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CHAPITRE LX

Sœur Rose-Marie,

Visitandine, Religieuse de chœur au monastère de la Visitation de Valence.

gjj/|N]eci est la notice de ma sœur Hedvige ; je la place à la [ îEr ^n °-c ce* ouvrage, comme ces madones d'or ou d'i- J/^qJ/ voire, que nos ancêtres mettaient sur le pinacle de leurs reliquaires.

Hedvige deRafélis de Broyés, naquit au mois de juillet i833, et reçut en naissant les bénédictions de sa grand'mère de Broves, <le son grand-père maternel et de sa grand'mère, le comte et la comtesse de RetzdeSen iès.

Dès sa tendre enfance elle Put chérie de tous les siens : Son oncle Emile de Retz, lui dédia une pièce de vers, qu'il avait composée pour elle, au cours d'un voyage dans les Pyrénées. La pièce commençait ainsi :

Enfant, c'est du sommet d'un roc Pyrénéen, Au milieu des glaciers, loin des êtres humains, Près d'un Gave lançant ses ondes mugissantes, Sur un monceau de neige où je vois mille fentes. Prêtes à m'engloutir; c'est d'un pic orgueilleux, Que je m'adresse à toi, petit ange aux yeux bleus, Au regard doux et pur, papillon vif et leste, Au teint frais et vermeil, au sourire céleste, A toi petit enfant, petit ange gracieux! Ton emblème ici-bas, c'est une fraîche rose Dans les sables brûlants d'un aride désert!.. .

Hedvige de Broves fit sa première communion le 25 mars 1846. La veille de ce grand jour, elle écrivit à son père et à sa mère une touchante lettre dans laquelle je remarque les mots suivants : <( Je m'efforcerai de vous faire « oublier mes torts envers vous ; je serai douce, et com- « plaisante pour mes frères et sœurs». Nous lui avons tous rendu le témoignage qu'elle a tenu parole, et qu'elle se fit, toute savie, un devoir de céder à ses frères et sœurs, en toute rencontre, par affection cordiale, et pour le bien de la paix. Un jour, son jeune frère, encore tout enfant, ayant pénétré dans sa chambre, et se faisant un jeu de passer par ses mains tous les objets qui se présentaient à lui, eut le malheur de casser le bras d'une statuette, à laquelle Hedvige tenait beaucoup. Dans sa douleur, et dans son premier mouvement d'indignation, celle-ci administra un soufflet des mieux conditionnés au maladroit petit garçon. Elle en fut de suite fâchée, et n'oublia jamais cet acte de promptitude, quelle se reprocha jusqu'à sa mort, comme le plus grand péché de sa vie, sur lequel elle ne cessa d'exprimer intérieurement des actes de contrition. Ce soufflet fut pour Hedvige, ce que la poudre

volée dans la giberne des soldats, fut autrefois pour Saint* Louis-de-Gonzague.

A l'Age de 14 ans, elle entra chez les dames du Sacré- Cœur de Chambéry, pour y poursuivre et y achever son éducation. Hedvige ne compta jamais parmi les élèves remarquables par leur esprit et leurs talents : les classes l'ennuyaient, et la fatiguaient ; lorsque la lin de L'étude ou de la classe arrivait, elle la saluait par un Deo gratins de soulagement et de délivrance. Mais sa piété, sa raison, sa conduite régulière, sa sagesse soutenue lui procurèrent, pendant tout le temps qu'elle passa au pensionnat, les honneurs du ruban de mérite. Elle fut de bonne heure reçue enfant de Marie, et dès lors son médaillon d'enfant de Marie devint son plus cher et son unique joyau.

