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CHAPITRE LIX

Charles-Marie- Joseph, Comte de Rafélis de Broyés,

Capitaine au long cours,

Commandant aux paquebots des Messageries,

Président fondateur des cercles ouvriers de Marseille

et des Martigucs.

i Trolls aine de Louis-Henri-Chamans de Rafélis de Bro- ~ b ves, et d'Emilie-Charlotte-Zoé de Retz de Servies, 'fMLlT/(£ Joseph de Broyés naquit à Alais. Le 9 •» décembre i834.

Il fit ses études an collège de L'Assomption, de Nimes, et au collège d' Alais ; il eut pour condisciples à l'Assomption, Mgr de Cabrières, évoque de Montpellier, et au collège d' Alais, MgrGilly, évêque de Nimes. Son père Le dirigeait vers l'école navale, afin de lui ouvrir la carrière navale, dans laquelle les goûts et les aspirations de La race semblaient devoir lui préparer une place honorable.

Mais les études un peu négligées de Joseph de Broi w,ne

lui permirent pas d'affronter les rudes examens, qui rendent si difficiles les abords de l'école de marine. Comprenant qu'il ne lui était plus possible d'entrer dans l'armée navale avec quelque chance de parvenir, Joseph de Broves prit son chemin en homme résolu, il se fit inscrire sur les rôles des marins de Cette, et s'embarqua comme pilotin à l'âge de 16 ans, à bord de la Caroline, bâtiment en partance pour Buenos- Ayres. Le capitaine de la Caroline était un loup de mer fort mauvais, et fort mal élevé, qui se plaisait à malmener et à humilier son jeune pilotin. A cette époque, Joseph était grand, frêle, il avait une physionomie fine et un teint délicat ; la distinction de sa personne frappait tout le monde, et le grossier capitaine préférait les mains calleuses de ses matelots et leurs propos grossiers, à la délicatesse polie des fils de famille.

Joseph de Brovesfutensuite embarqué sur la Denrse,destinée au Brésil; il fit deux campagnes sur la Denyse. Lorsqu'il revint de ses voyages du Brésil, il avait contracté l'habitude de marcher le dos voûté. Mmc M..., une de nos amies, le lui fit remarquer : « Mon bon Joseph, lui dit-elle, tenezvous donc plus droit, pourquoi marchez-vous ainsi, vous deviendrez bossu ? » — « Madame, répondit-il aussitôt avec ingénuité, mon capitaine est de courte taille, il a construit la Denyse à sa mesure, je suis demeuré deux ans courbé dans l'entrepont, j'en ai pris le pli, c'est la faute à la Denyse. »

En i853, Joseph de Broves paya à sa patrie la dette du service militaire. Il endossa le costume des matelots, il prit le chapeau de toile cirée et les pantalons à pontlevis, et fut embarqué à bord du Dauphin. Trois mois après, il reçut sa nomination aux fonctions d'aspirant auxiliaire, et fut envoyé à bord du Charlemagne ; sur ce vaisseau de guerre il fit toute la campagne de Sébastopol. Perché sur les vergues du Charlemagne, il vit la bataille de l'Aima. Il prit part à l'afîaire du 17 octobre, dans laquelle la marine française remplit une mission impor-

tante, en bombardant les forts de Sébastopol ; comme il commandait à bord du Charlemagnet une batterie de quatre canons, une bombe russe tomba dans sa batterie, et y causa du désordre et du mal. Il l'ut propose- par l'amiral de Ghabannes, pour le grade d'aspiranl en titre; mais cette proposition fut sans résultats.

Joseph de Broves obtint son congé le 3 juillet [856. « Ah ! s'écriait-il en quittant la marine de l'Etat, si j'avais su travailler, je serais aujourd'hui enseigne de vaisseau! »

Mais il espérait, avec raison, se faire une belle situation par la marine du commerce : il s'embarqua donc à bord du Bornéo, navire marchand, qui partait pour Bombay. « Le Bornéo, disait-il, est un gros portefaix ; le capitaine et le second n'ont pas l'air d'avoir inventé la pondre. » Il fit douze mois de mer sur le Bornéo, et termina sa campagne le i5 octobre i85^ ; cette campagne à bord du Bor~ néo ne parait pas lui avoir laissé d'agréables souvenirs.

