LE RATIONALISME DE L'ILLUSION
I. Essai de construction systématique de l'existence sur le plan de ridéalisme : percipere est percipi^ percipi est percipere, —
II. Le temps et l'espace ont-ils le caractère a priori que Kant leur atttribuait? Comportent-ils une genèse empirique. —
III. Gomment, si Ton adopte la seconde solution, la somme de rationalisme impliquée dans l'univers s'en voit diminuée. —
IV. Gomment l'idéalisme et la conception d'illusionisme qui en découle s'accommodent également de l'une et de l'autre solution.
11 n'existe, selon Berkeley, que deux modes d'existence, percevoir ou être perçu, percipere aut percipi. Une telle proposition, d'un rigoureux idéalisme, ne montre toute sa force que si Ton fait voir, sous ces deux modes de T^xistence, Tunique principe actif, qui fait tous les frais de cette double opération. On en vient alors à formuler cette étroite corrélation qui rend seule entièrement possible le fait de la connaissance : percipere est percipi^ per-
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€ipi est percipere^ percevoir c'est être perçu, être perçu c'est percevoir. La même activité qui est perçue, c'est celle aussi qui perçoit, et si rien n'existe en dehors d'elle, elle ne peut percevoir que ses propres modifications. Elle ne se perçoit donc que dans le mouvement, Je repos absolu impliquant un état de confusion de l'objet et du sujet, ne laissant place à aucun acte de connaissance chez un être qui absorbe à lui seul la totalité de l'existence. Le mouvement est ainsi la condition primordiale de toute connaissance : il se confond avec le fait intellectuel selon lequel la pensée se divise en objet et en sujet. Il est l'être même de la pensée, son mode d'action essentiel, et il est aussi l'essence même de l'être, existant de la seule existence qui lui soit attribuable, comme fait de connaissance, comme pensée. C'est de cette définition du mouvement, en tant que fait intellectuel, que sortiront par la suite les notions de temps, d'espace et de cause, qui ne sont, avec l'idée même de la matière, que des catégories diverses du mouvement de la pensée s'exprimant dans le mouvement de division de l'objet et du sujet.
Ainsi le monde se donne comme un fait de mouvement et, afin de marquer le caractère de la conception du monde que l'idéalisme nous impose, il semble utile de signaler déjà qu'entre les notions
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de mouvement et de repos, celle du mouvement est seule positive. Au contraire, l'idée de repos, de repos absolu, est, comme l'idée même du néant, par opposition au fait nécessaire du mouvement, une de ces conceptions négatives et purement abstraites dont le nom seul peut être imaginé, qui ne se forment que par l'idée de ce qui reste dans une chose après qu'on en a retiré tout ce qui la constitue, qui ne sont donc que de purs artifices de langage, des moyens de représentation de nos idées positives, moyens par lesquels nous les faisons apparaître sur un fond différent d'ellesmêmes, procédé de peintre, comme celui qui consiste à faire éclater les lumières dans un tableau sur le contraste des ombres les plus denses.
Ici se pose, si l'on continue de chercher par quel système de moyens la pensée réussit à se représenter à sa propre vue, un premier point d'interrogation qui donne lieu, semble-t-il, àdeux solutions différentes; or, on envisagera tour à tour chacune de ces solutions et on fera voir que la conception générale de l'idéalisme s'accommode également ide Tune otf de l'autre.
Il est permis de se demander si, comme le pensait Kant, le temps et l'espace sont les conditions nécessaires de toute représentation de la pensée à sa propre vue, si, au contraire, il serait pos-
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sible, s'il est possible à la pensée de se créer d'autres modes de représentation d'elle-même.
Dans un premier ouvrage, de Kant à Nietzsche^ la première solution avait été adoptée. Il avait semblé qu'aucun acte de connaissance ne fût possible en dehors des perspectives de Fobjet et du sujet et que, d'autre part, l'opposition d'objet à sujet, qui est celle du /^^rczjoi au percipere^ exigeât et déclanchât, en quelque sorte, avec nécessité, les perspectives nouvelles de l'espace et du temps. On pensait avec Kant qu'une science des formes de la connaissance pût être rigoureusement constituée, c'est-à-dire qu'aucune connaissance ne fût possible en dehors de certaines formes strictement ^déterminées. Ce dogmatisme des formes de la connaissance était d'autant plus séduisant qu'il commandait une conception d'illusionisme spectaculaire à laquelle on montrera par la suite qu'aboutit une représentation du monde délivrée de toute présomption dualiste.
