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CHAPITRE VII

f . Conséquence majeure de Tidéalisme : substitution de Testhétique à Téthique comme principe justificatif de l'existence. — II. Comparaison du point de vue esthétique et du point de vue moral, quant à leur valeur comme principe justificatif de l'existence. Examen de cette valeur justificative sur le plan logique. — III. Examen de cette valeur justificative sur le pian de la sensibilité. — IV. Nature de la sensibilité esthétique. Son moyen de réalisation métaphysique : l'illusion volontaire. Le symbole du Lethé.

La fatalité du mécanisme que Ton vient de décrire entraîne avec elle certaines conséquences, 11 en résulte avec évidence qu'il est entièrement vain de rechercher le sens de la vie, ainsi que l'ont recherché, ainsi que le recherchent encore toutes les philosophies à tendances morales, en un effort du relatif vers l'absolu, en un processus d'une série imparfaite de faits éthiques vers un état impliquant perfection, en une évolution de l'instable vers Tim-

muable, de l'inachevé vers le définitif, aussi bien que d'un état de connaissance fragmentaire vers un état de connaissance accomplie, parvenant à divulguer le premier et le dernier mot des choses. Si toutefois le caractère illusoire d'un tel point de vue se manifeste clairement à la suite des développements que Ton vient de faire, soi^ caractère d'utilité ne se divulgue pas avec une moindre évidence, èette illusion de finalité éthique, qui interprète le mouvement dont l'univers est animé commeun effort vers le mieux, favorise en effet, on vient de le montrer, la production de ce mouvement né-^ cessaire selon lequel l'existence, par l'inversion incessante du sujet en objet, se procure le spectacle d'elle-même où elle se satisfait. L'illusion éthique se montre ainsi un moyen pour la fin esthétique. Il ne saurait donc être question, et il serait naïvement prétentieux de déconseiller à l'humanité cette passion illusoire qui la porte à chercher une solution que la nature des choses rend strictement impossible : une humanité qui aurait soulevé les plis de ce mystérieux voile d'Isis et saurait, de science certaine, que le problème est insoluble parce qu'il n'y a pas de problème, serait comme un rouage brisé dans une machine et qui doit être aussitôt remplacé par un autre ; elle ferait place à une humanité plus jeune et plus crédule.

Ces réserves faites quant à la portée et quant aux intentions de l'entreprise métaphysique que Ton ébauche ici, il reste que Futilité même qui a été reconnue à Tillusion éthique comme moyen de la j6n esthétique, en assignant un emploi subalterne à toute aspiration éthique, achève de ruiner les interprétations de Texistence fondées sur un principe de cette nature. Il reste, enfin, que le fait de Texistence ne trouve sa justification cpi'en un appétit de contemplation spectaculaire, qui rend compte intégralement du double geste de la pensée où le spectacle est inventé et perçu parmi les perspectives changeantes de l'objet et du sujet.

Ce besoin de représentation spectaculaire, substitué h une évolution présumée du fini vers Finfini, de l'imparfait et du précaire vers le parfait et l'immuable, du devenir vers Têtre, voici la conséquence logique et nécessaire de la conception idéaliste et moniste de l'existence. C'est là le point essentiel qui n'a jusqu'ici été mis en valeur par aucun système idéaliste, si ce n'est peut-être par les théoriciens du Brahmanisme, si ce n'est aussi et surtout, à titre d'objection^ par les adversaires orthodoxes de l'idéalisme qui lui opposaient, comme un argument sans réplique, l'athéisme où il aboutissait, et, avecTabsence de but qu'il impliquait, l'abolition de tout principe pouvant servir

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de base à la morale. Du point de vue purement intellectuel où Ton est ici placé, c'est précisément de ces deux conséquences immédiates, athéisme, absence de finalité au sens métaphysique, qull faut faire à l'idéalisme un titre philosophique. L'athéisme supprime un dualisme substantiel^ l'absence de finalité supprime le dualisme de l'être et du devenir. Deux pierres d'achoppement sont ainsi écartées on venait se buter toute tentative de construction métaphysique de l'être.

