu'en i^99. En i^99, il avait adressé à la Commission des administrations civiles, une pétition à l'effet d'obtenir sa radiation définitive de la liste des émigrés du département du Var. Cette pétition, datée du 5 pluviôse, an 3, porte que le citoyen Joseph- Barthélémy Rafélis-Broves est domicilié à Comps, canton de Manduel (Gard). Mais la demande fut rejetée par le Directoire exécutif, au Ministère de la Police, le 3 Fructidor, an 6 (1797), (( parce que l'arrêté du département du « Var, qui fa rayé provisoirement de la liste des émigrés « le 28 Messidor an 5 (1796), a été rendu sur des pièces « illégales, et, dans un temps où les autorités |du Var, « étaient circonvenues par les émigrés, les plus cruels (( ennemis de la République. » (2).

Joseph-Barthélémy, profitant de sa radiation provisoire de la liste des émigrés, séjourna quelque temps en France, dans la commune de Comps, en 1796. Mais, il reprit le chemin de l'exil, après le 3 Fructidor, an 6,

(1) Lettre au roi du 19 mai 1814, archives de la marine.

(2) Archives du Var. Extrait des délibérations du Directoire exécutif.

LES RAFELIS 2O7

c'est-à-dire après le mois de septembre i;9;. Ses biens. dont la vente avait été commencée dès 1^93, furent entièrement aliénés, au profit de l'Etat. Le château de Broyés fut partagé en sept parties, et adjugé au prix total de 5.ooo francs en numéraire, ou de iS.ooo livres en assignats. Le domaine de Broves fut dépecé, en cent neuf parcelles, et fut adjugé au prix total de 175.41 1 francs en numéraire, et d'environ 400.000 francs en assignats. En admettant que ces terres et ces maisons aient été vendues à moitié prix, comme le furent en général les biens des émigrés, la terre de Broves qui fut confisquée parla nation, valait bien près de 400-000 francs. Les bordereaux de ces diverses ventes existent aux archives du Var, et j'en ai la copie, prise par moi-même, au dépôt de ces archives. Il est également dit, dans un document relatif à cette vente, que le district de Draguignan avait d'abord affermé les domaines à un nommé Pierre Espitalier, et à un nommé Baptiste Gebelin, qu'ils furent ensuite vendus, que «les capitaux importants furent enlevés par les fermiers de l'émigré Raphélis (1).

Ces capitaux furent-ils enlevés au profit du propriétaire légitime, où furent-ils volés parles fermiers, c'est ce qu'il serait difficile de savoir. Mon père nous a également dit, qu'une caisse, renfermant une grande quantité d'argenterie, avait été expédiée en Angleterre, à l'adresse d'un ami de mon aïeul, mais que cette caisse n'avait jamais été remise à son destinataire, soit qu'elle ait été soustraite en route, soit qu'elle ait été enlevée, par ceux qui avait été chargés de l'expédier, soit qu'elle ait été surprise et confisquée par Les agents de la République.

Au mois de Floréal an 8 (mai 1^99), Joseph-Barthélémy fut autorisé provisoirement, à rentrer en France; et il demanda au Ministre de la Marine, d'être réintégré, avec un emploi de son grade, dans les cadres de la Marine. La

(1) Lettre de la Commission de Bargemon, * L'administrateur

central de Draguignan, '20 Frimaire, an 7. AjTOhlves du Var,

lettre suivante écrite par lui, de Paris, rue de Tournon, to Floréal, an 8, le prouve avec surabondance.

(( Citoyen Ministre,

u J'ai eu l'honneur de vous exprimer verbalement ma reconnaissance, pour la marque de confiance que vous m'avez donnée, en attendant que le Gouvernement, faisant droit à mes réclamations, me rende la place de citoyen Français. J'apprends qu'il vient de prononcer ma radiatien définitive de la liste des émigrés. Cet acte de justice m'impose le devoir, conforme à mes sentiments, d'offrir à ma patrie, mon existence, et tous les moyens d'utilité, dont je peux être susceptible ; mes anciens services de la marine, le zèle qui m'a toujours animé, et qui m'a valu des témoignages honorables du Gouvernement, qui m'avait confié plusieurs commandements, dont le dernier à Terre- Neuve, et aux Antilles, où je fus chargé de porter les Décrets de l'Assemblée nationale. Je me flatte que vous voudrez bien mettre sous les yeux du premier consul, les titres que j'ai l'honneur de faire valoir, et je serai heureux d'accepter la place qu'il me jugera capable de remplir (i).

« Signé : Rai élis-Broves,

capitaine de vaisseau. »

La radiation de Joseph-Barthélémy, n'eut cependant lieu que le 6 Germinal an io (avril 1801), comme le prouve la pièce ci-jointe :

(1) Archives de la Marine.

LES RAFÉLIS 2G9

« 6 Germinal an 10. Le Ministre de la Police générale, au citoyen préfet du Var : Je vous adresse, citoyen préfet, copie conforme d'un arrêté des consuls, en date du a de ce mois, portant que le nom de Joseph-Barthélémy de Rafélis de Broves, est définitivement rayé delà liste des émigrés. Vous ferez transcrire cet arrêté sur le registre de La préfecture du Var. Vous ferez veiller à son exécution et vous aurez soin de m'en informer (i).

« Signé : Fouciik.

« Le Secrétaire général, « Lomhard. )>

Pour ce qui est de l'offre de ses services à la patrie, elle ne fut point agréée. « Le Ministre de la marine, dit-il dans ses lettres, eut la bonté de me répondre officiellement, qu'il mettrait ma demande sous les yeux du premier consul, avec beaucoup d'intérêt, et qu'il désirait infiniment qu'elle fut accueillie. J'ai conservé cette lettre jusqu'au couronnement de l'Empereur, l'ayant remise à M. de Meyrière, député d'Alais, pour appuyer un mémoire que je pris alors la liberté d'adresser à Votre Excellence, à l'effet d'obtenir du moins une retraite de l'Empereur. Mais rien ne put vaincre la résistance opiniâtre de M. de Crès (Decrès). » (iï).

Enfin M. Decrès fut remplacé, au ministère de la marine par M. Forestier, qui était un ancien compagnon d'armes de M. de Broves. Aussitôt ce dernier Lui écrivit :

« 3 juillet 1810. Monseigneur. Permettez que je rappelle à Votre Excellence un ancien camarade. dont Le /«'le et Les

(1) Archives du Var.

(2) Archives de la Marine.

services, ont peut-être mérité quelque part votre estime. Depuis longtemps malheureux, et menacé de l'être encore davantage, par l'affaiblissement de ma vue, rempli de confîancedans votre bonté, celui quijadis rentra le premier dans le retranchement de la Grenade, qui fut embrassé par son général, sur le pavillon abattu de l'ennemi, et par suite décoré du prix de sa valeur, celui-là vient solliciter à titre de secours, une pension de 1.000 francs, qui lui fut accordée de moitié avec son frère, comme prix des services distingués de son oncle, lieutenant général; veuillez mettre ma demande, sous les yeux de Sa Majesté, et ajouter à mes titres personnels, celui plus cruel à mon cœur, c'est que le meilleur des pères a péri, d'une manière glorieuse pour sa famille, circonstance qui la rend aussi recommandable, que celle du chevalier d'Assas, auprès d'un souverain, qui récompense tous les dévouements que produit l'honneur. » (i).

