CHATEAUBRIAND
La nature à des Perfections, pare qu’elle est l'image de ieu, et elle à des dé auts, Parce qu’elle n’en est que limage. :
PascaL
LE MONTMORENCY
A L'assé CAMILLE Roy
Le Montmorency sort du flanc des Laurentides. Gigantesque boa dont les anneaux humides
Se tordraient dans le creux ensoleillé d’un val, Le lourd torrent, gonflé par le dégel vernal, Serpente, sous le bois qui tiédit et bourgeonne, Avec un bruit aussi fauve que monotone.
I gronde, il hurle, il râle, il sanglote, il gémit, D'écume éclaboussant la rive qui frémit.
PANORAMAS
Par instants, comme pris d'une effroyable joie,
IL hennit, il se cabre, il bondit, il tournoie. Aucun effort humain ne saurait l'arrêter.
Il ébranle le roc qui veut lui résister,
Le couvrant d'une bave à la fois blanche et noire. Et les grands élans roux, — qui viennent, l'été, boire Au cristal radieux de son flot bleu qui dort, — Furtifs, et l'œil au guet, sous les arbres du bord, N'osent tremper leur mufle à sa vague bruyante, En lui voyant peut-être une meute aboyante Déchaînée à travers la sauvage forêt.
11 fuit toujou: ; fougueux et lourd, et l'on dirait Une lave d'argent ruisselant d’un cratère
Qui dérobe ses feux dans l'ombre et le mystère. 11 fuit, il fuit, roulant, glissant, sautant, rampant.…
Soudain, entre deux rocs, le fluide serpent,
Plus blanc, plus écumeux, plus rapide, en démence, Plonge dans l'entonnoir d’un précipice immense ; Et, Lucifer vaincu par l’archange Michel,
Le torrent se débat et lance vers le ciel
Des cris qui font frémir les mornes étendues.
Et dans les cent clameurs des ondes éperdues
LE MONTMORENCY
Eclatent des sanglots et des rires d'enfer,
Les longs mugissements effrénés de la mer
Battant l’écueil quitremble ou le vaisseau qui penche, Les fracas de la foudre et ceux de l’avalanche,
Les plaintes des blessés entassés sur les morts. Quelquefois cette horreur se change en des accords ; Et l’on entend monter de l’écume qui croule
Des strettes de clairon, des.cantates de foule,
Des chants de rossignol, de bouvreuil, de pinson, Puis, couvrant brusquement cet étrange unisson, Qui charme les échos et l'aigle dans son aire, Retentit sourdement comme un coup de tonnerre.
Ce concert, tout ensemble horrible et captivant, Profond comme la mer, large comme le vent, Où de doux gazouillis se mêlent à des râles, Heurte violemment les voûtes cérébrales.
On sent, en l'écoutant, son être s’affaisser ;
Et les poètes croient parfois sentir passer, Parmi ces mille voix d'instruments et de bêtes, Un vent d’Apocalypse au-dessus de leurs têtes,
PANORAMAS
Et le fleuve géant, qui déroule, tout près, Sous le ciel radieux, son flot limpide et frais, Dans l’affreux hourvari du gouffre ivre de rage Fait le bruit de l'insecte au milieu de l'orage.
Et nul ne saurait dire ou peindre la beauté
Des mobiles aspects que le gave indompté,
Aux bonds vertigineux, au fracas formidabue, Déploie — en se plongeant dans la cuve insondable — Comme une immense écharpe, un colossal rideau. Et l’on a sous les yeux dans cette nappe d'eau, Qu'un nuage irisé constamment enveloppe,
Le foyer chatoyant d’un kaléidoscope.
Tantôt la lourde écharpe aux plis éblouissants Pâlit et se transformeen un voile d’encens,
Tantôt sur les grands flots entraînés dans l'abîme Avec un bruit sinistre, assourdissant, sublime Sous les tièdes baisers d’un soleil caressant, Tourbillonnent des jets d'huile, de lait, de sang, Des flocons de duvet, d'amiante, d'ouate,
Des colliers de lapis, des chapelets d'agate.
Tantôt des diamants, des nacres, des micas,
Des étoiles de perle et des fleurs de frimas
LE MONTMORENCY
Se fondent dans leur chute et forment un mélange De joyaux et de tons aussi luisant qu'étrange.
Et tout cela bouillonne, ondule, vole, pleut, Emerveille, étourdit, aveugle, attire, émeut,
Tout cela, force, éclat, bruit, pesanteur, vitesse, Fait comprendre au Passant toute sa petitesse,
Et toujours le torrent dans l'abîme Sans fond
Se débat, hurle, râle. A chaque instant le tronc D'un pin ou d’un bouleau, détaché de la rive, Après avoir flotté longtemps à la dérive,
Choit et s'ensevelit sous les flots tournoyants
De l'insondable gouffre aux remous aboyants, Puis soudain reparaît au travers de l'écume.
Et l'œil trompé croit voir surgir de l’eau qui fume Et roule dans ses plis des volutes de feu
Quelque noyé tendant ses bras vers le ciel bleu. Oui, toujours le torrent précipité fait rage
Sous le vaste arc-en-ciel dominant le nuage
Que nul soleil jamais ne pourra dissiper.
Il lutte éperdument, cherchant à s'échapper
Du profond puits d’enfer qui tient emprisonnécs, Malgré tous ses efforts, ses ondes forcenées :
PANORAMAS
Tel le lion, captif du montreur, son bourreau,
Dans la cage se tord, mordant chaque barreau, Et d'instant en instant poussant, fou de colère, Un long rugissement qui fait trembler la terre,
Enfin le torturé se dégage, épuisé,
Des étreintes du gouffre, et son flot apaisé
S'aplanit ; et, sorti vaincu de cette épreuve,
L'altier Montmorency dans le sein du grand fleuve, Dont le rayonnement printanier éblouit, Silencieusement entre et s'évanouit,
Sous un linceul d'azur que les brises caressent :
Tels ces hommes bruyants et vains qui disparaissent — Sans laisser sur la mer mondiale un seul pli — Dans l’incommensurable océan de l'oubli.