A résumer en une formule le changement d'optique que l'idéalisme entraîne, on énoncera donc qu'il réalise la substitution du point de vue esthétique, comme principe justificatif de l'existence, au point de vue moral. C'est là le principe que, dans un premier essai, où, sous un autre nom, l'idéa-^ lisme était enseigné comme une pratique, on résumait en cette formule : c L'intellectualisme comporte une esthétique rigoureuse, mais il ne comporte pas d'éthique ^ » C'est aussi ce point de vue de strict esthétisme que l'on a exposé en de Kant à Nietzsche ^ dans la Fiction universelle^ dans quelques pages de Nietzsche et la Réforme philosophique. C'est ce principe qui, d'une manière générale, donne le ton à la conception de l'exis-

i. Introduction à la vie intellectuelle^ Revue Blanche du !•' décembre 1893, p. 519.

LA FIN BSTHéTIQUK RT LE SENS SPECTACULAIRE 139

ience que l'on a tenté d'exposer en ces différents •ouvrages.

On a montré jusqu'ici comment une construction systématique de Tunivers en tant que, et parce qu'elle suppose tout d'abord la possibilité <l'un état de connaissance, ne peut être tentée que "Sur les bases d'un monisme rigoureux, on a montré ensuite commentée monisme impose une conception intellectuelle de la substance unique qui «constitue l'univers, c'est-à-dire comment, la pensée nous étant seule immédiatement donnée, nous sommes contraints d'expliquer, par Faction de la pensée seule, tous les phénomènes inclus dans l'nnivers, comment nous sommes contraints d'attribuer à tous ces phénomènes, y compris la matière, une nature intellectuelle, une existence dans l'esprit. Ces deux propositions en ont nécessité une troisième, à savoir, qu'un être, en dehors duquel rien ne peut être conçu, ne peut être imaginé comme évoluant d'un état d'imperfection vers un état de perfection, rien ne pouvant être ajouté à ce en dehors de quoi rien n'existe. Toute conception

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de finalité éthique se trouvant ainsi écartée, la relation d'un devenir à un but étant jVgée inapplicable au tout métaphysique, on a conclu que la conception moniste ne laisse place comme principe d'explication de l'existence à aucun mobile psychologique autre que celui-ci, — un désir de représentation de soi-même a sa propre vue, — enfin que ce désir de représentation implique entre les choses une relation de spectacle à spectateur, et que les lois de l'esthétique sont ici seules valables à l'exclusion des lois éthiques, celles-ci ne pouvant être prises en considération qu'au point de vue de la valeur d'illusion qu'elles représentent. On va rechercher maintenant quel est le pouvoir explicatif de cette conception esthétique à l'égard des principaux phénomènes que nous observons dans Tunivers. On la comparera, sous ce jour, à la conception éthique, c'est-à-dire que, malgré la disqualification qui frappe celle-ci dans son principe, on verra à se rendre compte si elle ne compensait pas ce vice initial par une vertu justificative supérieure, sur quelques points, à celle que renferme la conception esthétique. On vérifiera donc, d'une part, si, à l'égard des faits de toute nature que la conception éthique n'expliquait pas, la conception esthétique apporte une explicacation ; si, à l'égard des faits que la conception

éthique et dualiste du monde semblait expliquer, la conception esthétique possède un pouvoir d'explication égal ou supérieur*

On laisse volontairement dans Tombre les considérations a priori (\K\.\ ont fait rejeter toute thèse dualiste en raison de Timpossibilité qu'il y a de faire place en une thèse de cette nature à un système de connaissance logique. On rappellera toutefois l'incohérence et la contrariété déconcertantes qui se manifestent, sur le plan éthique, entre l'idée d'une finalité dans l'ordre de la connaissance scientifique, aussi bien que dans l'ordre de la connaissance morale, et les moyens primordiaux dont l'esprit fait usage pour appréhender les choses, le temps, l'espace, la cause. L'espace, ainsi qu'on l'a noté, est conçu de telle façon qu'il dépasse toute limite et tout contour, le temps de telle façon qu'il dépasse toute durée, la cause de tellç façon qu'elle dépasse tout phénomène, qu'elle établisse toujours un lien de dépendance du dernier des phénomènes connus à l'égard d'un phénomène inconnu. C'est avec de pareils instruments que, selon l'interprétation éthique, l'esprit devrait s'efforcer d'atteindre une vérité suprême et un

