A FRÉDÉRIC MISTRAL
Tu chantas la patrie au milieu des cigales.
Qui font de tes grands champs comme un royaume ailé,
Dans le mas paternel toujours ensoleillé.
Dans la sérénité des mœurs patriarcales.
Tu la chantas avec la Durance et la Crau, Tu la chantas avec le Rhône et la Camargue, Avec ses monts, sa mer, son mistral oXson largue, Avec ses oliviers secoués par le rau.
Dans tes chansons coulait, onde pure et sereine, L'amour de ta province, ô merveilleux charmeur, Comme coulait jadis sur les pieds du Sauveur Le parfum précieux versé par Magdelcine.
Oui. l'amour du pays des fruits et du soleil. Où tant de sève abonde, où tant de toi subsiste, Enflammait ton grand cœur de poète et d'artiste. Et pour toi ce pays est resté sans pareil .
Tu l'aimes pour ses prés où la fleur étincelle, Pour ses verts tamaris, ses vignes, ses échos, Pour ses bleus horizons vastes comme les flots Où tu laisses vaguer si souvent ta prunelle.
56 TOTO VEHTICE SUPRA
Oui, tu l'aimes d'un feu fécond, toujours nouveau, D'un feu bien plus ardent que la haine ou l'ivresse, Du feu pur qui brûlait la sainte pécheresse Et devait réveiller Lazare en son tombeau.
Tu l'aimes pour son ciel, pour sa côte idéale, Ses vacarès, ses baus, ses grottes en renom, Pour son grand vent du nord dont tu portes le nom. Pour son parler chantant et sa foi sans égale.
Tu l'aimes, parce qu'on y sent vivre l'honneur, Parce que de l'Hellade on y voit le fantôme. Parce que son doux sol, où la lavande embaume. Frémit sous les genoux des amis du Seigneur.
Mais ton cœur ne bat point pour la seule Provence : 11 nourrit dans ses plis profonds d'autres amours ; 11 adore la Gaule, et palpite toujours Pour tout ce qui compose et rappelle la France.
Chez toi ces deux amours, ô félibre si fier.
En un patriotisme égal à ton génie
S'unissent, comme on voit en flots pleins d'harmonie
S'unir les eaux du Rhône aux ondes de la mer.
A FRÉDÉHIC MISTRAL 57
Et quand la France un jour ploya sous la défaite, Ton cœur saigna, ton luth, trempé de pleurs de sang, Fit monter vers le ciel un psaume attendrissant, Qui semblait un écho des cris du roi-prophète.
De l'espoir tu gardas pourtant tous les rayons. Ton âme de rancœurs n'est jamais obsédée, Et tes larmes parfois font songer à l'ondée Qui verse en souriant la fraîcheur aux sillons.
Dans l'arène de l'Art, sans détours et sans masque, Tu luttes pour le vrai, pour le pur, pour le beau. Ton arme de combat, qui luit comme un flambeau, Du mal ténébreux met en fuite la tarasque.
Toutes pleines de feu, de chastes passions. De ton pays aimé tes œuvres sont chéries. Tu lui verses à flots des aumônes fleuries. Que son cœur sait te rendre en bénédictions.
Sur l'idéal tu tiens fixés tes grands yeux calmes. Et, dans la lice où doit triompher la beauté. Aux jeunes inagalis de ta vieille cité On te voit radieux distribuer des palmes.
Souvent, oisif rêveur, dédaigneux des chemins, A travers bois et champs, au milieu des ruines. Sur le bord de la mer, au versant des Alpines. Tu revis, seul, les jours des Grecs et des Romains.
Sur des flots transparents, aux mirages magiques,
Il te semble écouter la lyre d'Arion ;
Et de vagues troupeaux perdus à l'horizon
Pourtoi sont les grands bœufs fumantsdesG^or^/^M^s.
Le soir te voit fouler la cendre des aïeux :
Pour toi le vent dans l'ombre est une voix qui prie ;
Et ton oreille entend l'âme de la patrie
Hennir dans les clameurs du vieux Rhône écumeux.
Environné d'oiseaux, d'abeilles, de lampyres, Poète du soleil, tu ne sais que chanter. Un souffle, un rien t'enflamme et te fait palpiter, Et ta lyre aujourd'hui couvre toutes les lyres.
