LA MÉTAPHYSIQUE DE LA PENSÉE : L'IDÉALISME DE BERKELEY
Examen de l'hypothèse idéaliste. — Lldéalisme selon Berkeley. — Son excellence en tant qu'il fait échec au réalisme de la matière.
Entre les deux attributs positifs, Té tendue et la pensée, au moyen desquels Descartes se propose de construire le système du monde, le matérialisme n'en accepte qu'un, l'étendue, dont il pré-^ tend faire sortir la pensée; l'idéalisme n'en accepte qu'un, la pensée, dont l'activité soutiendrait les» apparences matérielles.
Poussant à bout la méthode psychologique inaugurée par Descartes, l'idéalisme tient la pensée pour la seule donnée immédiate que nous possédions : l'étendue, la matière et ses modes nous sont donnés dans la pensée, — a posteriori y — nous ne les connaissons que par nos sensations. Amené à cet état, le problème se résume en ces deux questions : nos sensations sont-elles suscitées
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par des objets ayant une réalité distincte de celle 4e la pensée? Sont-elles, au contraire, des modifications, des modes de la pensée elle-même? Du point de vue des conclusions déjà acquises au cours de cette étude, il suffit que la pensée soit présentée comme la réalité la première donnée, pour que la réponse à ces questions ne puisse être douteuse; aussi bien eût-il suffi qu'elle fût reconnue pour une réalité. La réalité de la pensée accordée, on ne saurait, en effet, concéder Texisrtence distincte des objets hors de la pensée sans tomber dans Tinconvénient de tous les systèmes dualistes dont on a montré précédemment qu'ils créaient entre les phénomènes un abîme infranchissable et rendaient la connaissance impossible. C'est ce souci de fonder Texistence sur un fait de connaissance dont le témoignage fût irrécusable qui a déterminé Berkeley à rejeter l'hypothèse d'une réalité distincte de celle de la pensée. Il a vu que la croyance à l'existence d'objets hors de l'esprit engendrait logiquement le scepticisme. C'est en effet dans ce cas seulement que peut se poser la question de l'identité entre les objets de la perception et la représentation que l'esprit s'en forme, et qu'un doute peut naître à ce sujet.
L'esprit, en proie au souci de se composer de l'être une représentation cohérente, est donc acculé à la
nécessité de cette proposition : rien n'existe hors^ de la pensée, rienn'existe hors de Tesprit qui ne peut connaître que lui-même et ses modifications. Ainsi ce souci qui est le nôtre, nous a contraints à rejeter d'abord toute conception dualiste affichée et apparente. Elle nous contraint maintenant de rejeter la croyance à Texistence objective de la matière comme contenaut, du point de vue de l'analyse psychologique, un dualisme involontaire et furlif qui s'opposerait à notre projet, de sorte que la nécessité d'admettre, en vue d'une justification» du fait de l'existence, un seul principe dans l'univers nous a induits à la nécessité de reconnaître ce principe dans le fait seul de la pensée.