souverain bien. Le défaut d'adaptation du moyen au but est ici flagrant. Or, d'un usage insensé pour qui considère un but moral, pour qui aspire à la possession de la vérité, les moyens primordiaux de notre connaissance, ces prismes merveilleux du temps, de l'espace et de la cause, sont faits pour ravir qui se place au point de vue d*un spectacle^ qui considère la connaissance comme un fait de vision, qui goûte, en l'apparition des phénomènes enchaînés selon des lois rythmiques, une joie esthétique et immédiate. A ce déplacement de point de vue, on voit éclater aussi, avec l'invention de ces appareils magiques, toute l'ingéniosité d'un être dont c'est le jeu de se rendre méconnaissable à sa propre vue sous une infinité de déguisements, de masquer son unité essentielle sous l'apparence de la diversité innombrable.

Ainsi les appareils du temps, de l'espace et de la cause, considérés du point de vue éthique, se refusent méthodiquement à accomplir la fonction qu'on leur veut imposer, de s'appliquer à un tout,d'étreindreet dedéfinir l'univers. Ils laissent voir, au contraire, à l'examen de leur mécanisme, qu'ils sont construits de façon précisément à rendre à tout jamais impossible un tel dénouement. S'il leur faut attribuer un pouvoir de rationaliser l'univers, on ne découvre donc la signification de

ce pouvoir que du point de vue d*uae esthétique spectaculaire. Ce qui, de Tautre point de vue, devait être interprété comme une impuissance, concluait au pessimisme et à un agnosticisme désespéré, se montre une appropriation parfaite d'un moyen à sa fin. Si, en effet, les appareils idéologique, du temps, deTespace, de la cause sont merveilleusement propres à instituer le décor et l'intrigue d'un spectacle, ils sont en outre disposés de telle sorte que le spectateur métaphysique, pour qui ce spectacle est institué, est assuré qu'il ne cessera jamais, car il porte en lui le principe de son renouvellement indéfini.

Sitôt que l'on assigne pour raison d'être à l'existence une curiosité spectaculaire, Un désir de représentation de soi-même pour soi-même, il apparaît que la réalité spectaculaire est obtenue par une méthode rigoureuse, avec ces moyens primordiaux de mise en scène; il apparaît qu'au point de vue de l'adaptation de ces moyens de connaître à leur fin, qui est la connaissance, la conception esthétique, avec les définitions de la connaissance qu'elle entraîne, emporte un pour voir d'explication qui fait entièrement défaut h la conception éthique.

A titre de corollaire, on pourrait montrer encore, sous un autre aspect, l'antinomie expresse qui

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existe entre l'exercice de nos moyens primordiaux de connaissance et les principes fondamentaux de toute philosophie morale. Pour toute philosophie de cette nature, l'être est le but du devenir. Or, si le devenir, c'est-à-dire l'univers tel que nous le connaissons, avait un but, ce but, selon la remarque de Nietzsche, serait atteint de toute éternité et, il n'y aurait plus de place dans la conception de l'être pour Tidée du temps. L'adaptation, supposée parfaite, d'un état antécédent à un état final exclurait les deux qualificatifs dont on use ici pour caractériser ces états. La tyrannie du but métaphysique ne laisserait point de place aux atermoiements du devenir, et une causalité de tous points parfaite joignant entre elles les deux extrémités d'un même processus s'abolirait elle-même. Tout l'épisode phénoménal serait écrasé du fait de l'adaptation de tous les éléments de l'univers à un état définitif et final, c'en serait fini de l'aventure de la causalité.

