CHAPITRE LVII
Le Révérend Père Louis-Maurice de Rafélis de Soissans,
Religieux-Profcs de la Compagnie de Jésus.
[ouis-Maurice de Soissans, était fils du marquis de Soissans et d'une demoiselle de Caveirac. La famille |de Caveirac était des environs de Nimes, el possédait le château de Caveirac. Madame de Soissans. née de Caveirac, était la sœur de cet abbé de Caveirac, porte et polémiste célèbre au xviume siècle (i).
(1) Monsieur de Jouy, dans son livre intitulé V Ermite en Provence, a dit en parlant de l'abbé de Caveirac. qu*il était honteusèment célèbre par son apologie de la Saint-Barthélémy. Voltaire avait accusé le premier l'abbé de Caveirac, «l'avoir fait l'apologie de la 8aint-Barthélomy. Mais, ni Voltaire, ni M. de Jouy, n'ont pris la peine de citer l'ouvrage, l'édition, le chapitre, la page, les expressions de M. de Caveirac, el il- B6 Boni contentés d'une imputation vague, qui n'a aucun fondement réel. Voici ce quo dit Linguot, de L'abbé de Caveirac cri
universel s'est élevé, il y b quelques années, contre ce malheureux abbé de Caveirac. Toute la basse*cour philosophique l'a hué avec indignité. <>n a dit, <m a écril qu'il avait fait t<>w une apologie de la Saint-Barthélémy. Voua verrei dans le monde une infinité de personnes, qui en onl persuadées, de
3l8 UNE FAMILLE DE PROVENCE
L'aïeul de Louis-Maurice de Soissans, était Joseph- François-Hyacinthe de Soissans, capitaine de vaisseau, et son aïeule était une demoiselle de Malespine. En 1793, le marquis de Soissans et sa femme, Thérèse de Malespine, condamnés à mort, devaient monter sur Féchafaud, mais la veille du jour où devait avoir lieu leur exécution, ils furent sauvés, par la mort de Robespierre. Leur fils, qui devait être le père de Louis-Maurice de Soissans, qui n'était âgé que de quinze ans, fut caché pendant la Terreur dans un village des environs de Nimes ; probablement à Gomps, où plusieurs émigrés s'étaient aussi réfugiés.
La famille de Soissans est une famille de marins et de religieux. Elle a fourni de iG5o à 1^89, Dominique de Soissans, capitaine de vaisseau, chevalier de Saint-Louis et de Saint-Lazare ; François de Soissans, capitaine de vaisseau, chevalier de Saint-Louis, époux de Spirite d'Henrici ; Joseph-François Hyacinthe, capitaine de vaisseau. Elle a encore fourni Guilhaume de Soissans, reli-
bonne foi. Cependant prenez la peine de chercher le livre de cet auteur si indignement, et si injustement avili. L'abbé de Caveirac a fait un ouvrage plein de force, de lumière et de vérité, sur l'expulsion des protestants au siècle dernier. A la (in de cet ouvrage, il a joint une dissertation de soixante pages, sous le simple titre de Dissertation sur la journée de la Saint-Bartlwlemy. Si vous lisez cet ouvrage, vous y trouverez wn homme raisonnable, humain, philosophe même, qui combat un préjugé, mais qui n'a point cherché à justifier cette abominable catastrophe, dont on le suppose le panégyriste : Quand on enlèverait, dit l'abbé de Caveirac, à la journée de la Saint-Barthélémy les trois quarts des excès qui Vont accompagnée, elle serait encore assez affreuse, pour être détestée de tous ceux en qui le sentiment de Vhumanité n'est pas encore entièrement détruit. »
« Je ne connais pas l'abbé de Caveirac, ajoute Linguet, je ne l'ai jamais vu, je n'ai jamais eu avec lui des liaisons d'aucune sorte, et n'en aurai jamais, mais j'avoue, que j'ai été longtemps à le croire, sans l'avoir lu, un écrivain détestable. Le hasard a fait tomber il y a quelque temps son ouvrage entre mes mains, j'ai frémi de mon injustice et je saisis avec ardeur l'occasion de la réparer. »
L'abbé de Caveirac a été vicaire-général de l'évêché de Nimes, il a composé de petits poèmes, il a été prédicateur estimé, et bon écrivain.
LES RAFÉLIS il'.'
gieux de l'Abbaye de Saint-Victor à Marseille.; Philippe- Antoine, religieux dominicain : Louis <!<• Soissans, chanoine
de la métropole d'Avignon (i).
