‹ Les raisons de l'idéalismeChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE V LA LOGIQUE EXTRÊME DE LIDÉALISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LA LOGIQUE EXTRÊME DE LIDÉALISME

L Nouvel examen de l'objection fondamentale opposée à l'idéalisme avec Texistence d'une réalité indépendante des esprits individuels. — L'idéalisme subjectif, poussé à ses conséquences absolues, ne laisse pas à cette objection la liberté de se produirç. — IL Cette objection tombe également devant l'hypothèse d'un idéalisme objectif ne laissant place dans l'univers qu'à la seule réalité de la pensée, les divers objets et les divers sujets n'étant p^ur la pensée que des moyens de représentation, impuissants les uns et les autres à agir les uns sur les autres, tr^^duisant, dans les relations nécessaires qui les unissent, les rythmes libres des mouvements de la pensée.

Il convient de considérer tout d'abord la valeur de l'objection qui a contraint Berkeley à imaginer l'hypothèse divine. Les objets des sens, dit-on, ont une existence indépendante de l'esprit individuel qui les perçoit, ils continuent d'exister dans l'esprit de B ou de C après que l'esprit de A a cessé de les percevoir. A n'est point libre de les percevoir s'ils sont hors de la portée de ses sens ; il n'est

pas libre davantage de ne les point percevoir s'ils sont h la portée de ses sens et, il n'est pas libre, en ce cas, de les percevoir autrement que ne les percevrait un autre esprit soumis aux mêmes conditions. A n'a donc point créé Tobjectivité de l'objet, objectivité qui consiste dans le fait d'être perçu. La réalité de l'objet ne se fonde aucunement sur le feît d'être perçu par A. Telle est la difficulté dont la solution impliquerait, selon Berkeley, l'existence nécessaire d'un esprit, soit, pour parler la langue du philosophe, d'un percevant infini et éter- Bcl, dont ces objets seraient les sensations permanentes, en sorte qu'ils survivraient, dans ce fait d'être constamment perçus par l'esprit divin, i tous les actes de perception des esprits finis.

Telle est l'objection, telle est la solution. Or, à se placer au point de vue de pure psychologie adopté par Berkeley, ni l'une ni l'autre ne valent. Berkeley, strictement enfermé, du fait de sa méthode, dans la substance de Vego intellectuel, du moi qui pense, n'a pas plus le droit d'accepter Tune que de proposer l'autre. Il lui est aussi strict*.' m en L intcjalit trud mettre l'existence d'esprits et d*objets indépendants de son esprit que de supposer Tcxistence, en dehors de son esprit, jI'do esprit infini soutenant l'existence de ces objets. L'une et l'cUilro hypothèse reposent sur

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cette présomption arbitraire qui consiste à conclure, de Texistence d'une sensation, à l'existence d'une cause de cette sensation, située hors de l'esprit qui l'éprouve. Or c'est précisément sur la démonstration du caractère illégitime de cette conclusion que repose tout le système de Berkeley, Comment A peut-il connaître qu'il existe, en dehors de son esprit, d'autres esprits pour lesquels existeraient encore les objets qu'il a cessé de percevoir? Il ne le peut que s'il croit d'abord k l'existence de ces esprits, mais il n'a d'eux aucune connaissance immédiate et directe, il ne les connaît, comme tous les autres objets, que comme des sensations de son esprit. B et C n'existent qu'en tant qu'il les perçoit ; à plus forte raison, les perceptions d'objets attribuées à B et à G n'ont-elles d'existence que dans l'acte intellectuel accompli par A. Si ce raisonnement a une force absolue, s'il est pour quelqu'un sans réplique, c'est précisément pour un théoricien comme Berkeley, c'est du point de vue de psychologie pure qu'est le point de vue idéaliste. De ce point de vue, l'homme demeure enfermé dans son moi sans évasion possible, force lui est de créer constamment le monde pour le percevoir et pour Tétreindre; il ne peut animer sa solitude que de l'exubérance de ses rêves. Tandis que je discute ici la thèse de l'idéalisme, le nom