Voici le portrait d'Hedvige à cette époque de sa vie :

(( J'ai trouvé Hedvige on ne peut mieux ; elle a, à mon « avis, un cachet de distinction, et le teint extrêmement « fin ; et pour ce qui est des manières, elle est simple, « mais fort gracieuse. On pouvait sans mentir nous dire « que c'était une jolie personne : Je ne puis me lasser de « la regarder; elle a un peu de ressemblance avec Eugé- « nie, le son de la voix, et l'accent de la pauvre Juliette. « Elle est bien au physique, au moral elle est encore « mieux. Ces dames me répètent toutes, qu'elle a un « caractère parfait, d'une douceur d'ange ; du reste on le « voit dans sa physionomie. »

Dès le pensionnat, cette chère sœur apprit à souffrir. Des douleurs rhumatismales la tourmentaient, aux braset aux épaules, pendant des mois entiers. Connue elle parlait très peu de ce qu'elle éprouvait, ses maîtresses n'en avaient point idée, et cela lit qu'elles étaient à son égard plus sévères, qu'elles ne croyaient L'être. On La reprenait pour son maintien, et comme la pauvre entant se trouvait dans l'impossibilité physique de toujours tenir compte des

35o UNE FAMILLE DE PROVENCE

observations qu'elle recevait, on lui reprochait avec humeur ce que l'on croyait être l'effet de sa mauvaise volonté. On alla même quelquefois jusqu'à serrer fortement les endroits douloureux, pour lui redresser la taille, ce qui lui arrachait aussitôt des cris qu'elle réprimait de suite par timidité, et par esprit de soumission. Lorsqu'elle était à table, son bras endolori lui faisait éprouver un sentiment très douloureux, à chaque mouvement qu'elle était obligée de faire pour porter les aliments à sa bouche : elle mangeait comme elle pouvait, et quelquefois d'une façon très singulière : elle fut durement réprimandée un jour, en plein réfectoire, et en présence de toutes ses compagnes, parce qu'elle mettait des cerises au bout de sa fourchette, afin de les porter à ses lèvres avec moins de peine.

Pendant le séjour de cinq ans qu'elle fit à Chambéry, Hedvige, en compagnie de notre chère mère, fut conduite un jour à la Grande Chartreuse. Ma mère a consigné, dans une lettre, leurs impressions de voyage. « Nous sommes allées avec Hedvige à la Grande Chartreuse : on ne peut rien voir de plus beau, de plus majestueux, et de plus grandiose. La campagne d'Italie, la Yallombreuse ne sont rien en comparaison ; on ne peut se faire une idée du silence de cette solitude, de ces magnifiques forêts de sapins, de ces hautes montagnes, groupées les unes contre les autres, entourées et souvent cachées par les nuages ; il semble que l'on est au bout du monde. Nous y avons soupe et couché ; je t'assure qu'un sentiment vague et pénible, qui ressemblait à de la terreur, me saisissait, en nous voyant seules dans ce désert, à côté dune cheminée où brûlait un tronc d'arbre tout entier. Nous n'avions pour toute compagnie qu'une sœur, qui nous servait, et ne nous disait mot. Le monastère est très beau, il semble inhabité, tant il y a de calme et peu de mouvement. Nous avons entendu la messe du coadjuteur, qui a l'air mystique ; il s'encapuchonne au commencement de la messe, et tient les bras en croix, depuis la consécration jusques à la fin du sacrifice. La route par les Echelles est délicieuse ; en

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Suisse il n'y. a pas de beautés plus variées. Ce voyage vaut mieux, à mon goût que celui d'Italie. » (Lettre du 4 octobre 1847).

L'on se représente le tableau de la comtesse de Broves et de sa fille, assises et blotties sous la vaste cheminée, où brûlait un tronc d'arbre tout entier ; ma mère en proie aux vagues sentiments décrits plus hauts, gardait le silence, et sa iille serrée près d'elle, comme pour chercher asile dans le giron maternel, lui parlait à voix basse, intimidée à la fois par le silence de l'homme, et par la voix puissante du vent dans la foret.