Nous ne savons si cette touchante et noble réclamation obtint son effet : nous devons en douter, en lisant la lettre suivante écrite par un ami de mon grand-père, l'amiral du Chayla. Cette lettre est adressée au même Forestier, ministre de l'Empire.

(( Versailles, 22 février 181 1. Un des plus braves et des plus loyaux officiers de la marine qui aient existé, est à coup sûr M. de Broves, ancien capitaine de vaisseau. Connaissant ses besoins extrêmes, ses infirmités, et ses sentiments pour le chef magnanime de la nouvelle dynastie, qui règne autant sur les cœurs que sur le territoire des Français, j'ai cru devoir faire parvenir à différentes personnes en place, des demandes en sa faveur, et des mémoires, qui rappelaient que ce brave et excellent homme avait rendu des services dignes d'être cités pour exemple. Mais aucun effet ne lui est parvenu. » (2).

(1) Archives de la marine.

(2) Archives de la marine.

LES RAFELIS •>.- I

De ces divers documents il résulte deux conclusions : la première est la plus douloureuse, c'est qu'à cette époque de sa vie, de 1796 a 1814, le comte de Rafélis de Broyés, fut dans la situation la plus malheureuse, dépouillé d<toute sa fortune, et privé du droit d'exercer son métier. La seconde chose que l'on doit conclure c'est que mon grand-père se serait résigné bien volontiers à servir la République et l'Empire, malgré son attachement profond et immortel à la dynastie des Bourbons. Toutefois, dan- sa délicatesse, ce digne homme ne crut pas pouvoir demander à sa Patrie en la personne des ministres de L'Empire, des secours bien mérités, sans y avoir été autorisé par ceux qu'il considérait comme ses vrais chefs, et, en particulier, par celui qui était à Paris le ministre du roi exilé, le comte d'Avaray. « J'ai parlé <le mon projeta M. d'Âva- « ray ; j'aurai soin de m'assurer par une lettre i'autori- « sation du Prince. (1) »

En 1807, il attendait le résultat des belles promesses qu'on lui avait faites, il vivait, dune vie triste et isolée, « ayant seulement, disait-il, pour compagne et pour conso- « lation, la douce espérance. »

Ces espérances ne se réalisèrent, ni en 1808, ni en [8o9, ni tant que l'Empire se tint debout. L'Empire se méfia de l'honnêteté et de la loyauté de mon aient, il s'obstina à repousser un vieux soldai, un loyal serviteur de la patrie. Dans ces douloureuses années, depuis t8oo jusqu'à 1*1^. Joseph-Barthélémy vécut d'expédients ; tantôt die/ son frère Charles, qui s'était créé une belle situation dans l'administration des Postes ; tantôt chez sa sœur, la marquise de Boisrobert, tantôt chez des amis. Vers 1807, son frère (maries, lui procura un emploi dans tes Postes, il lut placé successivement dans plusieurs endroits, et notamment a Alby.

C'est à Alby qu'il se lia d'amitié a\ ec une dame \ < n\ e

d'un général de division de L'Empire, M veuveMeyer,

(1) Lettre du i juin 1807. Animes de la famille.

née de Bancenel de Champagne. L'union qu'il contracta avec elle, fut pour lui la récompense morale d'une vie militaire glorieuse, et d'une vie privée honorable et respectée ; elle fut la consolation d'une existence traversée par des malheurs immenses, et par une infortune, semblable à celle de beaucoup de gentilshommes de son temps, mais qui, à certains égards, fut plus douloureuse : « Je ne « compte de jours heureux, que ceux où j'ai la satisfac- (( tion de passer la soirée avec vous. » Telles étaient les réflexions qu'il faisait alors à Mme Meyer, et il était en liaison avec elle depuis 1806. Mais avant de se marier et de ne s'occuper que de lui-même, il voulait « avoir rempli « le plus sacré devoir de la nature, et satisfait à l'amour « filial » c'est-à-dire qu'il voulait avoir assuré le sort de sa vieille mère, que la révolution avait aussi réduite dans un état voisin de la gêne. Il voulait aussi épargner à celle qui devait être sa femme « le souci d'une trop grande w gêne » et avoir repris possession de son grade dans la marine. « Si vous aviez de la fortune, écrivait-il à sa future « épouse, vous auriez un mérite de plus aux yeux de la « généralité des hommes. Mais moi je suis plus égoïste» « en désirant qu'elle vienne toute de mon côté (1). »

A cette difficulté provenant de Y augustia domi, se joignait encore celle de l'opposition que la famille de Sophie de Bancenel faisait à ces projets de mariage. Ce projet sembla même plusieurs fois rompu. Le 3i juillet 1808, le comte de Broves écrivait à Madame de Bancenel, la mère : « Votre résolution est venue anéantir toutes mes espérances. Madame votre fille, qui m'a souvent entretenu de sa tendresse pour vous, pourrait-elle espérer le bonheur dans une union qui pourrait vous coûter seulement un regret? » De sorte que ce mariage demeura à l'état de promesse pendant trois longues années ; mais cette promesse, fondée sur une estime et sur un respect réciproque, était ferme et inébranlable. Le vieux soldat avait déjà 53 ans,

(1) Lettre de 1807.

mais cela n'était pas un obstacle : il écrivait à la jeune veuve les vers du duc de Nivernais.

Que parlez-vous de cheveux blancs, Laissons, laissons courir le temps.

Que nous importe son ravage, Les tendres cœurs en sont exempts, Les amours sont toujours enfants, Et les grâces sont de tout âge.

Gomme les deux fiancés ne voulaient point se commet- Ire, ils n'osaient se rencontrer trop souvent; les occasions où il leur était permis de se voir étaient rares, et ils exprimaient en des billets, échangés à la dérobée, leur communes espérances. Voici l'un de ces billets : <( Ce billet peut bien être conservé, il peut être lu par tout Le monde, il honore le grand caractère, le cœur et la haute raison, du comte de Broves, car la raison ne se montre jamais plus forte à nos yeux, que lorqu'elle lie ensemble l'amitié et la vertu.

« C'est par le sentiment que se nourrit le sentiment ; conservez-moi toujours, ma bien chère amie, celui que vous m'avez témoigné, et croyez bien que le mien est aussi tendre que durable. Avec eux et un peu de patience, nous parviendrons à surmonter l'obstacle que la fortune nous oppose. En attendant, ne vous rendez pas malheureuse, en partageant à mon égard l'opinion que peuvent avoir BUT mon compte des personnes dont je ne suis pas connu. Leur droit sur votre conduite est incontestable, et fait une partie de vos devoirs, contre Lequel je ne m'élèi erai jamais; mais votre sentiment est à vous, et personne ne peut vous blâmer, tant que vous observerez, comme vous Le faites, toutes les convenances morales cl sociales. Adieu. Sophie, ma précieuse amie, je quitte la plume, afin de ne pas difflérer le plaisir de vous voir, (i) »

(1) Lettre de l'année 1808.

