L'IDÉALISME COMME THÉORIE DE LA CONNAISSANCE
Identité de la conclusion d'agnosticisme, engendrée par la concep* tion dualiste de Texistence avec la conclusion de connaissance adéquate engendrée par la conception idéaliste.
La suite de ces développements nous a amenés au point où peut-être faut-il considérer d'une vue distincte, et en prenant soin de Tisoler, une question déjà résolue, à vrai dire, par les analyses précédentes, mais qui tient au cœur des philosophes et des savants et occupe une place réservée en tout système de pensées d'ordre général : cette question, c'est celle de la nature et des limites de la connaissance. La conception d'idéalisme que Ton expose ici ouvre-t-elle un jour à la possibilité de la connaissance? Ne conclut-elle pas au contraire à un agnosticisme absolu ?
A entendre la connaissance selon la signification que toute philosophie dualiste lui attribue, il faudrait répondre que l'idéalisme conclut en eflFet à un agnosticisme absolu. Mais une telle réponse
supposerait uue adhésion aux termes selon lesquels le dualisme pose le problème métaphysique. Or, toute cette étude a eu pour objet principal de montrer que ces termes étaient inacceptables ; il y a plus, et si l'hypothèse dualiste a été repoussée <i'est, indépendamment de toute autre raison, pour ce qu'elle rendait précisément insoluble le problème de la connaissance.
Sous le jour des hypothèses dualistes, il n'y ^ pas de connaissance possible, parce qu'il y a un désaccord flagrant entre les formes de la connaissance et le but assigné à la ccainais- «ance; mais l'état de connaissance qui est ainsi rendu inaccessible à l'esprit, c'est celui dont l'hypothèse dualiste soutient seule la définition. Or la définition d'une chose ést-elle admissible qui assigne à cette chose une fin dont tous les moyens qu'on la voit mettre en œuvre tendent expressément à rendre la réalisation impossible? N'est-ce pas une définition de cette sorte que proposent de la connaissance toutes les philosophies dualistes, dont c'est letrait caractéristique de subordonner les intérêts de la connaissance à ceux delà morale et d'être entraînées, parce souci dominant, à concevoir la connaissance au mépris de tous les renseignements qu'elle livre sur elle-même à toute enquête désintéressée? N'a-t-onpas signalé, à chaque page de
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cette étude, à l'occasion du temps et de l'espace, leur pouvoir d'élasticité sans limites, à l'occasion de la cause, cette manière qui lui est propre d exiger de tout phénomène qu'il justifie son existence par le témoignage d'un phénomène antécédent par où elle institue une généalogie des phénomènes immémoriale et dont le premier ancêtre est à jamais introuvable ?N'a-t-on pas relevé à quel point il est contradictoire et singulier de stipuler qu'avec ces moyens faits pour écarter toute conclusion, pour dissimuler toute origine, la connaissance puisse avoir pour objet de pénétrer jusqu'à un premier principe des choses, d'en déduire toute la suite, et d'atteindre une ultime conséquence apaisant toute curiosité, ne laissant place à aucun pourquoi.
Le moins que Ton puisse penser d'une semblable conception de la connaissance est qu'elle est entièrement chimérique. Or, c'est à l'encontre de cette conception que l'idéalisme conclut à un agnosticisme absolu. Imputer à l'idéalisme lui-même cette conclusion d'agnosticisme déduite d'une conception qu'il a précisément pour objet de combattre, c'est, et il importe de s'en rendre compte, jouer sur les mots, c'est accepter de comprendre sous un terme — il s'agit ici du terme connaissance — un sens qu'une fausse interprétation y a seule introduite, au détriment du sens tout différent que l'on y dis-
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tingue soi-même. Une telle soumission apparente ne pouvait guère être évitée à Fépoque où Ton composait de Kant à Nietzsche, Il n'existait point de système philosophique oîi le terme connaissance fût pris dans une autre acception que celle à laquelle l'avaient assujetti les perspectives de la philosophie dualiste. On eût risqué d'être incompris en se dérobant aux exigences de cette accoutumance verbale, dans un ouvrage qui d'ailleurs avait pour but de montrer le néant des anciennes conceptions philosophiques plutôt que de leur opposer un point de vue différent. 11 ne restait alors qu'à conclure à un agnosticisme absolu et qui, sous le jour du dualisme, s'infère de deux considérations : d'une part, la différence de nature introduite par le dualisme entre les deux parties qu'il détermine dans l'univers, jette un doute sur la conformité des objets réels à nos représentations et suscite à l'égard de la connaissance cet état de scepticisme dont Berkeley a si bien distingué les raisons et la nécessité ; d'autre part, ainsi qu'il vient d'être montré, le désaccord entre les formes de la connaissance et le but attribué à la connaissance détermine une impuissance constitutionnelle de la connaissance à se réaliser jamais. C'est donc, en prenant le mot connaissance au sens que lui attribue toute philosophie éthique, qu'en de Kant
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à Nietzsche^ et particulièrement en Tun des chapitres consacrés aux Idoles du ciel logique^ on célébrait Fagnosticisme. A montrer sur quels fondements solides il repose, on faisait éclater en effet toutes les antinomies et toutes les incohérences qui se rencontrent dans les diverses philosophies suscitées par rinstinct vital et qui toutes impliquent, ainsi qu'on Ta fait ressortir dès le début de cette étude, un dualisme.