On s'était donc attaché à montrer comment les lois du temps, de l'espace, de la causalité sont propres à faire apparaître des objets dans un cadre, à susciter des événements sur les tréteaux d'un théâtre, à faire surgir en un mot devant un spectateur un spectable, à quel point elles sont impropres à la tâche que l'illusion humaine leur
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assigne, soit, à conduire l'esprit humain hors du devenir et de révolution vers un but fixe, vers une vérité en repos* Op avait montré à quel point ces appareils de connaissance sont honnêtes et véridiques, semblables à ces prestidigitateurs très adroits qui expliquent au public la façon dont ils vont exécuter le tour et qui parviennent pourtant à Fillusionner ensuite par Thabileté et Textrême célérité de leur jeu. L'espace et le temps ne cachent point la propriété qu'ils possèdent de n'admettre point de limites et d'échapper à toute entreprise d'un esprit qui voudrait les étreindre comme un tout défini; la cause ne dissimule point qu'elle exclut, par la façon même dont elle est concevable, toute possibilité d'atteindre jamais un point de départ, l'idée qu'elle implique, et qui forme tout son contenu, emportant la nécessité pour tout phénomène d'être causé par un phénomène antécédent.
Ainsi avait-on fait voir en ces appareils, non des entités, non plus des moyens de s'emparer de la vérité, mais des moyens purs et simples de connaissance, c'est-à-dire des artifices propres en même temps à composer le spectable et à le faire voir. Dans le chapitre consacré à r Instinct de connaissance, ces moyens avaient été comparés aux jeux d'optique, aux combinaisons de perspective
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qui, dans un panorama, sont employés pour produire l'illusion de la distancé et du relief et pour simuler la vie. Cette conception, la clef de tout ce livre aussi bien que des œuvres suivantes, selon laquelle Texistence est, en sa réalité essentielle, un spectacle à regarder et non un problème à résoudre, cette conception avait encore été développée en deux autres chapitres sur la Vérité et la Liberté présentées comme les idoles du nouveau ciel logique, et, au cours de ces <livers développements, on avait constamment montré les lois formelles de la connaissance, — tandis que leur inflexibilité engendrait la croyance en une vérité objective, — ayant pour destination précise de façon :ier et de disposer le contenu de la connaissance de telle façon que toutes les recherches à son sujet, excitant le désir d'une conclusion, n'en pussent comporter jamais.
Une telle conception a pour elle qu'elle institue, ^n quelque sorte, à rencontre des anciens dogmatismes, un dogmatisme de l'incertitude. Elle donne ainsi satisfaction à un besoin logique : en rationalisant les, formes de la connaissance, en faisant de Tir rationalisme de tout le reste, c'est-à-dire de tout le contenu phénoménal, une conséquence <iommandée par ce premier rationalisme formel, elle donne encore au concept de l'univers un aspect
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saisissable. Si elle supprime l'idée d'une finalité métaphysique, d'un but à atteindre qui, selon les conceptions anciennes, donnait un sens à Tévolution des phénomènes, c'est pour assigner à cette évolution une signification nouvelle, celle d'être le moyen d'un spectacle. Ainsi, si elle exile de la conception de l'existence toute interprétation éthique, c'est pour mettre à la place une interprétation esthétique.
