DEUXIÈME PARTIE
«ITAGONISiE NATUREL.
Invasions des forêts par les Insectes. — Apparitions inexplicables de nn^es de parasites. — Progënitare d^un couple de Bombyx du Pin. — Les rongeurs da bois et les rongeurs des fenilles. — Différence entre les futaies et les taillis. — Dépérissement des arbres résinenx. — Dégâts des mangeurs de fenilles et de bois sur ces arbres.
— Causes qui influent sur la multiplication anormale des Ravageurs des forêts — Infériorité des futaies comparées aux taillis. — Une sapinière dans la montagne. — Parasites utiles. — Les Oiseaux mangeurs de Cbenilles.
— Animaux destructeurs des parasites. — Effets de la grêle et des vents. — Habitants naturels des forêts résineuses.
Dans noire introduction , nous avons examiné les grandes lois générales des invasions nuisibles et des migrations utiles à Thomme. Leur étude comprendra trois parties , que nous traiterons dans les Ravageurs des ForêtSy les Ravageurs des Vergers, les Ravageurs des Moissons, Les premiers vont seuls nous occuper dans ce premier ouvrage.
Le fait que nous devons étudier avant tous les autres est celui-ci : à un moment donné , les forêts sont envahies par des insectes en quantités innom-
brables^ lesquels y causent des dégâts énormes et souvent font périr des cantons entiers d'arbres magnifiques. — Quelle est la cause de cette invasion?
— Quelle est la marche de ce phénomène ? — Quelles sont les mœurs, si curieuses^ des plus communes et des plus redoutables espèces parmi ces insectes ?
— L'Homme a-t-il la puissance de défendre sa propriété contre de telles invasions ? — Gomment doitil le faire? — Telles sont les questions qui composent le multiple programme de nos recherches actuelles. Puissions-nous y répondre d'une manière simple et intéressante !
Si nous connaissions parfaitement le mode de développement, les mœurs, les causes favorables ou contraires à la multiplication des insectes nuisibles, nous serions bien plus forts pour préserver ou défendre les forêts contre leurs attaques. Mais quand nous auront dit, d'une manière sommaire, que la plupart des insectes qui ravagent les forêts sont d'une très-petite taille ou sont des papillons , nous aurons fait comprendre au lecteur l'immense difficulté qu'on rencontre pour se défendre contre l'invasion de ces êtres presque microscopiques mais en nombre infini, et contre la dissémination de papillons que leurs ailes portent, par myriades, sur toute une contrée. Les moyens destructifs ou palliatifs ne peuvent donc évidemment être que de peu d'énei^ie , si on les com-
pare à l'étendue du danger, tandis que la connaissance des mœurs de ces animaux doit conduire à trouver des moyens préventifs qui empêcheraient une multiplication excessive.
Malgré toutes les précautions possibles, les insectes apparaissent souvent inopinément dans les forêts en nombre tellement prodigieux, qu'autrefois, avons-
LN (Pem.) [Bamtyx Fini].
nous dit, — et encore aujourd'hui, parmi les personnes inéclairées, — on attribuait leur production à une création spontanée. On leur donnait ainsi pour berceau les feuilles et les détritus végétaux qui s'accumulent souvent en grande quantité so\is les hautes futaies. On peut cependant, par un calcul assez simple, se rendre compte, — jusqu'à un cer-
tain point, — de la rapide progression que prend la croissance des insectes quand des circonstances climatériques ou spéciales la favorisent au lieu de l'entraver. Que pendant plusieurs années ces mêmes causes favorables se renouvellent , et voilà une immense armée de parasites toute prête à étendre au loin ses ravages.