Né à Cavaillon, Louis-Maurice de Soissans lui baptisé dans l'église de cette ville, le 10 avril i8o3. Il lit ses études au collège d'Uzès, en Languedoc, jusqu'en rhétorique : il étudia la philosophie à Nimes, et suivit le cours de droit delà faculté d'Aix, en Provence. Bachelier ès-lettrea el licencié en droit, il entra dans la Compagnie de Jésus, Le 20 septembre 1828. Il prononça ses premiers vœux à Madrid le i5 Mai i83i ; après avoir fait trois années <l«' théologie à Madrid, il lit sa quatrième année de théologie au Puy, en Velay, en i833. En i834,il revit et repassa tout son cours de théologie à Lyon. De Lyon, il lut envoyé, comme surveillant, au collège de Mélan, en [836. Il lit à Avignon ce que les RR. PP. de la Compagnie «!<' Jésus appellent le 3me an. Il prononça ses derniers vœux à Avignon, le 1 février i83o. Il fut ensuite envoyé à Ai\. de i838ài839;à Bordeaux de i&jo à i844; à Castres de 1844 à i854 ; à Avignon de 18.V, à i855 : à La Louvesc de i85G à i859 ; à Marseille en i859 ; à Ail en [860 ; à Avignon de 18G1 à [864 5 a Lyon de 1864 à 187 1 ; à Avignon de 1871 à 187O. Il mourut à Ai\ le i<> octobre lî
Voici la nécrologie du père de Soissans, telle qu'elle est dans les Annales de la Compagnie <lc Jésus : on n a fait que traduire en français le texte, qui est en langue latine.
« Le père Louis-Maurice de Rafélis de Soissans, issu d'une race illustre, ayant jugé que Le plus grand honneur qu'on puisse obtenir, esi celui <lc se consacrer au service de Dieu, s'était donné à notre Compagnie dès le ao septembre 1828. Il commença sou noviciat à Avignon, el
(1) Une notice fort bien faite, Bur la familli Insérée dans l'ouvrage do Pithon Curt, page 558.
toutefois que les origines attribuées aux Raphaélis natal
Venaissin, soienl réelles el véritables. Je les nie au nom d tradition, ri j'ai d.. mu- les motifs do mes méfli 1 '«%
premier volume de cel o\x\ raj
l'acheva à Madrid ; chassé par la Révolution, qui éclata en i83o, il s'était réfugié, avec nos Pères, en Espagne.
(( De suite après son noviciat, il fut appliqué aux études de théologie ; il fit son cours, partie dans les pays étrangers, partie dans l'un de nos séminaires de France. Pendant quelque temps il fut préfet dans notre collège de Mélan. Maisson office principal, et pour ainsi dire son talent particulier, fut de prêcher la paroledeDieu.il ne cessa de prêcher que pendant ses trois années de probation. Il avait dans sa prédication tant de véhémence et tant d'animation, que ceux-là même, qui ne voulaient serendre à ses raisons, étaient obligés d'écouter avec attention ses paroles, et qu'il subjuguait même les esprits distraits. L'ardeur et la vivacité de ses discours éloquents suffisaient à faire connaître qu'il était d'extraction méridionale. Il ne se permettait presque jamais l'improvisation, et sa plume fut au contraire toujours le maître assidu de sa parole.
« Il résidait à Lyon,lorsqu'en 1870, les affaires publiques furent si affreusement troublées, et que les religieux furent si sacrilègement persécutés. Le père Maurice de Soissans, avec plusieurs autres de nos pères, fut arrêté dans notre maison de Lyon, et mis en prison, où il demeura pendant trois semaines, s'estimant heureux d'avoir subi quelque opprobre pour le nom de N.-S. J.-C. Cependant il souffrit en prison, d'autant plus qu'il était déjà atteint des infirmités corporelles, dont il devait plus tard mourir. Ses forces s'affaiblissaient, par suite d'une nourriture insuffisante.
« Envoyé de Lyon à Aix,le changement d'air ne lui procura aucun soulagement. Toutefois il ne voulut jamais cesser d'agir et de travailler. Son dernier labeur fut une mission qu'il prêcha au village de Poiwrières, près de la ville d'Aix. Dans cette mission, il s'abandonna à tout son zèle, plus que ne le lui permettait son état maladif ; dès cette époque il comprit qu'il devait mourir bientôt.
La mort vint à lui plus tôt encore qu'on ne l'attendait. En effet, le 9 octobre 1876, ayant dormi comme d'habitude, il mourut dans la nuit, et on le trouva inanimé dans son lit.