Et comme le Ventoux, qui de son front neigeux Domine du lointain la Méditerranée, Tu dresses, blanchissant, ta tête couronnée Au-dessus des grands flots de ce siècle orageux.
A FRÉDÉHIG MISTRAL 59
Oui, du siècle tu sens à tes pieds le tonnerre. . . Et désormais ton nom si glorieux, Mistral, Ton nom mélodieux, tintant comme un cristal, Brillera près de ceux de Virgile et d'Homère !
i^lf^CODO
Au Président Roosevelt.
Après avoir brisé les chaînes d'Albion, Avoir réalisé la vaste ambition De dérouler au vent large du Nouveau-Monde Une bannière où l'or des étoiles abonde, Après avoir promis à tous les opprimés L'asile de ses bords féconds et parfumés, Le peuple américain oublia la noblesse Des doctrines pour qui ses soldats en détresse
Sept ans avaient partout stoïquement lutté
Au nom des Droits de l'Homme et de l'Egalité.
11 oublia bientôt une époque de gloire
Dont les éclairs donnaient un frisson à l'Histoire ;
Et des fers qu'il avait fait voler en éclats
Il voulut en forger d'autres, plus lourds, hélas !
Et quatre millions de Noirs, ivres de rage.
Rampèrent sous le poids d'un monstrueux servage,
Lacérés par les fouets ou traqués par les chiens.
Et touchant de pitié jusqu'aux fauves Indiens.
En vain l'Europe avait, à la clarté sévère
Des flambeaux allumés aux rayons du Calvaire,
Cent fois montré l'immense abîme de mépris
Où glissait l'Union en restant sourde aux cris
Des nègres aux abois tenaillés par la Force ;
En vain le grand Channing et le grand "Wilberforce,
Décrivant les affreux tourments de ces captifs
En des accents non moins sincères que plaintifs,
Avaient au monde entier fait répandre des larmes ;
En vainjohn Brown avait osé crier: Aux armes !
A ses deux fils tombés plus tard sous son drapeau ;
En vain ce juste avait péri sur l'échafaud
Et scellé de son sang la plus sainte des causes.
Les despotes trônaient dans des apothéoses,
Et les marchands de chair humaine et leurs suppôts
De longs ricanements couvraient les longs sanglots.
Durant quatre-vingts ans tout un peuple d'esclaves S'.nistrement gémit et mordit ses entraves,
Ecrasé sous l'affront, broyé par le travail, Traité comme un immonde et repoussant bétail ; Et ceux qui demandaient au ciel sa délivrance Avaient vu s'envoler leur dernière espérance, Quand parut Abraham Lincoln.
Né dans la paix Des champs, sous un vieuxtoit voisin d'un bois épais Dont le vent lui soufflait les sauvages arômes, Lincoln apprit à lire au vieux livre des chaumes. Des forêts et des eaux, et grandit entouré De ce qui fait du sol natal un sol sacré. Et dans l'hymne du nid, dans le chant de la brise, Dans le refrain des flots que le soleil irise, Dans le parfum des fleurs ou du foin frais coupé, Sous le ciel lumineux ou de brume estompé, Dans le gazouillement des seigles et des orges, Sur qui planent ramiers, bouvreuils et rouges-gorges, Dans les vents de l'hiver et les feux de l'été, 11 prit l'ardeur, l'élan, la force, la gaîté, Le souffle, la clarté, la douceur, l'harmonie, Qui forment le grand cœur et le vaste génie. La splendeur de l'aurore et l'éclat du couchant, Le silence du bois et le calme du champ Lui donnèrent l'amour du beau, du pur, du juste. La nature le fit droit, rugueux et robuste
Comme le chêne, fier comme l'aigle, clément Comme l'apôtre, bon comme le bon froment, Discret et patient comme la destinée, Dont il semblait garder l'empreinte, burinée Sur sa face tragique.
A peine adolescent, 11 plonge dans le sol l'acier fertilisant, Pour donner du pain noir à sa mère invalide. Mais la mère s'éteint ; la maison est bien vide ; Et le fils en pleurs fuit du vieux seuil désolé, Pour s'en aller planter sa tente d'exilé Sous un ciel où le sort sera plus doux peut-être. Avec l'austérité du soldat et du prêtre, Il travaille et combat sans trêve et sans repos. Tour à tour bûcheron et gardeur de troupeaux. Un matin, on le voit batelier sur un fleuve. Ayant là bien souvent chancelé sous l'épreuve, Ayant vu sur les eaux plus d'ombre que d'azur. Au négoce Lincoln demande un pain moins dur. Plus tard la passion de l'étude l'enivre. Et chaque soir le voit penché sur quelque livre. Des deux mondes il lit les Pascals, les Buffons, Veut de la loi scruter les arcanes profonds.