Supposons que dans une forêt peuplée par le Pin sylvestre, — un magnifique arbre à feuilles persistantes et au tronc rouge comme éclairé par le soleil couchant,- — un couple de Bombyx du Pin subsiste au milieu de circonstances favorables. Les Bombyx sont des Papillons nocturnes, c'est-à-dire qui ne volent que la nuit ou au crépuscule. Ils ont généralement le corps gros et obtus, souvent poilu; on les reconnaît aussi à leurs ailes étalées horizontalement ou en toit pendant le repos , et à leurs couleurs généralement ternes, grises, brunâtres ou violettes, plus pâles en dessous. En somme, les vrais Bombyx sont d'assez vilains Papillons et celui du Pin , avec ses ailes marron, n'est pas très-remarquable. Eh bien ! au milieu de la forêt où nous supposions tout à l'heure un seul couple, la femelle (fig. 6) pondra tous les ans de 100 à 300 œufs ; — ce n'est pas beaucoup ; cependant, diminuons-en encore le nombre, — n'en gardons que la moitié : 150, venant à bien. La seconde année, si nous la supposons encore favorable,
fournira par ces 75 couples: 11,250 œufs, qui, répartis en 5,625 couples, pondront 843,750 œufs ! — Tout ceci sorti d'un seul couple de Bombyx ! — Si, au lieu de cela, nous en comptons un cent ou un mille j — et quelle est la forêt de pins qui n'en contient pas plusieurs milliers? — nous arrivons au chiffre effrayant de :
843,750,000 œufs 1
Ainsi , voilà un canton où vivait inaperçu un millier de Papillons de nuit ; un canton qui semblait sain, et qui, en deux ou trois ans, peut-être tout à coup , va nous apparaître inondé d'un nuage de Ravageurs? Mais, hâtons-nous de le dire , nous supposons trois années consécutives de circonstances favorables , exceptionnelles ; ce qui , heureusement, paraît rare. — Quelles circonstances sont favorables? — quelles sont nuisibles? Gomment reconnaître une saison bonne d'une saison mauvaise? — Il est certain que les causes de production anormale sont trèscomplexes, et, de plus, il est manifeste que ces causes forment un ensemble dont le détail ne nous est malheureusement que très -imparfaitement connu.
Avant d'aller plus loin même, il esta propos de faire remarquer que l'ensemble de ces milieux favorables ou défavorables n'est pas le même pour tous les insectes ravageurs. On a pu, en effet, facilement reconnaître que les circonstances qui ont la plus
grande influence sur l'accroissement de certaines espèces pouvaient être indifférentes ou même nuisibles à d'autres. Cette discordance heureuse , — et qui n'a pas été négligée par les forestiers, — vient de ce que l'ensemble des Ravageurs des forêts doit être séparé en deux groupes de mœurs bien différentes : le premier, renfermant tous les insectes qui rongent l'écorce, le liber, l'aubier ou le bois ; le second, comprenant les insectes qui se nourrissent des feuilles, des bourgeons et des autres parties tendres et vertes.
Cette seconde division renferme presque tous les Lépidoptères et les Hyménoptères des genres Tenthrèdes et Cimhex : la première est composée de la plupart des Coléoptères indigènes et des Hyménop^ ter es du genre Sirex,
Pour qui n'a pas vu une forêt dans la véritable acception du mot, c'est-à-dire une futaie majestueuse , il est assez difficile de comprendre la grandeur de ce spectacle, et, en même temps, de se faire une idée de l'étendue des ravages que les insectes nuisibles peuvent y causer. Dans toutes les parties de la France se trouvent des taillis de bois feuillus d'essences diverses. Tout le monde les connaît ; tout chasseur y est passé, allant à la remise du perdreau dans les jeunes coupes, appuyant ses chiens sous les gaulis pour y lever un lièvre, à l'arrière-saison. Or, à [moins d'invasion extraordinaire d'insectes du se-
cond groupe , de Chenilles , en général les taillis ont peu à craindre. Les Hannetons y font quelques ravages , mais , en admettant même que toute une feuille, c'est-à-dire la fronde d'un printemps, soit mangée , la feuille d'août réparerait cela , les brins ne s'accroîtraient^ cette année-là, que d'une couche de bois moitié plus mince, et tout serait fini. La grande vitalité des taillis en général , leur jeunesse habituelle, et surtout le mélange des essences, — on appelle ainsi les arbres d'espèces diverses, — rendent les dégâts la plupart du temps insignifiants.
Mais il n'en est pas de même dans les futaies , et sourtout dans les futaies d'essences résineuses. Tout le monde sait que les bois résineux ne repoussent pas de rejets: une fois coupés, la souche meurt. Tandis que , dans les essences feuillues , là plupart des souches peuvent donner lieu à des rejets, soit autour du collet des racines, soit sur les racines ellesmêmes. Ce fait constitue donc une différence radicale dans la direction de ces arbres divers. Les essences résineuses ne peuvent être cultivées qu'en futaie , tandis que les essences feuillues peuvent l'être en futaie ou en taillis.