La conception de Tidéalisme a été, dans les temps modernes, illustrée par Berkeley. Berkeley a nié l'existence de la matière en tant qu'on la considère comme quelque chose qui existerait dans les phénomènes indépendamment des qualités perçues par l'esprit. En poussant à bout la doctrine du philosophe, on aboutit à ces conclusions : ce que l'esprit perçoit dans le phénomène, c'est ce qu'il y apporte. C'est l'intervention active de l'esprit créant la perceptibilité des choses qui les rend perceptibles, et rien ne peut nous garantir qu'une chose continue d'exister, de posséder des qualités sensibles, la solidité, l'étendue, la figure, après
que Tacte spirituel qui lui canférait ces qualités a cessé d'opérer, sitôt qu'elle n'est plus ni perçue, ni conçue. Cela revient à dire que la réalité des choses, des objets, dits extérieurs, se réduit au percipi au fait d'être perçue, et ce percipi^ ce fait d'être perçue suppose l'action constante du percipere^ de ce qui perçoit. Entre ces deux termes, percipere et percipi^ il n'y a place pour aucune réalité relevant d'une, origine différente. A l'appui de sa thèse, et dans la mesure où il expose l'impossibilité de concevoir l'existence d'une chose en dehors de l'action de Tesprit qui la perçoit, Berkeley a apporté une suite d'arguments techniques d'une extraordinaire rigueur et dont aucune réfutation n'a réussi à compromettre la solidité. Il n'y a rien à ajouter à cette somme dont on va s'efforcer de résumer l'essentiel. Au contraire, la méthode adoptée, en vue de la recherche poursuivie en cette étude, nous contraindra de nous séparer de Berkeley en ce qui touche à l'hypothèse qu'il forme pour expliquer la constance de tout un groupe de représentations, à savoir celles qui ont engendré précisément la croyance à l'objectivité des choses, celles-là qui s'imposent à tous les hommes avec fatalité, dès qu'ils font usage de leurs sens et sur lesquelles semble se fonder la possibilité delà science. S'il a démontré avec per-
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fection comment il est impossible d'admettre une réalité extérieure à Tesprit, il n'a pas réussi à expliquer, par un moyen acceptable du point de vue où Ton se place ici, comment Tapparence de cette réalité s'impose avec une force invincible.
Les arguments apportés par Berlcelcy à rencontre de la réalité d'un monde extérieur à l'esprit sont contenus dans son Essai sur la vision^ dans les Principes de la connaissance humaine et dans les Dialogues entre H y las et Philonoûs^ ce petit livre d'un tissu dialectique si fort et si serré. La démonstration repose sur un inventaire minutieux des sources de notre connaissance. Mais elle se fonde tout d'abord et constamment sur cette pétition de principe exprimée ou sous-entendue, qu'il n'y a point d'existence en dehors de la connaissance, qu'une chose n'existe pas qui n'est connaissable pour aucun esprit, qu'il y a contradiction entre l'idée d'existence et l'idée d'une existence qui ne pourrait être par définition ni perçue, ni conçue, qui, par conséquent, ne pourrait entrer en aucun rapport d'aucune sorte avec le monde des esprits qui connaissent ni avec la réalité que ces esprits con-
naissent. C'est de cette pétition de principe que Berkeley s'élève par voie de déduction analytique à cette proposition dont il est essentiel de saisir la nuance différente et qui est la formule même de sa doctrine: en dehors de la réalité qui résulte pour un objet du fait d'être perçu, qui résulte donc de l'action de l'esprit qui le perçoit, il n'y a en cet objet aucune autre réalité d'aucune sorte. On marquera en quoi cette proposition dépasse le postulat sur lequel elle se fonde, en énonçant qu'elle aboutit expressément à signifier que la pensée ne peut connaître que la pensée, qu'il n'est pour elle d'autre chose connaissable qu'elle-même, sanctionnant ainsi la nécessité du monisme exclusif auquel le souci qui nous guide nous avait acculés.
Les données des sens, ce sont là, selon Berkeley, les seuls éléments immédiats de connaissance qui se rencontrent dans l'intelligence, et la première partie de son argumentation consiste à démontrer que ces données des sens nous mettent en possession d'ane réalité d'origine purement intellectuelle, à l'exclusion de toute réalité pouvant avoir une origine, différente. Il exposera ensuite qu'on ne rencontre dans l'intelligence, en dehors de cette matière première de la sensation, d'origine et de nature intellectuelles, que des combinaisons, par voie d'association et de dissociation, de ces éléments
premiers c'est-à-dire, des opérations intellectuelles et la connaissance que nous avons de leur jeu, enfin les proxiuits de ces opérations qui sont, d'une part les objets particuliers et concrète et, d'autre part, les idées abstraites. Il résultera de cette analyse, qu'à aucun moment quelconque à,VL processus où s'élabore la connaissance, il n'y entre jun élément qui ne soit de la nature de la pensée.