Sur les codes pâlit, revêt bientôt la toge, Dans le prétoire entend la rumeur de l'éloge Saluant les éclats dun verbe large et fier, Où l'on sent tressaillir sa loyauté de fer ; Puis il jette aux partis son nom de prolétaire, Et son nom sort vainqueur de l'urne populaire. Le soleil du Succès s'est levé sur ses jours, 11 doit monter encore, il doit monter toujours. Et comme l'astre d'or, émergeant de la brume, Dissipe avec lenteur ce voile épais qui fume. Et finit par briller de toute sa clarté, Abraham Lincoln sort de son obscurité, Rayonne à son zénith, et du pays qu'il aime Le bûcheron devient le magistrat suprême.
Pendant que l'ouvrier obscur avait grandi Sous le soleil du Nord, les hommes du Midi, Les cruels champions du cruel Esclavage, Sachant que tôt ou tard crèverait le nuage Formé du flot des pleurs des nègres opprimés. Déjà depuis longtemps s'étaient dans l'ombre armés Contre ceux qui rêvaient, ô sublime équilibre ! Tous les hommes égaux sur une terre libre.
Or Abraham Lincoln, ce prêtre du devoir, En prenant dans ses mains les rênes du pouvoir. Malgré tout son désir de briser les despotes Insensibles aux cris navrants de leurs ilotes, Jette à ces vils tyrans le mot des saints espoirs Dans l'offre du rachat des misérables noirs.
A cette offre, le Sud, vibrant d'ardeur guerrière, ï
De la Sécession arbore la bannière, I
Embouche le clairon, démuselle l'airain ; |
Et la lutte commence, et le chef souverain j
De la grande Union se lève, se prodigue, 'j
Pour repousser l'attaque, opposer une digue i
Aux vastes flots humains déchaînés tout à coup. i Nouveau Carnot, toujours ardent, toujours debout, Il fait partout surgir de puissantes cohortes,
Choisit les généraux, ouvre toutes les portes ,:
Par où rêvent d'entrer génie, ambition ; ^
Et, sentant vivre en lui toute une nation, , Dirige seul TEtat, donne à tous la réplique,
Veille jalousement sur la caisse publique, j
Ebranle le forum de son verbe émouvant, ■ Tout plein des grands frissons des drapeaux dans le vent,
Bouleverse tout l'art des batailles navales I
Avec les monitors aux foudres sans rivales ; i
Puis proclame un décret où brille le rayon De ce mot solennel : Emancipation !
Dès lors fouettés au front par un vent d'épopée, Tous les hommes du Nord veulent porter 1 epéc Pour combattre les fils de la Sécession, Secouer tous les jougs et sauver l'Union. Mais cent revers bientôt endeuillent leur bannière. Bien souvent ils croient voir l'espérance dernière S'évanouir pour eux. Lincoln, lui, voit toujours La gloire étinceler dans le lointain des jours, Voit rayonner sans fin la cime haute et calme Où l'Avenir lui tend en souriant sa palme ; Et, remué jusqu'au tréfond de son grand cœur Par la proscription du Droit et de l'Honneur, Il jure que des chocs de ce conflit immense Jaillira pour les noirs la sainte délivrance.
Parfois, la nuit, assis sous sa lampe, brisé
De lassitude, seul, morne, le chef baissé,
Le menton dans la main, les yeux voilés, il rêve.
11 rêve, et devant lui brille l'acier du glaive
QueGrant fait tournoyer au front du régiment.
Devant lui le canon crache l'obus fumant.
Les humbles vétérans et les conscrits superbes
Sont fauchés et foulés partout comme des herbes.
Les chevaux, éventrés, se tordent, convulsifs,
Parmi les caissons lourds et les affûts massifs ;
Et sa prunelle voit se gonfler en rivières
Le sang chaud rougissant le sol et les civières ;
Son ore'lle perçoit à travers les cent bruits
Du fer jonchant les prés de morts et de débris,
A travers les clameurs de la charge âpre et noire,
Le râle des mourants criant : A boire ! à boire !
