Revue Blanche du 15 janvier
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peut réaliser et que c'est avec les conditions mêmes de toute connaissance qu'il est incompatible. Dans la Volonté de puissance^ Nietzsche déclare que la force d'un être se doit désormais mesurer à son pouvoir de supporter et d'aimer l'incertitude. Ici encore, cette posture, qui apparaît, tout d'abord, comme un mode de l'héroïsme, reçoit une explication intellectuelle. Elle se montre une posture intéressée, caractéristique d'une intelligence qui a pénétré le sens spectaculaire de l'acte de la connaissance : ainsi initiée, elle redoute, comme la forme même du néant, la découverte d'une solution définitive qui, par l'adaptation d'une cause première à une fin métaphysique, supprimerait ce mouvement de l'existence phénoménale, cette image cinématographique du monde comme représentation dont la seule raison de se prolonger dans le temps et dans le dédale de la èausalité est l'impossibilité où il est de trouver dans une harmonie parfaite une immobilité mortelle.
CffAPITRE IX L'IDÉALISME ET LA SCIENCE
I. Possibilité de la science du point de vue de Tidéalisme. — II. Des divers modes de nécessité à l'occasion desquels Tactivité scientifique a lieu de s'exercer. — D'une prenaière catégorie du nécessaire créée par le mouvement de division de la pensée en objet et en sujet : cette nécessité conditionne l'existence. — D'une seconde catégorie du nécessaire créée par les mouvements subséquents où la pensée se fragmente : cette nécessité conditionne notre connaissance du monde phénoménal. — L'activité morale comme" limite de l'activité scientifique. — m. But purement spectaculaire de la science : absence de finalité éthique. — Description des fins esthétiques qu'elle comporte.
On vient de faire voir quel principe de cohérence introduit, entre les diverses manifestations de Texistence, la conception d'un monisme absolu poussée aux conséquences idéalistes qui s'y trouvent impliquées. On a considéré quelques-unes des difficultés les plus graves, parmi celles dont les autres systèmes de pensée se montraient impuis-
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sants à procurer la solution, et on a montré, qu*au regard de Thypothèse idéaliste, ces difficultés se dissipaient. On a donc pu se convaincre que ces difficultés n'étaient point inhérentes à la nature des choses, que seul les avait suscitées le principe d'incohérence impliqué en des systèmes différents. On a pu se convaincre que toutes les antinomies, autour desquelles les philosophes ont élevé leurs disputes, n'ont point d'existence réelle, qu'elles sont purement fictives, qu'elles ont pour origine une sophistication des éléments du problème dont l'effet est de le rendre insoluble, qu'ainsi l'esprit dialectique, en s'exerçant sous lejour des hypothèses dualistes, s'était proposé un objet sur lequel il pouvait bien s'aiguiser comme une lame sur une meule, mais dans lequel il était fatalement condamné à ne jamais pouvoir entrer sa pointe. Après avoir mis en évidence, à l'égard des divers points de vue dont on a fait l'examen, les avantages de l'idéalisme sur les autres systèmes métaphysiques, après avoir fait valoir la construction harmonieuse qu'il soutient, il reste à se demander pourtant, si, supprimant certaines difficultés que suscitaient les autres entreprises, il n'en soulève pas d'autres, par un jeu de bascule qui condamnerait alors, d'une façon définitive, toute tentative de l'esprit s'efforçant d'imaginer le monde et
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de Tétreindre d'une conception systématique et harmonieuse.
Les adversaires de l'idéalisme nous ont épargné le soin d'avoir à rechercher nous-mêmes ces difficultés au moyen desquelles ils pensent mettre la doctrine en posture d'impuissance. Ils les ont groupées sous forme d'objections en deux interrogations principales ? Du point de vue de l'idéalisme, comment la science est-elle possible ? Comment la morale est-elle possible?