Il n'en fut pas de même pour ses voyages à bord du Malabar, navire à voiles, mais svclte navire, aux allures fines et dégagées. Sur ce bâtiment il lit deux ou trois lois le voyage des Indes, de Bombay à Madras. Les « messieurs du Malabar étaient tous gens aimables ». iU vivaient tous en bonne intelligence, et savaient inventer des récréations amusantes. L'on chantait beaucoup à bord du Malabar ; l'on imaginait toujours quelques nouveaux sujets de fêtes ; l'on donnait des sérénades au commandant, et l'on ne manquait pas de lui offrir des bouquets « fabriqués avec un peu de tout. »

Les séjours à Madras, et surtout à Maurice. étaient pour les ollicierset pour l'équipage du Malnhai-, des temps ,1e bombance et déplaisirs. Joseph en parlait avec enthousiasme, dans les lettres qu'il écrivait à sa famille ; plus tai'd il en parla peut-être avec regrets.

Après avoir quitté le Malabar, Joseph de Broves embarqué sur le paquebot Y Algérie^ lit des voyages de Mai-

seille au Havre, c'est dans l'un de ces voyages qu'il alla rapidement passer quelques jours à Paris ; c'est peut-être la seule fois où il lui a été donné de visiter la capitale.

Du mois de janvier 1860 au mois d'avril 1861, Joseph de Broves résida aux Martigues, où il suivit les cours d'hydrographie préparatoires aux examens de capitaine aux longs cours. « Martigues, m'écrivait-il, est appelée la Venise de la Provence. » Au mois d'avril 1861, il subit avec succès les examens nécessaires pour obtenir le brevet de capitaine marin .

Le 6 décembre 1861, il fut admis dans la compagnie des messageries impériales. Le service à bord de ces paquebots offrait quelque chose de brillant, et il y a quelques analogies entre les officiers de ces paquebots, et ceux des vaisseaux et des frégates. Immédiatement embarqué à bord du Pausilippe, il visita successivement Messine, Naples, le Vésuve ; il m'envoya môme des bouteilles de Lacryma Christi. Mais bientôt il fallut repartir pour les Indes. Nommé à bord du magnifique vaisseau le Cambodge, il alla croiser dans les mers des Indes entre Suez et Hong-Kong. Il demeura cette fois quatre ans sous les climats torrides de l'Indo-Chine et de l'Arabie. Nuits blanches, chaleurs intolérables, service fatiguant pendant la traversée, aucun agrément à l'arrivée, tels sont les sujets de ses doléances à cette époque. Ses lettres respirent la mélancolie, et trahissent un réel désenchantement. Le soleil brûlant de l'océan oriental, réloignement de France, les changements perpétuels qui s'effectuent dans le personnel des paquebots, le départ fréquent et la disparition de ces amis de rencontre, dont l'amitié cimentée par la sympathie des mêmes épreuves, parait d'autant plus précieuse, tout cela versait dans son cœur une chronique tristesse.

« J'aurais souvent envie, écrivait-il, d'envoyer la navigation en Chine, à tous les diables, et d'aller élever des

lapins, et planter des choux dans Le château de nos pères. »

Constatons que cette époque fut pour Joseph de Bkn es une première étape vers la pratique religieuse. 11 lui alors et sut apprécier et goûter les ouvrages de M. de Bonnald et de M. deMaistre. Il en adopta 1rs idées, et les défendait si bien que les officiers du bord, tous ses amis. L'appelaient avec une amicale ironie : « Le défenseur du trône et de l'autel. » Dès cette époque il était converti du côté de l'esprit, il ne lui resta plus qu'à l'être du côté du cœur, et à s'adonner aux pratiques religieuses.

Son plus grand, son unique bonheur était alors de recevoir des lettres de sa famille. Un jour qu'il en avait reçu beaucoup il remercia son père en lui disant :« Le courrier d'aujourd'hui a été pour moi comme une bombe de joie. » De son côté il lançait vers l'Europe des lettres impatiemment attendues, qui étaient à Alais autant « «le bombes de joie. » On les attendait ces bombes, en comptant les jours, et le compte était long, car les courriers de l'onde n'arrivaient qu'au bout de quatre longs mois.