LES RAFÉLIS ) >I
(( Il était Agé de ^3 ans, il avait passe {8 ans dans notre compagnie. La mort ne le surprit pas, car tons 1rs jours il alimentait sa vie spirituelle par L'Eucharistie, < t sa tendre dévotion lui faisait adresser de continuelles pri< aux sacrés cœurs de Jésus et de Marie. »
Vers 1846, le père de Soissans prêcha le carême a la cathédrale d'Alais. C'est dans cette circonstance que des
liens de parenté, qui existent depuis des siècles entre Les Rafélis de Soissans et les Rafélis de Broves, furent renoués et resserrés par les « témoignages de sincère et étroite affection » qu'il ne cessa de prodiguer cl de recevoir. A cette époque mon père et ma mère le prièrent de mettre dans son bréviaire quelques images, en souvenir d'euxmêmes. Il conserva jusqu'à la fin de ses jours ces imag
(( Je suis fidèle à la promesse que je fis à /nés cousins et cousines, les images qu'ils m ont données ne quittent pas mon bréviaire. » ( 1).
Dès i851, le père de Soissans avait deviné la future vocation de notre chère sœur Rose-Marie (2). Lorsque cette chère sainte mourut, il écrivit à mon père : « Mon cherel bien cher cousin, je me réjouis d'avoir connu votre chère fille à Alais ; elle était alors si douce, si modeste, -1 candide, si pleine de piété ! c'était un ange ! I ne âme de cette trempe ne pouvait rester dans un siècle si indigne de la posséder. »
Le père de Soissans étant à Alais alla faire une visite aux ('lèves d'un pensionnat, parmi lesquelles se trouvaient ses trois cousines de Broves, alors tontes enfants.
11 dit un mol en général aux élèves réunies, niais il ne dit
(1) Lettre du Révérend l'ère de Boissaa
(2) Voir plus loin la notice sur Rose-Marie.
rien de particulier à ses petites cousines ; celles-ci furent mécontentes ; l'une d'elles, Berthe de Broves, ne fut pas plutôt arrivée dans le giron maternel, qu'elle formula ses plaintes : « Maman, dit-elle, ce méchant cousin a passé près de moi, il ne m'a pas seulement dit : Bonjour Berthe. » La plainte de la petite Berthe fut immédiatement portée à la connaissance du père de Soissans. Cette attention de la part d'une enfant, l'amusa beaucoup, et pour regagner l'amitié de la petite Berthe, il s'empressa de lui envoyer le lendemain une grande image, sur laquelle il avait écrit, avec sa belle et splendide écriture, ces deux mots : <( Bonjour Berthe ! »
J'ai moi-même connu le père de Soissans à Lyon, il avait la bonté de me venir voir, et de me recevoir luimême dans sa cellule de la rue Sainte-Hélène. Cette cellule était presque nue ; il y avait toujours une valise déposée à terre et toute ouverte. Cette valise, en cuir jaunâtre était remplie de cahiers et de manuscrits ; il excellait dans l'art de la calligraphie, et tous ses sermons étaient là, écrits de sa main, et sans ombre de ratures. Le père de Soissans était alors avancé en âge, ses cheveux blancs, sa figure amaigrie, son front ridé, sa grande taille lui donnaient l'air sévère, et cependant il était doux et bon, simple et familier ; il aimait à raconter ; il se plaisait à me dire que, dînant un jour chez mon père, il avait vu « le petit Georges, alors âgé de trois ans, très friand de liqueurs et de sucreries. » Tandis qu'il parlait, le père de Soissans avait l'habitude de lever d'une main sa calotte, et de passer son autre main sur ses cheveux, et, rejetant son corps en arrière ou l'inclinant en avant, il relevait et abattait ses cheveux, avec plus ou moins de vivacité, suivant que sa conversation était plus ou moins animée.
Le père de Soissans professait sans la moindre hésitation l'opinion que les Rafélis de Provence et ceux du Comtat Venaissin avaient une origine commune. Il avait connu mon grand-père tandis qu'il était élève au collège d'Uzès, et mon grand-père avait servi dans sa jeunesse avec
les chevaliers de Soissans et de Rognes ; plus tard il fut en relation très suivie pendant la révolution avec le marquis de Soissans, qui s'était caché, comme lui-même, dans la campagne de Nimes, au village de Comps.
Mon père (i) n'a jamais cessé de considérer comme une chose absolument certaine l'identité de sang el de race, chez tous les Rafélis. La même opinion, partagée de temps immémorial par tous les Rafélis, prouve combien l'on a eu tort d'autoriser les fables de Pithon Curt, et de leur accorder créance.