Une telle antinomie n'a pas lieu de se produire sous le jour de la conception esthétique qui fait du temps, de l'espace et de la cause des moyens de représentation, des appareils idéologiques propres à susciter un spectacle devant un spectateur, les perspectives où l'univers, dans un mouvement sans fin, prend connaissance de lui-même.

Il apparaît donc, qu'au point de vue des exigences intellectuelles, la substitution du mode d'évaluation esthétique au mode d'évaluation éthique supprime les antinomies que le premier mode, confronté avec les lois élémentaires de l'intellect, suscite infailliblement. Cette conception esthétique va-t-elle toutefois satisfaire les exigences de la sensibilité? Ne va-t-elle pas au contraire, en blessant certaines affirmations de la pensée suggérées par les besoins du cœur, déterminer un état de désespérance ?

Avant de répondre à ces questions, il faut préciser quelles sont ces affirmations chères à la sensibilité métaphysique, il faut s'enquérir si quelque conception morale de la vie qui se puisse imaginer serait de nature à les satisfaire, il faut rechercher, enfin, si ces affirmations mêmes pourraient se formuler en quelque vœu précis, comportant l'évocation et l^ définition d'une réalité souverainement désirable. Or, ces affirmations de la sensibilité notifient, par-dessus tout, l'horreur instinctive de l'homme à l'idée de mourir tout entier, son

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attachement à sa propre personnalité, le besoin de la croire impérissable, le désir aussi de soustraire à la mort les objets de ses affections et de ses passions. Cette forme du désir est si intense que Ton a vu toujours les foules humaines se précipiter avec avidité vers les prophètes et les inventeurs religieux: qui leur tendaient Tappàt de telles promesses.

Mais à considérer le thème philosophique sur lequel ces promesses prétendraient se fonder, on voit bien qu'il exclut expressément leur réalisation, on voit bien que l'aveuglement du désir détourne seul les croyants de s'apercevoir que la logique de leurs croyances les mène droit à la négation de leur désir et leur impose la conclusion qu'ils redoutaient le plus, le renoncement à leur propre personnalité. Il n'est pas possible, en effet, d'imaginer une évolution s'acheminant du fini vers Tinfini, de l'imparfait vers le parfait, de l'accident vers la loi, — et tel est le thème commun à toutes les religions, — sans concevoir, ou que cette évolution n'atteint jamais son but, ou que, ce but atteint, il ne reste plus trace de ces formes d'existence imparfaites et diverses qui aspiraient à l'absolu. Les voici résorbées dans cet absolu qui est pour elle, avec leurs particularités, leurs affections diverses, leurs

caractères distincts, proprement le néant. Cette forme de la loi d'ironie, qui tourne le désir à s'anéantir dans Teffort qu'il déploie pour réaliser son objet, s'observe dans toutes les vocations religieuses particulières. A considérer la suite des motifs qui les déterminent chez les natures douées d'une sensibilité métaphysique, que trouve-t-on? La crainte d'attacher leur passion à des objets périssables, le désir de soustraire à la mort, par la foi aux promesses liminaires des Églises, les objets terrestres de leurs affections, le besoin de créer, à côté du monde périssable où sont toutes les racines de leur désir, un monde impérissable où le faire s'épanouir. Mais l'effort qu'il leur faut accomplir pour atteindre un tel but, impuissant à s'exercer dans un sens positif, s'applique tout entier à détruire, avec ces racines de leur désir, la réalité même de ce désir. L'amour divin, inconcevable en soi et sans objet saisissable, n'est fait que de la négation des passions réelles. C'est proprement une passion de la volonté arcboutée contre' toutes les autres passions, contre tous les autres instincts et, lorsque cette passion, qui n'avait d'existence que dans ce qui lui résistait, s'est entièrement rendue maîtresse, le religieux se trouve avoir réalisé cette œuvre contradictoire : il a étouffé la flamme à laquelle il avait voulu

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assurer un aliment éternel, et Tinsensibilité la plus parfaite se cache chez lui désormais sous Fardeur verbale des oraisons. La religiosité actuelle, avec ses formes mystiques et chrétiennes, est identique à la piété bouddhique ; elle est seulement compliquée de la simulation d'un but positif, en faveur duquel sont suggérés les mêmes sacrifices, les mêmes renoncements que le pur amour du néant ou l'horreur de vivre inspirent au religieux d'Orient.