Ce n'est pas tout; et, avant de passer outre, il faut que nous fassions remarquer que si une invasion de Ravageurs attaque, au printemps, les feuilles d'un taillis ou d'une futaie non résineuse , la plupart du
temps la végétation des premières feuilles y passera, mais la nature, comme nous Tavons déjà fait remarquer, fournira immédiatement une autre frondaison après la disparition du fléau ; ou bien , si le mouve* ment de la première sève est passé, le bois reprendra sa verdure à la seconde sève du mois d'août, qui, alors, deviendra plus considérable que d'habitude et équivaudra presque à la première. Au lieu de cela, si des Ravageurs attaquent le feuillage d'une forêt résineuse à feuilles persistantes , les faits ne se passent plus dans le même ordre , et les dégâts des insectes sont incomparablement plus grands que tout à l'heure.
Cependant les aiguilles des pins sont souvent la pâture de certaines Chenilles. Or, ces organes sont, pour les essences résineuses, les agents nécessaires et principaux de la végétation. Il suffit, pour en demeurer frappé, de se souvenir qu'ils sont persistants et que, par leur travail presque seul, les Pins prospèrent dans des sols où les bois feuillus ne pourraient même pas exister, par la raison que ceux-ci puisent dans la terre la majeure partie de leur nourriture, et que ceux-là l'extrayent de l'atmosphère au moyen du travail incessant et non intermittent de leurs feuilles persistantes. La perte de ces organes doit donc être fort préjudiciable à ces arbres et altérer profondément leur organisme, d'autant plus que
les bois résineux ne peuvent pas remplacer immédiatement leurs feuilles détruites, comme le font les hois feuillus dont la production folliacée est nombreuse et facile , puisqu'ils ont à l'aisselle de chaque feuille un bourgeon tout prêt à se développer,
uno avulsOy non déficit alter^ d'autant mieux que la destruction même de la feuille renvoie dans les bourgeons la sève qu'elle était destinée à élaborer , sève que le nouvel organe emploie d'abord à son évolution, puis à son développement. Les bois résineux, au contraire, végètent au moyen des feuilles produites depuis quatre ou cinq années et qui, par conséquent, garnissent les pointes des quatre ou cinq dernières pousses annuelles. Mais si, par l'invasion des Ravageurs, ces feuilles, — peu nombreuses en définitive, — sont détruites, le végétal ne pourra se munir à nouveau de semblables organes que par l'allongement de ses bourgeons terminaux , puisque sa constitution ne lui en fait pousser que de cette manière. Ce ne sera donc que la dernière pousse seule qui pourra être munie de feuilles destinées à remplacer celles qui ont été mangées, et cela demandera un an. Pendant ce temps l'arbre n'aura eu , pour entretenir sa vitalité , que le quart peut-être, le cinquième souvent, des feuilles dont il avait besoin ; et pour revenir à son état normal, en bonne santé, il ne lui faut pas moins de qua-
tre ou cinq années ; temps au bout duquel sa provision de feuilles' sera suffisante.
Tout concourt donc à rendre les bois résineux beaucoup plus sensibles que les feuillus à la perte de leurs feuilles, perte qui, chez eux, ne peut manquer d'entraîner un alanguissement général, un dépérissement marqué et souvent la mort. Mais, cette maladie ellemême nous amène fatalement à parler des ravages des insectes du second groupe. Ceux-ci, en effet, n'attaquent presque jamais les arbres sains et en vigoureuse végétation, ils aiment un plante languissante, où le mouvement de la sève est rare et faible, et où Pexubérance des sucs propres ne les gêne point dans le percement de leurs galeries. Or, par le fait même du dépouillement de leurs aiguilles par les mangeurs de feuilles , les pins languissants offrent une pâture attrayante aux autres Ravageurs, et deviennent fatalement la proie des mangeurs de hois. Malades ou morts, tous les Xylophages , tQ.us les Longicornes s'y précipitent à qui mieux mieux, et y multiplient à l'envi, jusqu'à ce que, trop nombreux pour vivre sur ces sujets secs et percés à jour, ils soient obligés d'attaquer les arbres sains et bien vivants qui se trouvent dans le voisinage.