« Les choses sensibles sont celles-là seules que les sens aperçoivent immédiatement. »
Telle est dans les Dialogues entre Hylas et Philonoûs^ ladéfinition sur laquelle les deux philosophes commencent par se mettre d'accord, et déjà, avec cette définition, Philonoiis, protagoniste de la thèse de Berkeley lui-môme, possède l'arme qui doit assurer son triomphe. Il constate, avec Tassentiment de son adversaire, que nous n'apercevons rien d'autre par l'oreille que les sons, par l'œil que la lumière, les couleurs et les figures, par le palais que le goût, par le toucher que les qualités tactiles, et de même, par tous les autres organes des sens, que des qualités sensibles. Si donc il était possible « de séparer des objets leurs qualités sensibles, il n'y resterait plus rien de sensible » et il en résulte, remarque-t-il, « que les choses sensibles ne sont rien de plus que des qualités ou des combinaisons de qualités sensibles ». Ces prémisses
posées, Philonoûs demande à Hylas si la réalité des choses sensibles consiste uniquement dans la qualité qu'elles ont d'être perçues ou bien s'il y a en elles quelque chose qui diffère de la qualité qu'elles ont d'être perçues ou qui ne se rapporte point à l'esprit qui les perçoit, et Hylas de répondre : « Exister est une chose et être aperçu en est une autre » et pressé de définir sa conception de la réalité sensible : «J'entends par là, dit-il, quelque chose de réel et d'absolu, qui diffère sans doute de la qualité d'être aperçu et qui ne se rapporte en aucune manière aux perceptions que des esprits peuvent avoir. )> Et cette définition, que l'on a rapportée littéralement, exprime l'antithèse que Berkeley, par l'entremise de ses deux discoureurs, va considérer sous tous ses aspects, pour en démontrer l'inanité, pour en faire sortir la contradiction dans les termes qu'il y voit impliquée.
Il est impossible de suivre ici Berkeley dans l'examen minutieux qu'il institue de toutes les qualités sensibles auxquelles Hylas s'efforce d'attribuer un substratum en dehors de l'esprit. On se contentera d'indiquer le moyen principal de son argumentation, moyen dont il diversifie l'emploi avec un art infini, mais auquel aboutissent toujours tous les détours de la dialectique et dont l'efficacité est définitive.
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Ce moyen est de réduire toute qualité sensible, sous laquelle Hylas croit découvrir une réalité objective indépendante de Tesprit, à une sensation qui ne peut être située hors de Tesprit, qui ne peut être attribuée à un objet inanimé. Ainsi procédera-t-ilàTégardde Tidéede la chaleur à laquelle Hylas ne manque pas d'accorder une existence réelle. Il faudra, s'il en est ainsi, remarque Philonous, que la chaleur existe hors de l'esprit, et cette existence extérieure à l'esprit devra convenir également à tous les degrés d^ chaleur, au plus grand comme au plus petit. Or, si le degré de chaleur le plus intense est, ce qui ne saurait être contesté, une très grande douleur, il faudra accorder qu'une chose qui n'est pas douée de la faculté d'apercevoir et de sentir — il faut la supposer telle, sans quoi elle ne différerait aucunement d'un esprit — peut-être susceptible de douleur ou de plaisir, ce qui implique contradiction.
Le procédé qu'emploie ici Berkeley sans en donner l'explication analytique est celui qu'il appliquera à toutes les qualités présumées des choses. Il consiste bien, ainsi qu'on vient de l'énoncer, après avoir montré en toutes ces qualités, par la vertu même de la définition des choses sensibles le contenu d'une perception, à faire voir les racines de la perception dans la sensation, c'est-à-dire dans
une modification du sujet, de Tesprit. Aussi montret-il avec insistance que ces racines ne peuvent se former ailleurs, et il ne se fait pas faute de faire éclater les contradictions qu'implique la prétention contraire. Il s'y évertue en toute occasion comme en celle-ci, qui tiendra lieu d'exemple de la généralité du procédé. Hylas vient d'accorder que le degré de chaleur le plus intei^se, celui qui se confond avec la douleur, ne peut exister que dans l'esprit; mais il ne renonce pas à soutenir qu'il est des degrés de chaleur modérés qui n'affectent le corps ni d'une façon agréable ni d'une façon douloureuse, que ces degrés modérés sont réellement la chaleur, qu'ils existent dans les corps, hors de l'esprit qui perçoit. «Ne serait-ce pas une absurdité, lui demande Philonoûs, que de penser qu'une môme chose peut être en môme temps froide et chaude?...