Pendant sa campagne du Cambodge, Joseph lit deux excursions ; l'une au Caire, et l'autre à Canton. A Canton il lut reçu par le consul de Fiance, et habita Le palais d'un mandarin ; il décrivit avec détail les curiosités, les pagodes aux cinq ou six cents dieux, les tours de cinq ou six étages, les immenses palais des mandarins chinois. Dans son voyage au Caire, il visita les pyramides d'Egypte, et la relation de son excursion aux pyramides fut trouvée très intéressante ; il semble qu'il lit. à celte occasion, paraître des sentiments religieux, dont son père B6 déclara très satisfait. Détail curieux, M. de-Brovesfit ce long voyage de Suez au Caire, à la seule lin de se faire arracher une dent cariée ; et le dentiste exigea, pour l'extirpation de cette dent, la modeste somme dr deux cents francs .

A Suez, en i865, le Cambodge fut visité par le prince Napoléon : « Nous étions pavoises, les hommes étaient sur les vergues, et ton serviteur faisait crier : Vive l'Empereur ! Remarque que je dis : faisait crier, et que je ne dis pas : criait ; j'étais de service, et je me suis contenté de faire signe au moment voulu. N'étaient les bons déjeuners que nous a valus la visite du prince, je m'en serais bien moqué ; le prince n'est qu'un pignouf. »

Aux environs de Hong-Kong, M. de Broves eut une aventure dont il nous fait lui-même le récit. <( Je vais te copier pour la troisième fois au moins, le récit de mes aventures. Le Cambodge marchait comme... ma loi, comme marche toujours le Cambodge, avec un train d'enfer. Nous espérions arriver au port ayant la nuit et ne point faire de quart, lorsque, patatra. la machine qui casse, et voilà Tantale qui se trouve en face du port sans pouvoir l'atteindre. Nous déployâmes nos voiles, mais pas la moindre brise ne vint les enller. Le lendemain, ton serviteur fut envoyé pour chercher du secours : rude besogne. pas de vent, et le soleil dans les yeux;! Rompu, grillé, brisé, j'arrivai pourtant, et le Cambodge fut remorqué jusqu'à Galles. Je me suis encore trouvé dans un autre danger. Je me suis perdu pendant cinq heures dans le voisinage de Hong-Kong. Avec l'un de mes camarades nous étions au village où est installe* le bassin du Cambodge. Croyant que Hong-Kong n'était qu'à une heure de marche, il nous vint à l'idée d'aller dîner à Hong-Kong. Nous gravissons une montagne, à cette montagne succède une vallée qui serpentait, nous suivons cette vallée, mais elle serpentait toujours ; elle nous conduisit dans une autre vallée qui serpentait toujours de même : de vallée en vallée nous marchâmes cinq heures. Enfin nous arrivâmes à bord à dix heures du soir. L'on était très inquiet sur notre compte ; ces messieurs préparaient déjà leurs fusils ; le docteur avait accommodé sa trousse, et l'on allait procéder à une battue générale. »

Les RAFEL1S

Du Cambodge, Joseph de Broyés passa sur Le Vol en 1866, et fit les voyages circulaires de Syrie. Puis il revint à Marseille, où il contracta mariage le aoai ri] 1 Il épousa Mademoiselle Antonie Forest, d'une honorable famille d'Aix. De ce mariage naquit un lils. Charles de Broves, mort quelques mois après sa naissance, et une fille, Edvige de Broves.

Après son mariage, il fut successivement nommé commandant des paquebots le Saïd, le Volga, la Sainton et XEmyrne. Dès lors blasé sur les plaisirs que recherchent les touristes et les marins, il l'aisail de son vaisseau son ermitage, ou plutôt son lieu d'exil. « Je n'éprouve pas le besoin de descendre à terre ; je connais par cœur tous ces pays ; ils n'ont plus de charmes. Autrefois l'Ile Maurice était an délicieux pays, mais aujourd li ni ce n'esl plus pour moi qu'un lieu d'exil. »

De 1867 à 1868, Joseph de Broves séjourna en Europe, et il fut employé à croiser entre Naples, Marseille. Civitta- Vecchia et Livourne : il commandai! alors à bord du Pausilippe et du Tibre. A cette époque il était très heureux, ses petits voyages anodins ('(aient fort agréables, et ne r éloignaient pas des siens ; il s'endormait dans les délices de Gapoue. Mais tout à coup, il recul brusquement un ordre de départ pour la station de Gonstantinople, qui l'éloignait de sa famille. « Au diable les honneurs, s'écria-t-il, au diable les grades | un peu moins d'honneur et d'argent et un peu plus de bonheur 1 » Son bonheur c'était la jouissance de son foyer.