Ce fut encore au couvent du Sacré-Cœur de Ghambéry, que Dieu lui fît connaître la voie dans laquelle elle devait marcher, et L'institut, dans lequel la providence avait marqué sa place. Dans une promenade, on lui fit visiter le monastère de la Visitation, de Sainte-Marie de Lémens, près de Chambéry ; à peine eut-elle passé quelques minutes au parloir, dans la société des Dames de la Visitation, que son cœur fut subjugué, et saisi par le suave esprit de Saint-François-de-Sales. C'est dans ce parloir du monastère de Leniens, en Savoie, que notre sœur reçut l'appel divin, l'appel de Saintc-Chantal, qui la voulait pour sa fille, et qui désirait la joindre à tant d'autres saintes filles de notre sang, enrôlées et. sanctifiées autrefois, sous l'humble habit des Visitandines. Rien d'humain, rien de profane, rien de terrestre n'entra pour quelque chose, dans son impression intérieure : ni le charme des paysages de Lemens, ni la magnificence du monastère, ni la distinction des personnes n'influencèrent son cœur. L'esprit de douceur, le pieux esprit des colombes virginales, environnèrent son àme, comme une nuée féconde, et, du sein de cette mur, la voix de Dieu retentit toute puissante. D'ores cl déjà, Hcdvigc de Broves était Visitandine ; et tandis que ses compagnes n'emportèrent, de leur visite à Lémens. que des souvenirs agréables, elle,

plus heureuse, plus inattentive peut-être aux beautés des lacs et des vallées, caressait dans son cœur le secret qu'elle venait d'apprendre à Lémens, le secret de son avenir.

Pendant le temps qu'elle passa dans sa famille, après son retour de Chambéry, Hedvige ne cessa d'être l'enfant du Sacré-Cœur, la fiancée de Jésus-Christ. Elle céda, avec la plus grande simplicité, le gouvernement de son âme,, à un simple vicaire, médiocre de tournure et d'esprit, mais pieux et destiné à mourir, tout jeune encore, dans un village des environs d'Alais. Tout le monde aimait Mllc de Broves : « On aimait beaucoup notre Hedvige, elle était « jolie à croquer, timide, douce, suave ; quand on lui « adressait la parole, elle répondait en souriant, et en (( rougissant, et c'était tout. » Tel est le témoignage d'une personne, qui la connut à cette époque : Mme la marquise de Roquefeuil, née de Maubec.

Son seul et unique bonheur était de causer du Sacré- Cœur avec sa cousine Rosa de Pèlerin, et de feuilleter avec elle, et le livre toujours nouveau de leurs communs souvenirs, et les cahiers, les chers et nombreux cahiers de Chambéry, où tout se retrouvait inscrit avec soin, depuis le résumé des instructions faites à la chapelle, jusques aux rondes et aux ballades chantées clans la salle de récréation.

L'heure vint cependant, elle vint bientôt, où l'appel de Dieu retentit une seconde fois, immédiat, doucement impérieux. L'on voulut ajouter encore une épreuve à toutes les autres, afin d'être bien assuré de la réalité de sa vocation. On fit semblant de s'opposer à ce qu'elle porta ses pas vers le monastère de Lémens. L'on fut surpris d'apprendre de sa bouche que Dieu ne la voulait pas à Lémens, mais à Valence, et que son cœur faisait voile vers le monastère de Valence. Chose digne de remarque, au moment même, où M»« de Broves déclarait ses intentions

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de se rendre à Valence plutôt qu'à Lémens, les bonnes Visitandines, inquiètes, pou rremplaccr un sujet, qui venait de mourir, faisaient une neuvaine à Saint-François-de- Sales, et à Saintc-Chantal, afin d'obtenir une novice pour leur monastère de Valence.

Un des premiers aveux qu'elle fit à sa maîtresse des novices fut celui-ci : « J'ai demandé à Dieu trois choses ; « de mourir jeune ; de beaucoup souffrir ; et de mourir « religieuse ». Aussi sa joie fut grande, inexprimable, lorsqu'elle se vit reçue à la Visitation : « Cher papa, écrivaitelle avec un ton de candide triomphe, cher papa, venez voir si votre Hedvige est à plaindre derrière sa grille. » Au début de son noviciat, on lui demanda si l'on pouvait annoncer la nouvelle de son entrée en religion : « Il m'est « égal, répondit-elle, que Ton révèle, ou que l'on taise (( cette nouvelle, car rien désormais de tout ce qu'on pource rait dire n'est capable d'ébranler ma résolution. »