2y/J UNE FAMILLE DE PROVENCE

« Aujourd'hui 6 juin i8o9, à 4 heures du soir, par devant nous François-Joseph-Raimond Gorne, maire, officier de l'État civil de la commune d'Alby (i), sont comparus M. Joseph-Barthélémy Rafélis-Broves, ancien capitaine de vaisseau, âgé de 56 ans et un mois, natif d'Anduze (Gard), domicilié à Alais (Gard), fils majeur de feu Jean- François Rafélis-Broves, colonel d'infanterie, et de dame Elisabeth Mourgues, mariée, habitante dudit Alais, laquelle a constitué pour son procureur général et spécial, Monsieur André-Roch MafTre-Deverdey, ancien officier d'infanterie, habitant le faubourg du bout du Pont, à Alby (Tarn), auquel la dite dame constituante, donne pouvoir pour, en son nom, consentir au mariage de M. Joseph- Barthélémy Rafélis-Broves, ancien capitaine de vaisseau, son fils, avec dame Marie-Anne de Bancenel de Champagne, veuve de Pierre Arnould Meyer, adjudant général, ainsi qu'il résulte de sa procuration passée par devant Me Soustelle, notaire à Alais, le i5 mai i8o9 ; enregistré à Alais le 18 mai i8o9.

« Et dame Marie-Anne-Josephe de Bancenel, Agée de 29 ans et 8 mois, native de Saint-Barrainy (Jura), domiciliée à Alby, rue Fargues, veuve de Pierre Arnould Meyer, général de division, fille majeure de Jean-Pierre de Bancenel, capitaine de cavalerie, et de Marie-Victoire-Gabriclle Brandoire de Frégefond, laquelle a pris pour procureur général. M. Jean-Louis Gaussérand, président de la cour de justice criminelle du Tarn.

« Lesquels nous ont requis procéder à la célébration du mariage projeté entr'eux, et dont les publications ont été faites devant la principale porte de notre maison com-

(1) Ce mariage se fit à Alby, ou Mademoiselle de Bancenel résidait chez sa tante, Henriette Claire de Brandoire de Frégefond, dame de Gensane, veuve de Antoine-François de Gènsane, ingénieur-directeur des mines de Villefort (Lozère). Madame de Gensane était sœur de Marie-Victoire-Gabrielle de Frégefond, dame de Bancenel. Madame de Gensane mourut à Alais, le 28 octobre }813. (Etat. civil àd'Alais 1813).

mime, et celles faites à Alais (Gard). Signées : Firmaa Périès, maire de la ville d'Alais.

« Témoins pour Mme de Bancenel : Jacques Maléagre, homme de lois, âgé de 65 ans; Pierre-François Pieux. capitaine retraité, âgé de 66 ans; Jean Mirande, aussi capitaine retraité, âgé de 60 ans ; tous habitants d'Alby.

(( Ledit Joseph-Barthélémy et la dite Marie-Anne ont juré qu'ils ne connaissent pas le lieu du décès, ni du dernier domicile de leur père.

« Légalisé par nous sons-préfet d'Alais. « Baron de Larcy. »

En 181/4, le Gouvernement provisoire confia à M. de Mallouet le ministère de la marine. M, deMallouet avait été Le collègue et l'ami de M. de Broves à l'Assemblée nationale, il l'avait même défendu à la tribune de l'Assemblée nationale, lors des affaires de Toulon, et lui conservait un véritable sentiment de respect et d'amitié ; aussitôt M. de Broves écrivit à M. de Mallouet (3o avril 181 /j). ponr lui demander de vouloir bien saisir cette occasion, pour le rétablir sur la liste des capitaines de vaisseaux, d'après la date de son brevet. « Je n'ai, lui dit-il, jamais donné nia démission, j'ai toujours servi sous le pavillon blanc, je me range de nouveau sous cette bannière sans tâche. Mon respectable père, votre digne collègue, a scelle de son Bang son dévouement pour Louis XYI ; le mien est tout 4 son auguste frère. (1). »

Le 20 mai 1814 il était à Paris, où Les intérêts de M cause exigeaient sa présence. Il écrivait au nouveau ministre de la marine :

(1) Archives Uc la Marine.

« 26 mai, rue de Tournon, Paris.

« Vous mettriez le comble à vos bontés, si vous vouliez me présenter à Sa Majesté, et à Son Altesse Royale, monseigneur le duc d'Angoulème, pour capitaine des gardes du pavillon, qui viennent d'être rétablis. A défaut du commandement de la compagnie des gardes, j'ai l'honneur de solliciter une inspection des ports de la marine, ou enfin la place de commandant du port de Marseille. »

La veille du jour où il écrivait cela, il avait fait remettre au roi la lettre suivante :

(( Paris, i9 mai 181/4.

« Au Roi.

« Sire,

« Votre Majesté en quittant Vérone, daigna m'adresser ces paroles qui sont pour moi, mémorables : « Adieu Monsieur de Broves, ménagez votre santé, pour mon service, nous nous reverrons en France. » La Providence, Sire, a exaucé le vœu le plus ardent de mon cœur, et je viens aux pieds de Votre Majesté renouveler l'hommage de mon amour, de ma fidélité, de mon entier dévouement. Sire, je désire consacrer mon existence au service de Votre Majesté ; elle vient de rétablir les classes, cette partie essentielle de la marine, je m'en suis occupé, et j'ose supplier Votre Majesté de me donner l'inspection des côtes de la Méditerranée et de me faire succéder à M. le comte de Broves, mon oncle, lieutenant général des armées navales. Je porterai dans cette place l'esprit de modération, de justice, de concorde, dont Votre Majesté donne le plus touchant exemple à ses sujets.

« Signé : Comte de Broves (i) ».

(1) Archives de la Marine.

Il écrivit une seconde fois au roi, le 18 juin 1814. La Commission chargée par le ministre d'examiner les demandes des anciens officiers de la marine, et la valeur de Leurs titres, avait été sur le point de désigner M. de Broyés, comme susceptible d'être nommé contre-amiral ; mais elle avait jugé que la division commandée en 17% par cet officier, pour protéger la pèche de Terre-Neuve, n'était pas assez considérable. Alors M. de Broyés en appela au roi, et lui écrivit pour lui représenter les motifs qui justifiaient ses réclamations. Il lui exposa que le commandement des Isles de Terre-Neuve est joint à celui des îles de Saint-Pierre et Miquclon, qu'il s'y était trouvé dans un moment critique, et qu'il avait contenu dans l'ordre les habitants de ces îles, et les équipages des nombreux bâtiments qui se trouvaient sous sa police. Il mit sous les yeux du roi la lettre que M. de Fleurieu, ministre do la marine, avait été chargé de lui écrire, pour lui transmettre la satisfaction du roi Louis XYI, sur la conduite qu'il avait tenue dans des circonstances difficiles. Il rappela à Louis XVIII, la mission qu'il avait remplie auprès de lui, à Goblentz ; sa campagne dans l'armée des princes ; la perte entière de sa fortune ; son dévouement, et la mort de son père en l'allreuse journée du 10 août 1702. « Tout cela, dit-il en terminant, me fait espérer que Votre Majesté m'accordera le grade de contre-amiral (1) ».