En 1870, M. de Broves servi! sa patrie sans quitter ses fonctions ; son vaisseau le Labour donnais, fut un instant désigné pour accompagner l'escadre française, qui devait aller dans la mer Baltique. Mais les infortunes uationalcs ayant fait abandonner ce projet, le LabourdonnaU fui employé à transporter L'armée d'Afrique, dont les n

34o UNE FAMILLE DE PROVENCE

ments, en quittant son bord, allaient à l'ennemi. A cette époque les idées politiques et sociales de M. de Broves n'avaient pas encore été réglées par la discipline religieuse : il partageait les opinions du laïcisme moderne : après Sedan il m'écrivait : «Une révolution sociale et européenne s'accomplit ; c'est le positivisme, la science, le progrès qui accomplissent leur œuvre. Je l'espère, nous assistons à la dernière coalition de la force brutale, qui disparaîtra pour faire place à la justice et à l'intelligence. Sachons nous rallier à la république qui rentre de plus en plus dans nos mœurs. Garde-toi de tremper dans aucune réaction, le clergé sera respecté, s'il veut entrer dans la voie nouvelle. » M. de Broves a assez vécu pour sortir de ses illusions. Quelques mois seulement après Sedan, les troubles de Marseille, la commune de Paris vinrent jeter le désarroi dans ses velléités républicaines : « La France n'est pas mûre pour une république honnête, écrivait-il, la liberté est une trop belle chose, pour qu'on ne soit pas toujours tenté d'en abuser. Toujours des tueries ! que les hommes sont bêtes ! »

Après les années de 1870 et de 1871, la vie de mon cher frère, prit un cours plus régulier et plus paisible : il ne naviguait plus que dans la Méditerranée ; il retrouvait sa famille tous les huit jours ; cela suffisait à son bonheur, et son métier si rude, identifié avec lui-même, ne lui coûtait plus. Un jour, rudement secoué par la mer, caressé par elle le lendemain, il était blasé sur la navigation : (( Depuis vingt ans que je bataille les mers, j'ai eu le temps de me blaser », disait-il ; son retour hebdomadaire au foyer, le dédommageait de tout La vie de marin semble donner aux hommes plus d'expériences et de vivacité dans la pratique de la vie de famille. Quelques sols dépensés tous les jours, sont comme rien ; mais si on les amasse, afin de les dépenser en un seul coup, ces quelques sols font une somme importante. Les terriens dépensent au jour le jour la menue monnaie de leurs affections,

personne n'aperçoit pour ainsi dire cette dépense quotidienne, niais les marins économisent leur cœur, pendant des semaines et des mois, privés de Leur foyer, ils ne dépensent pas la menue monnaie de leurs sentiments sont en mesure de la prodiguer à leur retour à la mai Ils sont plus expansifs, il y a du lyrisme dans leur amour paternel. « Quand je suis en mer. disait M. de Broves, j'admire la grandeur de Dieu dans Les immensités et les profondeurs de l'Océan ; quand je suis chez moi, je me rabats sur des petits spectacles, qui ne sont pas non plus sans prix, la contemplation de ma petite fille me ramène encore aux gloires du Créateur. »

Sous un abord très froid, malgré son langage quelquefois glacial, et dune raideur presque stridente. M. de Broves cachait un cœur affectueux. Il savait « se défendre contre la société », mais dès qu'il était sur d'être ( n présence delà probité, il ouvrait pour ainsi dire la porte de son âme, et se montrait doux, bienveillant i xpansif. ( m le voyait quelquefois rêveur, il écoutait les paroles, et semblait les déguster ; il considérait fixement son interlocuteur, et ce regard muet était accompagné de force mouvements de tête et de force bouffées de tabac. S'il ne discernait pas le fond de l'âme de celui qu'il écoutait, il demeurait silencieux, et pour ainsi dire neutre. Des que la \ élite OU l'erreur pointaient sous ses regards, il les happait pour ainsi dire au passage, et sa réplique arrivait alors vive et toujours année de bonnes raisons.

En 1877, ^* (1(> Broves abandonna la marine, mais ce ne fut pas sans regrets, et, s'il eût vécu plus Longtemps, il aurait probablement repris du service par goût du métier,

cl par nostalgie de la nier. Il lil ses adieux définitifs à BOI1

beau vaisseau le Labour donnais, et des lors il rccomnn 1 1 h sa vie. et pénétra par degrés dans une existence toute nouvelle, dans laquelle il se voua tout entière sa famille, à la religion et aux ouvriers.