Le bonheur et le succès de la vie consistent à prendre au sérieux l'état que l'on a embrassé ; aussi notre Hedvige, dès le premier jour, fut telle, que l'idée de faire quelque chose, autrement qu'on le lui avait commandé, n'entrait môme pas dans son esprit. L'on remarqua qu'elle se portait avec un zèle spécial vers les choses répugnantes et pénibles. Elle balayait, frottait, lavait plus souvent qu'à son tour. Elle étudiait la règle, elle était tout œil et toute oreille, pour comprendre les leçons de ses supérieures, et pour remplir l'esprit et la lettre de ce qu'on lui prescrivait. Elle avait l'ambition de la sainteté : elle disait avec une sorte de passion : « Lorsque je serai devenue une « sainte. » Elle disait cela, comme d'autres disent : « Lorsque je serai riche. »

Hedvige prononça ses vœux le 4 "nu *s 1:855, 1<1 jour même où l'on proclamait, dans le diocèse de Valence, la définition du dogme de L'Immaculée Conception. Elle

reçut le nom de sœur Rose-Marie, en l'honneur de Sainte- Rose-de-Viterbe, dont le monastère de Valence venait de recevoir une insigne relique. Notre père était présent à cette cérémonie si cruelle et si consolante. Au sortir de l'oraison, Hedvige se présenta une dernière ibis à lui, clans le parloir, elle lui dit : « Cher père, permettez-moi, s'il « vous plaît, de faire profession religieuse dans cette sainte « maison. » Notre père lui répondit avec fermeté, mais avec une émotion terrible : (( Oui, ma fille bien aimée, « je me résigne à ce sacrifice douloureux que tu m'im- <( poses, et ta mère se résigne comme moi, en pleurant. » Toute parée, toute belle dans son vêtement de fiancée, grande, fraîche, souriante, angélique, comme un être qui s'en retourne aux cieux, Hedvige de Broves disparut derrière la grille, et sœur Rose-Marie prit possession de sa place au chœur, au milieu de ses dévotes sœurs. Son bonheur d'être religieuse ne se peut exprimer : Ses lettres sont pleines de mots tels que ceux-ci : « Mon bonheur est complet! — Je suis autant et plus heureuse que qui que ce soit! — Je n'ai rien à envier à personne ! »

Mais ce bonheur intime ne lui fit jamais oublier sa famille, elle était unie à elle par la prière, et la sollicitude- Elle écrivait à son frère aine : « Je t'en prie ne te laisse « pas entraîner par les jeunes gens dissipés. » Elle écrivait à sa sœur, qui était souvent agitée à la façon de Marthe de Béthanie : « Tu as une àme énergique, capable de « supporter les ennuis de ce monde. Tu peux te sanctifier « du matin jusques au soir. » A son frère cadet devenu prêtre, elle écrivait souvent : « Ah ! que je remercie Dieu « de la faveur qu'il lui a plu de te départir. Ta lettre m'a w remplie de joie et de reconnaissance. En la lisant, je suis « confuse, en voyant mon peu de fidélité. Je ne veux « pas que tu coures seul, il faut que tu m'entraînes « après toi. »

Un des traits saillants de la vie religieuse de sœur Rose-

Marie, ce fut l'application avec laquelle elle s'efforça continuellement d'être de plus en plus, en esprit et en vérité, une parfaite visitandine. Rien pour ainsi dire ne lui plaisait que la Visitation, elle surabondait de joie Lorsqu'elle apprenait rentrée parmi les filles de Ste-Chantal, de quelque ancienne compagne d'Âiais ou de Ghambéry. Elle oubliait et délaissait tout, plutôt qu'une observance de règle. Elle avait si bien étudié les usages, règles et pratiques de l'institut des filles Sainte-Marie, qu'elle était prête, à toute heure, pour fournir des renseignements précis et motivés d'après les écrits des saints fondateurs, sur les points demeurés obscurs ou douteux dans l'esprit de ses sœurs, voire même de la révérende mère supérieure. L'on ne s'est pas souvenu d'avoir vu sœur Rose- Marie enfreindre Ja règle, même dans les détails sans conséquence, jusqu'à son dernier jour. Quand la supérieure donnait, ce qu'on appelle en langage monastique, un défi à la communauté, sœur Rose-Marie, pour se conformer plus entièrement aux observations énoncées, prenait soin de tout écrire, et regardait à toute heure dans son petit papier, pour être sûre de ne rien oublier.