Mais à célébrer Fagnosticisme auquel donne naissance toute conception dualiste de l'existence, on laissait entendre qu'un changement de point de vue pouvait engendrer des conclusions toutes différentes, et, en introduisant dans les mots des sens nouveaux, invertir en affirmations les négations suscitées par les'^philosophies adverses. Or, en cette étude, où l'on s'est mis en quête d'une hypothèse qui permît de construire l'existence sur un plan logique, où Ton a écarté toute hypothèse qui, rendant la connaissance impraticable, eût rejeté hors de ce plan logique toute la suite du système, l'agnosticisme, engendré par les philosophies vouées à la satisfaction de l'éthique, doit faire place à une conception où la connaissance trouve à s'exercer sans obstacle et dans sa plénitude.
Le système d'idéalisme que l'on expose ici répond entièrement à ces conditions. Des deux difficultés
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qui, du point de vue des systèmes dualistes, contraignaient de conclure à l'agnosticisme, Tune se fondait, a-t-on dit, sur l'impossibilité de croire avec certitude à l'identité de l'objet avec sa représentation dans l'esprit, sous le jour d'une hypothèse qui établissait en principe une différence de nature entre l'objet perçu et l'esprit percevant. Cette difficulté s'évanouit entièrement, sous le jour d'une hypothèse contraire, qui ne voit dans tous les phénomènes de l'univers, dans toutes les relations qu'ils soutiennent entre eux, que le jeu d'un unique principe intellectuel et au regard de laquelle aucune chose ne peut être perçue par l'esprit, qui n'ait été, au préalable, inventée par l'esprit, La seconde difficulté, et qui constituait une complète antinomie, résultait du désaccord entre les formes attribuées h la connaissance et le but qui lui était assigné. Cette difficulté est résolue, sous le jour de l'idéalisme, par le changement du but départi à la connaissance, par la définition toute dififérente qui est donnée de ce phénomène. Les théoriciens du dualisme, se proposant de définir la connaissance, accusaient ce singulier procédé : antérieurement à la connaissance, dont il s'agissait de fixer le sens et dont implicitement, dont nécessairement ils faisaient usage dans leur recherche, comme du seul fait immédiatement
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donné, sans Tentremise duquel aucun autre fait ne peut être atteint, ne doit ni ne peut être imaginé connu, ils supposaient existant et connus des objets de connaissance, le bien et le vrai, soit le monde moral, soit un substratum éthique de Texistence. La connaissance n'était plus alors que le moyen d'atteindre ces objets. Une telle inversion, qui suppose connu quelque objet de connaissance antérieurement à tout usage de la connaissance, une telle ikversion, selon laquelle la connaissance est ensuite définie en son essence par son rapport avec cet objet imaginaire, doit nécessairement engendrer une notion de la connaissance entièrement chimérique, et de nature à déterminer par la suite toutes les conséquences contradictoires qui font de tout système dualiste un chaos. L'idéalisme procède d'une façon entièrement opposée : tenant pour évident qu'il n'est rien de connu antérieurement à l'exercice de l'acte de connaître, tenant donc pour acquis que la connaissance ne peut être définie par sa relation avec un fait antécédent, il la définit par la seule considération de ses formes et de ses modes, par la considération des buts qu'on la voit atteindre. La signification attribuée à la connaissance par un tel mode de définition ne saurait donc plus laisser place à une antinomie entre les buts visés par elle
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et les moyens employés pour atteindre ces buts ; la connaissance, conçue selon le sens que l'idéalisme lui attribue, se réalise à tout moment selon sa norme, elle atteint à tout instant son but. D'un tel point de vue, la connaissance se donne en effet pour un acte purement spectaculaire. \
Au lieu de s'orienter vers la fin éthique que le dualisme lui assignait, a priori^ elle se montre animée d'un désir purement esthétique. Sa fonction consiste à voir, et cette fonction visuelle s'étend à tous les objets de l'univers. Elle requiert, selon ses modes et ses degrés divers, que les choses apparaissent, avec des contours délimités, dans Tespace, selon un ordre de succession, dans le temps, — car c'est sous ces conditions qu'elles sont distinctes les unes des autres et sont propres à former un spectacle, — enfin qu'elles soient liées entre elles par des relations qui les obligent les unes à l'égard des autres, les mettent entre elles en rapports d'intérêts et de lutte, afin que le spectacle comporte une intrigue.
