CHAPITRE LVIII
Marie-Louise-Emilie-Sopuie de RàF&IS de Broves,
Sœur Sainte-Croix do Jésus, Religieuse de la Présentation de Marie.
°y^iophie de Broves est née à A lais, le >! décembre , ^^ i83G, le jour même où l'on célébra les funérailles '\*Jj (1<' sa grand'mère paternelle.
La pauvre enfant, venue au jour au milieu dos Larmes de toute sa famille, a traversé Le monde sans !<■ connaître, et sans en être connue. Son existence de a6 ans, B*est écoulée hors du giron de la famille, hors du territoire do sa patrie, c'est à peine si uous l'avons connue nous-mêmes.
Elle fut élevée au couvent de la Présentation du Bourg- Saint-AndéoJ (Ardèche), puis au Sacré-Cœur de Chambéry. De là, elle entra, comme aovice,au Sacré-Cœur «1 A\ignon, fut successivement employée à Lyon, à Annonaj et à Aix . Mais elle ne persévéra pas dans cette vocation ; La
Providence lui avait préparé un autre abri, un autre nid plus hospitalier peut-être que le premier, dans lequel elle la plaça, pour qu'elle pût s'y reposer, et pour qu'elle y trouve un tombeau trois ans après. N'ayant pas l'intention de raconter ici la vie de sœur Sainte-Croix, je dirai que cette existence fut toujours toute à Dieu, toute à la règle de son institut, toute à la pratique des vertus religieuses .
Atteinte de bonne heure par la maladie de langueur qui devait l'emporter bientôt, elle fut un modèle de courage, et n'était heureuse que lorsqu'on lui permettait de suivre la communauté, et de se mettre à l'ordinaire du réfectoire : « Ce que l'on sert à la communauté est toujours meilleur, disait-elle, donnez-moi de ce qu'il y a sur les tables de nos sœurs. » Accablée de fatigue, elle se traînait encore à l'église, et entendait quelquefois deux messes de suite, et comme on blâmait ces pieux excès, elle répondait : a 11 fait si bon près des autels, près du tombeau de notre mère Rivier ! »
Au commencement de sa maladie, alors que sœur Sainte-Croix de Jésus ne se croyait pas encore sérieusement atteinte, elle dit à l'une de ses supérieures ; « J'ai fait le sacrifice de ma vie ; j'ai offert ma vie à Dieu, afin d'obtenir la grâce que mon frère soit un bon prêtre. » La supérieure lui répliqua : « Mais, ma sœur, vous disposez de votre vie, sans nous consulter, cependant votre vie est un peu à nous. » — « N'importe, répondit-elle, n'importe, le bon Dieu fera de moi ce qu'il voudra ! » L'échange fut effectivement conclu entre Dieu et sa fidèle servante ; Dieu a accordé la vocation sacerdotale demandée, et la fidèle servante étant morte, son jeune frère, deux ans après, entrait au séminaire, sans que rien auparavant eût fait prévoir cette résolution. Cette sainte personne avait d^illeurs écrit le 20 novembre 1860, un acte de donation et de désappropriation d'elle-même, dans lequel elle disait : « J'offre ma vie, afin d'obtenir en faveur de tous
les membres de ma famille actuellement vivants, la grftce dune sainte mort. »
Jusqu'à son dernier soupir, sœur Sainte-Croix conserva
la pleine possession de son esprit cultivé et même distingué. Elle avait le goût des choses littéraires, elle faisail des vers de circonstance, avec élégance et facilité. Quatre jours avant sa mort, alors qu'elle était, pour ainsi dire, m proie aux affres d'une prochaine agonie, elle trouva one belle inspiration, elle eut la force d'écrire un cantique d'amour en l'honneur de l'Eucharistie, viatique des mourants. Est-il rien de plus émouvant que le spectacle de cette vierge, à moitié consumée par un mal impitoyable, anéantie par l'insomnie et par la douleur, couverte des sueurs de la mort, qui se raidit contre ses souffrances, el se recueille au bord du tombeau, pour saluer Le bien-aimé et pour dire un chant d'amour au saint viatique, à l'Eucharistie, qui vient pour la dernière fois. Voici ce chant, vrai cantique d'ange, qui va déployée ses ailes, vraie expression de l'âme, car celle qui imagina ce cantique, n'avait alors, pour ainsi dire, plus de corps, c'était une âme dépouillée des sens par L'agonie, et par la grâce divine.