Ces lettres ayant été sans doute laissées sans réponse. mon aïeul écrivit encore au roi le 18 août 181 /J : il avait de nombreux amis en place, il lui était facile de faire parvenir ses lettres au roi, par M. de Mallouel. par M. le cardinal de La Fare, par M. le comte d'Agonlt, par les amiraux du Ghayla, de Villeblanche, et d'Augier. Il mit ses facilités à profit, et écrivit une troisième lettre au roi, dans laquelle il lui disait à peu près les mêmes choses que dans les lettres précédentes, et qui se terminait ainsi :

(1) Archives de la marine.

2n8 UNE FAMILLE DE PROVENCE

(( Sire, je ne compte plus la perte de ma fortune, mais mon amour et mon dévouement à votre auguste personne, ma conduite à Toulon en 1789, la mort de mon père à l'affreuse journée du 10 août 1792, sont les titres qui me font espérer que Votre Majesté m'accordera le grade de contre-amiral (1) ».

Ayant appris que deux officiers de la marine, moins anciens que lui, avaient été décorés du cordon rouge, M. de Broves s'empressa de faire valoir ses droits, dans une nouvelle lettre au roi, qu'il lui adressa le 9 septembre

« Au Roi.

« Paris, rue de Tournon, 9 septembre 1814.

(( Sire,

« C'est aux pieds de Votre Majesté que j'ose, avec le plus profond respect, déposer mes sollicitudes.

Sire, j'ai commandé en 1790, la station de Terre-Neuve, et la colonie de Saint-Pierre et Miquelon, et crois avoir justifié la confiance dont je fus honoré. Cependant, Sire, je crains de n'avoir pas été porté par la Commission au grade de contre-amiral.

Chevalier de Saint-Louis depuis plus de trente ans, pour action de guerre, lors de la prise de la Grenade, je n'ai pas été porté pour le cordon rouge.

J'en appelle, Sire, à votre justice, et aux bontés dont Votre Majesté daigne m'honorer. Elles sont pour moi d'un prix au-dessus de tout ; c'est ma plus belle récompense. Mais le public, qui l'ignore, et qui connaît mon dévouement, et celui de mon père, qui a péri à l'afreuse (sic) journée du 10 août 1792, pourrait croire que j'ai démérité, si Votre Majesté ne méjugeait pas avec plus d'indulgence.

(1) Archives de la marine.

Je vais dans ma famille attendre ses ordres, avec la plus respectueuse soumission, ayant tout à espérer du meilleur et du plus sage des rois.

« Je suis, avec un très profond respect, de Votre Majesté, Sire, le très humble et très obéissant serviteur et sujet.

« Le Comte de Broves. » (i).

Le 12 août 1814, la ville d'Alais avait désigné quelquesuns de ses notables habitants, pour se rendre à Paris, afin de féliciter, au nom de la cité, le roi Louis XVIII, de sa rentrée. en France, et de son rétablissement sur le trône de ses pères. M. le comte de Broves fut choisi pour faire partie de cette députa tion, qui se composait de M. de Beausset, évêque d'Alais, de M. le duc de Castries, du comte de Grigny, du vicomte de Suffren, de MM. de Lascours, et d'Hombres, maire d'Alais. Les députés furent reçus par le roi le i3 septembre 181/4. M. de Beausset harangua le roi, et son discours se peut lire dans la plupart des recueils de l'époque. Du reste, M. le comte de Broves, on peut le présumer d'après ses lettres au roi, avait déjà obtenu de nombreuses audiences particulières de la famille royale. Il avait été particulièrement bien accueilli par Madame Royale, fille du roi martyr. Il avait été introduit auprès de cette princesse par l'une des dames de sa maison, Madame de Sainte-Marguerite, qui était à la fois une parente et une amie.

M. de Broves quitta Paris sans avoir encore rien obtenu du gouvernement de la Restauration ; mais il emporta avec lui de solides espérances, et la presque certitude que ses démarches si longues, et si longtemps infructueux ^ sciaient couronnées de succès.

(1) Archives de la marine.

28q UNE FAMILLE DE PROVENCE

(( Paris, i3 septembre 1814.

« Monsieur le ministre,

« La ville d'Alais (Gard) m'ayant fait l'honneur de me joindre à sa députation, je compte retourner dans cette ville, après notre présentation, et j'y attendrai les ordres de Votre Excellence.

« La députation d'Alais ayant eu l'honneur d'être présentée aujourd'hui i3 septembre, je partirai le i5, et je supplie Votre Excellence, de ne pas oublier un des plus fidèles et des plus dévoués sujets de Sa Majesté. Je prie, en grâce, Votre Excellence, de lire l'apostille de mes chefs, les lettres du comte d'Estaing, du comte de la Luzerne, de M. de Fleurieu. Le cœur de Sa Majesté est bien disposé, et avec votre appui, je peux tout obtenir. Ne le rejusez pas à une malheureuse victime de la Révolution, à l'ancien ami de la famille de Chabert, mon sort et celui de mon fds est en vos mains. Je pars avec une entière confiance. Signé : Comte de Broves. »

« Apostille. — Nous, soussignés, déclarons que d'après la connaissance que nous avons des services et des actions de M. de Broves, nous le croyons bien digne d'obtenir les grâces qu'il demande à Sa Majesté.

(( Signé : Comte de Fautras,

Comte de Vaugiraud,

Baron de la Luzerne. (1) »

(1) Archives de la Marine.

LES RAFKLIS 28 1

Comme Ta dit le poète, la justice marche à pas Lents quand elle veut récompenser, comme Lorsqu'elle veut punir. Avec de grandes difficultés, M. de Broyés lut rétablisur les listes delà marine, et, malgré ses mérites éclatants, malgré ses droits incontestés, on ne lui accorda qne le grade de capitaine de vaisseau, chef de division, nu lui refusa le grade de contre amiral, et la croix de commandeur. L'ordonnance royale qui lui conféra cette grâce, lut rendue le 3i décembre 181/4. Pour forcer les Bourbons à faire quelque bien aux vieux serviteurs de la monarchie, qui avaient tout perdu à son service, et qui avaient souffert à cause d'elle pendant près de 22 ans, il fallut séjourner six mois à Paris, solliciter le secours de tous les anciens amis, écrire au roi lettres sur lettres, et lui faire pour ainsi dire honte de son ingratitude et de son indifférence.