Elle se livrait à ses petites besognes sans bruit, et aveuun soin minutieux. Lorsque la Saint-Sylvestre amenait le jour, où toutes les religieuses déménageaient. et changeaient de cellule par esprit de renoncement, sœur Rose-Marie s'en préoccupait beaucoup, et se mettait longtemps d'avance en mesure de laisser bien propre et bien en état sa petite cellule. C'étaient des frottements, des balayages, des nettoyages à n'en plus finir : « Il fallait, disait-elle, que celle de nos sœurs qui viendra s'installer dans son nouvel appartement, le trouve reluisant de propreté. » Elle ne le faisait pas seulement reluire, la chère Rose-Marie, elle le laissait tout embaumé des parfums de sa grande vertu, et de son aimable et exquise piété.

Parfaitement mortifiée, il était rare qu'elle demanda quelque chose pour ses besoins particuliers: il fallait pour

qu'elle se détermine à le faire, qu'il y eût nécessité absolue : elle ramassait le moindre morceau de papier, et jusqu'aux bouts de fil, et utilisait ensuite tout cela, de sorte qu'elle n'avait jamais besoin de rien. On ne la trouvait jamais oisive : malade, et ayant de la peine à se soutenir, en revenant des exercices du chœur, n'ayant pas même la force de remonter dans sa cellule, elle entrait dans la salle commune, se mettait dans un coin, et prenait son ouvrage de dessus lequel elle ne levait pas les yeux, tant que le son de la cloche ne venait pas l'obliger à changer de place.

Son unique bonheur était de suivre ses sœurs, d'être traitée comme ses sœurs, elle ne pouvait souffrir qu'on lui défende, à cause de sa mauvaise santé, de n'être pas à l'ordinaire de la maison : son premier mouvement était toujours de repousser doucement la portion particulière que la révérende mère supérieure faisait déposer devant elle, au réfectoire. Lorsque sœur Rose-Marie fut tout à l'ait tombée dans la phthisie, mon honoré père, ne se faisant pas encore une idée bien exacte de ce que c'est qu'une religieuse, eut un instant la volonté arrêtée de s'adresser au souverain Pontife, pour faire donner à sœur Rose- Marie une dispense de la clôture, et l'autorisation de passer à la maison paternelle quelques mois, ou tout au moins de la faire aller dans quelque monastère situé dans le midi de la France. Lorsqu'elle apprit cette nouvelle, la pauvre enfant pâlit. Quoi ! franchir les grilles du couvent ! Quoi! s'éloigner de ses sœurs et de ses mères ! « OA/s'écriat-elle en fondant en larmes, oh! sans doute que papa ne voudra pas cela ! »

Chérissant ses compagnes d'un cœur plein de charité, il lui manquait quelque chose, lorsque pour un motif quelconque, elle était privée des réunions habituelles des religieuses, soit à l'église, soit au salon, soit au chapitre. Pour l'ordinaire, elle n'y faisait pas beaucoup de bruit ; quand on la cherchait au milieu des autres sœurs, on la recon-

naissait plutôt à sa grande taille, qu'au sonde ses paroles toujours douces, et peu bruyantes. En contemplant ce visage si virginal, si angélique, ces dames se disaient entre elles « qu'il leur semblait apercevoir la robe de /infirme de sœur Rose-Mairie. » Le bon aumônier de la communauté, qui se plaisait à mettre la sainte fille dans l'embarras, en lui décochant les traits d'une fîre louange, cachée sous une douce raillerie, disait d'elle à tout le monde : « Sœur Rose-Marie ? c'est pur ! c'est pur comme du cristal de roche ! »

Quelques mois avant sa sainte mort, elle s'estimait bienheureuse parce qu'elle pouvait encore assister à une partie de l'ofïice, et parce qu'elle avait encore la force de se mettre au rang avec les autres religieuses. Elle n'a tout à fait cessé de suivre la communauté, que lorsqu'elle est entrée à l'infirmerie, pour de là être portée à sa dernière demeure.