C'est donc, d'une façon générale, le défaut d'analyse et de réflexion qui permet d'imaginer, par opposition aux alternatives de joie et de tristesse, aux états successifs de force et de faiblesse qui composent la trame de notre vie, un état de contentement immuable, la conception d'un bonheur absolu. L'impossibilité réelle qu'il y a à concevoir cet état de bonheur parfait ne se ^manifeste pas seulement au regard de tout moraliste de bonne foi qui s'interroge consciencieusement, elle ne résulte pas seulement de témoignages innombrables qu'il serait aisé d'emprunter à toutes les littératures et qui ne composeraient jamais qu'une preuve morale, elle est la conséquence nécessaire des conditions de l'existence. En tant que fait de connaissance, l'existence n'est en effet possible que dans la division en objet et en sujet, c'est-à-dire dans

un fait de mouvement auquel mettrait fin tout équilibre parfait, toute adéquation absolue telle que la réaliserait un état de bonheur, ne laissant plus de place au désir. Au-dessous de ces déductions a priori^ l'expérience nou^ apprend d'ailleurs que toute sensation de plaisir n'est, en réalité, éprouvée comme telle que par comparaison avec un état antérieur différent et à condition de se modifier sans cesse. A demeurer toujours semblable à elle-même, elle cesse d'être perçue, elle tombe au-dessous de la conscience, la différenciation paraissant être une condition à défaut de laquelle un objet échappe à toute définition.

Il apparaît donc que toute philosophie éthique, concevant l'existence comme l'évolution d'une réalité imparfaite vers un état parfait, ne laisse aucune place aux espérances qu'une certaine forme de la sensibilité métaphysique fonde sur elles. Il apparaît aussi que le vœu même de cette sensibilité ne supporte point de construction, qu'il exclut toute possibilité de se voir réalisé, parce qu'il implique contradiction avec les modalités mêmes de la sensibilité qui le formule en sorte que son accomplissement réduirait fatalement cette sensibilité à ne plus exister.

A condamner et à rejeter, au nom des antinomies qu'elle comporte, la conception qui assigne

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à l'existence une finalité éthique, on ne court donc pas le risque de jeter au désespoir toute une part de la sensibilité métaphysique, dont on pouvait croire qu'elle relevait de cette conception et qu'elle prenait sur elle son point d'appui. Il semble, au contraire, que cette conception soit incompatible avec ce mode de la sensibilité et, qu'en fait, elle aboutisse à l'étoufiFer, chez tous ceux qui parviennent à la tenir pour vraie et à se conformer, dans la pratique de leur vie, à ses exigences. C'est ici d'ailleurs le lieu de remarquer qu'en croyant se fonder sur une conception logique qui l'exclut, la sensibilité métaphysique manifeste à quel point elle est indépendante des motifs auxquels on prétendrait la rattacher, à quel point elle est une force distincte de tout système quelconque de motifs, à quel point n'importe quelle ihéorie peut lui être prétexte. Elle nous avertit ainsi qu'elle compte parmi les moyens du spectacle, qu'elle relève de cotte force d'illusion où le spectacle prend sa source, qu'elle n'a rien de commun avec la logique, qu'elle n'a rien, par conséquent, à en redouter et qu'elle saura accommoder tout système à sa guise, l'assouplir à la forme de son besoin. Elle ne saurait, en tout cas, en rencontrer de plus contraire à son vœu que cette conception éthique et finaliste de l'existence. En faveur de celle-ci, il n'y a donc

LA FUi StTHllTIQUS ST LE SBNfl SPECTACULAIRE IS^i

pas même à invoquer, pour la préférer à la coneei>tion esthétique que la nécessité intellectuelle impose h Fesprit, son utilité sentimentale.