et le personnage de Berkeley, évêque du diocèse de Cloyne, à qui je prête une histoire, un voyage en Amérique en vue d'y créer une Salente évangélique, des relations d'amitié avec Swift, une visite hypothétique à Malebranche, ce nom et ce personnage de Berkeley ne sont pour moi qu'un moyen d'animer le jeu philosophique auquel je me livre, de fixer à ma pensée, par une représentation concrète et par un épisode, un point de repère oîi elle se reconnaisse. De même, j'imagine, pour me stimuler, d'autres êtres assez semblables à moi, avec quelques différences pourtant dans les façons de concevoir, j'imagine d'autres êtres, en nombre restreint d'ailleurs, pour ennoblir, par la rareté, mon souci, d'autres êtres qui liront les pages où j'expose ces idées systématiques et qui hocheront la tête, souriront, approuveront, s'indigneront. Mais je n'ai aucune raison raisonnable de penser que rien de tout cela puisse exister hors de ma pensée. L'idéalisme aboutit logiquement à un subjectivisme absolu. 11 n'y a pas à échapper à cette conclusion ou il faut nier qu'il soit impossible de connaître quelque chose au delà de la pensée. Si, d'ailleurs, cette conception d'un monisme radical heurte si fortement nos manières communes d'envisager la vie, nous savons pourtant que les songes nous offrent une représentation

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exacte de la façon dont les choses se passent, si cette métaphysique du r^ve universel s'applique effectivement à la réalité. Nous imaginons, dans les songes, non seulement des objets inanimés et qui affectent nos sens comme à l'état de veille, mais aussi d'autres esprits pour lesquels ces objets existent et possèdent la même réalité indiscutable et précise qu'ils possèdent pour nous. C'est pourtant notre esprit qui soutient toutes ces existences hors de lui, qui soutient l'existence d'autres esprits, dans lesquels il situe des notions et des manières de sentir analogues à celles qu'il engendre luimême et dont il est lui-même le théâtre. 11 n'est pas jusqu'à la conscience d'une distinction entre le rêve et la vie réelle dont la préoccupation ne puisse se produire dans les songes. Témoin ce dormeur qui, à la suite d'un long cauchemar, voyait venir à lui le plus cher de ses amis et, à celui-ci, assis au chevet de son lit, racontait tout le détail de son rêve avec l'entière conscience de rapporter les circonstances d'un rêve. Mais ce compagnon attentif qui semblait l'écouter, à qui il se confiait avec un réel soulagement, n'était autr^e chose lui-même qu'une création de son esprit, il était composé de cette même substance de son rêve de laquelle il avait tiré l'événement imaginaire dont il faisait le récit.

A qui objecterait, à roccasion du rêve, et pour le différencier du rêve métaphysique, le fait de Tenregistrement antérieur par les organes cérébraux de sensations causées tout d'abord par la présence d'objets réels, il faudrait répondre que les organes cérébraux font partie eux-mêmes de ces objets extérieurs à l'esprit dont l'existence est niée par l'hypothèse. 11 reste que le rêve nous fournit un exemple absolu d'une réalité qui se montre strictement dépendante de l'esprit, qui n'a, llors de l'esprit, aucun semblant d'existence, et qui est pourtant entièrement pareille à cette réalité à laquelle nous attribuons la solidité et la résistance, l'étendue, l'impénétrabilité et toutes les qualités à l'occasion desquelles nous avons coutume d'imaginer qu'une chose a une existence indépendante de l'esprit. 11 reste donc enfin, que les sensations qui sont dans un esprit m'offrent, pour construire le monde, des matériaux aussi solides que ceux dont je chercherais en vain à établir la réalité hors de l'esprit, qu'ils présentent des caractères aussi inviolables, et qu'ils sont par conséquent susceptibles des mêmes liaisons entre eux que celles que je prétendrais observer entre les diverses propriétés de la matière en soi.