0 sacrement divin dont le seul nom éveille
Et l'ardeur de l'amour et le feu du désir,
.le languis loin de toi, mais mon cœur fait sa veille,
A toi mon dernier chant et mon dernier soupir,
Ma lyre échappe presque à ma main détaillante. Et les sons de ma voix expirent sans retour. Mais une fois encore il faut que je te (hante. 0 divin sacrement, centre de mon amour.
33o UNE FAMILLE DE PROVENCE
Aux premiers de mes jours, tu brillas sur ma vie Gomme un soleil fécond, et maintenant encor, Dans mon déclin hàtif, ma pauvre àme flétrie, S'échauffe à tes rayons, à ton beau soleil d'or !
Tu sais me consoler, sur mon lit de souffrances, Tu me la rends facile et légère à porter, 0 sacrement divin, tu donnes l'espérance, 0 Jésus, tendre ami qui viens me visiter!
Mes délices étaient de goûter à sa table
Les dons mystérieux offerts par sa bonté ;
Je n'y vais plus ! Lui-même à mon cœur secourable
Vient m'apporter le pain de l'immortalité!
Oh ! lorsque je l'attends, que l'heure paraît lente ! Que mon regard, alors tourné vers le saint lieu, Lui dit: « Voyez ma faim, Jésus, ma soif brûlante, Venez me ranimer, venez, agneau de Dieu ! »
Et quand j'entends d'ici les mots de la prière,
Et du prêtre sacré le pas religieux,
Mes yeux semblent s'ouvrir pour une autre lumière,
Et je crois respirer l'atmosphère des cicux.
Le voici ! c'est mon Dieu, c'est mon Dieu, que j'adore, Le prêtre le dépose en mon sein enflammé, Et, puisqu'il le permet, je l'embrasse et l'implore, Mon cœur se réjouit, et sent qu'il est aimé !
Oh ! que me sont alors les choses de ce monde, Les langueurs, les douleurs, et la vie, et la mort ' Mon cœur s'immortalise à la source féconde, Et l'immortalité le remplit jusqu'au bord ! ! !
Salut, salut à vous, divine Eucharistie ! Soyez encor ma force, en ces douloureux jours Viatique béni de la grande patrie, Je vais te recevoir, cette fois pour toujours !
Le 17 janvier 1862, Sophie de Broves reçut la visite de son frère aîné, elle causa gaiement avec lui, elle lui reprocha de n'avoir point mis son uniforme de marin, elle plaça elle-même à la chaîne de la montre de son frère une petite médaille d'argent; celui-ci la laissa faire avec une sorti de respect, et ne s'est plus séparé depuis de cette petite médaille, don d'une ange à l'agonie. Le 18 janvier, à trois heures du matin, Sophie de Broves, en religion Sainte- Croix de Jésus, expira entre les bras de la supérieure. Quelques instants avant d'expirer, elle dit: « Je veux mourir en souffrant beaucoup, je veux mourir sur la croix, car je suis sœur Sainte-Croix. »
Les sœurs étaient près de leur compagne expirante : celle-ci, calme, sans mouvements, promenait ses yeui but chacune d'elles, et ce regard semblait dire : M .le m Vu vais. )) On murmura à son oreille ces deux mots pieux « O Jésus que votre cœursoil Le tribunal où vous déciderai de mon sort éternel. » Sur ces dernières paroles. goBur Sainte-Croix ferma les veux et ne Les rouvrit pins in, rendit le dernier soupir avec tant de calme, que lo sonrs
ne s'en aperçurent point. C'était un samedi, jour consacré à la vierge des vierges.
Quand il reçut la nouvelle de la mort de sa fille, le comte de Brodes dit ces mots : « Bien jeune encore ma Sophie a rempli suffisamment sa tâche ici-bas, elle a sa récompense, elle n'oubliera pas sa famille . »