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LES RAVAGEURS I)ES FORÊTS

Au moment des mues, ou métamorphoses, les insectes deviennent aussi sensibles, aussi délicats qu'ils Pétaient peu avant. Les variations un peu brusques de la température, un froid subit, un orage surtout, en détruisent des nombres incroyables. L'électricité libre, circulant à ce moment dans les arbres, paraît fatale à toutes les larves en train de se métamorphoser. Il est donc évident que la température estivale entière n'importe pas, à beaucoup près, autant que celle de la semaine seulement où s'est opérée la masse des métamorphoses. Dans une année pluvieuse,^ cette semaine peut avoir été formée de beaux jours, et, dans une année chaude, elle a pu coïncider avec une époque de pluie ou de refroidissement brusque. De là abondance ou pénurie de Ravageurs.

La grêle, les vents, agissent aussi comme destructeurs, surtout sur les Phytophages: quant aux Xylophages, ils sont à l'abri de la plupart de ces influences désastreuses pour leur race.

Il ne nous est pas possible de décrire ici une partie même des insectes qui attaquent les diff'érentes espèces forestières, leur nombre dépasse de beaucoup les limites de ce recueil ; pour n'en citer qu'un exemple, Ratzeburg rapporte que le Pin en nourrit à lui seul plus de quatre cents espèces. Ah uno disce omnes. Cependant nous voulons passer en revue les principaux, et, pour le faire avec plus de célérité,

nous diviserons touteg les espèces de forêts en deux catégories : les forêts résineuses et les forêts feuillues.

Il est impossible aux personnes qui n'ont pas parcouru les grandes forêts résineuses de se figurer l'aspect grandiose de ces bois. Leur position, presque toujours en montagne, ajoute encore à la majesté du spectacle, et en fait un des plus remarquables qu'il soit, — après la mer, — donné à l'Homme de contempler. La vraie forêt, le sombre domaine des arbres, est la futaie, à quelque essence qu'appartienne son peuplement. Que le Sapin» vrai, rÉpicéa, le Pin oif le Mélèze dominent, elle n'en est pas moins belle par l'égalité des tiges et Taspect solennel de ces files de colonnes naturelles dont rien ne vient interrompre la succession, aussi loin que peut atteindre le regard.

Pas un, cependant, de ces arbres n'a le même aspect que l'autre ; les uns donnent une ombre intense, les autres laissent le soleil arriver jusqu'à la terre. Le vieux Sapin {Ahies pectinata), le roi de la montagne, le Sapin qui lance vers les nuages une tige droite et puissante, se distingue de l'Épicéa {Abies picea), — plus grêle que lui, mais aussi élancé, — par ses grandes branches larges et horizontales, qui forment une série d'étages superposés et complètent un toit si parfait que, depuis des cen-

taines d'années, pas une goutte d'eau directe n'a pu tomber au pied de l'arbre qui les porte. Le vieil Épicéa, au contraire, a des branches arquées, tandis que ses jeunes rameaux pendent verticalement ; il a l'air pleureur, la forme un peu déguenillée, mais il conserve jusque dans l'âge le plus avancé, et mieux que le Sapin, sa cime conique ou pyramidale.

Le Pin sylvestre {Pinus sylvestris) est remarquable, non par sa hauteur énorme, mais par ses branches verticillées, maigres, à feuilles minces^ et si rares que le soleil arrive au sol presque sans rencontrer d'obstacle, et qu'on voit au loin les tons rouges du fût de ces arbres qui semblent toujours éclairés par les lueurs fauves d'un soir d'été.

Sans vouloir pousser plus loin une description qui deviendrait fatigante, rappelons que le sol a une grande influence sur la santé générale des bois, et que cette santé elle-même est une des causes de résistance ou d'abandon aux travaux des Ravageurs. Cependant, pour l'intelligence des remarques qui vont suivre, il est indispensable de rappeler que la croissance de tous ces arbres se fait, en hauteur, par l'allongement du bourgeon terminal de leur tronc. Ce bourgeon produit chaque année une nouvelle pousse qui s'accroît parla multiplication des cellules dans les entre -nœuds.

Chaque branche s'allonge de même au moyen de son bourgeon terminal. Or il est évident que le Sapin, l'Épicéa, le Pin, le Mélèze, qui sont pourvus d'une maîtresse pousse, resteront rabougris quand celle-ci viendra à manquer ou a être détruite par^une cause quelconque. Il arrive quelquefois, dans ce cas, qu'une nouvelle pousse maîtresse se développe au moyen d'un bourgeon adventif qui se forme à la base de la pousse perdue ; mais le plus souvent, par un travail naturel, une des pousses latérales se redresse et prend la place de la pousse maîtresse, non sans laisser à l'arbre un coude qui ne disparaît que bien des années après. Il va sans dire que ce phénomène ne peut avoir lieu que pendant la jeunesse de l'arbre, et qu'il nécessite, pour cette substitution, un arrêt de croissance facilement appréciable. L'Épicéa, le Mélèze se prêtent parfaitement à ce remplacement ; le Pin, au contraire, y est réfractaire ; coupé jeune, ou privé de sa pousse terminale par la dent des insectes ou celle des moutons, il conserve l'apparence d'un buisson rabougri ; sa vie est perdue. Cependant peu d'arbres offrent une croissance aussi énergique ; il n'est pas rare de voir, au printemps, le Pin sylvestre produire en une semaine un jet terminal de cinquante centimètres qui sort, jaunâtre, du bourgeon et offre aux insectes une pâture d'aulant plus appétissante qu'elle est moins ligneuse et plus gonflée de sucs.

