‹ Les rayons du Nord [microforme]Chapitre 12 sur 56 · À ANDRÉ THEURIET · texte numérisé non relu

À ANDRÉ THEURIET

Plus je vieillis, plus j'aime à me ressouvenir.

En songeant au passé, je me sens rajeunir,

Et sduvent, que le ciel soit serein ou maussade,

Je sens revivre en moi l’écho d’une ballade

Que j'entendis chanter auprès de mon berceau, Je me surprends roulant au fond de mon cerveau, Altéré d'idéal, de justice et de gloire,

Quelque pieux récit, quelque naïve histoire

DIEU ET PATRIE

Que l'on narrait jadis au foyer paternel.

Parmi ces vieux récits, dorés comme le miel, Ilen estun, surtout, qui me hante sans cesse. Plein de foi, de mystère et de vague tristesse, Nul conte n’est plus doux et plus ingénieux.

I y brille un lambeau de la splendeur des cieux. Il est majestueux comme une cathédrale,

Et respire un parfum comme celui qu'exhale L'encens que sous l'abside on regarde ondoyer. Il me charme toujours, et je vais essayer

De vous le répéter sur mon luth téméraire,

Tel que me l’a conté cent fois et plus ma mère Un sourire à la lèvre et des pleurs dans les yeux :

— Au vieux pays de Hrance, où dorment mes aïeux, Un matin, aux Premiers rayons du crépuscule,

Un jeune Carme était sorti de sa cellule,

Pour aller méditer sous le dais embaumé

De la forêt voisine. Et le souffle de mai

Sur sa tête berçait mollement les ramures.

De partout s’élevaient des chants et des murmures, Et l'air était tout plein du parfum des lilas.

Le moine se nommait le Père Nicolas,

Et nul n'était aussi fervent au monastère,

Assis au pied d'un pin géant, le solitaire

UNE VOIX DU CIEL

Lisait dans un volume où l'auteur avec feu

Parlait de la splendeur de la maison de Dieu.

Après avoir tourné plus d'un feuillet du tome

Ecrit par Augustin ou par Jean-Chrysostome,

Le Père Nicolas, levant les yeux au ciel,

Dit d’un ton à la fois modeste et solennel :

— Seigneur, je crois bien tout ce que je viens de lire, Oui, je le crois, Seigneur, mais, devrais-je le dire ? Je ne le comprends pas. —

Il avait achevé À peine de parler, que son œil captivé Tomba sur un petit oiseau blanc comme neige, Qui, venu se poser en face de son siège, Tout près, le col tendu, s'était mis à chanter.

Jamais voix d’ici-bas ne fera palpiter

Les mille échos des bois d'un hymne aussi suave. Ce chant éblouisse nt, caressant, joyeux. grave,

Le fit frémir soudain d'ineffables frissons.

Du gosier merveilleux ruisselaient tous les sons,

DIEU ET PATRIE

Les accords du ruisseau, le babil de la brise,

Les soupirs argentins de la cloche d'église,

Les grands bruits solennels de l'immense océan, Les grondements de l'orgue et ceux de l'ouragan, Les trilles du pinson, du rossignol, du merle,

Et le rythme du vers et du flot qui déferle.

Oui, tout cela, Chansons des nids, rumeurs des eaux, Trémolos des claviers, gazouillis des roseaux, Tout cet enchantement innommé de l’orcille

Et de l'âme émanait de la voix sans Pareille

Que le bois entendait Pour la première fois.

Une source du ciel coulait dans cette voix.

Le Carme l'écoutait frémissant, hors d’haleine ; Et le charmeur, chantant toujours à gorge pleine, S'approchait, S'approchait.. Et l'homme émerveillé Eût voulu se saisir du virtuose ailé

Dont le divin ramage enivrait l'étendue.

Mais soudain, au moment où sa main éperdue Se tend vers ce nouveau Phénix de la forêt, Celui-ci, palpitant, s'envole et disparaît

Par delà les coteaux, les plaines, les vallées. Et bientôt du couvent les cloches ébranlées Annoncent bruyamment le repas de midi.

Et le moine, hésitant, distrait, comme étourdi Par cette vision si pleine de mystère,

Reprend l’étroit sentier qui mène au monastère.

UNE VOIX DU CIEL

Il a déjà franchi l'antique seuil poudreux.…

O surprise indicible !.….. Il n'en croit pas ses yeux... Il est environné de figures nouvelles.

