LE DERNIER LIVRE
Je voudrais, sous les yeux de tous ceux que j'aimais, L'étreindre à mon côté comme on étreint une arme, Ou couvrir de baisers pieux l’un des feuillets
Que cet ange mouilla tant de fois d’une larme.
Il me semble qu'avec cette relique en main,
Je verrais sans frayeur et sans désespérance Tomber sur mon chevet la nuit sans lendemain, Me sentant regardé par l'œil de la Clémence.
Il me semble que Dieu, qui se laisse toujours Toucher par les soupirs d’une mère qui prie, Permettrait que sa main indulgente et chérie Effaçit les erreurs du livre de mes jours.
C'est un après-midi du Nord.
Le ciel est blanc et morne. Il neige ; Et l'arbre du chemin se tord
Sous la rafale qui l’assiège.
Depuis l'aurore, il neige à flots ; Tout s’efface sous la tourmente, A travers ses rauques sanglots Une cloche au loin se lamente.
Le glas râle dans le brouillard, Qu'’aucune lueur n’illumine..
Voici venir un corbillard,
Qui sort de la combe voisine.
Un groupe, vêtu de noir, suit, Muet, le lourd traîneau funèbre.
Déjà du ciel descend la nuit, Déjà la route s'enténèbre.
Et toujours du bronze éploré Tombe la lugubre prière ;
Et j'entends dans mon cœur navré Tinter comme un glas funéraire.
Je me souviens... Je me revois, Sur le blanc linceul de la terre, Dans la bise, en pleurs, aux abois, Suivant le cercueil de mon père.
Je ne puis détacher mon œil, Voilé d’une larme dernière, Du silencieux groupe en deuil Qui marche vers le cimetière.