En i8i5, M. de Broves prit part aux solennités, qui eurent lieu dans la cathédrale d'Alais a l'occasion des translations à Saint-Denys, des restes funèbres de Louis XVI, et de Marie-Antoinette ; au premier rang, parmi les vieillards qui avaient traversé les rudes années de la Terreur, qui avaient été emprisonnés, ou qui avaient été en exil, qui se souvenaient du feu roi, aux malheurs duquel ils avaient été associés, de la faiblesse duquel ils avaient été victimes. En présence des emblèmes bourbonniens ces vieux serviteurs priaient, pleuraient, et se réjouissaient en même temps. Devant le catafalque royal des victimes du 1\ janvier, les victimes de la République et de l'Empire, étaient les vrais représentants de la France en deuil. Le comte de Broves, accompagné de ses amis MM. du Boure, de (lias, de lut/, de Brossard, de la Plane, de Firmas, anciens <>H*n tiers, tous chevaliers de Saint-Louis, allait dit-on, de groupe en groupe, causantavec le peuple : il lui parlait du roi niait \ p, et de la reine infortunée, de cette famille royale qu'il axait connue, qu'il avait servie, et qui L'avait honoré de sa confiance. Il disait à chacun, en levant en l'air son chapeau : « Allons, mon ami, vive le roi ! ! » Kl Ton criait : \ ive le roi! L'anniversaire du 21 janvier devint, pendant la

période de la restauration, le jour de la France en deuil, comme la Saint-Louis avait été autrefois, du temps de l'ancien régime, le jour de la France en fôte. Le vieux serviteur de Louis XVI n'omit non plus jamais de fêter la Saint-Louis, comme on le faisait dans l'ancien temps. L'on se réunissait quelquefois chez lui, quelquefois chez un autre, ce jour-là. Il n'y avait là que d'anciens officiers des armées du roi, des chevaliers de Saint-Louis, d'anciens gardes du corps. L'on prenait part à un banquet modeste, puis, au dessert, on se recueillait pour porter la santé du roi. Le plus considérable de l'Assemblée se dressait et levant son verre, il disait solennellement: « Messieurs, au roi ! » Nous ne saurions plus aujourd'hui retrouver le ton pénétré, solennel, avec lequel nos pères prononçaient ce mot : (( Au roi ! » Mon grand-père était de haute taille, il avait un grand air, et l'on m'a raconté que lorqu'il portait ainsi la santé du roi, il était imposant. Quand il articulait ces mots : « Messieurs, au roi ! » il en avait, m'a-t-on dit, « plein la bouche et plein le cœur. »

Aux Gent-Jours, M. de Broves se rendit auprès du duc d'Angoulème, alors dans le Gard, pour soutenir les royalistes : de là mon aïeul alla à Toulon par ordre du prince, afin de tâcher de conserver cette place au roi, ce qui aurait eu lieu, si tous les chefs, qui se trouvaient dans ce port de guerre, avaient pensé comme M. de Landenois, gouverneur militaire de la place. De retour à Alais, quelques jours après la bataille de Vaterloo, M. de Broves contribua beaucoup à remettre sous l'obéissance du roi la ville d' Alais. Il fallut déployer de l'énergie et du courage ; les milices urbaines occupaient encore la ville, et les environs de Nimes, Uzès et Alais, résolues à mourir plutôt que de reculer devant les Miquelets, et commettant des atrocités, sous les auspices, et sous le regard des aigles impériales. De fréquentes batailles avaient lieu entre Bonapartistes et Miquelets. De simples particuliers levaient des troupes à leur frais et dépens ; le marquis de Calvières avait enrôlé une petite armée ; le beau-frère de M. de Broves, le mar-

quis de Boisrobert, s'était ruiné à vouloir équiper un régiment. Mais plus que tout cela, l'autorité morale des principaux habitants de la ville d'Alais, et en particulier du comte de Broves, firent arborer le drapeau blanc, < t La cocarde blanche, à Alais, bien longtemps avant qu'ils ne le fussent dans le reste du département, et même à Paris. « J'espère, écrivait-il au ministre, avoir acquis de nouveaux droits aux grâces du roi, par ma conduite à Toulon, au moment où l'usurpateur était aux portes de la capitale, et ensuite à Alais, où le pavillon royal a été arbore bien longtemps avant qu'il le fût dans la capitale, malgré les menaces du général ***, qui se trouvait encore entoure de troupes rebelles et de fédérés. » (i).

M. de Broves exerçait partout où se révélait sa présence une véritable influence. L'on a dit de lui avec raison : « Ne s'étant démenti, dans aucune circonstance critique de sa vie, durant laquelle il apparut parfois connue un sage, au milieu des froissements politiques, il apaisa souvent, par sa seule présence, les esprits les plus prévenus, et sut calmer des tempêtes. » (2).

Ma mère nous a souvent raconté, qu'à Alais, après la bataille de Vaterloo, l'on était impatient d'apprendre la nouvelle delà rentrée des Bourbons ; comme l'on espérait le rétablissement du drapeau blanc, chacun Taisait secrètement provision de cocardes, et de drapeaux fleurdelisés : de sorte que toutes les fenêtres furent pavoisées, connue par enchantement, lorsqu'on apprit (pie V Usurpateur, comme on disait alors, était en fuite, et que Bourbon était sur le trône. On chantait dans les rues une chanson royaliste, dont le refrain était : « C'est un Bourbon. »

Le Comte de Broves, toujours empressé pour donner des preuves de son dévouement à la Maison de France et a la royauté, remit entre les mains de son amiral, le comte de Missiessy sa renonciation à toutes ses indemnités de

(1) Lettre du 4 janvier 1810. Archives de la marine.

(2) Journal du Gard, du 14 février 1824.

route, et à un mois de son traitement d'activité, ce qui porta son sacrifice au-delà de la somme de mille francs. « Je vous prie, ajoutait-il, de mettre mon ofTrande aux pieds du roi,en suppliant Sa Majesté de daigner accepter ce sacrifice, comme une nouvelle preuve de ce dévouement sans bornes, dont mon père le vicomte de Broves, m'a donné l'exemple sublime, en s'immolant pour son roi, à l'affreuse journée du 10 août 1792.

u Nous Joseph-Barthélémy, comte de Rafélis de Broves, capitaine de vaisseau, chef de division, chevalier de Saint- Louis, pénétré de la situation malheureuse où se trouvent en ce moment les finances du royaume, oubliant mon infortune, je renonce à toute indemnité de route, et à un mois de mon traitement.

(( Signé : Comte de Broves. (1) »

Mais la nouvelle organisation du corps de la marine, qui fut annoncée, par une dépêche du ministre de la marine en date du 18 septembre 181 5, fit que mon aïeul qui, jusque-là s'était flatté d'obtenir, avec le grade de contre-amiral, un commandement dans les escadres, ou une inspection des classes dans nos ports militaires, comprit qu'en raison de son Age, et des circonstances, il n'avait plus à attendre des bontés du roi qu'une retraite honorable. Néanmoins il avait été désigné pour un commandement dans les escadres de la nouvelle marine.

