A FRÉDÉRIC MISTRAL
Et, comme auréolés de la flamme du zèle, Confiants, ils marchaient à travers l'Ignoré.. Et la Gaule inclina son front régénéré Devant les messagers de la Bonne Nouvelle.
Partout leur voix émut les rocs, les champs, les flots; Et, souffrant d'un exil sans terme la torture, Magdeleine trente ans, dans une grotte obscure, Des divins repentirs poussa tous les sanglots.
Elle pleura trente ans dans un vallon du Rhône, Elle pleura trente ans, et les pleurs éperdus Que dans la Sainte-Baume elle avait répandus Devinrent l'eau limpide et pure de l'Huveaune.
Des longs cheveux dorés dont elle avait jadis \
Essuyé l'aromate aux pieds du divin Maître, 1
Elle embauma les bois et les prés, et fit naître '\
Sous ses larmes sans fin des roses et des lis. j
Errant au bord des eaux, la sainte courtisane
Au souffle de la mer donna la pureté,
Et ce souffle produit encore la beauté
Des femmes d'Avignon, d'Arles et de Maillane.
Elle transfigura les monts, et de la main j
Qui toucha le linceul du vainqueur de la tombe, Mit au front du Ventoux des blancheurs de colombe Et fit de la Provence un pays tout divin.
Terre prédestinée éblouissant l'Histoire ! Avant que Magdeleine y sût avec ses pleurs Créer des flots nouveaux et de nouvelles fleurs. Elle avait engendré d'amples moissons de gloire.
Rome, qui prodiguait partout ses monuments Et les trésors sans nom enfermés dans sa robe, — Parce qu'elle pouvait en doter tout le globe, — Sur elle avait versé de ses rayonnements.
La Grèce, dont l'écho lointain toujours l'enivre, Avait illuminé son front de ses flambeaux... Plus stable et plus heureuse, au bord des mêmes eaux, La Provence devait grandir et lui survivre.
Et lorsque s'affaissa le vieux monde lassé, Riche de souvenirs et d'augustes ruines. Elle resta debout sur ses plages divines, Debout comme un témoin glorieux du passé.
A FHEDKIUC MISTRAL 53
Elle garda ses mœurs et sa croyance austère, Sa mâle poésie et son parler fécond.
Tous les dons précieux et bienfaisants qui font D'un tout petit pays une très grande terre.
Mais à l'heure où les chefs des empires nouveaux Fixèrent leur puissance en fixant leur frontière, Elle vit s'éclipser l'éclat de la bannière Dont elle avait jadis ébloui ses rivaux.
Elle vit s'éclipser l'astre de l'Espérance, Elle entendit au loin le hurlement des loups.. Trop faible pour lutter contre le sort jaloux, Comme un présent du ciel elle échut à la France.
Elle devait se fondre en ce groupe géant Et fécond sur lequel l'ombre d'Athènes plane, — Comme l'Huveaune va, sereine et diaphane, S'assimiler au vaste et fertile Océan.
Sa langue s'altéra ... comme l'or qui s'altère Dans le creuset où fuse un autre pur métal.,, Mais un barde parut, un barde sans rival, Brûlant de propager le parler de sa mère.
A sa voix, qui vibrait sur d'augustes débris, La vieille langue d'oc, à la saveur si rare, Allait ressusciter comme autrefois Lazare Dont la Provence avait baisé les pieds meurtris.
De même que Pétrarque a fait un idiome Sonore, caressant et suave ^-M/t^ ^ipi^ot
Ce poète créa des vocables plus doux
Que l'olive de Grasse et le muscat de Baume.
Et quand il eut poli l'harmonieux cristal D'un langage tout plein d'une flamme féconde, Il se prit à chanter. . . Et tu donnas au monde Les chants de ta Mireille et de ton Calendal.
Un Hellène venait de naître pour la France... Un aède, portant le théorbe enchanté, Un primitif, superbe en sa simplicité.
Grandissait dans nos jours de dégénérescence.
En écoutant ta voix, on aurait cru. Mistral, Qu'une île qui charmait jadis la mer Egée Avait glissé sur l'onde et s'était agrégée, Durant la nuit, au sol de ton pays natal.