Ce dogmatisme des formes de la connaissance se recommande de la Critique de la raison pure, principalement des théories de F Esthétique trans^ cendantale. On l'avait accepté intégralement en de Kant à Nietzsche parce qu'il offrait un cadre excellent à la thèse d'idéalisme illusioniste que déjà l'on visait expressément, et aussi, parce qu'il permettait de combattre le moralisme kantien avec des armes fourbies dans l'arsenal même du kantisme. Toutefois, Tapriorisme de l'espace et du temps, depuis Kant, et au cours, surtout de ces dernières années , a été contesté par de solides esprits philosophiques ; aussi, en l'absence de tout parti pris sur la question et à défaut d'une opinion fondée sur des raisons suffisantes dans un sens ou dans l'autre, a-t-on cru devoir laisser par la suite quelque jour à la possibilité de la construction empirique de ces notions. Dans le Bovarysme^
dans la Fiction universelle, principalement au cours de Tétude sur la Nature des vérités, on ne se refusait pas à supposer qu'elles pussent être, selon Tinterprétation des nouveaux psychologues, des inventions de l'art humain, ou, — sous le jour de perspectives plus larges, — de Tart mental.
Un tel changement de point de vue étant admis comme possible, il nous faut donc considérer les conséquences qu'il entraînerait en ce qui touche la conception d'idéalisme, qui nous a seule paru propre à supporter quelque construction de l'existence dont les parties fussent exemptes de contradiction entre elles. Or, on ne voit pas que cette suspicion d'empirisme à l'égard des notions d'espace, de temps, voire de cause, compromette en aucune façon la cause de l'idéalisme. L'idéalisme, en effet, nous est apparu comme une conséquence de quelques propositions logiques auxquelles nous nous sommes fixés à la suite des analyses précédentes : nécessité, pour expliquer le fait de la connaissance de n'admettre dans l'univers qu'un seul principe, qu'une seule nature des choses, tout dualisme faisant de la connaissance un mystère, excluant toute certitude quant à la correspondance de la connaissance à son contenu, nécessité pour ce principe unique d'être divisé avec lui-même, afin d'être à la fois l'objet et le sujet de la connais-
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sance, nécessité donc pour ce principe d'être une chose en mouvement, puisque le fait de division dt)nt on vient de déduire la nécessité implique le mouvement, puisque, d'ailleurs, une chose unique, en tant qu'elle est pour elle-même le seul objet de connaissance possible, ne peut prendre connaissance que de ses propres modifications. Parmi ces perspectives logiques, commandées par la nécessité de la conception moniste, le fait d'expérience sur lequel il nous fallait bien nous appuyer ne nous mettait en relation qu'avec un act^ de l'esprit, avec un fait de psychologie, un fait dépensée. Il nous contraignait ainsi à assigner au principe unique qui agit dans l'univers une nature intellectuelle, à attribuer à la conception moniste un caractère purement idéaliste.
Une telle construction n'a recours qu'aune seule proposition tenue pour certaine et pour a priori^ à savoir qu'il n'est de connaissance possible que d'un objet pour un sujet. Cette nécessité de la relation d'objet à sujet, formulée par Schopenhauër, serait donc la seule condition de toute connaissance, la seule loi formelle hors de laquelle il ne serait possible de concevoir aucun état de connaissance. Or, si cette seule proposition suffit à nécessiter l'idéalisme, il reste donc que l'idéalisme n'a aucune ojbjection à élever contre une
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genèse empirique des notions d'espace, de temps ou de cause. Cette genèse empirique n'aurait d'autre effet que de diminuer la part de nécessité rationnelle, inhérente au fait de l'existence, dç faire la part plus large à l'irrationnel; elle ne compromettrait aucunement la cause de l'idéalisme.
Il est utile de précise r la signification de ces termes empirisme et rationalisme du point de vue de ridéalisme. En même temps que l'explication qui vient d'être donnée en prendra plus de clarté, la <5onception générale de l'existence que l'on s'efforce de décrire en recevra un développement plus -complet.