Oui, toutes les horreurs d'un combat acharné
Viennent hanter l'esprit du veilleur consterné ;
Et la pitié lui met des pleurs à la paupière.
Alors il voudrait mettre un terme à cette guerre
Qui fait, hélas ! verser tant de sang généreux,
Estimant le destin des captifs moins affreux
Que celui des soldats voués au sacrifice
Pour secourir le Droit et venger la Justice...
Mais tout à coup, pendant qu'il rêve ainsi, hagard,
Une nouvelle scène a frappé son regard,
Et Lincoln, effaré, voit des enfants, des vierges
Et des vieillards se tordre, en hurlant, sous les verges;
11 entend les jurons d'immondes négriers,
11 entend les abois stridents de lévriers
Lancés, dans les fourrés touffus, à la poursuite
D'esclaves évadés qui cherchent dans la fuite
— Saignants des fers qu'on rivcauxplusvilsanimaux —
Un adoucissement passager à leurs maux.
Il entend, frémissant et l'oreille tendue,
Les lamentations d'une mère éperdue,
A qui l'agent priseur arrache son enfant.
Lincoln est secoué d'un sanglot étouffant.
Et le voilà soudain debout. Pâle, très pâle,
11 marche, et, magnifique en sa grandeur spectrale,
Il s'écrie, enflammé, crispant ses larges mains :
— Puisque la Liberté, depuis les vieux Romains,
Doit croître dans le sang, ne cessons d'en répandre!...
Il faut que l'Arbre soit robuste et puisse étendre
Ses vigoureux rameaux comme un dais frissonnant
Sur tous les travailleurs du nouveau confirment. —
Et l'aube le surprend encore sous sa lampe,
La plume aux doigts, fébrile, et le feu dans la tempe,
Les yeux sur l'échiquier où se joue aujourd'hui
Le sort de l'Union qui n'espère qu'en lui.
Et le travail croissant courbe sa haute taille. Maintenant tous les jours il gagne une bataille, Car Grant écrit avec son sabre de combat Ce que sur le papier trace l'homme d'Etat Avec la clairvoyance et l'ardeur du génie. Et bientôt de Richmond la victoire inouïe
Verse aux nègres ployés sous le joug des tyrans
D'un triomphant espoir les rayons fulgurants.
Et Lee, Johnston, vaincus plus nobles que Pompée,
Au fier libérateur vont rendre leur épée ;
Et Lincoln tend au Sud l'olivier de la Paix;
Et du sépulcre sort, radieux, le Progrès,
Sur qui le Despotisme avait roulé sa pierre ;
La Justice endormie ouvre enfin la paupière;
Le Nouveau-Monde bat des mains à ce réveil ;
Et les fers des captifs souriant au soleil
Tombent avec le bruit caressant d'une lyre;
Et fait de gratitude où vibre du délire.
Tout plein du feu fervent des cierges de l'autel,
Un hosanna sublime, immense, universel,
Monte vers l'immuable azur des grands cieux calmes.
Le bûcheron avait cueilli toutes les palmes ;
Il ne lui manquait plus, dans son ascension.
Que celle qui ceignit César et Phocion,
Et l'assassin Booth vint l'ajouter à sa gerbe;
Et quand le fer brutal brisa son front superbe
Baigné de la sueur des grands labeurs sacrés.
De tous les continents les peuples éplorés.
Qui la veille acclamaient la suprême victoire
Des nobles fils du Nord, ces moissonneurs de gloire
Dont notre rivage est encor tout ébloui.
Comprirent qu'en Lincoln s'était évanoui Un des rares flambeaux qui sur la mer des âges — Où flottent les débris de miliers de naufrages — Guident de leurs rayons la vieille humanité Par la route du Droit et de la Liberté !
NOBEE.
Comme on voit sur la mer ténébreuse des feux Bienfaisants à l'égal des astres dans les cieux, Montrer, le soir, la route à la barque incertaine, Il est sur l'océan des âges des titans, Qui, semant derrière eux des rayons éclatants, Guident incessamment la grande tlotte humaine.
Ces titans lumineux, qui tiennent dans leur main La flamme inextinguible indiquant le chemin Aux enfants de Japliet courbés par la tempête, Ces guides inspirés, ces divins éclaireurs, Qui dissipent la brume épaisse des erreurs, Ce sont les inventeurs, les savants, les poètes.