Mais cinq ans avant qu'elle meure, sœur Rose-Marie était déjà condamnée, l'on pouvait déjà préjuger (pie sa couronne était prête, et qu'elle était désignée pour aller bientôt au ciel. Elle écrivait à cette époque à son frère aine qui faisait un long séjour dans les climats brûlants de rindo-Chine : « Cher frère, lequel vaut-il mieux, suer toujours comme toi, ou tousser toujours comme moi ? » Le mieux qu'elle (''prouvait au retour du printemps, n'était qu'une trêve, avec un mal. qui, d'une façon Lente, continuait son travail destructeur.

Dès lors, elle éprouvait de l'ell'roi à la pensée (h1 la mort, elle en redoutait les terribles approches : elle «lisait à ses chères confidentes : « Je préférerais mourir subitement. »

A l'entrée de l'hiver [866, la maladie (le stem- Uose-

Marie prit un caractère menaçant. Mais même a cette

époque, elle trouvait encore le courage de taire bien Ar^ petites choses. Llle faisait son lit. balayait sa chambre.

montait son linge à la lingerie, une fois la semaine. La supérieure ayant remarqué ses petits excès, lui défendit de les continuer, et confia le soin de faire tout cela à une tourière. La pauvre malade remercia la supérieure et elle ajouta doucement : « Je ne l'aurais pas demandé, mais vraiment cette bonne sœur me rendra bien service. »

Lorsqu'on lui eut révélé la gravité de son état par quelques paroles indirectes prononcées à dessein autour de son lit de douleur, elle fit le sacrifice de sa vie sans ombre de chagrin. Elle avait appris à mourir en esprit, la mort corporelle ne fut pour elle qu'un exercice de religion. Loin de se permettre aucune de ces fantaisies bizarres, si fréquentes chez les poitrinaires, elle ne voulait que ce qu'on voulait pour elle, et elle ne demandait ni ne refusait rien.

La pauvreté étant devenue pour elle un besoin, un petit oreiller qu'on plaçait sous sa tète, lui semblait un objet de luxe dont elle avait du scrupule, et elle exigeait qu'on se serve pour elle du linge le plus usé et le plus vieux.

Dans ces conjonctures cruelles, la Comtesse de Broves et sa troisième fille, purent accourir auprès de leur chère Rose-Marie, et pendant trois jours, eurent la consolation de ne pas quitter son chevet. L'on eut l'idée de faire pénétrer dans le monastère, le plus jeune des frères de la mourante, mais, comme il ne pouvait franchir les grilles, que l'hostie à la main, sœur Rose-Marie déclara que cela ne pouvait se faire, et quil ne fallait pas commettre de fraude, au détriment des saintes règles et des saints canons. Cependant cette scène si émouvante, si elle avait eu lieu, aurait embaumé le restant de mes jours.

Pendant les effusions de sœur Rose-Marie dans le sein de sa mère selon la chair, Monseigneur l'évèque de Valence se présenta devant la pauvre malade, pour l'exhorter et la bénir. L'humble religieuse sentit son cœur se fondre de joie ; avec ses grands yeux angéliques, qui animaient et embellissaient sa physionomie si pure, elle regardait tour à tour le prélat, et puis sa mère, et puis sa sœur, agenouillées toutes les deux au pied du lit. La bien-

licnrcuse souriait à tout le monde, et semblait recevoir déjà l'approbation céleste de ses mérites et de ses vertus. Monseigneur fut frappé de son air de candeur surnaturelle : « C'est un doux agneau, disait-il, en s'en allant, c'est la chaste et pieuse colombe de Dieu. »