En lui faisant connaître cette nouvelle, le ministre de la marine, le comte de Ferrand, lui écrivit : « Ce sera toujours avec beaucoup d'intérêt, que je m'occuperai des anciens officiers de la marine, pour vous M. de Broves, m'en occuper serait un devoir. »

(1) Archives de la Marine.

Le 3 mai 181G, il fut promu à la dignité de commandeur de Tordre de Saint-Louis. En lui annonçant cette faveur, le comte de Bouchage, lui écrivit : « Cette grâce est la récompense de vos bons et parfaits services, et du dévouement qu'à l'exemple de M. votre père, vous avez toujours montré pour la noble cause, et la personne du roi (1). »

Dans la lettre de remercînients, le comte de Broves faisait le serment de rester fidèle et dévoué jusqu'à sa mort, et d'élever son fils dans les principes de son père et de son aïeul (2).

Dans cette même lettre il déclare qu'il voudrait servir son souverain légitime, tant que ses forces le lui permettront.

Le 8 juillet 181G, une ordonnance du roi, conféra à M. de BroveSjle grade de contre-amiral, et l'admit à prendre La retraite dans ce grade, en fixant sa pension au maximum, par une faveur particulière. La lettre qui lui signifie cette ordonnance, et l'ordonnance elle-même sont adressées à M. le comte de Rafélis de Broves. Cette lettre royale est une lettre patente, elle est aux archives de la marine.

Il remercie en renouvelant l'assurance, qu'il était prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang, pour le service de Sa Majesté. Il écrivit au roi, lui disant :

(( Sire, j'ai reçu avec la soumission la plus respectueuse, la retraite qu'il a plu à Votre Majesté de me donner, et avec une vive reconnaissance le traitement honorable qu'elle a daigné y joindre. Mais, Sire, si la myopie est un obstacle pour le service à la mer. elle me Laisse toute facilité pour le service administratif, et. Votre Majesté, voulant placer les gens de mer, sous une surveillance paternelle, a rétabli l'inspection des classes, .le me trouverais heureux, si Votre Majesté, voulait bien me confier celle des ports de la Méditerranée, l'assurant de mon gèle, et

(1) Archives de la Marine.

(2) Lettre du ministre, du 10 niai 1816,

de mon dévouement sans bornes, pour sa personne sacrée, et son auguste famille.

« Signé : Comte de Broves » (i).

Il se flatta longtemps de l'espoir d'obtenir cette inspection des classes ; il ne voulait même pas s'installer sérieusement à Alais, car, disait-il à son frère « si j'obtenais l'inspection des côtes de Rochefort. je me fixerais à Angoulème ; si j'avais celle de la Méditerranée, j'aurais ma résidence à Montpellier, (a) »

Mais cet emploi ne lui fut jamais donné, et même, la maigre pension qu'on lui avait allouée, sur les invalides de la marine, fut réduite quinze jours après. Il écrivit pour réclamer, disant qu'il n'avait pas de quoi subvenir aux premiers besoins de sa famille, et qu'il était non-seulement dans l'impossibilité de soutenir sa dignité et son rang, mais encore dans celle d'élever son fils, âgé de 7 ans. On ne lui accorda rien, et il continua à être pauvre, eu égard à son grade : lorsqu'il fut mort, en 1824, M. le comte de Retz, son voisin, et M. de Brossard, son ami, certifièrent que « le dit comte de Broves, contre-amiral, n'a laissé pour tout héritage à son fils, et à sa femme, qu'un mobilier valant environ 781 francs. (3). »

La pénurie du défunt, assurément, fut quelque peu exagérée en faveur de la veuve et de l'orphelin, mais elle n'en fut pas moins certainement réelle.

En 1820, le cœur de notre aïeul fut attristé par un grand deuil ; il vit mourir sous ses yeux, à Alais, son frère bienaimé, Charles-François, vicomte de (Broves. Il éprouvait pour son frère, de vingt ans plus jeune que lui, une affection presque paternelle, augmentée encore par les quali-

(1) Archives de la Marine.

(2) Lettres particulières.

(3) Archives de la Marine.

tés éminentes qu'il trouvait en lui, par la commune infortune, et par la considération des services réels, qu'il en

avait reçus, dans tous les temps, depuis i;(J<>.

Charles-François considérait aussi son frère, comme un aîné glorieux et respecté. Ils ne se parlaient, il> ae s'écrivaient, qu'en mettant, dans leurs paroles ou dans leurs lettres, cette nuance respectueuse, pleine «le déférence, avec laquelle, sous L'ancien régime, l'on aimait à décorer l'affection fraternelle.

« Mon cher frère, écrivait Charles à l'amiral, en partant aujourd'hui pour le département de la Creuse, je viens vous offrir les expressions de nos tendres sentiments, et nos vœux. Dieu veuille vous conserver soigneusement pour notre bonheur. Vous pouvez être bien convaincu que vous être agréable en quelque chose, et surtout utile, est une jouissance parfaite pour moi. (i) »

« Mon cher frère, écrivait l'amiral à son frère Charles : Vous trouverez ci-joint la note, que j'ai fait passer à M. de Saint-Allais, généalogiste, pour L'insérer dans son almanach de 1817, Il est bon de conserver celte noie, certifiée, qui vous tiendra lieu des papiers de famille, dont je suis en possession, et, qui vous seraient remis, si j'avais le malheur de perdre mon fils. (2). »

L'année suivante (1821), mon aïeul se rendit a Limog avec sa femme et son jeune fds, alors âgé de iq ans, voulant, par cette visite, consoler La jeune famille de son frère et la soutenir de ses conseils. Les enfants de Charles- François conservèrent toujours Le souvenir de leur oncle. dont la vue leur laissa une profonde impression. Dil ans après, leur mère écrivait, en effet, à ma grand' mère :

(( Henriette me disait hier : Je me rappelle bien de mon parrain : il avait un grand ruban ronge, comme ça; et elle

(1) Lettre du 19 septembre 1819.

(2) Lettre du 15 octobre 1815.

Note. — Ces papiers Boni actuellement (1891 en la po de ma nièce, Ëdvige de Broves, sous la tutelle de bs m Madame la comtesse de Broves, née l'oie 1.

2gg UNE FAMILLE DE PROVENCE

me marquait sur elle-même la position du cordon rouge. Cela nous a fourni l'occasion d'une plus longue conversation sur l'amiral, duquel elle se souvient effectivement d'une manière étonnante, vu l'âge qu'elle avait alors, elle voudrait être encore, et nous aussi, à cet instant, afin de pouvoir l'embrasser, (i). »

Cette même année 1821 M. de Broves dut se séparer de son fils unique, son cher Louis, mon honoré père. 111e mit au collège à Versailles, où les bontés de Madame Royale fille de Louis XVI, avait bien voulu l'appeler, pour faire elle-mêmo les frais de son éducation.