Si l'optique de Villusion donne naissance à une sensibilité que justifie la nécessité de Tillusion comme moyen de nouer et d'entretenir l'intrigue du spectacle, l'optique de la connaissance engendre elle aussi un état de sensibilité. Mais cette sensibilité, à la différence de l'autre, supporte, ainsi que ses origines l'exigent, une construction logique, et trouve à se satisfaire, dans le cadre du monisme intellectuel, d'une façon entièrement harmonieuse et normale.

Du pçint de vue de cette conception unitaire, on a dit qu'il est impossible d'attribuer à l'activité répandue dans l'univers le sens d'une forme imparfaite de l'être évoluant vers une forme parfaite où elle serait résorbée. On a dit, qu'à l'activité d'un être impuissant par définition à rien ajouter à sa totalité ni à sa perfection et qui, pourtant, se manifeste animé d'un mouvement essentiel, un

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seul mobile peut être attribué, celui-ci, la joie de se donner soi-même à soi-même en spectacle, une sorte de Narcissisme métaphysique, selon lequel l'existence se complaît au miroir où rinlinité de ses formes se reflètent en d'incessantes métamorphoses. Un tel mobile se trahit chez tous les êtres à quelque degré. On le rencontre dans l'humanité sous toutes les formes, dans toutes les circonstances, toujours en éveil, toujours aux aguets. Il anime la curiosité du voisin à l'égard du voisin, allume les regards des badauds, assemble les attroupements autour des incidents de la rue et dispose sur deux rangs, aux marches des églises, le chœur bigarré des vieilles et des jeunes femmes, anxieuses de voir passer la robe blanche de la mariée. Il soulève les foules se ruant aux illuminations, aux feux d'artifices et aux grandes eaux, et c'est lui qui fait, qu'aux dimanches des grandes villes, des promeneurs, en groupes compacts, s'écoulant avec lenteur parmi la largeur des trottoirs et des chaussées, trouvent moyen d'être les uns pour les autres un spectacle attrayant. Mais c'est aussi de même mobile qui s'élève, de la curiosité la plus vulgaire et la plus élémentaire, à la curiosité historique et scientifique, au sentiment de la beauté qui s'exprime dans l'art et jusqu'à cette curiosité ana-

lytique à Tégard de soi-même, de ses sensations, de ses pensées où se reconstitue, dans le microcosme psychologique, la passion essentielle qui fut. attribuée à Funivers.

Toutes ces formes de la curiosité relèvent d'une ' ensibilité esthétique qui, à la dififérence de la sensibilité éthique, trouve satisfaction en toute occasion oii elle s'exerce, car tout ce qui est pour la sensibilité éthique cause de joie ou de douleur offre à la sensibilité esthétique un aliment, également, indifféremment approprié. Nous ne construisons de drame ou de comédie que des événements douloureux, tragiques ou simplement fâcheux n'y aient place. La mise en scène des plus sinistres calamités, — la tragédie grecque en témoigne, — nous cause, au théâtre, une joie esthétique aussi grande que la représentation d'événements heureux ou d'aventures comiques : les larmes y sont aussi recherchées que le rire. Ainsi, ce qui est heur et malheur, pour les formes morales de la sensibilité, se montre, au même titre, un moyen au service de la sensibilité esthétique. L'existence de la douleur, injustifiable du point de vue éthique, trouve ainsi, dans le point de vue spectaculaire et théâtral de la sensibilité esthétique, sa justification plénière. Il y a plus et l'impossibilité d'imaginer la joie sans la douleur, certifiée par

le mécanisme qui les fait inséparables et corrélatives Tune de Tautre, en même temps qu'elle divulgue la vanité, le caractère chimérique de toute conception assignant à l'évojution la tâche d'éliminer la douleur, fait éclater avec quel art métaphysique les choses sont disposées en vue de procurer, à la sensibilité esthétique, le double aliment qu'elle requiert.