Supposons maintenant que vous ayez chaud à l'une de vos mains et froid à l'autre, et que vous les plongiez en même temps, l'une et l'autre, dans un même vase plein d'eau ni froide ni chaude. La même eau ne vous paraîtra-t-elle pas alors tout à la fois froide, à en juger par la sensation qu'elle excitera dans l'une de vos mains, et chaude, à en juger par la sensation qu'elle excitera dans l'autre ? »
Au temps où vivait Berkeley la distinction entre
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les qualités secondes et les qualités premières de la matière était fort en honneur. Hylas, qui s'est laissé convaincre que toutes les qualités secondes, la chaleur, Fodeur, le son, la couleur, la saveur, H'existent pas hors de Tesprit, hors delà sensation qui les soutient, Hylas entend bien réserver les droits d'un substratum matériel, indépendant de lia pensée, en faveur des qualités premières, l'étendue, la figure, la solidité, la pesanteur, le mouvement. Philonous, pour combattre cette nouvelle prétention, invoque de nouveau l'impossibilité d'accorder une existence à des^ modalités indépendantes de la pensée qui, selon qu'elles sont considérées par un esprit ou par un autre, présentent des aspects différents et contradictoires, qui varient par conséquent selon Tesprit qui les soutient. Le même objet, vu de loin ou de près, à l'œil nu ou à l'œil armé d'un microscope, n'a ni même dimension, ni même aspect, il a des dimensions différentes selon qu'il est envisagé par une mite ou par un homme. « Il n'y a, conclut-il, ni étendue, ni figure dans aucun objet, puisqu'un même objet peut paraître à un œil petit, uni et rond, à un autre, grand, raboteux et angulaire. » Le mouvement, non plus, n'appartiendra à aucune substance dénuée de pensée, puisque, évalué par la conscience sensible, tel mouvement particulier serait
lent pour celui-ci, rapide pour celui-là, puisqu'il subirait en un mot toutes les variations commandées par la nature et la manière d'être de Tesprit qui le percevrait. Hylas n'a-t-il pas accordé d'ailleurs que ni le froid ni le chaud ne sont dans l'eau parce qu'une même eau peut paraître chaude par la sensation qu'elle excite dans une main et froide par la sensation qu'elle excite dans l'autre? Pourra-t-il, mis en demeure par d'identiques raisons, refuser un même acquiescement à l'égard de la forme, de l'étendue, du mouvement?
Si Berkeley, dans les Dialogues j oppose à la thèse de l'objectivité des qualités premières de la matière, cette même argumentation dont il a fait usage à l'encontre de l'objectivité des qualités secondes, et qui a pour efifet de rendre manifestes les contradictions inhérentes à ce double point de vue, on rencontre éparse, en ses autres ouvrages, en ce qui touche aux qualités premières, une autre sorte d'argumentation dont le but est différent, mais qui n'est pas d'un moindre intérêt. Elle a pour efiet de déterminer la nature, et en quelque sorte le mécanisme de l'erreur fondamentale qui
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attribue Tobjectivîté à ces qualités premières. On va rassembler en un seul bloc cette argumentation, en y ajoutant au besoin et en la transformant, en une certaine mesure, pour la préciser et lui faire porter toutes ses conséquences.