Ils versent, en marchant, de sublimes lueurs Dans la nuit des cerveaux et dans la nuit des cœurs. Et si tous ces brillants et fiers vainqueurs de l'ombre S'engouffraient dans le morne abîme des tombeaux, La pauvre humanité, sans phares, sans flambeaux. Disparaîtrait soudain comme un vaisseau qui sombre.
Brûlés d'enthousiasme, altérés de savoir. Ils peuvent tout oser, ils savent tout prévoir. L'espoir emplit leur âme et gonfle leur narine. La soif de l'idéal est toujours leur tourment. Ils prêchent la concorde et sentent constamment Le cœur de leur pays battre dans leur poitrine.
De temps en temps surgit un nouveau phare humain.
Herschell part, Arago rayonnera demain,
A servir d'éclaireur toujours quelqu'un s'obstine.
Gutenberg et Harvey sont suivis de Newton ; Shakspere est le hardi précurseur de Milton ; A Chénier disparu succède Lamartine.
Sans hésitation, sans halte et sans déclin, Vont toujours les Bacon, les Pascal, les Franklin, Dirigeant les vaisseaux vivants vers quelque rive, L'œil dans les profondeurs de l'azur infmi. Après Morse et Fulton apparaît Marconi, Après le grand Linné le grand Nobel arrive.
Le grand Nobel arrive ! — Au sortir du berceau, Il quitte la Suède... 11 est comme l'oiseau Emporté loin du nid parla brise qui passe. 11 doit suivre son père en de lointains pays. il en revient les yeux et l'esprit éblouis, Ivre d'ambition, d'espérance et d'espace.
Promenant un regard serein sur l'avenir. Et rêvant un bonheur qui ne doit pas finir, 11 adore une enf:int dont la grâce i'cntlamme Et sur sa route met une lueur du ciel. Hélas! comme l'hymen va lui verser son miel, La mort fauche la fleur qui parfumait son âme.
Foudroyé par ce coup de la fatalité,
Qui n'a pu cependant abattre sa fierté, *
Il fait un vœu qui doit changer son existence ;
Et, fermant so,n grand cœur comme on ferme un cercueil,
11 dit à ses amis attristés de son deuil :
— Moi, je n'épouserai jamais que la Science ! —
La Science devint l'épouse de Nobel ; Elle conçut de lui maint enfant immortel. Grâce à cette union libre, austère et fidèle. Les Alpes ont senti transpercer leurs massifs. Et le globe, entr'ouvert au choc des explosifs. Donne plus librement les trésors qu'il recèle.
La fortune sourit au jeune ambitieux.
Paradoxe frappant et tout mystérieux !
Ce hardi créateur, qui cherchait, dans ses veilles. Le plus prodigieux des engins destructeurs. Aux poètes cléments prodigua ses faveurs. Et sans cesse de l'Art exalta les merveilles.
Autant que formidable il était généreux :
Tel le dieu qu'adoraient ses plus lointains aïeux,.
Le dieu qui d'une main brandissait le tonnerre
Et de l'autre laissait ruisseler les bienfaits.
Ouvrier de la guerre, apôtre de la paix,
Il fut un nouveau Thor éblouissant la terre.
Il rêvait, cet étrange et sublime voyant, D'unir les nations en un groupe géant Autour du même autel et de la même table ; Il rêvait la concorde au milieu d'un enfer ; Il rêvait la tendresse en martelant le fer, Et poursuivait sans fin ce songe incomparable.
— Je voudrais, disait-il, que chaque engin guerrier Pour tous les combattants devînt si meurtrier Que chaque souverain devant une bataille Reculât tout à coup d'une indicible horreur... Je voudrais que l'amour remplaçât la fureur. Qu'on fit pleuvoir l'aumône au lieu de la mitraille. —
Tous les soirs le voyaient travailler et chercher... Et quand cet homme, un jour, vit la mort s'approcher, Il consacra tout l'or de sa fortune immense Au triomphe béni des armes de la paix, 11 fit un testament qui vivra pour jamais, Solennel comme l'Art, beau comme la Clémence.