Encore ici les pauvres arbres verts ont un grand désavantage sur les arbres à feuilles caduques. Les trous que font les Ravageurs dans l'écorce , pour at-
teindre le liber ou le bois , sont autant de pores par lesquels s'écoulent les sucs propres, la résine, et qui ne peuvent ensuite se cicatriser par suite des dépôts de matière qui s'y accumulent. Ces pertes continuelles ne tardent pas à épuiser les arbres, hâtent encore leur dépérissement et — fatal cercle vicieux — augmentent d'autant les chances de multiplication des insectes nuisibles !
Nous reviendrons plus loin sur l'étude très-délicate des conditions de culture dans lesquelles les arbres devraient toujours être placés , afin qu'ils conservassent jusqu'au dernier moment une santé assez vigoureuse pour qu'aucun insecte nuisible ne pût les attaquer avec succès. — En attendant, rappelons ici qu'on a reconnu, par des observations et des expériences répétées , que trois grandes causes influent sur la multiplication anormale et désastreuse des Ravageurs de la forêt :
1® La végétation languissante des sujets ; la présence de nombreux arbres morts ou dépérissants, cassés ou coupés et demeurés sur la place ;
2o La disparition, par quelque cause que ce soit, des animaux utiles ;
3<> L'ensemble des phénomènes de la température, du temps, un un mot, de la saison.
Avant d'étudier séparément chacun des deux grands groupes que nous avons établis parmi les insectes
nuisibles, sous le nom de Ravageurs des feuilles et de Ravageurs des bois, nous pouvons, dès à présent, faire quelques remarques générales et qui, pour ainsi dire, sautent aux yeux. Il est évident , en effet , que si nous considérons la première catégorie des circonstances favorables que nous venons d'énumérer (4®), nous reconnaîtrons que la première est la seule à peu près qui puisse influer sur une anormale production des Ravageurs du bois. La température ne peut avoir évidemment qu'une influence très-secondaire sur les conditions de vie et de croissance d*insectes constamment protégés par Técorce et les couches ligneu ses qui, le plus souvent, les abritent. Les Xytophag es pénètrent jusqu'au liber des arbres à travers Técorce qu'ils percent avec leurs mandibules et y déposent leurs œufs. Les Longicomes, les Sirex sont armés, eux, à l'extrémité de leur abdomen , d'une tarière propre à percer également les écorces, et au moyen de laquelle ils enfoncent leurs œufs dans le liber et même dans l'aubier, portant ainsi , mais par un moyen différent^ leur ponte aux mêmes endroits que les premiers.
Mais, pour que cette opération si curieusement exécutée par ceux soit fructueuse , il faut qu'ils sachent choisir, entre certaines conditions, celles qui leur sont favorables. Or la nature les leur a indiquées d'une manière si certaine qu'ils ne se trom-
pent jamais. S'ils introduisaient leurs œufs dans des bois d'une végétation vigoureuse, les insectes nés seraient saisis et étouffés, — au moins les Xylophages, — par la sève circulant avec force et abondance dans tous les canaux de l'arbre. La résine serait de même un ennemi dont les jeunes larves ne pourraient se défendre; dans ces cas, une fois nés, ces animaux seraient promptement noyés. Tandis qu'en choisissant de vieux arbres dépérissants ou morts , des individus qui végètent misérablement sur des sols secs et rocailleux , des bois abattus , des bois cassés par les coups de vent, ou de vieilles souches des exploitations précédentes, les Ravageurs trouvent un abri sûr, sans danger, en même temps qu'une nourriture abondante et parfaitement saine pour les conditions de leur existence.
Aussi qu'arrive-t-il? Les insectes pondent, éclosent, vivent, multiplient dans ces demeures favorites, et leur nombre augmente dans une proportion prodigieuse jusqu'au jour où tous les logements sont pleins et surabondamment habités. La génération prochaine sera obligée d'émigrer. Elle le fera, car il faut vivre. Ne trouvant plus de bois propice, elle attaquera ceux qui le sont moins, les arbres en bonne santé. La majeure partie, la totalité peutêtre de ceux qui. commencent l'attaque, périssent, mais qu'arrive-t-il ? Les végétaux attaqués s'épuisent
par la perte de sève et de résine coulant sous les mille coups de ces ennemis presque invisibles, leur constitution se ruine, ils deviennent faibles et languissants. — Oh! alors leur perte est assurée; — la seconde, la troisième génération monte à l'assaut, — le logement est devenu commode, la nourriture convenable et Tarbre mourra au bout de peu de temps, fournissant ainsi aux Ravageurs un relais pour aller en attaquer d'autres et les faire périr, en peu de temps, de la même manière.