Depuis longtemps il était sain et sauf dans son intelligence et dans son cœur. Il apprit à se purifier de plus en plus par les rites sacramentels. Cette dernière opération de la grâce commença en Savoie, dans une excursion à l'Abbaye d'Hautecombe, à Annecy, à la Grande Chartreuse, à la Salette. Elle se continua à Paray-le-Monial. Enfin quelque temps après, il fut conduit par son père et par sa mère à l'Abbaye de Frigolet (près Gravezon); en ce lieu le révércndisme père Edmond, cet homme de Dieu, mit le sceau à la transformation de mon frère : celui-ci connut à Frigolet les joies de l'absolution et de la communion, et dès lors ce fut fini ; le loyal officier de marine devint une âme d'élite destinée à être utile aux œuvres ouvrières.

Depuis lors, Joseph de Broves se dévoua aux œuvres ouvrières. Dans l'accomplissement de la mission qu'il s'était donnée, il apportait la patience et la ténacité du marin accoutumé aux caprices des éléments. « Le bien que l'on fait n'apparaît pas toujours, disait-il, mais lorsqu'on s'applique à en faire le plus possible, le bien que l'on fait est réel, quoique invisible. » A un vieux prêtre qui déplorait son inutilité, il répondit un jour cette parole, où se révèle la foi profonde d'un v éri lai »le chrétien: « M. l'abbé, ne feriez-vous autre chose qu'entretenir.la lampe du sanctuaire, vous seriez encore l'homme le plus utile de votre paroisse. » Il fonda successivement le cercle ouvrier des Martigues, et deux autres cercles, l'un dans l'intérieur et l'autre dans la banlieue de Marseille. Il fut en rapports directs avec M. le comte de Mun, et devint un disciple ardent de M. Harmel, dont il méditait les leçons, dont il imitait les exemples : M. Harmel fut son véritable maitre : (( Il faut que l'ouvrier et le patron vivent en famille, il faut que la religion change l'ouvrier, et que l'ouvrier convertisse l'ouvrier. » Telles étaient ses maximes, qu'il se plaisait à exprimer et à écrire, qu'il commentait sans phrases, avec le seul langage de la sincérité. Il n'aimait guère non plus les industriels, qui sont religieux dans la forme, et voltairiens en réalité, et qui ne veulent du tabernacle que

pour y cacher les ciels de leurs coffres-forts. Il avait une loi absolue dans les méthodes de M. Harmel. « [lest grand temps, disait-il, de ne pas nous laisser oublier dans nos églises devenues des déserts. Puisque L'ouvrier ne vient pas à nous, catholiques pratiquants, il faut que nous allions à lui. M. Harmel a mis vingt ans à former trois ouvriers apôtres ; et avec ces trois, il a fondé en <li\ ans L'usine chrétienne. Satan peut bien triompher un moment, mais avec notre méthode, sa défaite est sure. La rénovation sociale sera chrétienne, ou elle ne sera pas. On ne peut pas admettre qu'elle ne sera pas, donc elle sera chrétienne, n Notre cher Joseph épris de ces beaux projets, avec deux ou trois nobles amis, se fit chercheur d'hommes. Lorsqu'il avait enfin mis la main sur ceux qu'il trouvait capables de recevoir Fidée du maître, il fournissait ou recueillait des fonds, louait un local, convoquait Les hommes, prenait la parole, et les amenait à ses désirs; il n'était pas orateur, dès qu'il voulait prendre un ton un peu solennel il se troublait et s'en tirait mal, mais il causait facilement, et s'expliquait fort bien. Il était aimé des ouvriers marseillais. Lorsque j'eus la douleur de l'accompagner à sa dernière demeure, un ouvrier s'approcha de son cercueil et il ilit : « Vous qui fûtes notre père, adieu ? » Et ces mots simples furent accompagnés de vrais larmes.

Tous les ans, au mois d'octobre, L'on se réunissait au Tholonet, dans la campagne d'Aix. Les membres des ouvres catholiques de la région du Midi se rendaient en 1 ■«•

lieu, pour suivre les exercices d'une retraite spirituelle.