^Ainsi, sans sortir de mon moi, je possède tous ^es éléments d'une explication propre à rendre

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compte de Texistence de l'univers phénoménaL Cette existence trouve en ma pensée un fondement d'une solidité à toute épreuve. Telle est la conséquence logique de la conception de l'idéalisme. Elle implique un subjectivisme absolu et ne laisse aucune place à l'objection qui s'appuie sur l'existence indépendante des objets, sur le caractère de nécessité selon lequel ils s'imposent à mon esprit et à d'autres esprits. Ce caractère de nécessité n'est "plus lui-même qu'un effet de ma volonté, le caractère de constance dont ces objets témoignent est une condition sine qud non de la cohérence du rêve complexe et vaste que je compose. L'intérêt que je prends à composer ce rêve Suffit à expliquer que j'observe les conditions qui le rendent possible.

11 semble cependant que l'idéalisme subjectif puisse être dépassé, qu'il puisse recevoir, du moins, une interprétation plus ample. Celle-ci ne serait à vrai dire qu'une autre de ses faces, et aucune raison logique ne s'oppose à ce que cette

face nouvelle soit envisagée. D'ailleurs, la vision agrandie du monde qu elle suscitera pourra toujours être réduite aux lois et aux proportions du microcosme où l'idéalisme subjectif fait battre le pouls de l'existence.

Que j'imagine toutes les formes du monde comme des dépendances de ma pensée, comme des formes de mon rêve, ou que je reconnaisse sous la variété de toutes ces formes un être unique, la pensée, et que je considère jusqu'à mon propre mT)i individuel avec son apparence corporelle, avec ses appétits et ses 'passions comme Tune d'entre ces formes, comme un moyen, au même titre que toutes les autres apparences, de la représentation que la pensée se donne d'elle-même à elle-même, je ne m'évaderai en aucune façon de la conception moniste de l'univers, je ne me départirai point de ce monisme de la pensée auquel la possibilité de la connaissance nous a contraints de conclure. Dans l'un comme dans l'autre cas, c'est toujours mon moi qui entre en rapport avec lui-même selon des lois de représentation qui demeurent identiques. Si la logique m'interdit d'imaginer qu'il existe quelque réalité extérieure à ma pensée, elle ne fixe point à cette pensée de limites étroites, elle ne m'oblige point à l'enfermer dans la prison du moi individuel, et rien ne s'oppose à ce que

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ma pensée ne se trouve chez elle dans tous les objets où, en somme, elle se représente à sa propre vue et qu'il lui farut animer tout d'abord de sa présence pour en faire des objets de perception, ainsi que, dans tous les autres moi individuels, dans ces millions d'êtres analogues à moi-même qui m'entourent et m'hallucinent dans l'espace et dans le temps, avec lesquels je noue des relations actuelles ou historiques.

Sous la perspective de ce second point de vue, la forme individuelle, avec l'idée d'un moi distinct qui la caractérise, est proprement le masque sous lequel l'être se déguise à sa propre vue pour se donner soi-même à soi-même en spectacle. La forme individuelle est comme le temps, comme l'espace, un moyen de connaissance, un moyen de représentation pour la pensée.

Pour doter de plus de consistance et de rigueur cette modalité nouvelle de l'idéalisme, pour lui donner le pas sur la modalité subjective que l'on a exposée précédemment, peut-être suffirait-il de pousser encore plus avant, d'appliquer plus strictement encore qu'on n'a fait jusqu'ici,, la méthode même dont Berkeley a fait usage, la méthode même de l'idéalisme. Elle nous défend de voir et de toucher, sous les sensations qui s'élèvent dans l'esprit, une réalité indépendante de l'esprit, elle nous défend de prendre le change sur les réalités