Pareil testament peut orner un panthéon ;
Ceux de Pierre le Grand et de Napoléon
Semblent, auprès, mesquins aux porteurs de la lyre;
Il a rempli le monde entier d'étonnement;
Et voici ce qu'on peut lire en ce document
Que ma muse hardie a tenté de traduire:
— Poètes, accordez vos luths harmonieux, Et dites les splendeurs de la terre et des cieux ! Louez Celui qui tient entre ses mains les mondes Que l'on voit resplendir dans les champs éthérés ! Chantez les bois, chantez les monts, chantez les prés, Chantez l'inviolable immensité des ondes !
Montez sur les Horebs ! montez sur les Thabors !
De ces sommets sacrés épandez vos accords.
Oui, montez, oui, planez comme aigles et colombes ;
Et, lorsque vous aurez fatigué votre vol,
Redescendez, pliez les genoux sur le sol.
Souriez aux berceaux et priez sur les tombes !
Jetez à tous l'écho suave de vos chants.
Que vos cœurs soient ouverts à tous, même aux méchants.
Que vos bras soient l'appui de quiconque chancelle.
Aux frères désunis, aux étrangers jaloux,
Ne cessez de crier : Aimez-vous! aimez-vous !
Aux nations prêchez la paix universelle !
Et vous, savants, chercheurs, altérés d'infini, Sur le creuset fumant ou le livre jauni, Sur l'outil qui flamboie ou l'arme qui fulmine, Sur quelque noir fossile ou quelque blanc corail. Sur le bois ou l'acier, sur la pierre ou l'émail, Penchez vos fronts brûlants que l'idée illumine !
A la clarté du jour, aux lueurs de la nuit, Dans la foudre qui brille et la vapeur qui fuit. Dans tous les éléments et dans chaque domaine, Cherchez tout ce qui doit rendre heureux et meilleur, Tout ce qui peut chasser la haine et la douleur, Tout ce qui peut aider l'ascension humaine !
Emprisonnez les vents et bridez les éclairs !
Laissez-vous emporter par le vaisseau des airs.
Qui vole au but lointain comme la flèche aux cibles.
Abolissez l'exil, supprimez les bourreaux, Chassez tous les tyrans, chassez tous les fléaux, Rendez la faim, la rage et la guerre impossibles!
Poètes et savants, travaillez de concert I Allumez des soleils dans l'ombre du désert; Attirez les bonheurs, éloignez les désastres ! Ne cessez de redire : Espérez ! espérez ! Et vous sentirez tous sur vos fronts inspirés La bénédiction des hommes et des astres ! —
Non, rien n'est comparable à cet enseignement. •C'est une illusion et c'est un monument. Et si l'humanité, dans son étroite sphère, Voit se réaliser ce qu'a rêvé Nobel, L'Eden se rouvrira tout à coup, et le ciel Dans un baiser sans fin embrassera la terre !
Jamais penseur n'a fait songe plus ravissant ; Et dans ce siècle étrange, où le flot grandissant Du froid positivisme envahit chaque cime, Où l'esprit est noyé par une mer d'airain, Nobel nous apparaît comme un mont souverain Qui dresse son sommet neigeux sur un abîme !
Il a la majesté de l'antique Hélicon, Et comme Homère aveugle, en chantant Ilion, A fiiit du petit coin de terre des Hellènes Un pays qui nous jette un éblouissement, L'immortel inventeur mit par son testament La Suède au-dessus des plus vastes domaines
Oui, depuis que Nobel a légué ses trésors.
Depuis qu'il est couché dans le séjour des morts,
La terre d'Olaus domine chaque empire,
Et, ceinte d'un tleuron d'ineffables lauriers
Oppose aux grands soldats des grands peuples guerriers
L'invincible armement du cœur et du sourire !
CtfA^PEii^lll
Poème récité par l'auteur, le 4 juillet 1907, au pied du monument du fondateur de Québec, à Champlain, N. Y. E. U. A.
Promenant l'étendard du Christ et du Progrès Dans les immensités vierges du Nouveau-Monde, La France, l'œil tourné vers les alticrs sommets Que l'Avenir divin de ses rayons inonde, A laissé sur ces bords une trace féconde Que le temps destructeur n'effacera jamais.