Rationalisme est pris ici dans le sens où Kant entendait la raison pure. C'est l'ensemble des propositions où âe résument des lois irréductibles, en dehors desquelles aucune expérience n'est saisissable ni ne peut être conçue. L'empirisme désigne cette matière de la connaissance que nous fournissent les données de la sensation et que nous ne pourrions atteindre par voie de dé- •duction. Il n'y a donc rien de changé aux défi-
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nitions commuaes, et ce sont bien, comme dans les systèmes non idéalistes, les propriétés objectives des choses qui nous sont livrées dans la connaissance empirique ; mais il faut se souvenir, qu'en termes d'idéalisme, les propriétés objectives ne tirent point leur existence d'une réalité extérieure à l'esprit, qu'aucun en-soi indépendant de la pensée ne se cache sous leurs modes. Si donc, demandera-t-on,les objets empiriques et leurs propriétés définies ont, avec les lois rationnelles, une commune origine en un acte de la pensée, quelle différence y a-t-il, sous le jour de l'idéalisme, entre la connaissance rationnelle et la connaissance empirique, en quoi cette différence consiste-t-elle? En ceci : les lois rationnelles conditionnent l'existence de la réalité où on les voit évoluer ; elles ont un caractère de nécessité qui limite et définit la pensée même ; elles sont les conditions mêmes de l'être en tant que l'être est inséparable de la connaissance. Les objets empiriques, au contraire, laissent place,, si l'on remonte à leur genèse, par analyse des divers éléments qui les composent, à un acte de la pensée indéterminé en son principe, qui eût pu être différent de ce qu'il fut, sans briser le cadre de la connaissance possible. La pensée en les concevant fait acte d'imagination et d'improvisation. Elle introduit dans le spectacle qu'elle
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compose pour elle-même la part d'imprévu qui rend le spectacle attrayant. Cet acte d'improvisation, qui enfante les personnages et les circonstances du roman cosmique, intervient et se manifeste a l'occasion des modes infiniment variés selon lesquels la pensée peut se différencier en se divisant en objet et en sujet à sa propre vue. Ce fait de division est l'opération essentielle de la pensée, celle où elle se formule, et accomplit son unique fonction ; mais cette fonction, elle peutl'accomplir selon une infinité de modes différents, et, selon la façon dont elle se fragmente, elle engendre autant d'aspects différents du spectacle, autant de propriétés différentes des choses, autant d'instincts, de désirs différents chez les êtres. Ainsi aucun mode d'existence ne peut être conçu qui ne comporte la distinction en objet et sujet. On peut concevoir, au contraire, un mode d'existence duquel seraient exclues les sensations de la vue ou de l'ouïe, ou du goût, ou, inverse- 3ement, un autre mode comportant des sensations ignorées de notre univers où les objets trouveraient prétexte à des propriétés et des formes nouvelles.
Est-ce à dire que, sitôt accomplie cette première démarche où la pensée se divise en objet et en sujet, sans choix possible en faveur d'un autre geste, cette première démarche qui emporte
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avec elle l'existence de la pensée et détermine sa loi, est-ce à dire que tout rationalisme soit exclu désormais des démarches subséquentes de la pensée ? Non pas, et si la pensée cesse d'être soumise à une nécessité qui. conditionne son existence, les actes d'improvisation qu'elle accomplit par la suite n'en comportent pas moins un déterminisme très étroit et qui forme un rationalisme de l'empirisme. Seulement ce rationalisme qu'il faut respecter dans toute la suite de ses conséquences comporte à son origine un acte arbitraire de la pensée, un acte qui eût pu, sans mettre en péril l'existence de la pensée, être autre qu'il ne fut, qui, avec cette identité différente, eût entraîné une chaîne de conséquences différentes, mais également rigoureuses. Cette rigueur serait la même, et c'est sur quoi se fonde la possibilité des sciences empiriques, soit que l'on considère, avec Kant, le système de causalité que nous connaissons comme une dépendance de la raison pure, soit qu'il soit apprécié comme une création arbitraire de la pensée, mais comme une création fondamentale, antérieure à toute une série d'autres créations arbitraires dont il conditionne la production. La pensée, lorsqu'elle n'est pas contrainte par les conditions de son existence, se limite donc enbore par ses propres déterminations;
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elle ne peut se développer et improviser que dans le cadre des lois conventionnelles qu'elle a ellemême déterminées. Ces loisont été de sa part l'objet d'une première improvisation; elles conditionnent maintenant toutes les constructions qui sont faites sur leurs bases. Il est nécessaire de les respecter pour que ces constructions nouvelles puissent continuer de s'élever, pour qu'elles ne s'écroulent pas, les fondations sur lesquelles elles reposent venant à se dérober sous elles. Il est nécessaire de les respecter pour que le rêve métaphysique de l'existence soit cohérent, pour qu'il soit un même rêve. On conçoit donc que plus le rêve phénoménal est complexe, plus il a duré, plus il implique d'éléments antécédents, plus la faculté d'improviser arbitrairement s'y trouve réduite à «'exercer dans un champ plus restreint, condamnée qu'elle est à tenir compte d'un plus grand nombre de décisions arbitraires, prises antérieurement par elle-même, de conventions, de lois, de règles du jeu qu'elle joue, d'un plus grand nombre de circonstances et de personnages introduits par ellemême dans le scénario qu'elle compose. Toutes <îes lois secondaires, si on les compare à la loi de division en objet et en sujet, n'ont pas l'inflexibilité radicale de celle-ci, et la pensée, en les rejetant, ne s'anéantirait pas, mais ?lle abolirait tout
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le décor où elle déroule son rêve actuel. Il lui faudrait recommencer sur de nouvelles données un rêve nouveau et qui pourrait n'avoir plus aucun point commun avec celui que nous poursuivons.