Cette erreur fond amentale, à rencontre de laquelle s'élève tout le système de Tidéalisme, consiste à prendre pour une réalité indépendante de la sensation, et par conséquent de l'esprit, parce qu'on n'y découvre pas le jeu immédiat de la sensation, ce qui est le résultat d'une opération de l'esprit, combinant entre elles les données élémentaires delà sensation. Ces données élémentaires que la théorie objective de Locke tient pour les qualités secondes, forment en réalité la véritable substance des objets. Le son, la couleur, la saveur, la sensation du froid et du chaud, celle de la résistance, du poli ou du rêche et toutes celles qui affectent le sens du toucher, ce sont là les véritables éléments premiers avec lesquels il est possible, au moyen d'opérations purement intellectuelles, de constituer toutes les qualités dites premières, l'étendue, la solidité, la pesanteur, la forme ou la figure. Quand bien^ même toutes les qualités secondes auraient une réalité matérielle hors de l'esprit, il serait possible encore de définir les autres, par voie de déduction spéculative, comme des complications et des com-
binaisons de celles-ci, de leur attribuer une existence purement abstraite, purement intellectuelle. Aussi, après avoir démontré, en ce qui touche aux qualités secondes, par la nécessité du recours à une sensation afin de les faire apparaître, Timpossibilité de leur attribuer une réalité hors de Tesprit, la question de Tidéalité du monde est acquise. Cette première tâche accomplie, il ne reste logiquement qu'à faire voir par quelle suite de complications les qualités secondes donnent naissance aux qualités premières. Le théoricien d'une réalité purement intellectuelle n'a plus à redouter de voir surgir, au cours de cette tâche, le spectre d'une réalité étrangère à l'esprit, car tous les éléments qu'il combine ensemble participent uniquement de la nature delà pensée, ce sont des éléments imaginés et créés par l'esprit, et c'est encore l'esprit dont l'activité entre enjeu, pour les assembler et les combiner.
Dans l'inventaire, institué par Berkeley, des idées qui sont dans l'intelligence et composent le tissu de la connaissance, ces qualités premières de la matière ne doivent donc pas être analysées au chapitre qui traite des données élémentaires de la sensation, elles ont leur place marquée au cours des développements qui ont trait aux produits des opérations de V esprit.
Avec les qualités secondes, c'est-à-dire, en termes de philosophie idéaliste, avec ces divers modes de l'activité de l'esprit que sont les sensations, nous possédons les matériaux au moyen desquels il est possible de composer la diversité des objets : encore faut-il prendre la peine d'assembler et de combiner entre elles ces sensations, de les fragmenter, en créant parmi leur substance des solutions de continuité, d'associer et de dissocier ces fragments selon une infinité de rythmes et de rapports. C'est à ce prix que l'objet se formulera, modelé par la rencontre de plusieurs sensations convergentes, chacune de celles-ci étant à ses points de contact avec les autres, la ligne ou le plan d'intersection où des contours se préciseront. C'est sous cette condition que les formes distinctes du monde phénoménal émergeront du chaos, et offriront à l'esprit la féerie merveilleuse de leur innombrable variété.
Un tel travail d'élaboration de la réalité suppose la présence dans l'esprit et la mise en oeuvre d'une quantité de formes. Il donne aussi naissance, après son accomplissement, à des apparences sensibles qui ne sont autre chose que des synthèses de sensations, mais qui revêtent l'aspect et donnent l'illusion d'entités pourvues d'une existence propre, et cela d'autant mieux que le
mécanisme de Tesprit a plus complètement transformé et dissimulé la matière première dont elles sont tramées, la sensation. Ainsi, et parce qu'il est malaisé de situer une sensation ailleurs qu'en un esprit, on est d'autant plus tenté d'attribuer une origine étrangère à l'esprit à un produit de l'activité mentale que la matière de la sensation y est plus invisible. On oublie que tout ce qui est ajouté à la sensation dans ce produit, tout ce par quoi elle a été métamorphosée est du fait de l'esprit et porte expressément sa marque.