Pour jeter sa semence au sol de l'Amérique, Pour asseoir un empire en des déserts sans fin, Ses preux ont combattu, pleins d'une ardeur épique, Les Indiens, les Anglais, la Trahison, la Faim, Des bancs de Terre-Neuve à la mer de Baffin, Des banquises du Pôle aux pampas du Tropique,
Mais de tous les vaillants au renom souverain Qui sur ce continent luttèrent pour la France, Nul n'est ceint d'un laurier plus frais et plus serein Que le Jason chrétien, dont la Reconnaissance Acclame la ferveur, l'audace et la science Dans le noble et tragique orgueil de cet airain.
Fils d'un rude et hardi pêcheur de la Saintonge,
Champlain grandit au bord du gouffre illimité.
Et, dans une ombre où l'œil du poète se plonge,
Assoiffé d'aventure, ivre d'immensité.
En son adolescence et sa virilité,
Livra toute son âme au vaste essor du Songe.
11 rêva de sonder cette mer de cristal Qui de Colomb avait bercé les caravelles, 11 rêva de fouler le terroir boréal,
D"y faire rayonner lor des blondes javelles :
Et, pour planter la croix sur des cimes nouvelles,
Intrépide, il quitta le rivage natal.
Les larges tlots d'azur du Saint-Laurent sauvage, Encore émus d"avoir porté les galions De l'immortel Cartier découvrant notre plage, Sous l'éther estival tout baigné de rayons. Réfléchirent bientôt les humbles pavillons De la nef que montait le marin de Brouage.
Maintenant les grands pins canadiens crouleront ; Et sur un promontoire, où sommeillaient naguère Quelques wigwams. les murs de Québec surgiront L'Algonquin laissera choir la hache de guerre, Les orgueilleux sachems d'une peuplade altière Devant le fondateur viendront courber le front.
Le noble aventurier percera les mystères
De déserts ténébreux, d'insondables forêts:
Il franchira des lacs géants et solitaires.
Aux bords inexplorés et vierges de guerets.
Et qui n'avaient encor sur leurs flots clairs et frais
Bercé que les esquifs des tribus sanguinaires.
Il sera l'allié des Huions aux abois Traqués par des rivaux altérés de carnage; 11 les protégera dans l'ombre des grands bois; Et sur le même sol d'où monte notre hommage Vers le fier découvreur de ce libre rivage Les opprimés vaincront les cruels Iroquois.
Sur ses traces, portant hache, faucille et bêche, S'avanceront, joyeux, des défricheurs normands; Et les blés, sous la brise harmonieuse et fraîche, En tous sens jetteront leurs étincellements ; Et, prés de flots jaseurs et de fourrés dormants, Des clochers sur l'azur profileront leur flèche.
Les humbles Récollets venus, à son appel. Travailler sous la haire à la moisson divine. Iront cueillant partout des âmes pour le ciel ; L'arbre saint du Progrès étendra sa racine A travers les débris d'idoles en ruine... Et Québec grandira sur son roc solennel.
Le découvreur vingt fois passera l'Atlantique, Pour aller implorer justice aux pieds du roi ; Il saura déjouer maint complot satanique...
Son dévoûment sera viril comme sa foi ; Et l'Avenir, qu'il vit souvent avec effroi, Enfin éblouira son regard prophétique.
Mais pendant que Tardent fondateur est grisé, Dans ses vastes labeurs, du vin de l'espérance, Le spectre de la Faim apparaît, hérissé. Aux colons qui, narguant, la veille, la souffrance, Rêvaient sur leurs sillons le calme et l'abondance . Et bientôt par l'Anglais Québec est menacé.
Sans vivres, sans canons, la ville, née à peine, Ouvre, la rage au cœur, sa porte aux assaillants ; Et, contraint par le sort de déserter l'arène, Le vieux lutteur, suivi du groupe de vaillants Qui l'escortait le long des grands flots aboyants, Repart, désespéré, pour la France lointaine.
Il regrette les bois témoins des fiers efforts Qu'il déploya vingt ans en poursuivant son rêve, 11 souffre loin du sol où tant d'amis sont morts, Et, navré d'un sanglot qui du Ponant s'élève, 11 tente obstinément, sans relâche et sans trêve, De faire à son pays restituer nos bords.