Lorsqu'il fut promu à la dignité de commandeur de l'ordre de Saint-Louis, M. de Broves avait déposé aux pieds du roi le serment d'élever son fils, dans les principes de son aïeul, et dans le dévouement à la cause et à la personne du roi ; nul, plus que lui, ne tint mieux son serment ; chaque fois qu'il écrivait à son fils il lui tenait un langage à peu près semblable à celui-ci :

« Je joins ici pour tes étrennes du premier jour de l'an, deux écus de 5 francs ; un pour moi, un pour ta chère maman, que je te prie de rendre toujours heureuse. Je les choisis à l'effigie de notre auguste monarque, le père de tous les Français, afin de te rappeler que nous devons verser pour lui jusqu'à la dernière goutte de notre sang, ainsi que l'a fait ton respectable aïeul, mon digne et honoré père, pour le roy martyr, le vertueux Louis XVI, à la fatale journée du 10 août 1792.

« Je prie notre vertueuse amie, Madame la comtesse de Tott, d'agréer l'hommage de notre tendre attachement, de te conserver ses bontés, afin que tu puisses, par sa protection, obtenir l'honneur de servir le roi, comme page d'abord, et par la suite, en bon et brave militaire. (2). »

Le 18 juillet 1822, un respectable et bien digne ami de mon grand-père, le vice-amiral comte de Villeblanche,son

(1) Lettre de Madame la vicomtesse de Broves, 1829.

(2) Lettres à son fils.

ancien compagnon d'armes, dans les armées navales commandées par M. le comte d'Estaing, lui écrivit cette noble et touchante lettre, où se révèle le cœur d'un véritable el sincère ami.

« Mon cher de Broves, je veux te mettre au l'ait de ce qui se passe dans notre marine. Il y a une grande croix de Saint-Louis, qui est vacante. Je ne connais personne qui ait plus de droit que toi : tes anciens et bons servi commandeur depuis de six ans et plus, tu dois y ajouter ton émigration, et la mort de ton brave et malheureux père en défendant le troue. .le ne te cacherai pas que j'ai parlé de tes droits au ministre ; il m'a dit qu'il ignorait tout ce que je lui disais, au sujet de ton père, et que c'était un grand titre. Profitcs-en : j'appuierai tes démarches, avec le zèle de ma vieille amitié pour toi. »

Toujours bon et grand, M. de Broves, répondit à sou ami, pour lui témoigner le désir que la grande croix de Saint-Louis, qui était vacante, soit donnée, de préférence, à celui-là même, qui avait eu la pensée de la lui procurer. Mais M. de Yilleblanchc, qui était déjà décoré de la grande croix, persista dans ses démarches, auprès des ministres de la guerre et de la marine, il lit agir M. le vicomte d' Agonit sur Madame Royale, afin que celle-ci, qui portait intérêt à M. de Broves, écrivit en sa faveur aux ministres. Les ministres répondirent : « M. de Broves ne saurait être oublié. » Cependant la grande croix passa à M. de Rosilly, plus ancien" dans la marine, mais plus nouveau dans l'ordre, et n'ayant pas des services aussi distingués. Il est juste d'ajouter que Lorsqu'il mourut eu 1824, M. de Broves était sur le point d'obtenir la grande croix de Saint-Louis, une pension de a.ooo francs, et une part des indemnités, que l'on alloua aux victimes de la Révolution française.

Dans le cours de l'année \HÏ), M. de Broves lit avec Madame de Broves, Le voyage de Bordeaux, où ils se proposaient de se Taire présentée à la duchesse d Angoulèiue. qui devait aller dans cette ville : « Nous irons à Limo

29o UNE FAMILLE DE PROVENCE

par Bordeaux, et comme Son Altesse Royale, Madame la duchesse d'Angoulême y sera encore, nous irons déposer aux pieds de cette auguste princesse, l'hommage de notre profond respect, celui de notre reconnaissance, et l'assurance d'un dévouement à son auguste famille, pareil à celui, dont ton respectable aïeul a donné l'exemple, à l'affreuse journée du 10 août i~92 : noble dévouement de l'honneur et de la fidélité, dont nous ne devons jamais perdre le souvenir, afin de l'imiter, si l'occasion s'en présentait (i). »

En revenant de Bordeaux, l'on s'arrêta à Limoges, où les deux branches de la famille se trouvèrent momentanément réunies. C'est en cette circonstance que, dans un dîner intime, auquel assistaient plusieurs alliés, parents, et amis, entr'autres les de Pins (2), dont l'un fut évoque de Fréjus, puis archevêque de Lyon; l'on chanta des couplets, parmi lesquels je remarque nécessairement la strophe suivante :

A tes lauriers, à ta brillante gloire, Brovcs, je veux épuiser un Flacon, De tes beaux faits rappeler la mémoire. Boire à d'Estaing, boire à son compagnon ; Sous le fardeau do l'exil et de l'âge, Ah! si depuis ton front a pu blanchir, Ton cœur, toujours jeune par le courage, Doit battre encore à ce doux souvenir.

Cette même année 1823, le comte de Broves procéda encore une fois, à une cérémonie, que souvent il avait eu l'honneur de présider. Chaque fois qu'un de nos compa-

ti) Lettre à son fils, 10 mai 1823.

(2) La famille de Pins, qui avait pour devise ces mots : « L'un des premiers barons de Catalogne » était alliée par Louise-Elisabeth de la Branche, épouse du frère de mon aïeul, à la famille Rafélis de Broves.

LES RAFELIS >2(Ji

triotes Alaisiens était promu dans Tordre de St-Louis. 1<nouveau chevalier était conduit avec toute la pompe militaire, dans l'église cathédrale ; là, il était armé chevalier; le militaire le plus élevé en grade lui donnait V accolade avec l'épée, et attachait sur sa poitrine la croix de St-Louis, préalablement bénie parle clergé. C'esl dans cet ordre, et avec ce cérémonial que mon grand-père avait reçu les nouveaux chevaliers, notamment le comte de Retz, qui devait un jour être le beau-père de son lils. En 1823, il reçut du roi la commission d'armer un nouveau chevalier de St-Louis. « J'attends demain M. Frédéric de Puechredon, lieutenant des vaisseaux du roi, Lequel s'étant distingué par sa valeur, au bombardement de Cadix, en Espagne, a été admis dans l'ordre de St-Louis : et Sa Majesté, a daigné me faire adresser ses pouvoirs, pour sa réception. Elle aura lieu demain, en présence des autorités, et autres personnes distinguées ; après la cérémonie, nous dînerons, et je porterai la santé du roi et de son auguste famille. Ta maman s'occupe de disposer tout ce qui est nécessaire (1). »

Cette lettre fut la dernière qu'il adressa à son fils, et cette cérémonie, qu'il présida, fut la dernière satisfaction militaire qu'il lui fut donné de goûter. Il devait bientôt arriver au terme de son existence, agitée en tant de navigations, de combats, de dangers, de révolutions, d'exils, de revers, et de douleurs de toute sorte, mais anoblie par une inaltérable fidélité à lui-même, à L'honneur et au roi, par une bonté proverbiale, par la haute distinctioD de son caractère, de ses manières, et de son Langage, qui se ressentirent jusqu'au bout du commerce qu'il eut si Longtemps avec les membres de L'ancienne cour, et de 1 ancienne société française.