Mais qu'est-ce donc qui peut décevoir ses prunelles ? Il ne connaît personne. Il est confus, honteux. Il'interroge en vain les jeunes et les vieux.

Aucun ne se souvient d’avoir vu ce confrère.

C'est bien le même toit qui l’abritait naguère,

Ce sont toujours les murs sombres de son moutier; Mais tous ses compagnons, du prieur au portier, Ont été remplacés dans la pieuse enceinte.

Pris d’une émotion qui trahit de la crainte, Il dit aux pénitents groupés autour de lui :

— Ce matin, dès que l'aube à mon chevet a lui, Je suis allé prier sous la forêt prochaine.

Pendant que je priais, un oiseau dans un chêne Se mit à préluder avec un charme tel

Que je crus ouiïr là quelque chantre immortel. Nul ne pourra jamais concevoir mon ivresse.

Pour l'oreille cet hymne était une caresse

Que ne peut définir aucun langage humain,

En écoutant chanter le soprano divin,

DIEU ET PATRIE

Cuipourmes yeuxravis semblait toujours plus proche J'oubliai le retour, et le son de la cloche

Eteignit seul l'écho de l'ineffable voix...

Et l'instant que j'avais cru passer sous le bois,

A l'ombre d'un grand pin, loin de toutes demeures, Avait été pour moi, frères, de longues heures...

— Dites plutôt des ans, fit un religieux,

Qui parmi les anciens paraissait le plus vieux,

Et qui sans doute avait percé l'énigme obscure, Dites plutôt des ans, car sous le froc de bure, L'oreille toujours close aux rumeurs du dehors, Voilà près de cent ans, — j'étais novice alors — Vivait dans le Seigneur, servant à tous d'exemple, Un carme que mon œil en ce moment contemple..……, .…..…. Et pour qui j'ai souvent dit un Miserere, Ajouta le doyen auguste et vénéré,

D'un ton où se mélaient la joie et l'amertune..

Et quelqu'un s'empressa d'apporter un volume, Un énorme volume aux feuillets tout jaunis, Où les prieurs avaient inscrit les noms bénis

UNE VOIX DU CIEL

De tous les pénitents enfouis sous la terre Depuis qu'avait été bâti le monastère ;

Et l'on y vit qu'un jour, un siècle auparavant, Le Père Nicoias, sorti de son couvent

Pour aller méditer, suivant son habitude, Dans le calme et la paix qu'offre la solitude Des grands bois éclairés par le soleil levant, N'avait jamais été revu par un vivant ;

Et l'on coinprit enfin que tel était le charme

De la voix entendue un matin par le carme Sous les arbres dorés des rayons du printemps, Que l'extase du saint avait duré cent ans.

Ce conte m'a séduit souvent.

Pour le rendre plus captivant, Il m'eût fallu, rimeur savant, Le mètre, Si plein d'harmonie et d’attrait, Dont vous possédez le secret, Et qui fait de vous, Theuriet, Un maître.

I y a de grandes âmes dans l’humanité comme il ä a de grands arbres dans la forêt, de grandes cimes sur ’horizon.

Vicror Huco

À FRÉDÉRIC MISTRAE

La Provenço apareis...

Aco’s la porto santo ecouronnello De la terro d'amour.

(Lou Poèmo dou Rose)

LELE]

Une barque, partie, un soir, de la Judée, Après la mort du Christ, cinglait à l'Occident. Devant elle Neptune abaissait son trident,

La mer aplanissait sa vague débordée.

Elle allait au hasard, mystérieusement,

Sans compas, sans timon, sans rames et sans voiles. Le soir elle fendait des flots semés d'étoiles,

Et des anges venaient l’effleurer par moment.

Que portait sur ces eaux si calmes la carène ? Elle portait Lazare encore tout pâli

Du linceul dont son front semblait garder le pli, Elle portait Lazare et sa sœur Magdeleine.

Dans cette barque, aux flancs décrépits et moussus, Que de pauvres pêcheurs avait désemparée,

La trouvant pour la mer trop vieille et délabrée, Les Juifs avaient jeté les amis de Jésus.

Mais l'onde sauvage eut pour eux de la clémence... Après avoir, au gré des vents, longtemps erré,

La nacelle toucha, sous un ciel azuré,

Une côte splendide. Et c'était la Provence.

Les disciples, baisant le rivage enchanté

Où venait de briller pour eux la délivrance, A des peuples cherchant l’astre dela Science Annoncèrent bientôt le Christ ressuscité.