Et qu'on ne croie pas qu'il faille pour cela de longues suites d'années. Le "mal se propage avec une incroyable vitesse, et ces petits insectes causent une telle mortalité qu'on est obligé d'abattre des pins, par centaines de mille, longtemps avant qu'ils soient arrivés à toute leur grosseur : ce qui constitue une perte immense.
C'est ici le cas de faire remarquer l'infériorité relative des futaies comparées aux taillis quand il s'agit de la défense naturelle des unes ou des autres visà-vis des Ravageurs et surtout des Xylophages. Les futaies sont en quelque sorte passives; leur sol, rempli de souches mortes, présente une moisson inépuisable aux déprédateurs ; d'autre part, et surtout quand les futaies couvrent des montagnes, elles offrent une grande prise au* vent et se remplissent de chablis, dont l'extirpement est toujours difficile
et qui, pendant le temps où ils demeurent sur le sol ou penchés et accrochés sur les autres arbres et dépérissants, fournissent aux légions de destructeurs des retraites préférées et les lieux d'élection pour leur reproduction.
Les futaies, en outre, sont souvent composées d'essences résineuses qui ne se prêtent qu'à ce genre d'exploitation, c'est-à«-dire alors que les chances de dégât sont décuplées, comme nous venons de l'expliquer plus haut.
Le taillis, au contraire, est feuillu et, en secon^ lieu, végète partout, de la souche et des branches. Quelques vieilles masses seule s ne poussent pas, et pendant l'exploitation, ces souches peuvent être facilement extirpées si le terrain ne s'y oppose pas.
Si maintenant nous jetons un coup d'œil sur la seconde catégorie des causes favorables à la multiplication des insectes (2o), nous verrons que la disparition des animaux utiles est pjus propice à la multiplication des ennemis du premier groupe qu'à celle des ennemis du second. Au contraire de ce que nous avons vu tout à l'heure, les animaux utiles ont une grande action sur les Ravageurs dès feuilles, et, par ce nom, nous entendons non-seulement les Phytophages simples, c'est-à-dire les amateurs des feuilles seules, mais encore les Ravageurs qui s'attaquent aux bourgeons et aux jeunes pousses.
A la tête des animaux utiles, c'est-à-dire ennemis nés de tous ceux de la première catégorie, nous devons placer les Hyménoptères Pupivores et Fouis * seurs, ainsi qu'un grand nombre de Diptères, Il est .constaté que sous leur action seule, sans le concours des efforts des hommes, ils parviendraient, en trois ou quatre ans, à se rendre maîtres, — comme nous allons le faire voir un peu plus loin, — des plus grandes invasions de Chenilles. Il est certain que la fécondité des parasites est plus grande (Jue celle des Papillons, quelque considérable que soit celle-ci ; aussi est-ce au moment où l'invasion est dans son plein, au moment où les Chenilles sont les plus * nombreuses, qu'il faut s'attendre à les voir disparaître, car, l'année suivante, les Chenilles ne produiront que des parasites et l'on aura peine à re- trouver dans la forêt quelques Chenilles égarées de l'espèce qui la ravageait antérieurement.
On peut faire pne expérience bien simple et trèsintéressante qui corrobore cette théorie ; elle est du reste connue de toutes les personnes qui ont composé une collection de Papillons et qui, pour obtenir des échantillons dans toute leur ])eauté avec les ailes non froissées, ont élevé des Chenilles pour les voir se métamorphoser et en recueillir les produits. Que l'on prenne, dans ime forêt saine, un nombre quelconque de Chenilles des espèces ravageuses, — et il
y en a toujours une certaine quantité en campagne, — on les élèvera, et toutes, ou presque toutes, donneront des Papillons ; un très-petit nombre donnera des parasites et surtout des Ichneumonides. Mais que, Tannée suivante,, on remarque quelques dégâts déjà sensibles par le nombre croissant des Chenilles, et que l'on recueille et élève le môme nombre d'individus, cette fois le résultat ne sera plus identique au premier : on obtiendra presque autant d'Ichneumonides que de Papillons. La troisième année, la forêt est ravagée, les Chenilles pullulent : c'est une avalanche. Recueillons des Chenilles, élevons-les, à peine aurons-nous un Papillon ; toutes donneront la vie à des parasites.