(1) Lettre à son fils, le 15 décembre 1823.

Il mourut tout à coup le 14 février 1824. Depuis longtemps déjà sa famille redoutait ce fatal événement. « Vous u avez perdu un homme universellement aimé et estimé. » Tel est le sens de toutes les lettres de condoléances, qui furent en cette douloureuse circonstance adressées à Madame de Broves. Quelqu'un m'a raconté, qu'au moment même où l'on faisait les funérailles du comte de Broves, à Alais, un étranger, rencontrant le cortège funèbre, et ne sachant point le nom du défunt que l'on portait en terre, au milieu d'une si grande afïluence, se rapprocha de la foule, et questionna ses voisins, leur demandant : <( Quel est donc le mort pour lequel on fait un si bel enterrement? » Plusieurs personnes répondirent en même temps aux questions de cet étranger : « Vous demandez qui est mort? C'est notre bon Monsieur qui est mort! » Le comte de Broves était, en effet, doué de la plus belle àme, et de toutes les qualités de cœur, que l'on peut souhaiter en un homme. Vaillant comme un lion, il était doux comme un agneau ; son regard ferme, et tombant de haut, intimidait, mais la douceur de ce regard attirait les coeurs, et leur imposait le respect et l'amitié. « Je viens de perdre l'ami de ma jeunesseje ne cherche pas à vous donner de consolations, il n'y en a pas. » Voilà ce que dit à Madame de Broves, le contre-amiral de Villeblanche, en apprenant la mort de son vieux camarade. Le vice-amiral du Ghayla en recevant la même nouvelle s'écria : « C'était le plus brave et le plus loyal des hommes ! » Le contre-amiral d'Augier dit de môme. « Je ne crois pas qu'il ait existé un plus galant homme, et un meilleur ami que M. le comte de Broves. »

« O ma chère Sophie, malheureuse Sophie, quel malheur ! quelle nouvelle affreuse ! Je suffoque, je vole sur ton sein ! reconnais ta bonne tante qui pleure, qui se désole. Pleurons, ma chère Sophie, un homme parfait, le modèle des hommes dans toutes les circonstances de la vie, si

bon, si essentiel pour le bonheur de tous; tout Le monde m'arrête pour me parler de ses vertus (i). »

Par son grand sens et par la haute intégrité de son caractère, Joseph-Barthélémy jouit toute sa vie de L'estime et du respeet de ses parents, et de ses contemporains. Plusieurs fois il fut choisi pour être Le tuteur intègre et le protecteur éclairé d'enfants, que la conduite peu honorable de leurs pères avaient rendus comme orphelins. C'est ainsi qu'il fut désigné par Madame de Rafélis de la Heaume, comme tuteur de ses petits-enfants, /ils de Gaspard" Paulin-Ours de la Beaume, qui avait perdu la confiance de sa mère, par les folles dépenses auxquelles il se livra pendant qu'il était officier au régiment de Champagne. Eu i8s3, il remplit les mêmes fonctions auprès des (niants de M. l'amiral de Ville vielle, qui ne pouvait, ou ne voulait gérer les affaires de sa famille. M. de Broyés prit en main les intérêts des jeunes de Villevielle, et reçut la direction de leurs biens, envahis déjà par les créanciers de L'amiral. Nous voyons, dans plusieurs de ses lettres, les traces de ses préoccupations à cet égard : il traitait Lui-même avec les créanciers de son ami, discutait ses affaires avec les hommes de lois ; faisait quelquefois des séjours prolongés au château de La Fare, qui appartenait à Madame de \ illevieile, née de La Fare, et se comportait, en un mot, comme un père, et comme un tuteur.

Madame de la Boutetière, sœur du cardinal de La Fare,

écrivait a mon grand-père, le i/j janvier i8o3 : m \ ous ôtes Monsieur, le sauveur de ces petits mineurs, que <1«' reconnaissance ne vous doivent-ils pas? J'y joins la mienne. « l vous assure de toute ma sincérité'. » Le cardinal de La Fare écrivait aussi à mon grand-père, Le 6 avril i8ao. « L'accueil que j'ai pu faire à Madame la comtesse de

(1) Lettre de Madame de Frégefond a Madame de B

février 182 i.

Broves, m'était dicté par le sentiment de reconnaissance que je lui dois, pour l'hospitalité si amicale, et tous les soins que ma pauvre Henriette a reçus d'elle et de vous. Ma sœur, Madame de la Boutetière, est trop prononcée contre la tutelle de ses petits-enfants, pour qu'on puisse se flatter de vaincre son opposition. C'est sur les lieux mêmes qu'il faudra chercher un tuteur. Rien de plus amical que les dispositions où vous êtes de seconder la tutelle de ma sœur; je vous en fais tous mes remerciements.

(( Signé : *j- A. L. L., archevêque de Sens. »

Non seulement M. de Broves seconda la tutelle de Madame de la Boutetière, mais il fut, de fait, le vrai tuteur des Messsieurs de Yillevielle.

Mon grand-père fut inhumé dans l'ancien cimetière d'Alais,qui était situé à la place où se trouve actuellement la rotonde du chemin de fer. Lorsque ce cimetière fut désaffecté, mon honoré père recueillit les ossements de l'amiral, et ceux de Madame de Broves, sa mère, et les fit transporter, sans aucune pompe religieuse, dans le cimetière de St-Jean-du-Pin. Déposés dans un même cercueil, les ossements furent ensevelis au pied du contrefort exlc rieur de l'ancien prieuré de St-Jean-du-Pin.

Lorsque la commune du Pin abandonna son antique cimetière, pour en établir un nouveau, l'on jugea que ces ossements avaient été depuis longtemps consumés, par les eaux, et par les ans ; l'on ne crut pas devoir essayer de les rechercher ; l'on craignait de commettre des erreurs, pour ainsi dire inévitables, en un cimetière où des générations nombreuses sont venues dormir par couches

superposées, confondant leurs cendres dans la même terre, et leur mémoire dans Le même oubli.

Du contre-amiral Joseph-Barthélémy, il ne reste plus que ses vieilles armes rouillées, son portrait, et quelques lignes d'écriture; mais son àme est au ciel, et le souvenir de ses vertus et de sa gloire, vivant dans nos cœurs, nous survivra, s'il rjlait à Dieu, et se maintiendra dans celui de tous ceux qui porteront son nom.

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