À FRÉDÉRIC MISTRAL

Et, comme auréolés de la flamme du zèle, Confiants, ils marchaient à travers l'Ignoré.. Et la Gaule inclina son front régénéré Devant les messagers de la Bonne Nouvelle,

Partout leur voix émut les rocs, les Champs, les flots; Et, souffrant d’un exil sans terme la torture, Magdeleine trente ans, dans une grotte cbscure, Des divins repentirs poussa tous les Sanglots.

Elle pleura trente ans dans un vallon du Rhône,

Elle pleura trente ans, et les pleurs éperdus Que dans la Sainte-Baume elle avait répandus Devinrent l’eau limpide et pure de l’Huveaune.

Des longs cheveux dorés dont elle avait jadis Essuyé l'aromate aux pieds du divin Maître, Elle embauma les bois et les prés, et fit naître Sous ses larmes sans fin des roses et des lis.

Errant au bord des eaux, la sainte courtisane Au souffle de la mer donna la pureté,

Et ce souffle produit encore la beauté

Des femmes d'Avignon, d'Arles et de Maillane.

Elle transfigura les monts, et de la main

Qui toucha le linceul du vainqueur de la tombe,

Mit au front du Ventoux des blancheurs de colombe Et fit de la Provence un pays tout divin.

Terre prédestinée éblouissant l'Histoire !

Avant que Magdeleine y sût avec ses pleurs Créer des flots nouveaux et de nouvelles fleurs, Elle avait engendré d’amples moissons de gloire.

Rome, qui prodiguait partout ses monuments

Et les trésors sans nom enfermés dans sa robe, — Parce qu'elle pouvait en doter tout le globe, — Sur elle avait versé de ses rayonnements.

La Grèce, dont l'écho lointain toujours l’enivre, Avaitilluminé son front de ses flambeaux..

Plus stable et plus heureuse, au bord des mêmes eaux, La Provence devait grandir et lui survivre.

Et lorsque s’affaissa le vieux monde lassé, Riche de souvenirs et d’augustes ruines, Elle resta debout sur ses plages divines, Debout comme un témoin glorieux du passé.

À FRÉDÉRIC MISTRAL

Elle garda ses mœurs et sa croyance austère, Sa mâle poésie et son parler fécond,

Tous les dons précieux et bienfaisants qui font D'un tout petit pays une très grande terre.

Mais à l'heure où les chefs des empires nouveaux Fixèrent leur puissance en fixant leur frontière, Elle vit s'éclipser l'éclat de la bannière

Dont elle avait jadis ébloui ses rivaux.

Elle vit s’éclipser l’astre de l'Espérance,

Elle entendit au loin le hurlement des loups. Trop faible pour lutter contre le sort jaloux, Comme un présent du ciel elle échut à la France

Elle devait se fondre en ce groupe géant

Et fécond sur lequel l'ombre d'Athènes plane, — Comme l’Huveaune va, sereine et diaphane, S'assimiler au vaste et fertile Océan.

Sa langue s’altéra.… comme l'or qui s’altère Dans le creuset où fuse un autre pur métal.

Mais un barde parut, un barde sans rival, Brülant de propager le parler de sa mère,

À sa voix, qui vibrait sur d’augustes débris,

La vieille langue d’oc, à la saveur si rare,

Allait ressusciter comme autrefois Lazare Dont la Provence avait baisé les pieds meurtris.

De même que Pétrarque a fait un idiome Sonore, caressant et suaveentre tous,

Ce poète créa des vocables plus doux

Que l’olive de Grasse et le muscat de Baume.

Et quand il eut poli l'harmonieux cristal

D'un langage tout plein d’une flamme féconde, D se prit à chanter... Et tu donnas au monde Les éhants de ta Mireille et deton Calendal.

Un Hellène venait de naître pour la France.

Un aède, portant le théorbe enchanté,

Un primitif, superbe en sa simplicité, Grandissait dans nos jours de dégénérescence

En écoutant ta voix, on aurait cru, Mistral, Qu’une île qui charmait jadis la mer Egée Avaï glissé sur l'onde et s'était agrégée, Durant la nuit, au sol de ton pays natal.

À FRÉDÉRIC MISTRAL

Tu chantas la patrie au milieu des cigales, Quifontdetes grandschamps commeunroyaumeailé, Dans le mas paternel toujours ensoleillé,

Dans la sérénité des mœurs patriarcales.