Le succès vient enfin couronner sa constance ; Un traité, qu'Albion avait mis à néant, Ressuscite, rendant aux vaincus l'espérance. .. Et Champlain, traversant de nouveau l'Océan, Rouvre, tout radieux, sur le fleuve géant Les plisfleudelisés du drapeau de la France,
Et les arbres altiers de notre sol fécond S'affaissent plus nombreux sous l'éclair de la hache. Les blés plus largement déroulent leur flot blond, Mainte peuplade errante à la glèbe s'attache... Mais, comme tout sourit au fondateur sanstache, 11 sent le vol glacé de la mort sur son front.
Et le colon, qu'avait électrisé son zèle,
Le trappeur, l'Iroquois à l'indomptable orgueil,
Le prêtre, le soldat et le Huron fidèle,
Qui l'avaient vu lutter dans la joie ou le deuil,
En un sombre unisson pleurent sur le cercueil
Du père et du sauveur de la Gaule nouvelle.
Oui, Champlain fut le père et le sauveur des preux Qui rêvaient de fonder sous nos cieux un royaume Sa prescience avait l'ampleur des bois ombreux Dont ils aimaient jadis à respirer l'arôme ; Et comme sur l'autel la fleur du lis embaume, Sa vertu parfuma la terre des aïeux.
Il fut un précurseur, un guerrier, un apôtre ; il fut le bienfaiteur de tout le genre humain En jetant au terroir laurentien l'épeautre ; Et quand il s'avança, l'arquebuse à la main. Sur la rive voisine, il fraya le chemin Qui nous mène aujourd'hui d'un océan à l'autre.
11 fraya le chemin au groupe de héros
Qui devaient les premiers, la croix sur la poitrine.
Du grand Mississipi réveiller les échos.
Oui, grâce à son courage, à son œuvre divine.
Le soleil flamboyant du Progrès illumine
Les trésors de pays sans borne et sans rivaux.
Mais, malgré son savoir et malgré son génie,
Dans la fiévreuse ardeur de ses féconds travaux,
Il sentit vaguement la puissance infinie
Des germes qu'il semait dans des sillons nouveaux,
Il entrevit à peine, en nos bois, sur nos eaux,
Ce qu'allait enfanter cette plage bénie.
Oh ! s'il pouvait, du haut de l'immortalité. Sur nos foyers en joie abaisser la paupière, S'il voyait, aux rayons éclatants de l'été. Ce qui s'est accompli pour notre race austère Sous les fières couleurs de la vieille Angleterre, Sous le drapeau de l'Aigle et de la Liberté ! . . .
Mais que dis-je ? II nous voit groupés dans cette plaine, II contemple nos champs, nos bourgs et nos cités, Il promène sur nous sa prunelle sereine. Toute baignée encor des célestes clartés, Et je l'entends qui dit: Vous êtes bien restés Les dignes rejetons de la France chrétienne !
France ! France ! séjour de joie et de lumière,
Sanctuaire fleuri de toute charité',
Prends, unis mon cœur frêle à ton éternité'.
Gustave Zidler
nUM INVALIDES
A Jean Lionnet
l would rather havc been a Frcnch
reasant and worn wooden shoes.,.
would rather hâve been that mail and gone down to the ton-
fueless silence of the dreamless ust, than to havc been that impérial impersonation of force and miirder, known as Napoléon the Great,
Ingersoll
Naguère, voyageur enivré de Paris, Ebloui de l'éclat de ses frontons splcndidos Et du rayonnement de ses vastes esprits. Je suis allé passer un jour aux Invalides.
J'ai longtemps contemplé les vieux canons rangés Autour de ce palais beau comme la victoire ; J'ai longtemps contemplé les drapeaux étrangers Suspendus aux lambris du temple de la Gloire.
J'ai palpé les habits de combat d'anciens preux Qui surent éclipser les grands guerriers d'Athènes, Et je me suis penché sur le cercueil pompeux Où dort le plus fameux de tous les capitaines.
Et, pendant que, rêveur, tout frémissant d'émoi Je fixais cette tombe étrange et solennelle, Tout un passé lointain se dressa devant moi, Le grand Napoléon passa sous ma prunelle.
11 m'apparut devant Toulon, jeune et hardi, Commençant des combats dont l'écho vibre encore Il m'apparut au pc^t d'Arcole, après Lodi, Agitant dans sa main le drapeau tricolore.
Sous mes yeux il saisit le sceptre impérial. 11 sonna de l'Europe aux fers la délivrance, Et mêla, traversant les monts comme Annibal, Aux aigles des rochers les aigles de la France.