Le temps, l'espace et la causalité ont donc ici un emploi en parfaite harmonie avec les fins de la connaissance. La connaissance par leur office est à tout instant assouvie : elle est assurée de l'être sans fin. Quant à cette croyance de la philosophie morale, selon laquelle l'objet de la connaissance
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consisterait à étreindre un premier commencement et une fin dernière, à s'emparer des notions absolues du vrai et du bien, injustifiable de son propre point de vue, elle a sa place et son utilité, comme on Ta déjà noté expressément, dans les cadres d'une philosophie esthétique : elle s'y classe au chapitre qui traite des lois du spectacle. Elle fait partie de ce système d'illusion dont le mécanisme assure, devant le regard du spectateur, le changement continu du spectacle. La croyance en l'existence d'i^ne vérité dernière qui, au prix d'un effort, peut être trouvée, stimule, en effet, la passion de la recherche, et la découverte de toute cause nouvelle, rendant compte d'un phénomène, secoue le chercheur du spasme de la possession. C'est dans ce sens que Nietzsche a dit : Il n'est pas nécessaire que quelque chose soit vrai, mais il est nécessaire que quelque chose soit cru vrai. On remarque, après cela, que la cause nouvelle n'est une explication plus profonde de la nature des choses que par rapport au mode d'explication antécédent et qu'elle veut, à son tour, être justifiée elle-même par une raison d'être antérieure : de nouveau le désir se reforme, fomentant une illusion nouvelle où se tend le ressort de tout changement. Ce mécanisme, au moyen duquel le décor se modifie sans cesse, a
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été trop amplement analysé dans le Bovarysme^ au cours des développements sur le bovarysme scientifique et le Génie de la connaissance, pour qu'on y insiste ici plus longuement. C'est dans ce mèn^ ouvrage que Ton a également donné la croyance en une vérité objective et de nature morale, comme la forme suprême de Tillusion et comme le grand moteur du monde, opposant une fois pour toutes à la contradiction en soi qu'implique cette croyance, et à Timpossibilité de la justifier, son utilité de premier ordre comme moyen au service de la curiosité esthétique.
Dès que, sous le jour du point de vue idéaliste, on conçoit la connaissance comme un acte purement esthétique et de vision spectaculaire, dès que Ton cesse d'y voir un moyen d'atteindre un état de bien-être définitif dans Tordre de l'éthique, l'agnosticisme n'a plus de sens : rien n'existe qui n'existe en vue de la connaissance et ne la satisfasse, l'existence tout entière se définit, la connaissance en acte.
Ce point de vue, on en a fait déjà la remarque, engendre une sensibilité intellectuelle d'une nature absolument opposée & celle que détermine la conception éthique : en contraste avec une passion de certitude, soucieuse de réduire l'ensemble de l'activité cosmique aux proportions d'un théorème
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mécanique, entièrement numérable dans tontes ses parties, une passion de curiosité et d'aléa qui, assouvie par l'imprévu des métamorphoses phénoménales, craint par-dessus toutes choses ■d'être sevrée de son plaisir, s'informe avec anxiété si le jeu des apparences qui lui procurent le spectacle est bien agencé de manière à ne comporter jamais de conclusion, si la source de l'illuision créatrice ne va point tarir, si le temps et l'espace ne Vont pas imposer des limites à Timproyisation et aux fantaisies du hasard, si l'instabilité causale ne va pas faillir à sa tâche. C'est en réponse aux appréhensions d'une telle sensibilité que l'on formulait naguère : « Les notions de science et de vérité s'excluent. La science ne se propose jamais la vérité pour objet : elle est une vue, notre vue naturelle prolongée et qui peut l'être indéfiniment parce que l'espace ne lui fera jamais défaut par delà les horizons qui, momentanément, la bornent^ ». C'est de ce même point de vue, sous lequel la vérité, au sens éthique, est considérée comme un péril, que l'on se réjouissait de voir ce péril à jamais conjuré par la disposition même des formes de la connaissance, et cette conception, exposée en de Kant à Nietzsche^