Ces deux objections sont de valeur très inégale. La science, en effet, est un fait défini, d'une valeur positive indéniable. Si elle ne donne pas une explication absolue du monde des phénomènes, si d'ailleurs elle ne prétend pas assumer semblable tâche, il n'en reste pas moins que, dans le domaine du relatif où elle se meut, elle propose un nombre considérable de lois dont un esprit raisonnable n'est point libre de ne pas accepter l'évidence. Il en est autrement de la morale, dont tous les commandements prêtent à discussion, qui n'émet en guise de lois que des postulats arbitraires et qui ne sauraient contraindre logiquement aucun esprit. On n'examinera donc ici que l'objection relative à la science qui, si elle demeurait sans réponse, serait de nature à disqualifier la thèse idéaliste ; on réservera pour une étude plus spéciale l'objec-
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tion relative à la morale. Celle-ci semble moins pressante. Si, en effet, l'idéalisme était incompatible avec la morale, il n'y aurait pas à se faire scrupule, du point de vue d'une philosophie de la connaissance, de sacrifier la morale. La condamnation de la morale ne mettrait pas l'idéalisme en péril, ne serait pas, contre l'idéalisme, une objection plus valable que celle qui arguait contre cette doctrine de ses conclusions exclusives de tout théisme. On pense pourtant pouvoir montrer, par la suite, que, sous le jour de l'idéalisme, l'impératif moral assume, en tant que moyen spectaculaire, un rôle d'une importance majeure, et échange contre un vain renom de Croquemitaine légendaire, une définition positive et une tâche précise.
S'il n'existe pas une vérité objective et qui soit indépendante de l'arbitraire mental, « s'il n'y a rien de vrai, pourquoi, demande M. Fouillée*, formulant en excellents termes l'objection scientifique, le chaos des phénomènes se plie-t-il à notre optique? Pourquoi les rayons de Wéga ou d'Antarès laissent-ils décomposer leur spectre de façon à nous révéler la constitution chimique d'étoiles étrangères à notre « vie », parfaitement indifférentes à notre optique? » Et il conclut : « Le
1. Le Moralisme de Kant et VAmoralisme contemporain, Alcan, p. 294.
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progrès des sciences est la quotidienne réfutation du subjectivisme absolu de Protagoras et même de ce subjectivisme relatif qui fait la première assise du kantisme. »
On répondra :
La thèse idéaliste, telle qu'on l'a déduite de la conception moniste, imposée elle-même par le souci de poser le problème de la connaissance en termes susceptibles de procurer une solution, la thèse idéaliste suppose du monde phénoménal la genèse que voici : la pensée, tenue pour la substance unique impliquée dans l'univers, n'existe que sous la condition de se poser en face d'elle-même en objet pour un sujet, en une infinité d'objets pour une infinité de sujets. Cet acte de fragmentation et de dispersion, auquel on n'a garde d'assigner une origine dans le temps, exprime l'activité essentielle et continue de la pensée. Aucune présomption logique ne nous autorise à supposer qu'un principe rationnel antérieur et supérieur au fait de l'existence intervienne ici pour définir les conditions et les circonstances de cette fragmentation, et l'hypothèse moniste nous interdit expressément d'introduire dans notre univers ce principe régulateur, ce ratiçnalisme métaphysique et transcendant. Imposant à l'ensemble des ph^omènes une seule modalité possible, un tel rationa-
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lisme serait incompatible avec le phénomène du devenir, avec le fait de l'évolution, avec les imperfections, les tâtonnements qu'elle implique et qu'elle ne manque point de laisser voir. 11 nous faut donc conjecturer qu'un nombre infini de relations différentes sont possibles entre les formes objectives et les formes subjectives de la pensée, qu'une seule circonstance commune les caractérise toutes, celle-là, que l'existence du sujet y conditionnée toujours l'existence de l'objet. Cette nécessité mise à part, rien n'empêche que les états de fait les plus instables et les plus éphémères ne se produisent au cours de ce mouvement de fragmentation selon lequel la pensée engendre les perspectives phénoménales. Ce sont nos mauvaises habitudes philosophiques qui nous inclinent à voir dans la pensée un principe ordonnateur. L'ordre, le rationnel est bien une forme de la pensée, forme infiniment précieuse, mais c'en est une entre des millions d'autres, — forme hasardeuse et excejytionnelle. Larelation^l'objet àsujetdansune conscience, cela seul est proprement la pensée réduite à sa réalité essentielle, et cette relation peut se former à l'occasion d'une infinité d'apparitions fugitives, ne comportant entre elles aucun lien de dépendance. Un monde, où la science ne serait pas possible, n'est pas inimaginable.