Berkeley a nettement distingué cette confusion . où s'alimente le préjugé commun touchant l'objectivité de la matière et de ses qualités premières. Pour mettre fin à cette confusion et pour dissiper l'illusion d'un mystérieux en-soi matériel, ila montré, en de minutieuses analyses, à quel travail de complication et de raffinement de la sensation par le mécanisme de l'esprit est due la genèse des idées sous lesquelles on prétend étreindrè cet en-soi matériel. En faisant toucher tout ce qui entrait de connaissable dans leur composition et suffisait à les expliquer, il a pensé retirer tout prétexte à y introduire une matière et des qualités inconnaissables. Son Essai sur une théorie nouvelle de la vision a pour objet de se rendre maître de Tidée de l'étendue qui figure au
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nombre de ces qualités premières et semble conditionner l'existence d'une réalité extérieure à l'esprit. 11 démontre dans ce petit traité que la notion de l'étendue ne nous est point donnée par le sens delà vue d'une façon immédiate et comme le contenu d'une perception, mais qu'elle se forme à la suite d'une association complexe entre les données de la vue qui ne perçoit rien de plus que les couleurs, la sensation organique déterminée par l'ajustement de l'œil à la distance, enfin les sensations du toucher f-ressuscitées au moment utile, par l'intervention de la mémoire. Ainsi, construisant l'idée d'étendue avec des éléments dont aucun n'est de nature autre qu'intellectuelle, ilréintègre l'étendue dans la pensée. Avant Kant qui fera de l'espace l'une des formes de l'intuition sensible, Berkeley fait voir que l'espace est intérieur à l'esprit, qu'il est pour l'esprit un moyen de représentation des objets. A la différence de Kant, d'ailleurs, il ne craint pas d'assigner à l'idée abstraite de l'espace pur et simple une origine empirique. C'est, dit-il, l'idée que nous formons à l'occasion d'un mouvement qu'aucune résistance ne contrarie: mais cette origine empirique ne compromet point la nature intellectuelle de l'espace dans une théorie qui, préalablement, a réduit toute expérience possible à ne
s'appliquer qu*à des postures et des mouvements de la pensée. De même cette démonstration préalable sur laquelle repose l'idéalisme tout entier le délivrera de tout scrupule qui eût pu le détourner d'attribuer à l'idée du temps une origine également empirique : c'est, dira-t-il, l'idée de succession résultant de la connaissance du changement dans nos idées. Si le temps et l'espace n'ont pas chez Berkeley le caractère a 'priori que Kant va leur conférer, ces idées ont bien la même destination que Kaut leur assignera : ce sont des moyens de connaissance. Selon Kant, ces moyens sont antérieurs à toute connaissance, ils sont les formes de toute connaissance possible. Avec Berkeley, nous voyons l'activité de la pensée se les inventer et se les donner à elle-même : ce sont à la fois des produits de l'activité de la pensée et des moyens, d'une extraordinaire puissance, de son activité subséquente appliquée à imaginer les formes de l'existence.