(1) Louis-Henri Chamans de Rafélis, comte de Brovcs, fils de Joseph-Barthélémy, contre amiral, et de Marianne de Bance de Champagne, né en 1811, à Mais, eut. pour parrain, à son baptême, le comte de la Valette, conseiller d'Etat, directeur des Postes de l'Empire, commandeur de la légion d'honneur, etc., etc., et pour marraine, Mme la comtesse de la Valette, née de Hcauharnais. 11 fut élevé à Versailles, par la protection de la fille de Louis xvi, qui voulait le faire entrer à l'école des pages du roi Louis xviii ; mais la mauvaise santé de Louis do Broves, ne lui permit pas de bénéficier des bonnes intentions de la princesse. 11 passa sa vie modeste et honorée à Alais : il rendit de grands et inoubliables services à tous ses parents, et notamment à la famille de son beau-frère, le comte Emile de Retz. Il administra pendant de longues années la petite commune de Saint-Jean du Pin près Alais, en qualité de maire, et c'est a lui que cette commune doit l'avantage de posséder une église et un prêtre pour la desservir. En 1848, il fut dévoué à la cause de l'ordre, et commanda une compagnie de la Garde Nationale, avec laquelle ii faisait des patrouilles pendant la nuit, dans les gorges qui séparent le territoire de la ville d'Alais du territoire de la ville d'Anduze. Il fut, pendant 35 ans, économe- administrateur de l'ho d'Alais, où il sut s'attirer l'affection de tous les cœurs, et «mi il exerça toujours, sans qu'il ait rencontré l'ombre d'une opposition, l'autorité que lui donnait son caractère, bien plutôt que fonctions. Les circonstances lui dictèrent plus tard l'obligation de quitter une place, où il n'aurait eu que des désagréments ^'il y était resté. Il en sortit correctement, dignement, et aveotous les honneurs et avantages qui pouvaient être désirés. Modeste, s< dur pour lui-même, le comte de Broves fut pendant toute son existence l'homme bienveillant par excellence, attaché devoirs de tous genres : sa vertu dominante fut l'abnégation île lui-même.
Il fut époux de Emilic-Zoé-Chai lotte de Retz de Servies, dont il eut: 1° llodvige, 2° Joseph, 3" Sophie, 'r Berthi
Le révérend père de Soissans eut deux sœurs ; l'une Iphigénie de Soissans fut religieuse du Sacré-Cœur. Elle résida au Sacré-Cœur d'Avignon, et dans plusieurs autres maisons de l'Institut ; elle mourut à Aix-en-Provence, en i883. Mme de Soissans était très douce, excellente religieuse, fort adroite de ses mains. Vers les derniers temps de sa vie, elle comprenait que la mort viendrait bientôt ; voulant, avant de mourir, voir une dernière fois son neveu, prêtre et religieux de la compagnie de Jésus, elle lui écrivit, pour l'engager à l'aller voir une dernière fois. Mais comme la règle interdisait, dune manière absolue, à ce dernier, l'accès de l'infirmerie, elle demanda de pouvoir descendre en un lieu accessible à son neveu. Mais, comme pour opérer ce changement de lieu, la bonne religieuse aurait été obligée de se fatiguer beaucoup, le digne neveu ne voulut pas consentir à obtenir cette satisfaction, au prix d'une telle souffrance pour sa tante, — la tante et le neveu firent ce sacrifice.
Le père de Soissans eut encore une autre sœur, qui fut mariée à M. Karl Martin, homme très distingué, et très avide de connaissances, et en particulier très au courant des questions d'histoire et de généalogies locales. La fille de M. Karl Martin, devenue plus tard Mme d'Arbaud (i), m'a assuré, par écrit, que son père, M. Karl Martin, professait la croyance en la commune origine des Rafélis du Comtat, dont sa femme était issue, et des Rafélis de Provence ; Mme d'Arbaud me disait : « Quant à la parenté entre les Rafélis de Soissans, et ceux des autres branches, elle existe réellement, j'ai toujours entendu dire cela à mes grands parents. M. de Rafélis-Soissans, mon grandpère nommait cinq branches de ce nom de Rafélis : les Rafélis de Broves, de Rognes, de Soissans, de Saint-Sauveur, et de Roxante. Il ajoutait : « Ils sont tous parents,
(1) Les d'Arbaud portent d'azur au ehef cousu d'or, avec une étoile de gueule en chef, et un chevron d'argent sur azur. (Livre d'or, de la noblesse de France), de Magny, 1844. -
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ce qui nous permettrait, M. l'abbé, de viser à L'honneur de vous appeler notre cousin. Vous habitez le Gard, mon grand-père avait épousé une demoiselle <le Gaveirac, e! possédait à Nimes un hôtel, dans La rue Presque. M. Armand de Bernis en lit l'acquisition, précisément parce qu'il avait une ouverture sur la rue qui porte ce nom. » (i).
La marquise de Soissans, née d'Olivier, m'a également fait plusieurs dépositions semblables. Or, lorsqu'on ajoute à ces déclarations, celles venues du côté des anciens chefs de la famille de Broves, l'on trouve bien singulier, qu'au nom d'une érudition tout entière puisée dans Le livre plein d'erreurs de Pithon Curt, on vienne contester uos croyances, et fouler aux pieds nos communes traditions.
(1) Lettre du 18 septembre 1800.