‹ Les rayons du Nord [microforme]Chapitre 40 sur 56 · FEU. DE FORÊT · texte numérisé non relu

FEU. DE FORÊT

A Louis ArnuLo

La foudre vient de choir dans la forêt obscure,

Et le feu déjà court à travers la ramure

Des grands arbres dressant leur tête dans les cicux. Le naissant incer die, en tourbillons fougueux

Et bruyants, de fourrés en fourrés se propage, Malgré l'eau qui jaillit des outres de l'orage.

La fumée est mêlée aux nuages grondants.

Le flux inextinguible en ses replis ardents

PANORAMAS

Enveloppe mélèze, orme, pin, cèdre et chêne.

Quelle averse éteindrait la nouvelle géhenne,

Qui déroule partout son gouffre dévorant?

Quelle digue pourrait arrêter ce torrent ?

Avec le flamboîment des sanglantes aurores

Et la rapidité du vol des météores

Rayant, la nuit, le bleu sombre du firmament, L'embrasement affreux grandit incessamment.

Tels derouges serpents glissantdebrancheen branche, D'éblouissants tisons tombent en avalanche

Des crépitants rameaux des arbres ravagés ;

Et çà et là des fûts, à leur base rongés

Par les gueules d’enfer, en gémissant s’écroulent Dans des flots embrasés qui bondissent et roulent Avec la violence et l’échevèlement

De la mer aux abois sur le roc écumant.

Et d'instant en instant dans la fumée épaisse Retentissent les cris d'horreur et de détresse

Des fauves poursuivis et ce’nés peu à peu

Par la meute hurlante et sinistre du feu.

Tantôt — scène à la fois effroyable et sublime — De grands jets fulgurants partent de quelque cime,

FEU DE FORÈT

Montent jusqu à la nue, éclatent dans les airs Enaigrettes de flamme, en pétales d'éclairs,

Puis retombent en pluie aveuglante d'étoiles. Tantôt — mouvant cratère éparpillant les voiles De la vapeur qui flotte autour du mont fumant — Un nouveau gouffre flambe et perce brusquement Un recoin ténébreux d’une horrible spirale,

A présent dans la nuit tombante le vent râle,

Mêlant sa voix lugubre aux crépitements sourds Des troncs verts que la dent du feu ronge toujours. La forêt agonise, et devant le désastre 5 On sent qu’un frisson court peut-être d’astre en astre, Et dans l'air les oiseaux, envolés des massifs, Regardent en tremblant les courants convulsifs

De la rouge marée envahir chaque faîte.

Le bois est l'océan qu'assaille la tempête,

Et d'où montent de longs appels désespérés ;

Et les pins, balançant leurs grands bras torturés, Entre lesquels la flamme en rugissant circule,

Sont les mâts fulminants d’une flotte qui brüle, .

PANORAMAS

Illuminant d'éclairs sanglants l'immensité.

Par moments on dirait un temple illimité

Qui vient de s'embraser sous des torches sans nombre, Et dont maints piliers d’or, restés debout dans l'ombre, Déversent maintenant des torrents de rayons.

Bien souvent à travers d’étouffants tourbillons

Quelque grand cerf râlant passe comme une flèche ;

Et parfois, au-dessus d’arbres que le feu lèche, Haletant, un hibou tourne, erre, au gré du vent, Ferme son aile et choit dans le gouffre mouvant.

Et le sinistre éveille en notre âme angoissée Des souvenirs qui font tressaillir la pensée, Rappelle des tourments et des maux inouïs ; Et l’on songe, fébrile, et les yeux éblouis,

A Moscou dans la nuit projetant sur la neige Les reflets du brasier qu’une main sacrilège Alluria pour chasser l'Empereur aux abois.

Dans le vertigineux flamboîment du grand bois Que le vaste cyclone incandescent dévore

On voit l'enfer vomir sur Sodome et Gomorrhe,

nbre, nbre,

FEU DE FORÈT

Disparaître en un gouffre ardent Herculanum, On aperçoit Néron, aux abords du Forum, Regardant, radieux et l'ivresse dans l'âme, Rome s'ensevelir Sous des torrents de flamme.

Tout à Coup l'incendie envahit un enclos

Où d'une mer d'épis le vent berce les ñots,

Et d'où l'on voit s'enfuir éperdument des ailes.

Déjà sur la moisson volent des étincelles.

L'enfer mouvant Partout laissera son sillon.

Et voici que du champ monte un noir tourbillon :

Le blés'embrase et flambe.. En un clin d'œil l'emblave S'enfonce, disparaît sous l'aveuglante lave,

Qui, déroulant sa Vague au creux d’un frais vallon, Enflammera bientôt Ja hutte du colon

Qu'’une lueur blafarde et sinistre illumine.

En vain, Prompts et hardis, à la source voisine, Hommes, femmes, enfants, sans trêve Puisant l'eau, Tentent de maîtriser le terrible fléau ;

En vain tous livrent:ils une rude bataille,

Le toit est consumé Comme un fétu de paille.

Et l'ouragan de feu Sous le firmament noir

Sème toujours l'effroi, la mort, le désespoir,

PANORAMAS

Il ne s'arrêtera que lorsqu'une rivière

Aura mouillé son aile et noyé sa colère,

Ou bien qu’un autre orage, encor plus violent, Flagellant de son fouet sifflant le flot hurlant, Courbant les bois voisins aux ramures compactes, Aura fait tout un jour crouler ses cataractes.

Où donc va s'abriter ce soir le défricheur ?

Tout est brûlé, détruit; tout est ruine, horreur. Le vent râle toujours ; le ciel est toujours sombre, Et l’ange de la mort semble planer dans l'ombre, Où vibrent vaguement des cris et des sanglots.

Maïs au bois, où la flamme a déchaîïné ses flots,

— O résurrection éternelle des choses ! —

L'an prochain, fleuriront myrtils, bluets et roses.

Au champ, d’où les épis dorés sont disparus, Onduleront au vent des blés plus lourds, plus drus, Inondés de soleil ou baignés de rosée;

Et sur l'emplacement de la hutte rasée

Les pans coquets d'un blanc logis rayonneront;

Et, le soir, le colon, calme, tendant le front

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