En possession des idées de temps et d'espace, Berkeley établira sans peine la genèse du mouvement. De même, sous le jour des analyses dont il a le premier fait usage, la pesanteur et la solidité de la matière s'expliqueront par la rencontre des sensations de la vue avec celles du toucher, et avec la sensation de l'efTort musculaire. Ainsi
toutes les qualités premières de la matière se dissipent pour se révéler des dépendances de l'esprit : h leur suite, Vidée même delà matière va s'évanouir à son tour. Avec la croyance à l'idée de la matière, Berkeley va démontrer en eflfet que l'intelligence humaine témoigne encore d'une confusion analogue à celle dont diverses variétés viennent d'être décrites, elle prend pour une réalité indépendante le produit d'une des opérations les plus délicates et les plus complexes de l'esprit. Elle réalise une abstraction. Berkeley, dans V Introduction aux Principes de la connaissance humaine^ a particulièrement insisté sur le danger des idées abstraites, sur la nécessité de les prendre pour ce qu'elles sont et de ne leur point accorder d'attributs qui ne leur appartiennent pas. Ce sont, dit-il, de simples signes, et il dénonce le procédé tu moyen duquel l'esprit les forme : ce procédé consiste à retrancher de divers objets les caractères particuliers qui les distinguent pour ne retenir que ce qui est commun à tous. Or, on peut bien donner un nom au résultat d'une telle opération, ce nom pourra bien être utile à conserver et à transmettre la notion que l'on y aura enfermée, mais il sera impossible de faire apparaître sous ce nom aucune image, aucune réalité sensible, tout caractère distinct impliqué dans une
image faisant perdre à ridée sa généralité abstraite. Ainsi, ne pouvons-nous nous représenter l'idée abstraite de couleur; mais, sitôt que nous nous y appliquons, quelque couleur particulière éclate devant nos yeux et que nous ne chassons que pour en faire surgir une autre. Si nous ne voyons plus aucune couleur, nous cessons de voir quoi que ce soit, et jamais nous ne voyons la couleur abstraite, parce qu'il y a antinomie entre son existence comme signe verbal pourvu d'une entité intellectuelle, et son existence comme contenu d'une sensation, parce que toute couleur que nous verrions par les yeux exclurait toutes les autres couleurs que l'idée abstraite de couleur a reçu mission de comprendre.
Or^ au nombre des idées abstraites, l'idée de matière est entre toutes la plus abstraite. Dans son usage légitime, on pourrait dire qu'elle est un signe propre à évoquer ce qu'il y a de plus général dans les objets particuliers qui tombent sous les sens, ce qui leur est commun à tous, à savoir un fait de synthèse, le fait de synthèse qui crée leur objectivité et qui consiste, comme on l'a énoncé, en ceci, que chacun d'eux implique nécessairement la présence et le concours de plusieurs sensations convergentes. Nous pouvons, en effet, éprouver des sensations isolées, perce-
voir une odeur, ouïr un son, mais nous ne pouvons imaginer aucun objet distinct que la sensation du toucher n'y vienne soutenir la sensation de la couleur, celle de Touïe ou quelque autre : sans cette rencontre, il n'est pas d'objet, et sans la pluralité des objets, jamais nous ne formerions ridée de la matière. L'usage légitime de cette idée consiste donc à désigner d'un terme le fait de synthèse commun à tous les objets imaginables et possibles. Cet emploi exclut pour la matière la possibilité de correspondre à aucune synthèse déterminée, d'exciter aucune image sensible, d'être contenue en aucune perception quelconque. La croyance à un en-soi matériel, indépendant de la pensée, est donc une forme du réalisme qui consiste à imaginer des substances sous des noms généraux, sous des opérations de l'esprit. Toute la bataille idéologique, menée par Berkeley, a pour but de dévoiler l'artifice de cette réalisation d'abstrait. Il semble qu'il soit demeuré maître de ce champ de bataille et qu'aucune réplique valable ne puisse lui être opposée quand il formule en fin de compte : il n'existe pas, sous les qualités sensibles deschoses, un substratum non pensant, distinct de la pensée et de l'esprit et dont ces qualités ne seraient que les modes. Il n'existe pas d'archétypes solides, colorés, sonores, odorants
dont les idées ne seraient que les images; non, car il faudrait supposer que ces archétypes sont eux-mêmes perçus; ce seraient alors des idées, c'est-à-dire des actes de Fesprit ou qu'ils ne le sont pas, et ils ne soutiendraient alors aucune sorte de rapports avec l'esprit, ils n'entreraient pas dans notre connaissance. Et Berkeley constate que, s'il existe en dehors de l'esprit des substances solides et étendues, l'esprit ne peut les connaître puisqu'elles sont, par définition, placées hors de ses prises. Au contraire, si de telles substances n'existent pas en dehors de l'esprit, notre idée du monde n'en est aucunement changée puisque les données des divers sens, combinées entre elles par les opérations de l'esprit, suscitent l'apparition, comme des dépendances de Tesprit, de ces substances étendues et solides-