L'être ainsi conçu, avec cet appétit de spectacle, au prix de la douleur et du sang, va-t-il donc encourir le reproche de cruauté auquel ne peut échapper le Dieu créateur de tout système dualiste ? Non, car il ne pourrait être question ici que de cruauté envers soi-même et cette cruauté volontaire est rac! etée entièrement par la joie spectaculaire qu'elle procure à l'être même qui en subit les effets. Toute sensation de plaisir ou de souffrance accuse ici son caractère jRctif, son caractère de moyen représentatif. Du point de vue oii nous voici, nous sommes placés dans la vie exactement comme des spectateiirs dans un théâtre ; mais la mise en scène est si parfaite, le jeu des acteurs si merveilleux de naturel et de passion, les moyens d'illusion sont si forts que nous en oublions le caractère fictif du drame. 11 arrive parfois au théâtre que les acteurs soient pris eux-mêmes à l'ardeur de leur

jeu au point d'éprouver tous les effets d'une passion vraie, et il arrive aussi que les spectateurs soient angoissés par les péripéties du spectacle de la même façon qu'ils le seraient en présence d'un événement réel. Une aussi complète illusion, et qui est, au théâtre, exceptionnelle, est engendrée, d'une façon normale, par l'optique de la vie. C'est, à nous, notre lot commun, de subir ce leurre fatidique et nous sommes tous, au spectacle de l'univers, ce spectateur glacé de terreur et criant au héros du mélodrame de prendre garde au traître qui s'approche de lui le couteau à la main. Le nœud de l'intrigue métaphysique consiste essentiellement en l'illusion que les Hindous nommaient le sortilège de Maïa, en cette illusion qui nous fait croire à la diversité des choses et des êtres, qui nous fait croire à la réalité distincte de notre propre personne, à la réalité distincte de tous les êtres que nous voyons dans l'univers, animés de mouvements, de désirs et de pensées et qui s'approchent de nous, la main armée du couteau ou les lèvres fleuries de baisers. Cette illusion est nécessaire pour qu'il y ait un spectacle ; elle est la matière même du spectacle que l'existence s'invente à elle-même et dont il faut bien qu'elle tire d'elle-même les éléments, puisque rien n'est en dehors d'elle.

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A animer d'une image et d'un mythe une telle péripétie métaphysique, cette illusion, feindra-t-on de croire, tient sa force d'un pacte : après s'être diversifiée en l'infinité des êtres et des décors, après avoir inventé pour elle-même sur la scène de rétendue, parmi les perspectives de la durée, tous les masques de la Personne, l'existence se jure à elle-même de respecter les déguisements d'ellemême qu'elle vient d'instituer, de s'y laisser duper, de ne jamais se reconnaître elle-même en ces masques où elle s'est elle-même représentée, afin 4e se ré^rver la joie de l'imprévu, du hasard et du jeu. Et elle s'interdit aussi d'intervenir, elle fait le serment d'assister impassible à toutes les conséquences que va engendrer l'inflexibilité des lois physiques dont elle a déterminé tout d'abord les rôles, selon des rythmes constants et qui composent les cadres où va se donner cours le jeu plus libre des affinités, des instincts et des passions. Que l'on imagine ce pacte juré sur les rives de quelque Lethé au symbole plus vaste, que l'on imagine enfin, après le geste des libations, l'ivresse universelle où toutes les choses, oublieuses de leur identité, commencent, sous l'empire de l'hallucination qu'elles ont elles-mêmes provoquée, à figurer le rôle qu'elles se sont ellesmêmes dévolu, ù, remplir le destin fatidique dont