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matérielles que nous serions tentés de subsumer sous les apparences des objets, elle nous montre en ces réalités supposées, qualités de la matière, idée même de la matière, des abstractions réalisées. Ne va-t-elle pas nous faire voir aussi dans notre moi individuel, dans les divers moi individuels, dont nous peuplons Tuni vers, des créations analogues, parmi la catégorie des sujets, à celles de ces objets particuliers qui ne se forment que de la rencontre de plusieurs sensations, se soutenant et se modelant les l^les les autres? Sous cette apparence du moi individuel, ne va-t-elle pas nous défendre de supposer des réalités psychologiques distinctes? Le moi individuel ne vâ-t-il pas être la réplique de Tobjet particulier et concret? Sous Tune comme sous l'autre de ces deux apparences, une seule réalité n'est-elle pas présente, celle de la pensée, toujours identique à elle-même, sous une infinité de masques, dans tous les objets comme dans tous les sujets de l'univers?

Au regard d'un tel système, pas plus qu'au regard de l'idéalisme subjectif, il n'y a place pour l'indépendance de la réalité objective à l'égard des sujets individuels. On a montré comment, dans le premier cas, un seul sujet individuel existe, imaginant, dans le rêve où son activité se déploie, la pluralité de tous les objets et de tous les sujets, etlesrela-

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tions constantes qu'il établit entre eux, afin que son rêve soit cohérent et susceptible de durée. Toute la réalité du rêve cosmique émane donc de la seule volonté créatrice de ce sujet individuel, qui a seul le pouvoir d'en lier entre elles les différentes parties selon les rapports qu'il lui plait. Dans le second cas^ aucun sujet individuel, pas plus qu'aucun objet ne possède aucune réalité véritable, mais tous leaobjets comme tous les sujets sont des moyens de représentation pour la pensée, la pensée étant la seule activité répandue dans l'univers : les rapports fixes qui existent entre les sujets et les objets témoignent^ non pas de l'indépendance de l'objet à l'égard du sujet, mais de la dépendance de Tun et de l'autre à l'égard de la pensée. La nécessité qui fait apparaître les objets au regard des sujets sans modification possible de l'objet par le sujet a sa raison d'être dans le jeu des mouvements et des rythmes de la pensée» Cette nouvelle interprétation de l'idéalisme, en faveur de laquelle il semble qu'il existe une présomption logique, a été exposée, il y a quelque trois mille ans, avec magnificence et minutie, par les philosophes de l'Inde. Si, en effet, les systèmes bouddhistes ne sont pas antérieurs à l'an 600 avant notre ère, ils ne sont eux-mêmes, en leur essence métaphysique, qu'une réédition des anciens systèmes brahmaniques antérieursde plusieurssiècles.

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Bien que Ton ait beaucoup discuté pour distinguer ces systèmes en athéistes ou théistes, ils relèvent tous du principe panthéiste. L'absorption en Brahma exposée dans les doctrines les plus anciennes ne diffère, par aucune distinction susceptible d'être formulée, du nirvana boudhique, le principe matériel du Sankhya se confond avec le principe spirituel du Vedanta dans un commun idéalisme et dans la conception générale d'illusionisme dont le thème de la Maïa est Tillustration conséquente. Ce qui domine, en effet, la métaphysique hindoue, c'est une théorie de la sensation, formulée en guise de psychologie de l'être universel et qui ne laisse place, dans la suite tout entière de l'évolution phénoménale, qu'aux gestes d'une activité unique prenant ou perdant tour à tour conscience d'elle-même.

C'est cette antique philosophie qui a posé, semblet-ii, les termes du problème métaphysique de la façon la plus propre à permettre de le résoudre. On va, en s'inspirant de ses leçons, mais en renonçant désormais à tout rappel des antécédents historiques, s'efforcer de systématiser la conception qu'elle nous aléguée ; on va, sur ces fondations de l'idéalisme hindou, s'efforcer de construire, d'un seul tenant, la demeure métaphysique de l'existence selon des formes purement logiques, dont l'harmonie nous garantira seule — et nous garantira seulement — qu'une telle construction est possible.

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