Dans les six dernières années de sa vie. M. Ar Brovi ne manqua pas une seule de cesretraites, il lut du nombre des plus fidèles et des plus édifiants partisans des exercices de retraite, et quand il revenait «le ces réunions pieuses, il m'écrivait : « Je reviens du Tholonet, nous \ avons faitde

la bonne besogne. »

Sous L'influence de la piété et par L'opération de La grâce, il avait été tout a l'ait transformé : même sa physio-

nomie avait changé ; autrefois, en effet, du temps qu'il faisait campagne sur le Malabar ou sur le Cambodge, il avait la physionomie dure, presque farouche; depuis son entrée dans la vie nouvelle, son visage s'était radouci, et comme nimbé d'un reflet de bonté et de félicité céleste. Il ne conserva d'autrefois que son caractère patient et optimiste . Il avait de longue main contracté l'habitude de mépriser et d'ignorer le danger et le mauvais côté des choses. Jamais pressé, jamais inquiet, jamais impatient, il était en présence des événements, comme son vaisseau au sein des vagues, et devant les caprices de la rose des vents. Quand le vent ne soufflait pas, il l'attendait sans surprise ; quand le vent enflait ses voiles, il allait en avant, filant ses nœuds sans enthousiasme. Il relevait froidement les travers et les fautes qu'il ne pouvait excuser, mais il avait un penchant à toujours croire que les hommes sont meilleurs que leurs actes.

Dans les derniers mois de sa vie, au mois de septembre i 887, il fit le pèlerinage de la Louvesc ; il était préalablement allé à Lourdes. Au mois d'octobre 1887, ^ entreprit le pèlerinage de Rome. Pour se rendre à Home, il partit de la maison paternelle : j'aidai moi-même à charger ses malles sur la voiture, je marchai à ses côtés tant que cela me fut possible, nous nous embrassâmes : quelque chose de particulier se passa, un serrement de cœur me prit ! les larmes vinrent dans mes yeux ; lui-même me regarda d'un air triste, il semble que nous eûmes le pressentiment que nous ne nous reverrions plus. En effet, à son retour de Rome, à la suite de crises terribles, conséquences d'une maladie de cœur, il succomba le 11 novembre 1887.

J'ai souvent soupçonné que la mort si prompte, si fâcheuse, si imprévue du comte de Broves, était l'effet de ses ardentes prières et de son héroïsme religieux . Notre sœur Berthe, douée d'une sorte de seconde vue, m'a dit un jour textuellement les paroles suivantes : « Je crains que notre bon Joseph ne soit du nombre de ceux qui ont offert leur vie pour le salut des ouvriers. Je soupçonne

qu'il s'est dévoué ; ah ! ajoutait-elle, il ne le faudrait pas ! il ne faut pas qu'il meure, il est nécessaire qu'il vive ! » D'autre part, dans une lettre en date du 22 janvier 1886, M. de Broves disait: « On prétend qu'un seul juste peut sauver mille criminels par le sacrifice de sa vie, est-ce vrai ? » Ces propos ne sont-ils pas des indices ? surtout quand on connaît l'état de mélancolie profonde dans lequel il vivait, et le véhément désir qu'il avait d'intervenir d'une manière effective, dans le dénouement religieux de la question sociale. Oui, M. le comte de Broves s'était consacré à l'œuvre et aux idées de M. Léonllarmel ; il est bien possible, il est bien probable, il est presque certain qu'il s'est dévoué jusqu'au point de se donner à Dieu comme victime, et de lui demander la grâce de mourir, en un holocauste secret, pour le salut des ouvriers. Il est bienpossible qu'il ait fait un pacte avec Dieu :« Je vous donne ma vie, donneznous des cercles ouvriers . »

Le problème que'nous posa cette cruelle mort si inattendue, en apparence au moins, si désastreuse, est demeuré dans mon esprit, comme une énigme inexplicable. Faibles mortels, comment sonder les desseins de Dieu ? Les larmes que cette cruelle mort a fait couler ne sont pas encore taries, c'est avec des larmes dans les yeux que cette courte notice a été tracée. Ces quelques souvenirs prolongeront les pleurs qui sont dûs à la mémoire d'un chrétien, d'un homme tel que le comte de Broves. En voyant les hommages ardents qu'on a voulu lui rendre, l'on comprendra combien il les méritait, et l'on prononcera son nom avec respect : et lui, du haut des cieux, il agréera cette offrande fraternelle, qui est offerte à son Ame, comme on offre à sa dépouille mortelle les fleurs déposées sur sa tombe.

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