AUX INVALIDES
Partout il m'apparut plein d'un sublime élan Et tranchant tout du fil de sa terrible épée. Sous mes yeux il vainquit à Wagram, à Milan, A Marengo, — plus grand que César et Pompée.
Sous mes yeux Austerlitz, Friedland, léna, S'inclinèrent devant ses soldats intrépides. Sous mes yeux aveuglés son glaive rayonna Du front des Apennins au pied des Pyramides.
Je le vis en Russie assailli par le Nord
Déroulant son linceul de neige sur son astre ;
Je le vis à Leipsick, accablé par le sort,
Tout courbé sous l'horreur du plus navrant désastre.
Je le vis prisonnier, je le vis s'évader Dune île, se jeter dans les bras de la France, Remonter sur un trône et vouloir le garder Par la seule vigueur de son génie immense.
Je le vis sur le champ fatal de Waterloo, Vaincu par Wellington et battant en retraite. Je vis l'audacieux et fier vainqueur d'Eylau Pour la deuxième fois broyé par la défaite.
Je vis captif encor ce sublime tyran, Qui semblait avoir clos son âme à toute extase ; Je le vis sur un noir rocher de l'Océan, Semblable à Prométhée au sommet du Caucase.
J'entendis soupirer la grande nation ;
J'entendis les sanglots d'orphelins et de veuves
Qu'il avait immolés à son ambition ;
J'entendis pleurer champs, forêts, ruisseaux et fleuves.
J'entendis murmurer, ô murmure navrant ! La femme de César, l'auguste délaissée, La seule qui jamais chérît le conquérant. Et que dun bras de fer il avait repoussée.
Et j"entendis gémir un pontife ployé Sous le fardeau des ans et sous le poids des chaînes. J'entendis choir le corps du Bourbon foudroyé Dans la sinistre nuit des fossés de Vincennes.
Et j'ai dit, en sortant du grand temple doré : — J'aimerais cent fois mieux être un obscur poète. N'ayant pour tout trésor que son luth inspiré. Et ne sachant parfois où reposer sa tête ;