Tu la chantas avec la Durance et la Crau,

Tu la chantas avec le Rhône et la Camargue, Avec ses monts, sa mer, son mistral etson largue, Avec ses oliviers secoués par le rau.

Dans tes chansons coulait, onde pure et sereine,

L'amour de ta province, à merveilleux charmeur, Comme coulait jadis surles pieds du Sauveur Le parfum précieux versé par Magdeleine.

Oui, l'amour du pays des fruits et du soleil,

Où tant de sève abonde, où tant de foi subsiste, Enflammait ton grand cœur de poète et d'artiste. Et pour toi ce pays est resté sans pareil.

Tu l’aimes pour ses prés où la fleur étincelle, Pour ses verts tamaris, ses vignes, ses échos, Pour ses bleus horizons vastes comme les flots Où tu laisses vaguer si souvent ta prunelle.

Oui, tu l'aimes d'un feu fécond, toujours nouveau, D'un feu bien plus ardent que la haine ou l'ivresse, Du feu pur qui brûlait la sainte pécheresse

Et devait réveiller Lazare en son tombeau.

Tul'aimes pour son ciel, pour sa côte idéale,

Ses vacarès, ses baus, ses grottes en renom,

Pour son grand vent du nord dont tu portes le nom, Pour son parler chantant et sa foi sans égale.

Tu l’aimes, parce qu'on y sent vivré l'honneur, Parce que de l'Hellade on y voit le fantôme, Parce que son doux sol, où la lavande embaume, Frémit sous les genoux des amis du Seigneur.

Mais ton cœur ne bat point pour la seule Provence : Il nourrit dans ses plis profonds d'autres amours ;

Il adore la Gaule, et palpite toujours

Pour tout ce qui compose et rappelle la France.

Chez toi ces deux amours, 6 félibre si fier,

En un patriotisme égal à ton génie

S'unissent, comme on voit en flots pleins d’harmonte S’unir les eaux du Rhône aux ondes de la mer.

A FRÉDÉRIC MISTRA', 57

Et quand la France un jour ploya sous la défaite, Ton cœur saigna, ton luth, trempé de pleurs de sang, Fit monter vers le ciel un psaume attendrissant,

Qui semblait un écho des cris du roi-prophète.

De l'espoirtu gardas pourtant tous les rayons... Ton âme de rancœurs n’est jamais obsédée,

Et tes larmes parfois font songer à l’ondée

Qui verse en souriant la fraîcheur aux sillons.

Dans l'arène de l'Art, sans détours et sans masque, Tu luttes pour le vrai, pour le pur, pour le beau. Ton arme de combat, qui luit comme un flambeau, Du mal ténébreux met en fuite la farasque.

Toutes pleines de feu, de chastes passions, De ton pays aimé tes œuvres sont chéries.

Tu lui verses à flots des awmônes fleuries, Que son cœur sait te rendre en bénédictions.

Sur l'idéal tu tiens fixés tes grands yeux calmes Et, dans la lice où doit triompher la beauté, Aux jeunes magalis de ta vieille cité

On te voit radieux distribuer des palmes.

58 TOTO VERTICE SUPNA

Souvent, oisif rêveur, dédaigneux des chemins, A travers bois et champs, au milieu des ruines, Sur le bord de la mer, au versant des Alpines. Tu revis, seul. les jours des Grecs et des Romains.

Sur des fiots transparents, aux mirages magiques,

Il te semble écouter la lyre d’Arion;

Et de vagues troupeaux perdus à l'horizon

Pourtoi sont les grandsbœufsfumantsdes Géorgiques.

Le soir te voit fouler la cendre des aïeux;

Pour toi le vent dans l'ombre est une voix qui prie ; Et ton oreille entend l'âme de la patrie

Hennir dans les clameurs du vieux Rhône écumeux.

Environné d'oiseaux, d’abeilles, de lampyres, Poète du soleil, tu ne sais que chanter.

Un souffle, un rien t'enflamme et te fait palpiter, Et ta lyre aujourd'hui couvre toutes les lyres.

Et comme le Ventoux, qui de son front neigeux Domine du lointain la Méditerranée,

Tu dresses, blanchissant, ta tête couronnée Au-dessus des grands flots de ce siècle orageux.

A FRÉDÉRIC MISTRAL

Oui, du siècle tu sens à tes pieds le tonnerre. Et désormais ton nom si glorieux, Mistral, Ton nom mélodieux, tintant comme un cristal, Brillera près de ceux de Virgile et d'Homère !

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