Après le déchirant adieu de sa mère et de sa sœur qu'elle reçut le 23 avril i8()6, jour de la fête de Saint-Georges, elle ne fut pas plus fatiguée en apparence, et elle ne s'aperçut pour ainsi dire pas du progrès que faisait son mal. Le 25 avril suivant, il lui vint une délicieuse pensée ; elle chargea l'une de ces dames d'envoyer à sa mère selon la chair, une petite Heur, dont elle avait respiré le parfum, qu'elle avait effleurée de ses lèvres, et qu'elle avait déposée sur son lit, tandis qu'elle recevait la Sainte-Eucharistie, elle l'avait mise sur son cœur « afin, disait-elle, que celte petite Jîeur reçoive une émanation d'un cœur /(lia/, tout rempli par celui de Jésus. » Au mois d'avril, la nature encore endormie, ne nous donne guère que des violettes : une violette fut donc probablement l'emblème et le dépositaire des sentiments de notre sœur vénérée.

Le 26 avril se trouvant mieux, la sainte malade envoya à Alais trois fleurs, pour son père, pour sa mère et pour sa sœur : « Voici, écrivit madame la supérieure, trois pensées, que notre chère enfant cous envoie sous ce pli, elle vous envoie, dans ces jleiws, tout ce que son cœur a de meilleur ici -ha s. »

L'on s'appliquait de tous côtés à lui trouver ce que Ton jugeait pouvoir lui cire agréable ou la distraire un instant : mais, hé la S, rien ne lui était plus d'aucun usage. In jour elle dit: « Si c'était le temps des raisins, j'en voudrais ! )) Notre mère lit le voyage de Marseille, pour lui en procurer, la pauvre Hedwige en porta deux grains à ses Lèvres, cl refusa doucement d'en prendre davantage,

Suppliant qu'on ne rechercha plus ses goûts : u I'uisqyc.

disait-elle, je n'en ai point. »

36o UNE FAMILLE DE PROVENCE

Le Ier mai, comme on commençait le mois de Marie, elle fit avec un certain entrain, agencer sur une armoire, qui était en face de son lit, une petite chapelle ornée de vases et de bouquets, elle disait avec candeur : « Voilà mon mois de Mairie ! »

Le 6 mai, la situation de la malade sembla s'améliorer, il ne pouvait assurément être question de guérison, mais l'on était content lorsque l'on avait eu une bonne nuit : « Une bonne nuit, disait-on, c'est autant de pris sur l'ennemi. »

Le 7 mai, tout le monde remarqua avec édification que la paix s'établissait de plus en plus profonde, de plus en plus inaltérable dans l'âme de la sainte fille . Le désir d'une meilleure vie allait aussi croissant, dans cette vierge privilégiée ; chacun admirait avec envie le beau travail de l'amour divin, dans une âme qui avait eu le bonheur d'en faire l'étude capitale de sa vie.

Le 8 mai, l'on écrivait à la maison que les remèdes étaient devenus impuissants, que Dieu paraissait de plus en plus vouloir agir en maître, et cueillir une des Heurs les plus parfumées de son parterre de prédilection. « Que pouvons-nous dire à cela? ajoutait-on. Rien du tout. Dans ce départ plus ou moins prochain, ne voyons que l'heure précise qui fixe dans le port, et sur des rivages heureux, une pauvre petite nacelle, échappée par une grâce spéciale, à tous les dangers d'une mer orageuse. »

Le 9 mai, sœur Rose-Marie se trouve en un état de prostation presque absolue, c'est à peine si l'on obtient d'elle un regard inattentif. Ce jour-là, vint d'Alais un bouquet de fleurs artificielles, envoyé par Mmc de Broves ; sur le désir de cette dernière, l'on pria sœur Rose-Marie de déposer un baiser sur chacune des fleurs de ce bouquet.

La pauvre mourante comprit, elle sortit un instant de sa torpeur, pour contenter avec empressement et avec affection le touchant désir de sa mère selon la chair, et de ses mères spirituelles. Ce bouquet retourna à la maison chargé des baisers et des prières de notre sainte, pour chacun d'entre nous, pour tous les membres de la famille. Ce bouquet précieux a été conservé, puis il a été dérobé par des mains inconscientes et mercenaires.