Le touriste qui parcourt une forêt compacte de Sapins est toujours étonné de ne voir que des arbres sensiblement de la même grosseur. Or, l'explicatioA de ce fait est bien facile à donner. — Le temps ou la main des hommes a fait là un nettoiement semblable. — Si c'est le temps seul qui a agi, les tiges des plants les plus faibles sont mortes les unes après les autres, étouffées par le manque de lumière et se sont affaissées, pourries et décomposées, d'abord par la dent des insectes et ensuite par l'humidité qui s'est infiltrée dans leurs travaux. Si, au contraire, le forestier a pris soin de la culture de cette forêt, il a enlevé peu à peu, et suivant un ordre régulier, les plants les plus faibles à mesure qu'ils étaient dominés par les plus forts et avant qu'ils fussent totalement étouffés par eux. De cette manière encore ces arbres ont disparu emportés par une exploitation spéciale. Dans une forêt de Sapins, quand le peuplement est toujours homogène, le sol ne porte même pas de broussailles ni de végétaux herbacés. Ces plantes sont reléguées sur les lisières ou au bord des chemins où elles croissent en compagnie du fraisier, des myrtilles et des ronces; quelques mousses, des hépatiques et quelques fougères dans les endroits clairs, telle est la seule parure du sol dans l'intérieur de la forêt. Çà et là quelques monticules de mousse apparaissent ; ils recouvrent les vieilles souches des

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arbres abattus ou tombés pendant les siècles passés, et qui sont si bien décomposées que le voyageur les détruit au moyen du bâton qu'il lient à la main.

Ces grandes forêts résineuses de nos montagnes

sont animées par un assez grand nombre d'habitants

naturels, cependant elles en contiennent beaucoup

moins que les forêts de bois feuillus qui descendent

plus volontiers vers les plaines. L'Écureuil y sautille

de branche en brandie, faisant sa provision de cônes

pour élever sa famille ;

les Pics Épeiche etépei-

chette (fig. 10) yjetlent

: au vent les notes criar-

■ des de leurs appels ; le

'. Pic- vert leur répond

I avec les éclats de sa voix

effrayée. De temps en

temps, au loin, sur les

Plg. il. - OÉHKOTTE. , ■ . ,

, grandes cimes, près des

rocs dénudés, le malin au lever du jour, on entend la voix strident* du Coq de bruyère (Tétras urogallus), ou celle non moins discordante de la Gelinotte des bois (fig. H) (refras bonasia). En regardant le ciel, on entrevoit — parmi la cime des arbres — un Aigle {Aqiiila ftilva), un Épervier (Falco Ulhofalco), planant silencieusement, ou lançant son cri farouche quand il remonte emportant son gibier dans ses

serres. L'hôte le plus habituel de la futaie, celui que rencontre à chaque pas le forestier, et qu'il respecte comme un ami qui va jusqu'en haut des arbres chercher la Chenille ravageuse, c'est 1^ Fourmi et toutes ses variétés {Formica ligniperda). Souvent on y voit aussi le Mulot, ou Campagnol vulgaire (Arvicola vulgaris ) , en train de creuser les petits terriers en zigzag où il abrite ses douze petits. Le Loir (Myoxus glis),' au pelage si joli, aux grands yeux noirs éveillés , qui vous regarde passer du haut de sa branche; enfin la Taupe (Ta/jpa Europea) dont on admire, près des clairières sableuses, le travail souterrain.

Ces grandes étendues de bois donnent asile au Loup, au Renard, au Putois, quelquefois au Cerf, souvent au Chevreuil, rarement au Lièvre, si ce n'est sur la lisière. Tels sont les hôtes de la grande sapinière de nos montagnes. Son caractère est le calme, sa voix est un silence murmurant, pareil à celui des vagues de la mer sur une plage sableuse.

De toutes les forêts d'essences résineuses, celle de Sapin est la plus rustique : les Ravageurs ne l'attaquent presque pas. Celle d'Épicéa redoute déjà plus d'ennemis ; mais c'est surtout sur celle de Pin sylvestre que tous semblent s'être donné rendez- vous pour l'attaquer non-seulement par sa lige, mais par ses feuilles; tandis que les autres résineux, s'ils

livrent leurs tiges, défendent à peu près leurs feuilles. Aussi allons- nous commencer par les Ravageurs du Pin, et choisir d'abord ceux qui s'attachent à la destruction des jeunes pousses terminales et compromettent ainsi l'existence de l'arbre entier.

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