Toute la discussion que l'on peut soulever à Toccasion des conceptions de Kant touchant le rationalisme a priori du temps, de Tespace, de la cause, se réduit donc à décider à quel point commence l'action arbitraire et improvisatrice de la pensée, à quel moment la pensée cesse d'être déterminée parles conditions de son existence, à quel moment elle commence d'avoir le choix entre plusieurs partis. Étant donnée, comme condition sine çua non d'existence de la pensée, la division en objet et en sujet, les idées de temps, d'espace, de cause viennent-elles sur le même plan de nécessité que cette première condition? La connaissance serait-elle possible ou non en dehors des perspectives du temps, de l'espace et de la cause? La pensée eût-elle pu s'inventer d'autres moyens <;le connaissance? Au contraire, ces perspectives et ces moyens sont-ils déterminés avec nécessité par la nécessité première de la division en objet et en sujet, et est-ce seulement dans le cadre de ce déterminisme supérieur et inflexible que la pensée peut commencer d'imaginer librement ?
Certes, la question intéresse Tesprit, c'est toutefois du point de vue d'une curiosité prématurée, du point de vue d'une avidité spectaculaire qui s'inquiète d'assouvissements nouveaux bien avant d'avoir épuisé les ressources du spectacle présent. Il semble que, dans le double cadre de nécessité où elle évolue, nécessité d'existence, nécessité de connaissance, la pensée ait encore une tâche abondante à remplir et que son activité s'y puisse déployer, avec une frénésie suffisamment intense, d'une double manière, soit qu'elle s'applique à récapituler, sous le jour scientifique, les rythmes de ses démarches passées, soit qu'elle inscrive, dans le prolongement de ses modes anciens, la broderie d'une improvisation nouvelle. Or, pour mener à bien cette entreprise, pour pousser à bout son rêve actuel, il lui faut tenir pour aussi inflexibles que si elles étaient a priori ces lois de la cause, du temps, de l'espace qui, quelle que soit leur origine, n'en supportent pas moins toutes nos notions des choses, n'en conditionnent pas moins toutes nos sensations, toutes nos perceptions et jusqu'à cette conception de la matière sur laquelle nous avons élevé l'édifice de notre science. A renoncer à ces notions qui, dans l'hypothèse même où elles seraient une convention arbitraire de la pensée, n'en sont pas moins pri-
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mordiales, nous détruirions de fond en comble tout notre système actuel de connaissance.