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Pourtant, parmi cette infinité de rapports auxquels donne naissance le mouvement selon lequel la pensée se fragmente, les cas ne sont point exclus où des rapports constants s'établissent, où des séries plus ou moins durables se constituent de faits liés entre eux par un lien de dépendance, par un enchaînement d'une rigueur suffisante. Or, les raisonnements que nous poursuivons ici ne sont possibles que dans le cas où une réussite de cette sorte s*est produite, une réussite n'impliquant nullement une systématisation absolue des phénomènes, mais une réussite, pourtant, intéressant un vaste ensemble de phénomènes convergents, dont les parties profondes soutiennent entre elles des rapports constants et durables. Cette base constante suffit à faire apparaître sur un même plan, à soumettre à des conditions identiques, les englobant dans un même système, les autres manifestations moins coordonnées du mouvement de la pensée où éclate encore la fantaisie de rimprovisation et par où runiver3 échappe à un rationalisme définitif et mortel. Va-t-on s'étonner comme d'une rencontre miraculeuse, si nous nous trouvons précisément en posture de spéculer sur les conséquences d'une réussite aussi exceptionnelle ? Mais nous faisons partie de cette réussite, et nos spéculations en sont elles-mêmes la suite^
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et si la fragmentation de la pensée s'était effectuée selon d'autres modes, un autre paysage spéculatif, un autre état de conscience serait déterminé par ce mouvement d'un autre rythme. Le paysage spéculatif dont nous considérons ici Thorizon est le seul qui convienne à l'état de fragmentation de la pensée au sein duquel nous sommes plongés et cet étatde^ fragmentation engendre nécessairement ce paysage.
Un problème que l'on a déjà soulevé et que l'on n*a pas résolu se présente ici de nouveau dès que l'on cherche à se représenter selon quel ordre se sont constituées les différentes assises de la pensée. Dans l'état d'incertitude où nous sommes demeurés touchant la genèse, empirique ou a priori^ du temps, de l'espace, de la causalité, deux hypothèses sont toujours permises. On peut supposer que ces formes sont des conditions sine qud non du fait de connaissance, des conséquences néces- . saires, à l'exclusion de toutes autres, du premier geste de division où la pensée se formule, et nous atteignons alors un rationalisme des formes de la connaissance. C'est, a-t-on dit, l'hypothèse que l'on avait adoptée en de Kant à Nietzsche ^ et l'analyse des formes de la connaissance, dont on avait montré qu'elles sontdisposées de façon à exclure la possibilité de toute conclusion , à exorciser de l'univers toute
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finalité, cette analyse avait permis de déduire, de ce rationalisme transcendantal de laforme, Firrationalisme nécessaire du contenu de la connaissance, de décréter un dogmatisme du relatif et de Tindétinî, de montrer, dans la réalité phénoménale, la matière d'un spectacle, au lieu d'un processus évoluant vers une fin propre. Dans le même état d'incertitude où nous sommes demeurés, on peut supposer aussi que le temps, Fespace, la cause, ces moyens primordiaux de la connaissance, sont déjà des inventions de la pensée qui eût pu, qui pourrait s'exercer sous d'autres conditions, selon d'autres niodalités. Cette seconde hypothèse a pour effet de réduire la législation de la raison pure à la distinction nécessaire de l'objet et du sujet, de soustraire à son commandement toutes les autres formes de la pensée, pour les remettre sous la dépendance de l'arbitraire mental.
Peu importe, au point de vue que nous examinons de la conformité des lois du monde aux lois de la pensée, peu importe que nous adoptions l'une ou l'autre hypothèse. Peu importe que l'activité arbitraire de la pensée commence à s'exercer après ou avant l'apparition des formes de la connaissance dont on vient de mettre en question l'origine. Ce qui doit fixer ici notre attention, c'est cette activité même de la pensée, cette activité