Qu'arrivera-t-il alors? C'est que les parasites, — Ichneumonides et autres, — se trouvent, à leur tour, privés des individus qui doivent nourrir leur postérité ; ils meurent sans pouvoir pondre, et les quelques Chenilles tardives qui leur ont échappé repeuplent peu à peu la forêt, jusqu'à ce que les parasites reprennent le dessus et viennent les anéantir. Cette périodicité est très-remarquable, et elle se reproduirait avec une fixité complète si d'autres causes ne venaient pas en détourner le cours. L'abondance des insectivores est une des plus certaines, et les longues pluies survenues au moment des mues détruisent également un grand nombre d'insectes.
6â LES RAVAGEURS DES FORÊTS.
Les Oiseaux doivent être classés, après les Ichneumonides, au second rang des aaimaux utiles aux forèls. Presque tous se nourrissent de Chenilles et d'insectes, partiellement, sinon en totalité. La plupart ne nourrit pas ses petits avec autre chose. Tous les Becs-fins sont dans ce cas. Un certain nombre d'oiseaux font une guerre acharnée aux
larves et aux insectes parfaits des familles de Xylo~ pliages et de Longicornes, et vont les chercher jusque sous les écorces où ils se retirent.
Dans ce nombre sont les Pics, les Sitelles (fig. 7)' et les Mésanges (fig. 8).
Il serait déraisonnable d'attendre, des efforts réunis de ces oiseaux, la destruction totale des Rava-
geurs des bois, car la fécondité si menaçante de ces insectes n'est point en rapport avec celle des oiseaux ; mais si ces derniers ne peuvent détruire, ils atté- • nueni certainement le mal, et forment une armée de réserve sur laquelle il est juste de compter.
Quant aux Chenilles, tous les Passereaux, tous les Grimpeurs leur font une guerre continuelle et acharnée, aussi sont- ils extrêmement utiles contre les ravages des infectes qui rongent les parties vertes des bois.
Il n'en est pas de même de VHirondelle, son utilité est au moins contestable.
Tandis qu'elle fait à coup sûr sa nourriture de tous les Ichneumonides qu'elle rencontre, elle n'a pas le bec assez puissant pour dévorer les Papillons que les Ichneumonides aursûent anéantis dans leur postérité. L'hirondelle est donc nuisible aux forêts, seulement de seconde main, puiéqu'elle détruit les destructeurs alliés de l'Homme. Il est vrai, comme circonstance atténuante, qu'on doit lui savoir gré de manger aussi des myriades de Cousins, de Tipules et de Mouches dont les essaims sont tellement nombreux, dans certains endroits, qu'on est dans l'impossibilité presque absolue d'y séjourner sans en porter des marques cuisantes et beaucoup trop répétées.
Ainsi donc nous admettrons que tous les oiseaux
Fis- 8. — >l^B&I«)£a D1V£BS£B.
sans exception sont utiles aux forêts ; car si nous les supposons en nombre suffisant, ils mangeront toutes les Chenilles, tous les Papillons, et quoiqu'ils fassent leur proie en même temps de tous les Ichneumons, la forêt se relèvera verte et prospère. Est-ce bien sûr ? Et croyons-nous que la nature ait fait quelque chose d'inutile ? Non. — Jusqu'à preuve contraire, le mal que nous étudions et que nous cherchons à combattre a son utilité certaine. Ces invasions ne constituent pas un mal absolu : elles ne sont un mal que, relativement, pour l'Homme. Mais si, au lieu de nous occuper des forêts, déjà bien appauvries, de nos pays civilisés, nous considérons les forêts vierges des pays sauvages, ce déboisement entier de certains cantons sera un bienfait. — Qui sait? — Peut-être sera-t-il l'occasion d'un repeuplement nouveau de cette forêt? 11 sera, dans tous les cas, le berceau d'une prodigieuse quantité d'animaux de toute espèce. Ceux-ci en attirent d'autres et activent ainsi le grand mouvement de transformation de la matière, qui n'est, en définitive, que la manifestation de la vie. L'exaltation de ce mouvement serait -elle donc un mal ?
Après lés oiseaux, nous ne devons pas passer sous silence les Carnassières chéiroptères ou Chauves- Souris (fig. 9); nous devons les mettre au nombre des animaux utiles , car ils détruisent une énorme