On vient de dire, rappelant les positions prises en des ouvrages antérieurs, que les lois du temps, de l'espace, de la cause, considérées au point de vue kantien comme des conditions fondamentales de toute connaissance, nous révélaient, par leur dispositif même, l'irréalité des aspirations qu'elles soulèvent en nous, leur caractère de perspectives en vue d'une représentation panoramique, sans objet hors de l'esprit qui l'imagine et la suscite. On a notifié que la théorie d'illusionisme proposée en de Kant à Nietzsche se fondait sur ce caractère purement représentatif de ces formes de la connaissance. Faut-il donc penser que cette théorie d'illusionisme serait compromise s'il était démontré que les lois du temps, de l'espace et de la cause n'ont point le caractère de nécessité qu'on leur prêtait, s'il était avéré qu'elles ne sont que des moyens, parmi d'autres, inventés par la pensée pour se représenter elle-même à sa propre
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vue? Faut-il donc penser que d autres moyens, au lieu de ceux-ci, auraient la propriété de transporter la pensée hors de Tétat instable, hors de l'état de désir toujours inassouvi où elle prend conscience d'elle-même dans la vie phénoménale, vers un état de satisfaction et d'assouvissement absolus, vers un but immobile et définitif que toute la tension du monde phénoménal s'efforcerait d'atteindre?
Non. L'attribution d'une origine empirique à Tespace et au temps, pas plus qu'elle ne met en péril la conception de l'idéalisme, ne constitue une menace à l'égard de cette théorie d'illusionisme que l'on donne comme la conséquence de l'idéalisme et comme seule propre à justifier le fait de l'existence. Il suffit que la division en objet et sujet soit une condition a priori de toute connaissance possible, il suffit qu'un unique principe, absorbant la totalité de l'existence, puisse seul trouver place dans l'univers à l'exclusion de toute autre entité, pour que l'on soit contraint d'accorder que tous les moyens de représentation inventés par ce principe unique eussent présenté le même caractère, eussent assumé la même fonction que le temps, l'espace et la cause. Il faut admettre, en effet, que, dans cette hypothèse moniste, hors de laquelle on a commencé par établir qu'il n'était
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pas de coustruction possible du fait de Texistence, toutes les forces de la substance unique sont constamment en jeu^ les unes à Tétat de sujet, les autres à Tétat d'objet. Les seuls changements possibles^ les seuls événements qui puissent survenir sont des modifications dans la disposition des divers objets à regard des divers sujets, des échanges et des interversions de fonctions entre objets et sujets, échanges qu'une identité de nature rend constamment possibles. Mais de tels changements,, qui renouvellent à tout moment le décor et Faspect du spectacle, n'en modifient pas le caractère ni l'essence : un tout, en dehors de quoi rien n'existe et qui est animé d'un mouvement où toutes se& parties sont engagées, ne peut être considéré comme s'acheminant vers un destin nouveau, vers une fin différente, quant à sa nature, de celle qu'il réalise à tout instant immédiat. Tout ce qu'il est possible de concevoir, c'est que les parties en lesquelles il se fragmente, selon l'acte de divison en objet et en sujet où se trahit le rythme de son être, présentent une disposition plus ou moins cohérente, c'est que le groupe des objets compose, au regard du sujet, un spectacle plus au moins vaste et coordonné, offre à sa contemplation des séries de phénomènes unies entre elles par des liens logiques plus ou moins étroits. Il est, par
contre, impossible de concevoir que ces systèmes d'objets, si harmonieux et si parfaits qu'on les suppose, réussissent jamais à réaliser entre tous les éléments de Tensemble cosmique un état de perfection et d'immobilité final, puisqu'il manquerait toujours à ce concert objetif pour qu'il formât une symphonie parfaite entre toutes les parties de l'ensemble, le concours de toute cette partie du tout posée en sujet devant tout le reste et appliquée précisément à en saisir, à en contempler, à en percevoir le spectacle. Si l'on suppose cette part subjective de l'ensemble renonçant à son rôle spectaculaire et s'objectivant à son tour, afin de réaliser cette systématisation complète entre toutes les parties d'un /tout que son attitude différente rendait impossible, voici aussitôt supprimées, avec la distinction en objet et en sujet, les conditions de toute connaissance possible. Si, comme l'idéalisme le tient pour démontré, il n'est point d'existence en dehors d'une existence connaissable, voici supprimées les conditions de toute existence.
L'efl^ort selon lequel le sujet se dépouille continuellement lui-même afin de s'enrichir d'un nouveau spectable, est donc soumis à la néccessité contradictoire de n'aboutir jamais, à la fatalité de réserver toujours ou de reconstituer une part de