Les derniers jours furent principalement accablants par la privation totale de sommeil. « Dieu ne veut pas que je dorme, disait la sainte bienheureuse, eh bien, je suis heureuse de ne pas dormir. » Oh ! que notre chère sœur avait profité à l'école de Saint-François-de-Sales, son maître, et son père! Une sœur qui la veillait et qui se sentait le cœur déchiré à la vue de ces cruelles insomnies, dit à sœur Rose-Marie : « Je m'offre à Dieu, afin qu'il me fasse passer une nuit affreuse, et qu'il vous fasse dormir. » — « Oh! je vous en conjure, reprit avec vivacité la chère sainte, je vous en conjure, gardez vos nuits, ma sœur, laissez-moi les miennes. Le bon Dieu na pas besoin qu'on lui dise ce qu'il faut faire . »

Avant d'expirer elle eut un moment d'atroce souffrance, qui se traduisit sur son visage, par les mouvements eonvulsifs de sa bouche, et par une décomposition suinte, qui cffrayèrentlesreligieuses,qui l'assistaient. C'était un samedi à 6 heures du matin, la communauté tout entière, après avoir prié dans la cellule de l'agonisante, venait de se retirer pour aller à l'oraison. Gomme les filles de Sainte Chantai élevaient leur âme à Dieu par la pensée, leur sœur Rose-Marie prit son vol. et opéra son passage de la terre au eiel. L'on aeeounil ; mais en présence de cette dépouille

mortelle, qui offrait L'image de L'innocence endormie, les vierges de la Visitation, au lieu de pleurer, chantèrent le psaume de Prime : « Bienheureux Les immaculés ! Bienheureux ceux qui marchaient dans les voies du Seigneur !

Bienheureux ceux qui méditaient les préceptes, et qui désiraient de toute leur âme d'être enfin avec le Seigneur ! »

Le il mai nous recevions cette lettre : « Le sacrifice est consommé ! ma main tremble et mes yeux se remplissent de larmes en mesurant l'étendue de votre douleur. Mais cette douleur est entourée d'une atmosphère d'immortelles et consolantes espérances. Quelle belle mort ! comme le ciel a dû s'ouvrir pour recevoir cette âme que le mal semblait n'avoir jamais effleurée. Votre nom a raisonné à ses oreilles peu d'instants avant qu'elle ne ferme les yeux. Elle a murmuré comme réponse un oui bien tendre, bien souriant. « Dites-leur que je meurs bien contente ! que je « meurs avec joie, que je n'oublierai jamais au ciel ni « mon père, ni ma mère, ni ma sœur, ni mes frères ! » Elle dit encore à l'une des infirmières : « Dites-leur que je les « emporte tous dans mon cœur, qu'ils ne doivent point « me pleurer, puisque je vais avoir ce que j'ai désiré. » Puis quelque temps après sœur Rose-Marie a pris encore la parole pour dire : « Qu'on n'annonce pas ma mort à « mon frère qui est sur mer, parce qu'il est seul ; il faut « qu'on attende son retour. »

L'agonie avait commencé dans la nuit : tout en conservant sa parfaite connaissance, notre chère malade ne se rendait pas compte de ce qui se passait en elle. Elle disait : « Je souffre moins, mais il y a dans mon gosier quelque « chose qui me gêne beaucoup, j'espère que la Sainte- « Vierge me Tôtera. » Oui, la Sainte-Vierge vint, elle fut à l'égard de Rose-Marie, Notre-Dame de Délivrance, elle a brisé ses liens en un jour et dans un mois qui lui sont consacrés, elle a abrégé ses souffrances un samedi du mois de mai !! C'était un beau temps pour mourir ! Elle s'éteignit en effet le n mai 1866, à 6 heures un quart du matin. Il paraît qu'au moment où elle allait expirer, elle éleva

tout à coup la voix : « C'est le grand moment, dit-elle. « c'est le grand moment ! » Elle sembla avoir senti ou deviné l'heure précise de son entrée dans l'éternité.

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