ell«s ont librement tracé la courbe inflexible. Sous le jour de cette conception, Vamor fati dont Nietzsche avait fait sa devise et qui semble avoir dans sa pensée quelque sens héroïque, Vamor fati décèle une signification purement intellectuelle. C'est, chez le héros qui supporte le poids du drame et que le malheur frappe à coups démesurés, la conscience réapparue du caractère doublement fictif et de son personnage et des événement» sous lesquels il succombe, c'est le souvenir surgi, en un éclair de la mémoire, d'avoir été lui-même ^ le créateur du rôle qu'il assume dans la tragédie ^ et l'inventeur complaisant de la catastrophe, c'est le sens spectaculaire, en vue duquel le spectacle a été créé, s'éveillant pour acclamer, à l'instant oii le drame atteint son pathétique le plus aigu. C'est sous l'éclair de cette vision que le héros aime sa destinée, y découvrant son œuvre. C'est alors que, ' sous le masque rigide de la nécessité, sous le jeu inflexible du hasard, il reconnaît le geste et le décret de sa volonté* « Deviens ce que tu es. » Cette maxime nietzschéenne exige ici ce commentaire précis : Joue ton rôle, dira-t-on, tel qu'il est écrit, tel que tu l'as toi-même écrit. Accomplis les gestes tracés. Par les voies fatidiques, parmi le cortège des circonstances et des paroles nécessaires, sois le héros qui s'avance vers sa fin, plein

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d'une joie contemplative et sereine, et qui sourît «n spectateur au-dessus de son destin.

Si ce sentiment de l'identité du spectateur et du spectacle surgit parfois chez l'acteur à l'instant le plus tragique de son rôle, et» lui remémorant la scène du Lethé, le fait participer, à Toccasion de sa propre aventure, à cette joie spectaculaire où Ton situe l'activité essentielle de l'existence, c'est en pleine inconscience de leur fonction que, selon leur rythme normal, les activités masquées, qui jouent leur jeu sur les tréteaux du monde, pourvoient à assouvir une passion de curiosité esthétique non moins ignorante de sa propre fonction. En chaque être, le plus souvent, l'acteur et le spectateur demeurent en apparence entièrement distincts. En tant qu'il est spectacle, tout être est mené par des passions et des instincts qui le détournent de se voir lui-même comme spectacle, c'est à ce prix qu'il joue son rôle en acteur convaincu et qu'il est pour autrui un spectacle passionnant; c'est parce qu'ils sont soumis «. cette même condition que les autres êtres le paient d'un spectacle semblable.

L'objet est conditionné par l'existence du sujet, le spectacle par l'existence du spectateur; réciproquement. L'existence simultanée de l'objet et 4u sujet, du spectacle et du spectateur, conditionne

le fait même de i'existenee. Il y a donc un degré de perfection et d'ampleur que l'objet pas plus que le sujet, le spectacle pas plus que le spectateur ne peuvent dépasser. Ce degré, c'est celui où Tun ou l'autre des deux termes, par l'exubérance de son développement, étoufferait l'autre, car ils puisent l'un et l'autre le principe de leur existence à la même source. Parvenu à cette limite, tout empiétement de l'un menace, avec l'existence de l'autre, la sienne propre. La curiosité du spectateur, sur le point de franchir cette frontière, est avertie du danger qu'elle court, et l'intérêt de sa propre conservation la contraint à se refréner, à ne jamais prétendre à un développement absolu* Ayant reconnu la nécessité, au poimt de vue de sa propre existence, de l'existence du terme contraire, elle en vient à restreindre volontairement son progrès, à prendre parti contre elle-même en faveur de son antagoniste qui est en même temps son aliment. La philosophie de la connaissance, une philosophie purement intellectuelle, telle qu'on en développe ici le cadre, comporte donc nécessairement un chapitre où elle promulgue et reconnaît les lois du spectacle, ces lois qui la rendent elle-même possible et la limitent à la fois. Et ces .lois proclament avant toutes choses la nécessité de l'illusion, la nécessité de respecter le

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pacte qui sanctionne le déguisement de' l'existence en une infinité de masques. Elles signifient que, pour inventer un spectacle où la pensée du spectateur trouve à s'exercer, il est nécessaire de créer, en vertu de conventions arbitraires, un certain nombre de fictions que l'analyse s'interdira de considérer, qui ne devront jamais être mises en question. En contradiction avec les lois d'une connaissance absolue qui constitueraient la philosophie du spectateur, il faut donc faire place, dans l'intérieur de la philosophie même de la connaissance, à une philosophie en apparence contraire, mais qui conditionne l'existence de l'autre et dont c'est pour celle-ci la suprême sagesse de reconnaître les droits; cette philosophie, c'est la philosophie du spectacle.

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